‹ Roland & Marie PhliponChapitre 3 sur 68 · A Henriette, 29 novembre (Ibid,, p · texte numérisé non relu

A Henriette, 29 novembre (Ibid,, p

La froideur de cette dame (1) me fait la même impression qu'à toi. J'ai presque envie de la haïr. Je déteste ces âmes sourdes dont rien ne peut tirer de l'intérêt et de l'action. Dismoi d'abord à quel point M. Roland est lié avec elle, pour que j'apprécie encore mieux sa tranquillité. Peut-être n'est-elle qu'apparente et de discrétion. Il est bien cruel que notre voyageur subisse encore l'épreuve d'une maladie, après les fatigues qu'il aura sans doute essuyées. Absent depuis quinze mois, on se félicite de son retour, on croit le revoir, zeste I L'espoir fuit, la mauvaise nouvelle arrive et substitue le chagrin de ses souffrances au plaisir de sa présence.

En attendant de rentrer à Paris, Roland convalescent continuait à faire passer à son amie, par le prieur, ses notes de voyage. Il arriva que telle de ces notes lui déplut singulièrement. Ceci mérite une assez longue explication^ qu'il convient de placer ici, car elle fera plus d'une fois allusion, dans ses lettres, à ce petit grief.

Roland avait rencontré à Livourne une « jeune veuve » (2) et avait flirté avec elle. Mais au lieu de taire cette aventure à son amie, il

(1) M"»* de Chuigne. Cf. p. 23 et 26.

(2) Relation manuscrite de Bruyard, un des compagnons de voyage de Roland, — citée par M. Dauban (Introduction aux Lettres Cannet, p. XVII).

avait eu la singulière idée de la raconter dans ces notes que le prieur venait de communiquer à Marie Phlipon et qui devaient former plus tard les Lettres d'Italie (1). Qu'avait-ellc dû penser en lisant ceci ? « J'ai connu très particulièrement à Livourne une jeune personne, libre, sensible, délicate, d'un esprit et d'un cœur auxquels il faut sans cesse de l'aliment... ; parlant et écrivant quatre langues...; grande musicienne... , pleine de goût dans ses ajustements, dansant comme une nymphe ; brune, de la taille, de beaux yeux ; possédant au suprême degré l'art de tous les arts, celui qui fait qu'on plaît et par lequel on cache ce qu'on fait pour plaire... »

Puis, pour compléter son imprudence, Roland racontait une discussion de casuistique amoureuse qu'il avait eue avec la « jeune personne ». Elle soutenait « qu'il était bien plus contre l'honnête homme, toutes choses égales d'ailleurs, de chercher à inspirer de doux penchants à une personne libre quà une personne engagée, à une fille qu'à une femme enfin... » Roland répondait que c'était là une « hérésie », et comme, en se quittant, ils s'étaient promis de s'écrire, il lui avait envoyé de Gênes, « comme un codicille à un testament » (le mot est joli), un « mémoire à consulter » posant la question : « La séduction est-elle moins criminelle envers une personne engagée dans les liens du mariage qu'avec une personne libre de tout engagement ? », et y répondant par une véhémente négative (2). En somme, la jeune veuve trouvait que l'adultère eût été moins grave et Roland soutenait qu'une aventure avec une jeune fille eût été plus pardonnable. Pénible lecture pour Marie Phlipon I on s'explique la sécheresse de la réponse qu'elle va y faire. Aussi songe-t-elle sérieusement, à ce moment-là, à épouser Sevelinges 1 (3). En tout cas, elle n'oubliera pas de si tôt ce chagrin ; dans sa lettre du 6 mai 1779, elle rappellera à Roland combien elle s'esta affligée en lisant l'histoire de Livourne ».

Cette histoire eut un amusant épilogue : lorsque les Roland, huit mois après leur mariage, en septembre 1780, allèrent à Lyon visiter des amis de la famille, ils y trouvèrent... la «signorella » de Livourne, mariée à un négociant de cette ville, M. Ghevandier 1 Et Roland d'écrire aussitôt à son ami Cousin-Despréaux, qui surveillait à Dieppe l'impression des Lettres d'Italie :

« Il est une lettre... dont la matière est une anecdote de Livourne. Il y est fort question d'une demoiselle de beaucoup d'esprit, dont les goûts, les talents, le caractère, pour être présentés avec vérité, ne le sont pas toujours de la manière la plus flatteuse. Or, cette demoiselle se trouve actuellement mariée à l'une de mes connaissances à Lyon ; et, soit du mari, soit de la femme, j'y ai reçu des politesses, des honnêtetés de toutes les espèces et de nature à nous lier d'amitié pour la vie. Vous sentez d'après cela, mon cher, combien je serais

(1) Lettres d'Italie, t. VI, p. 349-357.

(2) Lettres d'Italie, loc. cit. Ce mémoire y est tout au long.

(3) i-ettre à Sophie, du 17 février 1778 (M. Dauban, II, 46, la met à tort en 1777).

fâché qu'il se trouvât quelque chose dans ces Lettres, qu'ils se proposent de lire, qui pût être désagréable pour eux ; j'aimerais mieux qu'il ne subsistât rien de l'anecdote que s'il s'y trouvait des choses désagréables... » (1)

Il faut présumer que le passage périlleux fut retouché, et que les Chevandier, quand les Lettres parurent quelques mois après, n'y virent rien à redire, car la liaison entre eux et les Roland se maintint, confiante et cordiale, surtout quand ceux-ci furent venus habiter Villefranche. A la ville, au Clos, ils sont invités, font des séjours. M"»* Chevandier apparaît souvent dans la correspondance de M™^ Roland ; c'est « la belle italienne », « la belle amie » (2). Rien ne reste de la jalousie passée. Mais on comprend qu'elle ait existé en 1778.

Ceci dit, voici le texte de la lettre de Marie Phlipon à Roland, qui paraît avoir été écrite en janvier ou au commencement de février 1778, alors que Roland n'était pas encore de retour à Paris :

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