A Sophie, vendredi 21 mai
M. Dauban (II, 388) a daté cette lettre du vendredi 18 mai 1779. Mais le 18 était un mardi. Il faut donc dater du 14 ou du 21, — plutôt du 21 puisque c'est seulement le 17 que Marie Phlipon a adressé à Sevelinges la lettre de congé qu'on a lue plus haut.
(1) Cf. Lettre de Roland du 19 mai : « Les huit jours de ta campagne, pendant esquels j'écrivis à mon ami le prêcheur [le 6 mai], m'ont valu un petit sermon dont tu devrais bien prendre ta part.... » Il est probable que Gousin-Despréaux avait grondé Roland au sujet de ses « Tristes ».
« Ne t'attends pas à des détails satisfaisants snr toutes les affaires qui m'occupent. Le moment de l'action n'est pas celui du récit ; je le réserve pour quelque jour plus heureux. ' VA plus loin : « Je tiens le fil, j'ai ma tète ù moi, ma résolution inébranlable, ma route évidente, mon but éclairé, digne de moi... » Et enfin : « Si, par singularité, il t 'arrivait une lettre de Soissons [c'est à dire de Sevelinges], je te prierais, par une autre singularité, de ne pas la décacheter...» Elle ne veut pas que Sophie, par qui passait la correspondance de Sevelinges, apprenne, par la réj)onse de celui-ci, qu'il est congédié, et que dès lors elle devine tout.
64. — Marie Phlipon à Roland, 23 mai (ms. 6238, fol. 40-42). — Pas d'adresse. — N» d'ordre: — 11^.
Dans sa lettre du 19, Roland lui avait demandé d'écrire le 24 d'assez bonne heure pour qu'il eût sa réponse le 25, en revenant d'Abbeville. Pour plus de sûreté, elle écrit dès le 23 au soir.
23 mai, 10 heures du soir.
C'est donc moi qu'il faut gronder puisque je t'ai fait souffrir. Mais, mon ami, pourquoi l'alarmer du retard d'un seul jour que mille circonstances peuvent produire, sans que je sois coupable ni que tu doives t'inquiéter ? Je suis bien loin de faire un tort d'une impatience que je serais fâchée de ne pas te voir, et que je ressens aussi vivement à ton sujet dans l'occasion, mais tout ce qui te fait mal me tourmente, et je voudrais... je ne sais ce que je voudrais... tiens, tu me fais déraisonner.
Non, mon ami, je n'ai point cette sensibilité inquiète que tu puisses apercevoir avec douleur ; j'ai la douce es- I^érance, le sentiment profond d'un avenir tel que tu le peins. Cette vue consolante m'attache et me soutient, elle émousse et détruit les sensations pénibles des circonstances actuelles ; je lui dois sans doute une partie du courage avec lequel je les surmonte. Il était temps peut-être qu'un nouveau secours vînt à l'appui de mes forces ; raidie contre les disgrâces et non moins affectée par celles qui vont au cœur, je me serais nourrie de mélancolie si ton amitié ne m'eût fait croire encore au bonheur.
Je lui porte une âme exercée qui s'ouvre à lui avec cou-
fiance et, en même temps, avec ce sérieux que laissent les épreuves et qui mène au recueillement sans rien ôter à la jouissance. Je commence à traiter d'illusions les images touchantes de la félicité ; tu les retraces et les réalises. Je me trouve encore plus attendrie que transportée de ce changement imprévu ; l'impression qu'il me fit, balancée d'abord par les révolutions variées des objets qui m'environnent, s'est augmentée par degrés ; elle a modifié tout mon être ; je ne vois aujourd'hui, je n'éprouve plus rien qui ne tienne à elle de quelque manière et qui ne la rende toujours plus pénétrante. Mon cher et fidèle ami, c'est par toi seul que j'aime l'existence : combien tu me la rends précieuse 1 Oui, que tu m'aimes, cela me suffit : je ne prétends pas davantage : sois content et tous mes désirs sont remplis. On dirait que tu crains de partager avec qui que ce soit au monde jusqu'à la connaissance de mes affections : va, mon ami, tu ne laisses rien à fixer de celles-ci ; ma réponse dit tout, à toi qui le sais ; elle apprend seulement à M. de Svl. qu'un objet quelconque m'intéresse assez fortement pour me rendre incapable de fournir à toute autre liaison et pour me faire chercher à la rompre. J'écris ainsi par sentiment, vérité, par goût, choix et volonté ; ce n'est pas à cause de toi enfin, à moins que tu ne l'entendes de ceci comme de tout ce que je fais actuellement, à quoi tu ne peux manquer de contribuer puisque tu m'animes et me fais respirer.
Je t'avoue que je suis singulièrement affligée des dispositions de mon père : il semble avoir pris sa maison en haine et la fuir à cause de moi ; je passe des douze heures sans le voir. Je ne sais quoi de sombre et de chagrin est peint sur son visage ; il y a nombre de jours que je n'ai obtenu de regard, et je n'ai ouï de paroles que celles qui ont été arrachées par l'absolue nécessité. Au dehors il s'exhale en plaintes ; il emploie, près de moi, l'indifférence ou le dédain ; qu'il est malheureux ! qu'il me connaît mal 1 Je me surprends avec des envies de pleurer dont je ne sais que faire. Les êtres qui m'entourent me dégoûteraient de la vie si tu ne m'y avais attachée. Je poursuis toujours l'arrangement avec la même fermeté ; je n'en ai que plus de déchirement par la résistance
qu'il faut vaincre. Le notaire doit travailler à l'acte de partage ; il ne s'agira plus incessamment que de le signer, le lever et me délivrer les contrats qu'il m'adjuge : c'est le dernier coup, le plus difficile à frapper et celui qu'on évite avec le plus de soins. Il sera nécessaire que je parle, presse, agisse ; juge combien cet exercice est laborieux et répugnant. Ma résolution est inébranlable, parce que mon devoir est évident : mais l'observation de l'une et de l'autre me coûte tout ce qu'il est possible de les payer. J'ai appris par les bonnes gens que la demoiselle (1) avait eu des prétentions au mariage, et qu'elle avait mis à les faire valoir une ardeur qui peut-être aurait vaincu l'éloignement qu'on lui témoignait ; mais depuis qu'elle est instruite de lui-même de la situation présente des affaires, elle est changée d'avis au point de se refuser à la conclusion s'il voulait y songer. Déjà le refroidissement s'est manifesté par des plaintes, des divisions, qui prouveraient à d'autres yeux que ceux qu'elle enchante que l'intérêt est l'âme unique des viles créatures de son espèce. Moi, qui blesse aujourd'hui cet intérêt, renverse les espérances, je ne suis pas ménagée dans les tête-à-tête ; ce qui, joint aux dignes conférences d'un homme bas et fourbe, cherchant sous le nom d'ami à soulager sa misère pour Je prix des plus insignes flatteries, me présente à mon père sous l'aspect d'un petit monstre destiné à faire son tourment. Ainsi, je vois l'auteur de mes jours, celui qui mettait autrefois en moi sa joie et sa gloire, me considérer avec peine, regretter peut-être de m'avoir donné la vie, que sais-je ? me haïr..., moi qui l'aime et qui, sans toi, respirerais ou mourrais pour lui seul. Cette idée est navrante : il faut que je la jette dans ton sein pour qu'elle y perde son horreur ; c'est là que je puis me soustraire à la tristesse, et je m'y réfugie sans cesse.
Quand au pauvre jeune homme, il va devenir plus à plaindre, relativement à ses besoins, qu'il ne l'a jamais été rapport à moi. J'ai su que, pendant le temps de mon premier voyage (2),
(1) La maltresse de son père (voir les Lettres Cannet, passim, à partir du 3 octobre 1776).
(2) Le premier voyage à Vincennes, du 10 au 19 avril.
lors de ton départ, il avait formé, moitié par dépit, moitié par ennui et le reste, une petite intrigue. A mon retour ce fut une confusion, un embarras, parfois un air de triomphe dont je devinai aussitôt la cause ; enfin, il me fit, je ne sais comment, un peu par hasard, un peu à dessein, une confidence de cela même, où le grave et le burlesque me parurent plaisamment mêlés.
Mon sang-froid, mes observations raisonnables et désintéressées, dont il feignit de s'accommoder, achevèrent de le démonter. Je remarquai peu cette anecdote, je l'oubliai même ; la maladie de ma bonne était survenue. L'excellente idée de mes parents m'avait été communiquée (1). Le jeune homme l'ignora, heureusement pour sa tranquillité. Je retournai à la campagne (2) ; l'intrigue se renoua ou fut continuée ; probablement, la guérison de mon côté se serait opérée si mon retour et sa maladie ne l'eussent un peu retardée. Cependant, depuis sa convalescence, il me paraît assez bien ; il y a toujours beaucoup d'attachement, de reconnaissance, d'attentions, mais la fougue est passée ; je ne vois plus de folie, ou du moins les accès en sont très rares et très courts, et la petite distraction n'est pas négligée. Le projet de mon père va le gêner et le chagriner. Obligé de se nourrir et loger à ses frais, n'ayant plus d'appointements réglés, payé seulement par pièce ou à la journée suivant l'ouvrage, ne s'étant fait ni connaissances ni pratiques, il sera nécessairement obéré, au moins pendant un intervalle de temps ; il y a tout à craindre que l'inquiétude, l'impatience, sa mauvaise tête et le besoin n'en fassent sous six mois un franc libertin ou un soldat. J'ai observé à mon père que, dégoûté par cet arrangement, le jeune homme pourrait chercher une autre place (malheureusement pour lui, la chose ne serait pas très facile à ce moment, parce que les affaires vont généralement assez mal), qu'il s'ôtait un sujet précieux, attaché, fidèle ; que sa maison aurait un air d'abandon peu propre à soutenir l'occupation, etc. Mon père prétend que l'ouvrage, supposé courant, il trouverait encore son compte
(1) Les Besnard avaient eu l'idée de la marier avec l'apprenti.
(2) 26 avril-6 mai.
en le donnant à ses confrères : faux calcul suivant moi ; d'ailleurs c'est une décharge réelle pour l'instant (seulement). Le parti était pris, le projet s'exécutera à la fin du mois. Je prépare le jeune homme à ce revers, sans qu'il s'aperçoive ; je l'excite à chercher pour tous les cas des ressources honnêtes ; il commence à redouter un changement ; je travaille à le prémunir contre ses mauvais effets, et je n'espère pas trop y réussir. L'autre enfant (1) va perdre ses six années d'engagement ; que pourra-t-il apprendre ? qui lui montrera ? C'est encore un malheureux que je vois à mes côtés. Je viens aux choses dont nous avons à traiter et dont tu m'entretiens avec la clarté, la droiture et l'amabilité qui te sont familières. Je ne te répéterai pas combien j'apprécie tout ce que tu fais et surmontes : nos cœurs sont faits pour s'entendre ; le mien te tient compte de tout, c'est en lui que tu dois trouver ce que j'aurais à te dire. J'ai calculé, rêvé, examiné les dépenses à faire d'après la règle que tu as établie, et je les trouve plus fortes qu'il ne conviendrait qu'elles fussent pour notre commodité. Je puis bien aussi me passer d'acheter du linge pendant deux ans, si ce n'est quelques petits objets faciles à se procurer ; mais j'aurais besoin de trois robes, l'une d'été, l'autre d'automne et printemps, la troisième, très simple, de toutes les saisons. Il faudrait compter pour cet article, en y comprenant façons, raccommodages, chaussures, petites affaires, au moins 25 louis. Quant aux coiffures, manchettes et fichus que l'usage fait prendre en dentelle, ce serait encore douze à quinze louis, en se tenant toujours au passable, honnête, sans recherche d'élégance et sans affectation de simplicité. J'ai bien quelques dentelles de ma mère, qu'il serait dans mon goût d'employer ; mais comme rien n'est complet, que le dessin est ancien, il serait difficile de rassortir et encore plus d'éviter l'air de hasard et de rajustage. J'ai cherché aussi à me défaire de boucles dont je ne veux en aucune façon, charmée de voir mon goût à l'unisson du tien. Je n'en trouve pas à ce moment la moitié de 750 fr. pour lesquels mon père me les
(1) On voit que Phlipon avait deux apprentis : l'un, L. F., depuis huit ans,, autre, depuis six ans.
a comptées ; j'espère y perdre un peu moins en attendant une occasion plus favorable.
L'état de ta santé ne me satisfait pas, mon ami ; je compte moins sur ton voyage pour la rétablir que je ne crains cette activité, ce travail opiniâtre, si propres à l'altérer. Songe donc combien tu serais coupable de la négliger, puisque tu ne peux plus souffrir seul, ni rien éprouver que je ne partage.
Mon père était à Versailles aujourd'hui ; je n'ai pu me défendre d'un engagement chez la cousine la prêcheuse (1), d'un service divin et d'une promenade où je n'ai pensé qu'à toi. Tu as donc aussi un ami prêcheur ? Il fallait me donner une idée de son sermon, si tu voulais que j'en profitasse. J'ai peine à quitter la plume ; j'écris près de la fenêtre ouverte ; la soirée est belle et chaude, la lune vive et touchante (2) ; cette douce fraîcheur qu'on respire, ce calme de la nature éveillent la sensibilité, nourrissent les rêveries. O mon ami I une âme sainte et pure goûte dans la contemplation de ces objets un charme attendrissant que les méchants doivent ignorer ; mais pour mieux le ressentir, il faut un autre cœur où l'on retrouve le sien I c'est là le bien qui donne du prix à tout.
€5. — A Sophie, 31 mai.
Lettre fort triste, roulant sur ses ennuis domestiques.
« As-tu revu M. Roland ? Il me semble que ses visites ne lui réussissent guère, puisque tu ne te trouves pas au logis ou que tu es en cercle lorsqu'il vous les rend ; il est meilleur en comité, dans une conversation sérieuse et instructive. » (Cf. le dernier § de la lettre suivante du 1®' juin).
€6. — Roland à Marie Phlipon, 31 mai (ms. 6240, fol. 25-26). — Même adresse. — Timbre d'Amiens. — N^ d'ordre : 10^.
C'est une réponse, non pas seulement à la lettre du 23 mai, mais à une lettre postérieure, qui vient seulement d'arriver (eîle doit être
(1) Mlle Desportes.
(2) La lettre, commencée à 5 h. du soir, est terminée dans la soirée.
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du 29 on du 30), et qui manque. Mais on en pont deviner le sens : Marie Phlipon, ne recevant pas de réponse immédiate h la lettre du 23, commençant d'ailleurs à comprendre ([ue rien n'aboutira tant qu'elle n'aura pas informé son père de son engagement, a écrit à Roland en termes inquiets. Il répond en consentant à ce qu'elle fasse une demiconfidence.
31 mai.
Les personnes sensibles sont soupçonneuses et défiantes, mon amie : on ne jouit point du bonheur des belles âmes sans quelques atteintes cruelles ; mais il ne faut pas être injuste, et tu l'es déjà à mon égard. J'ai 12 ou 15 lettres d'affaires à répondre, des mémoires pressés à faire : il m'est venu une surcharge de besogne telle que je ne sais pas où en prendre. Je travaille jour et nuit ; je suis harassé, et il est plusieurs objets auxquels je n'ai pu encore mettre la main. Je comptais t 'écrire demain ; mais tes vives inquiétudes et tes chagrins amers, que je partage plus sensiblement que tu ne peux le croire, ne me permettent pas de différer. Je me suis heureusement trouvé à portée de recevoir ta lettre assez à temps pour t'écrire quelques mots avant l'heure du courrier. Qu'est donc devenue cette âme forte que je croyais si capable de supporter ses peines et les miennes ensemble ? Quoi, mon amie, tu t'abandonnes, et je le vois, je le sens, je l'éprouve ! qui me consolera donc moi-même dans mes chagrins ? Je conviens de toute la réalité et du terrible poids de tes motifs ; mais un ami qui t'offre son cœur et sa main, n'est-il donc pas capable de te soutenir dans tes adversités ? Eh bien I si ton père trouve enfin que ta démarche serait sage dans tel cas, dis-lui franchement que tu te trouves dans ce cas ; mais pour rien au monde, ne lui nomme, ni ne lui laisse soupçonner avec qui : j'ai de fortes raisons pour cela. Je sais bien qu'il ne gardera pas le secret ; mais engage-le toujours à le faire ; cette marque de confiance ne pourra que le flatter ; elle le mettra du moins dans un tort qui ne lui permettra ni plaintes, ni reproches ouverts. Oh I que tu mettrais mon âme à l'aise si tu pouvais me garantir que rien dans sa conduite à venir ne jettera sur nous un vernis désagréable : c'est la seule chose dans le monde que je puisse redouter. Ne pourrais-tu pas lui en toucher quelque chose
fort adroitement ? l'amener par la vue de son bien, de ton bonheur, à te parler là-dessus avec confiance ? Vois, fais tout pour le mieux : mais surtout, toi qui t'es montrée à moi au-dessus de tant de faiblesses et d'une trempe si aimante, soutiens ce caractère, et trouve, je t'en conjure, dans mon tendre attachement, quelque soulagement aux disgrâces qui t'accablent et me navrent.
Je ne te parle point des choses relatives aux arrangements futurs, ni des calculs qui y ont rapport : ce sera pour une autre fois ; en attendant tu peux être certaine que je me conformerai à tes vues et que je pourvoirai aux choses d'après ce que tu juges convenable. Ecris-moi, que je t'écrive ou que je ne t'écrive pas; écris-moi bientôt; écris-moi souvent : mande-moi tes affaires, tes peines, tes vues, tes idées, tout ce qui entrera dans ton âme enfin. Je t'embrasse tendrement. Je finis, crainte que ma lettre ne parte pas aujourd'hui.
67. — Marie Phlipon à Roland, l^"" juin au soir (ms. 6238, fol. 43-44). — Même adresse. - — N» d'ordre: 13^.
Réponse à la lettre du 31 mai.
1er juin, au soir.
Eh I mon ami, c'est mon bonheur même qui fait aussi mon tourment. Ta connaissance et ton attachement sont pour moi les plus grands des biens, ton cœur et ta main les vrais moyens de faire et d'assurer ma félicité ; je méprise assez la douleur et j'ai quelque force pour surmonter les peines les plus vives ; mais sentir que, dans une union délicieuse, j'apporte de mon côté des chagrins pour partage, voilà ce que je ne puis endurer. Te taire ces chagrins et te les communiquer sans un affreux déchirement, sont deux choses également impossibles. Fais que je t'aime moins (et je t'en défie 1), je serai plus heureuse. Avec une tendresse plus modérée, je pourrais te chérir assez pour regarder comme un sort désirable de t'appartenir à jamais ; je verrais tes sacrifices
d'un oeil tranciuillc et satisfait. L'active inquiétude ne jetterait pas sur l'avenir un voile obscur et imaginaire ; je supporterais mes disgrâces sans éprouver ni prévoir l'impression qu'elles font sur ton âme ; je t'affligerais moins peut-être et sans doute je ne souffrirais pas autant. O mon ami 1 que le bon Socrate avait raison quand il disait que les Dieux avaient attaché à une même chaîne le plaisir et la douleur 1 quel mélange inconcevable d'affections douces et désespérantes 1 Je savoure avec transport le charme de t'associer à tout ce que j'éprouve ; il me semble quelquefois que rien n'égale la satisfaction de sentir en commun. Survient-il à mes côtés un de ces changements désagréables faits pour blesser la délicatesse et tourmenter la sensibilité, je reçois le coup qui me frappe et celui qui s'adresse à toi ; je voudrais nous séparer alors ; je frémis de me donner à toi, autant que de te perdre ; dans cet horrible état, je ne me connais plus et je suis prête à détester l'existence.
Toi, qui causes ma faiblesse, ne me la reproche pas ! je ne t'aimais pas encore quand j'osais en moi-même défier l'adversité d'ébranler mon courage ; l'idée seule aujourd'hui de te causer des peines, que tu n'eusses pas connues sans moi, m'affaiblit et m'abat. Ce tact fin et douloureux d'une inquiète prévoyance, qui veut toujours sonder l'avenir, me faisait opposer à tes vœux comme aux miens ; tu m'as vaincue; je ne puis plus n'y m' arracher à toi, ni m'y livrer sans crainte. J'avoue que ton silence (1) mit le comble à mon trouble; si le plus léger mal de surcroît produit de violents effets dans un état de crise, juge donc de cette cause dans un instant où je n'avais pas l'esprit assez libre pour faire les meilleures suppositions.
L'espèce de confidence que tu me permets de faire à mon père serait propre, il est vrai, à faire taire ses clameurs ; mais si tu es assez généreux pour me laisser la liberté de dire en partie ce que tu as des raisons de tenir sous le silence, je serai assez juste pour garder entièrement le secret. Je n'ai aucune liaison qui puisse fixer ses soupçons ; il est à supposer
(1) Du 19 au 31 mai.
que l'assiduité de cet hiver pourrait les faire tomber sur toi ; d'ailleurs, mon père serait moins flatté de ma franchise qu'attentif à la réserve dont elle serait accompagnée. Je préfère supporter des reproches et des plaintes que produit la fougue du moment, qui ne peuvent abuser les gens de bon sens ni me faire un tort réel, et que le temps apaisera, comme tant d'autres tempêtes, plutôt que de fomenter de nouvelles disgrâces par une indiscrétion. Au reste, je conserverai précieusement ce dernier expédient pour des cas extrêmes, et si je me trouve dans la nécessité d'en faire usage, je l'emploierai avec tous les ménagements convenables, sans négliger de t'en donner avis. Qu'il me serait doux de détruire tous les sujets d'appréhension que nous pouvons avoir I Pourquoi ne m'est-il pas permis de travailler à ton bonheur avec l'enthousiasme que tu m'inspires, sans avoir à redouter de l'altérer par la chose même qui me mît à portée de m'en occuper particulièrement ? Je ne crains pas de mon père aucun de ces actes dont la honte rejaillirait sur nous : il est faible, mais il aime la réputation ; les discours peu sincères, les plaintes outrées qui sortent aujourd'hui de sa bouche ont pour but de prévenir ou d'effacer l'idée que ma précaution pourrait donner de lui à ceux qui la connaîtraient, en même temps qu'ils sont l'effet de l'impatience et du regret de se voir privé d'une possession à laquelle il était habitué. Son état n'a point les vicissitudes et les inconvénients du commerce ; les dispositions que j'imagine pour ma part, ce qui doit lui revenir de sa mère, tel borné que ce soit, le mettront, dans tous les temps, dans une situation, sinon aisée, du moins passable. Par cette situation même, je ne crois pas qu'il se marie ; il serait trop gêné pour prendre une femme qui n'eût rien, et trop peu avantagé de toute façon pour obtenir un bon parti. Ce qu'il y a de vrai pour le présent, c'est que la personne en question n'a plus aucune prétention ; je crois te l'avoir déjà dit. Néanmoins, mon père me disait dernièrement, avec son ton de reproche, qu'il avait refusé, à ma considération, un mariage avantageux (fausseté qui m'est parfaitement connue ; j'avais moi-même suscité l'affaire, et les difficultés qui l'ont rompue sont venues de la demoiselle),
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mais que, nos intérêts étant actuellement partagés, il ne rejetterait pas une occasion favorable, si elle se présentait. Ceci m'a Tair d'une menace et d'un propos d'humeur, bien plus que d'une expression vraie de sa pensée ; je te le rends comme je l'ai reçu.
La santé de mon père n'est pas trop bonne à ce moment ; son estomac me paraît dérangé, je ne lui trouve pas un bon teint ; toutes ces choses m'affectent et m'attristent. Le jeune homme a eu ce matin un accès de désespoir dont j'ai craint les plus horribles effets ; je m'aperçus de l'orage ; - je le veillai de près et l'arrêtai fort heureusement dans un moment de fureur où il s'était armé d'un couteau qu'il tournait contre lui-même. Je lui tins les deux mains pendant plus d'un quart d'heure en faisant succéder, suivant ce qui se passait sur son visage, les exhortations douces aux réprimandes sévères. Je l'atterrai d'abord pour le dompter, l'amener à la honte, puis aux pleurs où je l'attendais : alors je fis parler la raison. Devenu plus tranquille, il vo\ilut sortir, son air ne me rassurait pas encore ; je feignis d'avoir besoin qu'il me rendit un service important ; je fus plus d'une heure à préparer ma commission, qui n'était rien ; pendant ce temps, je lui parlai deux ou trois fois de choses indifférentes avec un air fort occupé ; j'écrivis une lettre à la prêcheuse qui le connaît un peu et qui n'est pas maladroite ; je joignis une boîte à ma lettre et je l'envoyai chez elle avec ordre d'attendre la réponse. Son bon sens commençait à revenir, mais l'adieu qu'il me dit n'était pas d'une tête bien saine. On le reçut avec une sorte d'empressement ; puis, feignant de mettre aussi beaucoup de temps à l'examen et à la réponse de la commission, on lui fit habilement des questions qui le mirent à même de soulager son cœur ; il fut si bien prêché, ranimé, encouragé, qu'au lieu de faire quelque fameuse sottise, il me revint tout raisonnable au bout de deux heures, me contant son heureux changement. Tout ce fracas venait d'un procédé de mon père que le jeune homme trouvait injuste et ingrat, et qui dans l'exactitude pourrait n'être que très rigoureux ; mais c'était réellement l'explosion d'une mine formée peu à peu par différentes causes. Il a sorti triste-
ment pour aller dîner ; c'est le premier jour du nouvel arrangement ; mon père le couche encore ; je ne sais combien cela durera. Je crois voir du moins un adoucissement apparent chez mon père ; je le trouve un peu moins sombre ; il est venu manger aujourd'hui avec moi, pour la première fois depuis longtemps. Oh I sans doute mes procédés, ma constance me le ramèneront ; il ne me connaît pas assez bien pour croire à mes paroles, mais qui peut refuser sa foi aux actions? Oui, mon ami, je supporterai courageusement mes disgrâces, afin de ne pas te donner à souffrir ensemble de leur partage et de ma faiblesse. Va, je n'oublierai jamais ce que doit être ton amie. Combien je te vois surchargé d'affaires, accablé de fatigue et de soucis I j'y suis pour mon compte. Dieux! que j'ai besoin de te voir heureux pour être contente 1
J'écrivis à Sophie dans ma profonde mélancolie (1) ; j'ai fait venir cinq ou six personnes dans ma lettre, uniquement pour avoir occasion de t'y nommer et de demander de tes nouvelles avec un air de négligence.
68. — Marie Phlipon à Roland, 6 juin (ms. 6238, fol. 45-46). — Même adresse. — N^ d'ordre : 14®.
Nouvelle réponse à la lettre du 31 mai.
6 juin.
Combien de petits événements, de vives inquiétudes se sont succédé pour moi depuis ton départ (2) I Toujours occupée, tourmentée, agitée, je ne crois pas t'avoir écrit deux lettres avec ce calme heureux d'une âme satisfaite, livrée sans distraction à l'objet qui la touche le plus. Amour, raison, humanité, affaires, que sais-je? tout s'est réuni pour m'exercer. Sans doute il eût été trop doux de n'avoir qu'à répondre au sentiment que tu m'exprimais, et lui-même, combattu par la prudence ou devenu inquiet par notre activité, devait
(1) Lettre du 31 mai, n° 65 ci-dessus.
(2) Du 15 avril.
causer mon trouble, lorsque rien autre chose ne venait l'exciter. Mais les épreuves que j'ai subies eussent-elles été bien plus violentes, s'il est possible, je ne penserais pas payer trop cher avec elles le bien d'être aimée de toi ; munie de cet avantage, je chérirai toujours la loi de la compensation, telle peine qu'elle m'impose à ce prix. Je cède quelquefois à la force des impressions reçues, comme le roseau flexible à celle des vents qui le plient ; c'est assez d'être raisonnable, je ne prétends pas être stoïque ; j'aime mieux placer mon but plus près et m'assurer d'y parvenir. En voulant me rendre un ange, je craindrais de rester moins qu'une femme. Le premier devoir d'un être pensant consiste, je m'imagine, à supporter la nécessité ; mais la sensibilité lui permet de gémir quand il souffre, et je ne fais pas de façon pour user de ce privilège. Une âme forte, ardente et vraie sait également endurer la douleur et se plaindre de bonne foi, quand elle est excessive ; elle n'en est pas moins capable de la surmonter et de la mépriser dès qu'un motif suffisant l'exige. Il est vrai qu'un extrême attachement, en étendant prodigieusement nos désirs et nos craintes, nous rend faibles et crédules sur l'objet des uns et des autres. Entre toutes les raisons possibles de ton silence, la seule véritable (1), qui était aussi la plus naturelle et la plus simple, ne s'est pas présentée une fois à mon esprit. Je ne saurais dire combien je fus surprise en l'apprenant de ne pas l'avoir aperçue de moi-même. « Un des plus grands maux de l'absence et le seul auquel la raison ne peut rien (remarquait fort bien l'ami de Julie), c'est l'inquiétude sur l'état actuel de ce qu'on aime ; sa santé, sa vie, son repos, tout échappe à qui craint de tout perdre, et tous les accidents possibles se réalisent sans cesse dans l'esprit de celui qui les redoute ». Enfin, plus sage ou moins tourmentée, je commence à reprendre assez de tranquillité pour m'occuper de toi sans terreur et t'entretenir paisiblement avec cette charmante confiance qui fait les délices de l'intimité. Il ne faut pas que j'appuie longtemps sur l'idée d'un travail excessif et des effets nuisibles qu'il peut produire ; mon ima-
(1) La surcharge de travail dont Roland se plaignait dans sa lettre du 31 mai.
gination s'échauffe, la modération disparaît et je pourrais te fatiguer encore de mes lamentations et de mes frayeurs. Eh bien, mon ami, laisse-moi (tu connais ce laisse-moi '^ ) , laisse-moi déraisonner quelquefois (1) sans t'affliger de ma folie, en ne t'occupant qu'à la prévenir par le plus grand soin de ta santé. La mienne devient tout à fait bonne : circonstance sur laquelle je m'arrête, pour t'en faire un exemple.
Je te dirai, quant à mes affaires, que nous devons, mon père et moi, nous transporter mardi prochain (2) chez le notaire, pour signer et terminer nos arrangements. Ce sera peutêtre encore un moment de crise, mais du moins après lui j'aurai quelque repos, et, en attendant, je vois un peu de mieux qui me fait grand bien. J'ai eu l'occasion de parler de nouveau avec un certain détail ; je n'ai fait aucun aveu ; j'ai dit seulement, en revenant sur mes intentions, qu'elles n'avaient jamais été de me procurer, par le compte, les moyens de me séparer de lui, que je n'avais pas eu le projet de le quitter, et que je ne pourrais me résoudre à le faire que dans le cas où je trouverais quelqu'un qui eût en même temps assez de délicatesse et d'aisance pour ne pas compter mon peu de fortune, et pour me permettre de songer avant tout à l'avantage de mon père. J'ai vu, à l'air de son visage et au mouvement de sa tête, qu'il prenait ces expressions, comme presque toutes celles que j'emploie, pour de belles paroles jetées au vent et qu'il n'a pas le bonheur de croire sincères. Je me suis tue ; mes yeux se sont humectés ; j'ai descendu dans mon cœur pour m'y consoler. Nous mangeons assidûment ensemble et nous sommes, sinon bien de son côté, du moins tellement que des indifférents ne verraient rien de remarquable. Le grand feu me paraît passé ; je crains quelquefois qu'il ne fasse intérieurement que plus de ravages et qu'il n'éclate un jour subitement ; mais je traite ces appréhensions de vaines et je ne veux pas m'y arrêter.
Le jeune homme a des moments de désolation qui me deviennent embarrassants ; il ne peut voir mon père ni supporter de s'en aller, comme un nouveau venu, chercher
(1) Voir plus haut, p. 77.
(2) Donc 8 juin.
ses repas au dehors. La petite intrigue est rompue; je lui trouve un redoublement de sagesse et d'attachement (je ne sais qui des deux est cause ou effet), qui le rend beaucoup plus incommode pour moi. Après les premières fureurs, il a repris un peu de courage par le désir de prouver bientôt son désintéressement et son dévouement à la maison. « Je veux vaincre mon chagrin, me disait-il avant-hier (en sortant du lit ou l'accablement l'avait forcé de rester une grande partie du jour) ; je vais chercher au dehors seulement assez d'ouvrage pour suffire aux dépenses de mon entretien ; sitôt que cet objet sera fixé, je ne veux plus recevoir d'argent d'ici et j'y travaillerai de même, pour être nourri, sans rien autre chose ; mais si vous sortez, ajouta-t-il avec un air de résolution et d'humeur, je ne réponds plus de moi ». J'avoue que, malgré la pitié que m'inspirait sa situation, ce ton de menace me déplut singulièrement et me fit mettre beaucoup de sévérité dans mes représentations. Alors la jalousie se montra : « Je sais bien ce que je prépare, reprit-il du même ton ; j'aurai sans doute, l'hiver prochain, les mêmes peines que l'hiver dernier, s'il n'arrive rien de pis ; au reste, s'il faut être tout à fait malheureux, je ne le serai pas longtemps. » Que dire et faire avec une tête ainsi montée ? Des réprimandes font naître le désespoir ; il serait cruel de ne pas les adoucir par les exhortations d'une raison humaine ; mais cette raison tempérée de bonté, en apaisant les transports, nourrit le mal et endort le patient sans le guérir. C'est un fléau pour moi que ce malheureux sujet. Je suis toujours, dans mes démarches à son égard, comme sur des épines ; je me reproche tour à tour ma bienveillance ou ma raideur et, quoi que je fasse, tout ce que je fais lui fait mal. Je ne sache rien au monde de si fatigant et de si pénible que l'offre éternelle de sentiments auxquels on ne peut répondre. Ici les prétentions ne sont pas formelles ; la reconnaissance est le mot dont on se sert pour dire beaucoup plus qu'il ne signifie, et la chose n'en est pas moins réelle. Il est triste et humiliant à la fois pour une âme honnête de faire le malheur d'autrui. Je voudrais qu'une autre place le fît éloigner de moi ; si cette ressource
ne m'en délivre, je ne puis compter que sur l'inconstance de la jeunesse, car sa raison ne permet guère d'espérer.
Au milieu de toutes ces tracasseries, j'ai retrouvé quelques instants de loisir, et avec eux la faculté de reprendre une petite partie de mes études chéries. Gela n'est pas vrai de la géométrie ; le départ de mon maître l'a fait languir, et ce qui m'est arrivé depuis l'a fait tomber tout à plat ; mais j'ai toujours regretté de la laisser et je commence à sentir un désir très vif de m'en occuper. L'aimable italien a conservé le privilège de me distraire habituellement; je n'ai pas été un seul jour sans lui rendre quelque hommage, et, faute de pouvoir mieux faire, je passais du moins un quart d'heure avec Goldoni. Je n'en suis pas beaucoup plus savante, parce que, ne cherchant qu'à m'amuser et me trouvant assez habile pour cela, je ne prenais pas la peine d'éplucher tous les mots ; mais, du moins, je n'ai rien oublié. Au reste, j'ai lu, relu, étudié Dante avec autant de plaisir que de curiosité ; d'abord la traduction m'a beaucoup servi pour l'intelligence du texte ; puis l'examen et la répétition m'ont rendue sensible aux charmes de la poésie et aux agréments de la langue. Je m'aperçois de la mesure du vers, de ses inflexions, de la force ou de la grâce de son expression. Ce poème de l'Enfer est un composé bizarre où l'on trouve des beautés de différents genres et des extravagances qui surprennent ; mais tel qu'il soit, c'est une œuvre de génie où l'on voit toujours une imagination forte et féconde, et dont les défauts sont plutôt ceux du siècle que de l'auteur. Il y a des comparaisons gracieuses, des vers charmants et surtout un épisode à la fin du V^ chant, qui seraient dignes de Guarini ; dans d'autres parties, j'ai remarqué du sombre, du majestueux, du terrible ; j'ai grelotté en lisant le chant XXX 11^, et le suivant m'a fait grincer les dents et jeter le livre, à force de pathétique, de sublime et d'horreur. J'ai mis çà et là des petites notes à mesure que je lisais et suivant l'impression qui produisait mes observations.
Le livre qui m'est venu par Me Miot ne me paraît pas indigne de celui auquel on l'attribue ; il est écrit avec chaleur, avec agrément ; l'histoire est attendrissante, les circons-
tances sont rapprocliées adroitement et tout l'ensemble intéresse singulièrement.
Que deviennent tes Lettres sur V Italie ? où en es-tu de cette besogne ? Je cherche quelquefois à me consoler de ne pas recevoir de tes nouvelles, en songeant que tu m'écris toujours. Mais j'aime mieux encore les petites dépêches del pastor Melindo alla diletta (fedelissima) vicino'l bosco (1), que les savantes dissertations du voyageur à Mademoiselle... son amie (2). Efface cette réflexion indiscrète, mon ami, et ne m'écris pas de longtemps si tu ne peux le faire qu'en prenant sur ton repos ; je te défends de m'écrire à ce prix. Addio, ben mio.