Roland à Despréaux, 30 juin
« Au temps que vous fixez, je vous attends de pied ferme. Sur la question que vous me faites, rappelez-vous ce que je vous ai dit dans une de mes lettres (1) : que j'avais un projet que je ne pouvais confier à personne, et que je réservais pour le faire à vous de vive voix. Attendez donc. Vous jugerez quand vous aurez entendu et vous condamnerez si vous croyez devoir le faire... » Et plus loin : « Mille amitiés à tous et dites au cher frère (2) qu'il aura une belle occasion de tancer queste donne che fanno arrabiare i uomini ».
86. — Marie Phlipon à Roland, 30 juin (ms. 6238, fol. 65-66). Pas d'adresse. — N» d'ordre : 23^.
Réponse immédiate à la lettre un peu bourrue du 29.
Dis-moi ce que tu veux, mon ami ; je ne puis trop te le répéter, la moindre de tes réserves m'affligerait plus que toute autre chose ; j'aimerais mieux encore te voir injuste que contraint. Mais pourrais-tu jamais être l'un ou l'autre avec moi ? Verse ton âme dans mon sein, estime assez ton amie pour te plaindre à elle-même, lorsque tu crois en avoir sujet ; la franchise de tes aveux réparerait toujours au centuple le mal que pourrait lui faire le reproche des torts que tu lui verrais. S'il arrivait que je fusse plus affectée que tu ne voudrais, n'imagine pas de voiler ta sincérité par ménage-
(1) Voir ses lettres à Cousin-Despréaux des 6 et 20 mai.
(2) Michel Cousin, qui agrémentait de citations italiennes les Lettres d' Italie,
ment pour ma sensibilité ; je te demande cette grâce pour tous les cas possibles. C'est à toi de réprimer ou de diriger cette sensibilité, quelquefois excessive, pour notre plus grand avantage. Je t'en laisse le soin : corrige, mais... aime-moi 1 Mon bon ami, je suis à toi sans partage, tu as fixé tous mes sentiments avec une force et une plénitude auxquelles je n'ose rien comparer, à moins que ce ne soit la vivacité, la tendresse qui m'assure de ton cœur. Cependant je n'ai pas été sans aimer, et je me rappelle qu'un de mes plus grands chagrins était de soupçonner des torts à ceux qui m'étaient chers ; je voulais toujours les justifier et, lorsque je ne pouvais réussir, je m'emprîssais de leur faciliter les moyens de le faire mieux que moi. J'aurais préféré leur devoir une excuse plutôt qu'un pardon.
Mon ami 1 le même attachement ne fait pas raisonner tout le monde de la même manière ; j'avoue pourtant que je n'aurais pas supposé facilement que deux effets contraires fussent produits par une même cause. Va, sois obéi, sois aimé, sois heureux, non pas à ma façon, mais à la tienne : permets seulement à l'amour de mêler quelquefois à ta couronne des fleurs que j'aurai choisies moi seule, et de les accompagner d'une justification propre à soulager mon cœur.
Tu veux que je t'entretienne de ce cœur, tu le trouves digne de t'occuper et tu peux m'imposer silence sur les choses faites pour le toucher ? Si j'avais l'esprit, l'agrément et la gaîté de Claire, combien je voudrais te plaisanter sur l'air de fierté masculine avec lequel tu m'ordonnes de me taire, après m'avoir si vigoureusement tancée 1 Non, Claire même, à ma place, aurait oublié de rire ; elle eût désiré comme moi de t'embrasser à l'instant, et ses regards, son œil humide t'en eussent dit, malgré toi, plus que tu ne voulais en entendre. Tu n'avais pas à redouter des excuses ; je t'estime trop pour t'en adresser quand je n'ai pas la conviction d'en devoir. Dois-je me persuader par ma propre expérience que, dans les intimes liaisons, la femme la plus tendre est toujours la moins adroite ? J'ai songé quelquefois avec amertume, en réfléchissant sur le caractère et les inclinations des deux sexes, que les fines ruses de l'un
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avaient souvent plus de charmes pour l'autre que la simple candeur et la vérité nue. Je n'en résolus pas moins de m'attacher à celles-ci : mon choix est fait pour toujours.
Mon ami, je suis diffuse, je répète, parce que ma plume te transmet sans art et sans retenue tout ce que le moment me suggère. Je n'ai pas douté une minute de tes dispositions pour mon père ; me connais-tu assez peu pour imaginer que j'estimerais beaucoup un homme avec lequel il faudrait mettre des conditions au marché ? ou ne sais-tu pas distinguer la situation constante de mon âme à ton égard, au milieu de cette foule d'expressions que la vivacité, la confiance me font employer sans beaucoup d'examen, et parmi ces redites éternelles dans lesquelles me font tomber la violence et la diversité des impressions ? Jamais, envers qui que ce soit, je n'ai rien fait pour avoir l'air de faire : ce n'est pas avec toi sans doute que j'aurais commencé à me rendre coupable de cette bassesse. Au reste, ne crains pas de justification ; puisque tu la dédaignes, il me suffira de la garder dans mon cœur. Pense ce que tu voudras, puisque je m'explique assez mal pour ne pas te donner l'idée de ce qui est ; ce qui m'importe le plus, c'est que mon père, à qui je ne pouvais me dispenser de faire sentir ce qui devait le frapper davantage, demeure persuadé que tu m'aies prévenue. La seule chose sur laquelle j'appuie, c'est de t'engager à ne pas supposer au nombre de mes travers véritables celui de demander des avis que je n'aie pas la liberté de suivre.
Questionnée, nécessitée à répondre, je crus devoir le faire franchement ; mais je suis si peu engagée pour l'exécution de ce qui suit que je la suspends présentement et que je puis l'arrêter absolument. Je n'entends pas trop ce que tu veux dire de ces trempes que l'on compromet sans intention ; il faut ici pour l'éclaircissement une application qui n'a rien de flatteur ; d'ailleurs, j'aime mieux savoir ce que tu crois précisément, que de t'entendre dire je veux croire. Je t'écris avec rapidité sitôt après la lecture de ta lettre ; mon cœur déborde, cela m'arrive souvent : c'est à toi, ce me semble, d'apprécier les situations. Il y avait, dans l'avantdernière, un article auquel j'aurais répliqué plus tôt si je
n'avais été préoccupée d'autre part : je veux parler de ta réponse aux deux questions que tu réunis, et je dis : 1° qu'en t 'envoyant le modèle d'une lettre (1) et te priant de juger et prononcer, je croyais le consulter et j'attendais ta réponse pour l'expédier ; 2^ que la chaleur avec laquelle je défends mes idées est bien une preuve que je les crois justes pour ce moment, mais ce n'est pas un motif pour t'empêcher de les combattre. Si je me croyais capable de t'interdire, je n'oserais plus ouvrir la bouche. Mon ami, mon projet est de te faire connaître toujours et sans aucune réserve ce qui touche, blesse ou flatte mon cœur, ce qui se passe dans mon esprit et dans mon âme : je te donne confiance et connaissance entières, je demande lumière et conseils, je promets docilité. Je ne renonce pas au droit de défendre mon opinion, mais je n'ai dessein de l'exercer que pour m'éclairer sur tous les points et hâter la conviction ; si l'examen n'amenait pas encore celle-ci, je céderais par l'assurance dont je suis munie que tu vois et juges mieux que moi. Voilà ce que je suis, ce que je veux être. J'éprouve, il est vrai, que l'extrême sensibilité a ses défauts et ses écarts : c'est elle qui m'entraîne dans l'avenir et jette souvent des nuages sur le présent ; j'ai besoin de l'assistance continuelle d'un objet qui m'intéresse par-dessus tout, pour trouver, dans le soin de lui plaire, un charme qui me soutienne et se répande sur tous les autres objets. Non, mon ami, à tes côtés, je n'irai pas m'inquiéter du futur ; si je te vois content, rien ne pourra me tourmenter ; ce sera par la sérénité de ton front que l'on pourra juger du calme de mon âme. Déjà, le ton de tes lettres détermine ma disposition. J'avoue qu'indépendamment de lui, les circonstances où je suis placée m'ont affectée diversement : je n'ai goûté vivement, sans partage, la satisfaction d'être à toi qu'immédiatement après le retour de mon père ; précédemment, sa froideur, son indignation ensuite flétrissaient mon cœur et ne lui permettaient pas de s'ouvrir entièrement à la joie. Dès qu'il est revenu à la raison, à
(1) La lettre à Sevelinges du 17 mai. Marie Phlipon disait en effet, en l'envoyant à Roland : « Voici la réponse que je lui adresserai. Lis et prononce. «
la nature, que j'ai pu confondre ma joie dans la sienne, mon âme s'est dilatée, je me suis trouvée
Quale i fioretti, dal notturno gielo Chinati e chiusi, poi che'l sol gl' imbianca Si drizzan tutti aperti in loro stelo.
J'attendais ta lettre avec une impatience extrême. Elle ne t'a pas présenté dans un moment où tu fusses heureux ; le sérieux m'en a pris. Je suis pénétrée plutôt que contente. Mon cher et bon ami, c'est chez toi que je vis.