‹ Roland & Marie PhliponChapitre 39 sur 68 · N«'XLVI · texte numérisé non relu

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désespérer de celles qui sont dans Tordre. Avec ton cœur et ta prudence tu les amèneras à bien, je n'en fais aucun doute. Tu me peins d'ailleurs la prêcheuse comme une habile négociatrice ; et il ne faut pas douter que l'arme de la raison dans sa main ne se fasse jour et n'ouvre la porte au sentiment.

J'attends des nouvelles bien intéressantes à cet égard ; mais quelles qu'elles soient, je te prie de différer le moins possible à m'en faire part. Je suis fort d'avis d'en agir comme tu penses : ce parti me semble le plus sage, et celui que je proposais n'était que dans une position extrême, dont il est probable que nous serons exempts ; cependant je voudrais bien qu'il n'ignorât pas, sinon mes craintes, du moins la persuasion où je suis que cela ne peut, ni ne doit être ; qu'il eût du moins, à tout événement, et pour toujours, cette idée devant les yeux. Vois, arrange cela. Si une fois tu as gagné un peu de confiance, le reste ne sera pas difficile.

Tu me peins la promenade du Luxembourg d'une manière assez intéressante ; cependant ton âme s'y est trop sombrement exaltée ; je ne sais pourquoi des pressentiments noirs viennent trop souvent la troubler. Ce n'est pas seulement des circonstances que tu l'affectes, lors même que cela peut nuire à parer aux inconvénients ; mais il semble que tu cherches, que tu voudrais chercher, que tu voudrais trouver, ou que tu crains de trouver de vraies raisons de t'affliger. J'aimerais tant à te voir une âme plus tranquille, un cœur plus content, une jouissance plus douce. Je te le dis, mon amie, d'une manière bien positive : ce n'est point dans les circonstances que je trouve à m' affecter ; je ne les considère que comme des embarras à vaincre, et je t'aime assez pour qu'ils me comptent peu ; mais ce sont ceux de tes chagrins que tu ne peux définir, parce qu'ils ne sont fondés sur rien, qui font mon tourment.

J'ai beaucoup travaillé tout le jour ; je ne suis sorti qu'à 8 heures du soir ; je viens de rentrer, il est minuit ; je suis fatigué, harassé, j'ai le plus grand besoin de repos, je vais me coucher. J'ai daté ma lettre de demain, jour de son départ ;

je vais la cacheter, parce que j'ai affaire pour demain matin et que je ne trouverai pas le moment d'y rien ajouter. Je t'embrasse, ma bonne amie, de tout mon cœur.

83. — Roland à Marie Phlipon, 29 juin (ms. 6240, fol. 35). — Même adresse. — Timbre d'Amiens. = Pas de n» d'ordre.

C'est comme un P. S. à la lettre précédente.

Il commence par montrer un peu de mauvaise humeur de ce qu'elle ait annoncé à son père les dispositions qu'on comptait prendre en sa faveur et ne lui ait pas laissé le soin et le mérite de le faire lui-même.

29 juin.

J'envoyais ma lettre à la poste (1), lorsqu'on m'a apporté la tienne (2) ; le petit billet (3) qui y était joint, par lequel tu me préviens de ne pas t'écrire pour mardi, m'a fait différer ; j'ai décacheté pour te dire un mot de cette dernière. Je suis ravi de ton contentement ; et si je ne mets pas autant que toi de cet enthousiasme qui honore ton cœur dans une affaire qui l'intéresse aussi essentiellement, c'est que je n'en ai pas autant désespéré. Je crois possible ce qui est juste et raisonnable, sans être moins sensible aux événements qui sont contre la justice et la raison. Je ne sais pas trop sur quoi tu me demandes mon avis : tu as dit à ton père que tu m'écrirais, tu me mandes que tu le feras, et tu me dis de te répondre ; tout cela de manière que ton père puisse voir les lettres. Sur les choses arrêtées, il n'y a pas d'avis à prendre. J'attends cette lettre à Monsieur et je répondrai à Mademoiseselle.

Tu ne veux donc pas, mon amie, savoir goûter un plaisir sans mélange ? Hé bien I la substitution (4) n'est pas ton affaire : ce n'est pas toi qui l'as faite ; tu es censée la connaître. Tu auras toutes ces choses à objecter quand le mo-

(1) La lettre qui précède (n° XLVIII).

(2) Celle du 27 (n° XLVII).

(3) C'est le P. S. : « Je ne voudrais pas qu'il arrivât de lettre mardi. »

(4) La substitution des Besnard.

ment arrivera, mais il n'est pas arrivé ; et je suis toujours peiné que l'intérêt du moment ne suffise jamais avec toi, et que tu ailles toujours creuser dans l'avenir pour te tourmenter. Si j'ai quelquefois ce malheur, combien tu peux l'aggraver ! Il est un article dont je ne te parle plus, parce qu'une chose dite un fois me semble suffire pour toutes ; mais toi, tu m'en parles dans toutes tes lettres, et toujours si diversement que je finis par ne pas comprendre ce que tu veux me dire, ou ce que tu veux que je te dise. Tantôt c'est je veux ; puis tu crois avoir eu tort et ce sera ce que je voudrai. Une autre fois, tu prononces ; dans une autre lettre, tu dis que tu n'aurais pas dû prononcer. Ici, tu promettras ; là, tu veux m'en faire honneur ; enfin, tu présentes les choses à peu près comme la condition du marché. J'avoue que tu ne pouvais pas, après avoir tant et plus qu'inutilement tournaillé, terminer par une conclusion plus désagréable. Mon amie I quand on veut faire l'honneur de quelque chose à quelqu'un, il faut le savoir faire tout entier, ou il est plus qu'inutile d'avoir l'air de faire quelque chose pour cela. Il est des trempes qu'on compromet sans intention ; et je veux croire que nous sommes l'un et l'autre dans le cas. Mais n'emploie pas des pages à justifier ou à excuser une chose faite ; je ne le sentirais pas moins et je ne t'en reparlerai pas. Ecris-moi de ton cœur, c'est la seule chose dont je veuille m'occuper.

84, — Marie Phiipon à Roland, s. d. (ms. 6238, fol. 64). Même adresse. — Pas de n^ d'ordre.

Elle lui écrivait le 27 : « Je pourrais bien dans quelques jours t'écrire une lettre qui commence par Monsieur, une lettre que mon père puisse voir etc.. » et Roland répondait le 29 : « J'attends cette lettre à Monsieur et je répondrai à Mademoiselle... »

Bien que Marie Phiipon conserve le tutoiement et ne dise pas Monsieur, il est évident que ce billet sans date est la lettre convenue, (Il a dû être écrit dans les premiers jours de juillet. Néanmoins, je le place ici comme suite naturelle aux lettres précédentes.)

Je crois devoir à la franchise de tes procédés, mon digne ami, l'aveu de tout ce que je fais relativement aux desseins que tu m'as fait connaître et dont je me tiens honorée. I.e projet est révélé, mais il n'a pas cessé d'être un secret ; il continuera de l'être tant que tu désireras qu'il le soit ; seulement une personne de plus est admise à le partager et s'oblige avec moi de le garder fidèlement. (7est à mon père que j'ai ouvert mon cœur et dévoilé tes intentions ; portée par les circonstances à désirer de les lui découvrir, je me suis jugée autorisée par tes dispositions ; j'ai fait usage de l'espèce de permission conditionnelle que tu m'avais donnée, pour satisfaire à toutes les suppositions. Il me semble que nous pouvons nous en féliciter l'un et l'autre ; j'y gagne un approbateur, tu y trouves un homme sensible qui partage ma reconnaissance et saisira l'occasion de te prouver son estime, en ratifiant mon aveu avec une joie bien propre à me toucher, puisqu'elle résulte de sa considération pour toi autant que de l'amour qu'il me porte. Peut-être eut-il été plus convenable encore de te laisser le soin de cette déclaration ; je l'aurais fait sans doute, si, dans un moment où il m'importait de donner la connaissance de mes sentiments, il m'eût été possible d'en séparer celle des tiens et de la cacher entièrement.

J'espère que la persuation où tu dois être de l'intégrité des motifs qui peuvent me guider ne te permettra pas d'envisager cette démarche autrement qu'elle ne mérite d'être considérée. Si la nécessité me força d'énoncer une partie de tes dispositions, je n'ai prétendu m'arroger ton droit de les exposer, ni hâter l'instant où tu te proposes de le faire. Ta liberté à cet égard demeure sans aucune atteinte et l'incognito peut subsister, tant que tes arrangements le feront être de quelque utilité. Il me suffit de rendre ce que je dois à la sincérité, en te faisant part de ce qui s'est passé ; j'en abandonne l'usage à ta prudence, et je me plais à te réitérer dans toutes les circonstances l'assurance des sentiments d'estime et d'attachement dont les âmes honnêtes peuvent se permettre l'aveu avec confiance.

La santé de mon père se rétablit de manière à calmer

mes inquiétudes ; je me flatte de le voir tranquille et satisfait, bénir notre union et compléter notre bonheur. Quant à ses dispositions pour l'avenir, je ne puis que me persuader qu'elles seront dignes d'un homme et d'un père qui ne s'oubliera jamais. J'ai passé tristement ces derniers jours ; je m'applaudis cependant de mon ouvrage, car, dans toutes les occasions d'exercer l'humanité, l'amitié, la vertu, je vois avec transport les moyens de mériter et de justifier toujours davantage l'estime et le choix d'un homme respectable.

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