‹ Roland & Marie PhliponChapitre 54 sur 68 · A Sophie, 23 octobre · texte numérisé non relu

A Sophie, 23 octobre

Elle est resté > à Vincennes jusqu'à « jeudi dernier », c'est à-dire jusqu'au 21 octobre. Elle y aura donc passé trois semaines. « Je n'ai pas encore usé de la lettre de change que tu m'as envoyée, je ne compte pas tarder beaucoup. Il faut en finir, et je m'arrange à ce dessein... •

141. — Marie Phlipon à Roland, 27 octobre, avec P. S. du 30 (ms. 6238, fol. 113-115).

Adresse: A M. Roland etc., à Amiens. — N^ d'ordre: 55^.

Par conséquent, il manque une lettre, le n*^ 54. Il est certain, d'ailleurs, que Marie Phlipon ne serait p:is restée du 2 au 27 octobre sans écrire.

Réponse à la 'ettre du 21, commencée dans la nuit du 27 au 28 et continuée, par reprises, jusqu'au P. S. au 30, dont !e précédent éditeur a fait à tort une lettre distincte.

Cette longue lettre d'explications, très sensée, remet les choses au point avec une grande clairvoyance, et aide à comprendre les événements antérieurs.

En somme, la jeune fille annonce qu'elle sera à la Congrégation « sous huit jours ».

27 octobre 1779.

Personne n'éprouve peut-être plus que moi ce cUoc tumultueux des idées que tu compares au désordre des éléments dans la confusion du chaos. Avec une imagination active qui me présente les mêmes objets sous mille aspects divers, je n'ai pas encore, sans doute, assez d'expérience pour juger et saisir promptement et sûrement celui de ces aspects auquel je dois m'arrêter invariablement. Toujours vivement émue et toujours réfléchissant, j'ai tout à la fois le tact et l'aperçu de la sensibilité, ainsi que sa prévention et ses erreurs, joints au correctif d'une raison qui tour à tour les réprime et se laisse abuser par eux. Avec moins de développement du côté de l'esprit, j'eusse été plus tranquille et plus égale ; avec un second, un maître chéri, dont les

lumières m'auraient guidée, tandis qu'il aurait réuni toutes mes affections, je serais devenue, en me perfectionnant, plus aimable et plus heureuse. Aucune de ces suppositions ne devant se réaliser, ce n'est plus qu'à force d'épreuves et de temps que je puis acquérir plus de modération et de justesse, et la faculté de m' approcher toujours davantage, par ces moyens, de l'espèce de bonheur qu'il m'est permis d'envisager. Je ne suis ni emportée, ni froide, mais le sentiment, contraint, aiguisé chez moi par l'éducation, n'en est devenu que plus pénétrant et plus terrible. L'habitude de le contenir ne m'a fait gagner encore que la force de le vaincre et non pas le pouvoir de l'affaiblir. Toujours mue dans ma conduite par deux principes qui se balancent, je n'ai ni toute la folie de la passion impétueuse, ni le sens rassis d'une tête ferme ; je raisonne dans le délire et je bats la campagne en suivant la sagesse. Il est incroyable combien tout ce que j'ai pensé, senti, relativement à toi, a varié mon existence, changé successivement à mes yeux la face de l'univers et de tout ce qui le compose; il semble que j'ai été transportée alternativement dans plusieurs mondes opposés, et la conscience du moi suffit à peine pour me persuader que je sois toujours la même personne. Au milieu de ces révolutions étonnantes, ne cessant de t'écrire suivant l'impression du moment, fugitive comme la circonstance qui la produisait, qu'ai-je dû te paraître? singulière, assurément; peut-être bizarre, inconséquente. Tu recevais l'exposé de quelques idées ; il aurait fallu que tu tinsses la chaîne qui les unissait toutes, et comment ne pas la perdre dans ces nuances multipliées à l'infini par les plus légers changements de ce qui m'environnait? Dans ce trouble presque continuel, je n'ai rien connu de constant que mon attachement pour le bien et pour toi : c'est ce double attachement confondu dans mon cœur par l'union que je fais de ton image avec tout ce qui est louable et honnête, exalté jusqu'à la passion, nourri par les contradictions mêmes, qui fut mon vrai ressort et l'âme qui m'anime encore. J'éprouve depuis que j'existe, je suis présentement convaincue que tout ce que j'ai fait pour le mieux, par dévouement à la vertu, est précisément la source de mes plus sensibles disgrâces.

Je le vois d'un autre côté comme l'occasion des douleurs les plus cuisantes que j'aie jamais ressenties. Eh bien I jamais la vertu ne m'a paru si belle et tu ne m'es pas moins cher que lu ne l'as été ; j'adore la première avec transport, je lui associe l'autre avec complaisance. La réflexion autorise et commande ce sentiment pour l'un de ces objets, elle le justifie pour le second ; mais je dois avouer qu'il existe indépendamment d'elle et que ma volonté l'approuve sans l'avoir produit. Voilà ce que je suis : dis-moi donc, mon ami, ce que je te parais et ce que tu juges que je dusse être. Je t'écris dans le silence de la nuit, je me soulage et me console en exhalant dans ton sein tout ce qui m'occupe et m'affecte. Je n'ai pas le projet de t'expédier cette lettre à l'instant, je voudrais t'apprendre un changement de situation ; je ne puis t'entretenir encore que de ma résolution : elle est prise avec moimême, je n'agis que pour en préparer l'effet.

Je suis chez mon père, mais déterminée à la retraite ; je ne désespère pas de la faire en bonne intelligence avec mon père même ; du moins je ne néglige rien dans cette vue.

J'arrivai de Vincennes, pénétrée des motifs qui me portaient à la séparation, non moins touchée des considérations qui devaient me la rendre cruelle. Mon père vint au devant de moi, m'accueillit avec bonté ; je l'embrassai avec une émotion qui me fit sentir plus vivement combien il m'en coûterait de l'affliger ; je me retrouvai dans les mêmes perplexités qui m'avaient déjà tant de fois navrée. Enfin, je voulus sonder son âme encore une fois et je le priai de m'accompagner pour faire ensemble une promenade tranquille ; je rassemblai toutes les circonstances qui pouvaient préparer et favoriser la communication et la confiance. Je lui représentai fortement sa situation présente, raisonnant des moyens de l'améliorer en commun, ajoutant toutes les observations qui m'étaient relatives et les partis que j'aurais à prendre ; celui du couvent ne parut point alors lui inspirer ni l'humeur, ni tout le regret dont j'avais imaginé l'alternative. Sans le trouver (mon père) ni dur, ni même insensible, je n'aperçus pas, dans tout lui-même, les ressources que j'eusse souhaité découvrir ; cet entretien fit beaucoup d'impression

néanmoins. Le lendemain, mon père me témoignant son agitation et le désir qu'il sentait de satisfaire à certains objets que je lui avais rappelés, me proposa l'expédient qui lui paraissait convenable si je voulais rester avec lui, comme il le désirait aussi. Je demandai quelque intervalle pour réfléchir à cet expédient, qui n'était autre qu'un petit sacrifice de ma part. Tout bien pesé, j'ai vu, par cela même, ce que je devais arrêter : j'ai résolu de faire le sacrifice et de partir ensuite ; mais en exécutant la première partie du projet, j'ai tenu l'autre sous le silence, dans la crainte qu'une certaine hauteur n'empêchât d'adhérer à mon procédé. J'attends l'accomplissement des effets de ma démarche pour achever mon entreprise. J'aurai la satisfaction de laisser mon père dans une position où il sera possible qu'il se maintienne passablement, s*il veut veiller à ses affaires et s'arranger avec prudence ; je l'aurai mis dans l'obligation de m'approuver, et j'aurai fait tout le bien qui était en mon pouvoir. Voilà le témoignage que j'ai besoin de me rendre à toutes les heures, et avec lequel je pourrai du moins lutter contre le malheur jusqu'à mon dernier soupir.

Je me suis assurée d'un petit logement dans une maison religieuse où j'ai passé une année de ma jeunesse ; j'y suis connue, aimée, c'est un attrait qui me détermine pour elle ; d'ailleurs, elle est respectable et en bonne odeur dans le public. J'y entrevois quelque moyen de m'occuper utilement, je bâtis des projets qui auront eu, au pis aller, le mérite de me faire rêver d'une manière assez agréable. C'est donc ainsi que la vie doit s'écouler ? Faibles jouets de la nature dont les révolutions nous tourmentent, esclaves des institutions bizarres d'une imparfaite société, victimes de la douleur et de l'opinion, toujours aspirant le bonheur sans l'atteindre, les moins à plaindre se trouvent être ceux qui le placent assez loin pour ne compter sur lui qu'après la mort. C'est là sans doute qu'il réside, dans l'éternel oubli de toutes choses.

Je m'aperçois qu'une teinte trop sombre va s'emparer insensiblement de mon imagination ; je reviens à toi, mon cher Thaïes ; sacrifions ensemble, non pas à la muse plaintive de Céos, dont l'inspiration lugubre faisait gémir élo-

qucmment Siinonide, mais à celte amitié sublime, douce et consolante, que tes Grecs savaient si bien honorer et dont nos cœurs sont dignes d'être les temples. Hélas I ne la suivrait-on qu'en pleurant de ne pouvoir plus suivre qu'elle (1) ? O dolcezze amarissime... Qu'allais-je dire ? il ne faut plus employer cette langue séduisante que pour nous rappeler che

Non sotto l'ombra in piaggia molle Tra fronti e fior, tra ninfe e tra sirène, Ma in ci ma a l'erto e faticoso colle De la virtù riposto è il nostro bene.

Allons donc, puisqu'il faut suer comme des galériens pour valoir quelque chose, ranimons nos forces et lassons la méchanceté du sort par notre constance. Est-il bien vrai que tu souhaites conserver une étroite liaison ? ton cœur la sollicite-t-elle ? Sais-tu combien je trouverais de douceur à répandre encore quelques charmes sur tes jours ? dois-je croire pouvoir y contribuer encore ? Que signifie ton étonnement de me trouver diverse, etc., ton idée que j'ai pris date pour être tout cela? Ce n'est pas dans mes sentiments que j'ai varié, ils furent toujours les mêmes et se sont manifestés sous toutes les formes ; quant aux idées, il serait bien étonnant qu'elles se fussent continuellement trouvées semblables au milieu des révolutions qui ne cessaient de m'agiter et de me modifier. Je n'ai jamais pris date pour être avec toi autre que moi-même; j'ai poussé la franchise jusqu'au scrupule, c'était le résultat de mon caractère et de ma tendresse ; je me plaisais à me montrer à tes yeux sans voile, même avec mes défauts : il me semblait que ton estime en serait plus à moi lorsque tu ne me verrais pas meilleure que je n'étais. L'analogie de nos âmes les ayant rapprochées, je crus distinguer plus particulièrement combien elles étaient faites pour s'unir par la conformité de leurs goûts et de leurs penchants ; réduits bientôt par l'éloignement à nous les exprimer par écrit, je n'aperçus de différences que dans le jugement de ces petits faits, relatifs à nous extérieurement, mais étrangers

1) Réminiscence des stances si connues de Voltaire sur l'Amitié.

d'ailleurs à nos personnes, accompagnés de mille circonstances dont l'omission ou le faux jour les offrait diversement. Je sentis, par le peu de succès de quelques explications dont le sens ne fut pas saisi, qu'il faudrait se résoudre à passer sur les misères qui ne se présenteraient pas avec netteté, jusqu'à ce que nous puissions jouir en présence du plaisir de nous entendre en tout. C'est uniquement de ce ménagement, mal gardé de mon côté, dont je parlais, avec une expression que l'amertume rendait exagérée, dans une lettre que je t'adressai à ton retour de Saint-Amand (1), vivement blessée que j'étais d'une autre expression que tu avais employée et dans laquelle ma sensibilité trop grande avait trouvé une dureté piquante qui me démonta. L'effet de ma lettre fut terrible : ta sensiblité, non moins excessive que la mienne, te créa des fantômes (2). Je m'étais abusée, sans doute, en m'affectant si fortement d'un mot chagrin : celui qu'il me fit répondre (3) t'abusa plus cruellement encore. Loin d'apprécier la disposition qui l'avait dicté, tu te persuadas découvrir une opposition affrayante que tu n'aurais pas soupçonnée ; cette chimère t'accabla, l'enthousiasme fut éteint, l'espoir s'attiédit. Tu suivis ton projet, faute d'un motif évident de l'abandonner, mais tu n'osas plus attendre de son exécution la félicité que tu t'étais promise et qui avait anéanti pour toi tous les obstacles. Je n^aperçus pas d'abord tout le mal, j'en sentis suffisamment pour recevoir une impression douloureuse qui ne s'effaça plus.

Mon père vint à la traverse; sa réponse malhonnête (4) te révolta ; je fus déchirée quand tu me la fis connaître (5) ; je ne vis de mon côté que Fobligation de t'éviter des relations pénibles, et je n'éprouvai que l'empressement d'arrêter ou de prévenir les disgrâces que je te donnerais à partager. Ta répugnance n'était pas non plus équivoque ; je pressentais mes souffrances, je les bravai audacieusement et je déterminai hautement, sans balancer, notre renoncement mutuel. Le pas franchi, l'effort étant fait,

(1) Lettre qui manque, ainsi que je l'ai fait observer plus haut, au n° LXVIII.

(2) Voir la lettre de Roland du 28 août.

(3) Réponse de Marie Phlipon du 29 août.

(4) Sa lettre de Versailles, du 3 septembre.

(5) Da sa lettre du 5 septembre.

je regardai autour de moi en frissonnant ; je nie repliais sur le passé, je sondais l'avenir, je cherchais mes espérances évanouies, je ne trouvais plus qu'un vide affreux et des précipices à chaque pas. Je te fixai : tu étais triste, mais ferme ; je reconnus à peine l'homme qui m'avait aimée. Quoi, me disais-je, deux êtres raisonnables, certains d'être heureux l'un par l'autre, maîtres d'eux-mêmes, résolus de s'unir, souffrent, se séparent et gémissent parce qu'il plaît à un homme de mauvaise humeur de faire étourdiment une sottise qu'il regrette deux jours après ? Cette sottise offense une âme élevée ; elle m'irrita moi-même, il est vrai ; mais cet amour qui ne connaît point d'obstacles, qui sut vaincre avec chaleur tous ceux que j'avais opposés, qui n'en trouve d'autres aujourd'hui à ses desseins les plus chers qu'une démarche de cette espèce, manque de courage, ou d'habileté pour éluder son effet, sans s'humilier ni s'avilir ? O sentiment puissant, ingénieux à la fois, où sont tes ressources ? quelle est ton énergie ? Celui qui mettait tant d'intérêt à me délivrer des désagréments de ma position, dont la noble générosité voulait en supporter quelques-uns, s'effraie et me laisse volontairement dans une situation cent fois pire qu'elle n'était avant la perspective séduisante qu'il m'obligea de considérer. Il m'aime encore ? il le dit. Faut-il le croire pour se désoler davantage ou ne pas le croire pour s'en irriter ? J'avais trouvé très louable que tu t'ouvrisses à ta famille, mais je ne pouvais m'expliquer ton empressement à lui communiquer la lettre de mon père. Rien ne me semblait nécessiter cette communication, qu'un seul regard sur moi devait arrêter. Il était si facile d'apprendre une rupture sans montrer cette pièce I à quoi bon la fournir 1 N'eût-on pas dit qu'assuré de l'improbation qu'elle devait attirer, tu cherchais à t'en munir pour t'en faire une arme contre ton propre cœur ? Voilà donc les hommes, me disais-je en rugissant de douleur : ils n'ont que la fièvre de l'amour ; c'est un feu de l'imagination vif et passager comme l'éclair, un transport des sens auxquels, apparemment, ils ont l'art de donner le change ; mais ce sentiment divin qui pénètre l'intime substance de l'âme, l'épure et l'ennoblit par l'étendue qu'il donne à ses

facultés et le charme qu'il prête aux vertus, n'est à leurs yeux, sans doute, qu'une brillante chimère, faite pour abuser des cœurs brûlants et novices, dont ils considèrent l'enthousiasme en souriant avec dignité.

Cependant je t'aimais toujours ; je le sentais avec désespoir et avec orgueil en même temps ; je m'en estimais plus et j'en souffrais d'autant. Mais comment eussé-je détruit cette idée de ta supériorité qui avait alternativement produit, justifié, nourri mon ravissement et mon délire ? Moi ? j'aurais pu reconnaître que tu n'étais qu'un homme ordinaire, m'en assurer, et ne pas mourir de rage ou de confusion ? Comment pouvais-je oublier qu'une estime profonde et réfléchie avait précédé de bien loin le tendre attachement qui la joignit dans la suite ? Non, le seul souvenir de cette estime, que j'étais convaincue n'avoir pas été une illusion, était fait pour balancer le jugement que j'aurais pu porter aveuglément dans l'égarement de la douleur. Celle-ci me fournissait des arguments terribles ; incapable de les réfuter, je me rappelais tes qualités dont l'évidence m'avait frappée, comme Scipion rappelait ses victoires en réponse à des accusations, et la réminiscence me servait d'abri contre l'injustice qu'auraient amenée les regrets. Enfin, après ces grands mouvements, devenue maîtresse de moi, je portai sur le passé des regards plus tranquilles ; je vis, dans l'enchaînement des circonstances et des contradictions, les causes imperceptibles, toujours agissantes néanmoins, du changement que la lettre de mon père déclara, mais n'opéra pas seule ; son effet n'eût pas été si subit, s'il n'eût été préparé par le ralentissement de ton ardeur, à laquelle n'avait pas peu nui ma lettre ci-dessus mentionnée. Ainsi, l'absence d'abord, à cause des inconvénients du commerce épistolaire dont elle donne le besoin, inconvénients prodigieusement multipliés dans certains cas, tels que ceux où je me suis trouvée, par le déplaisant et le nombre des détails fastidieux, irritants, que j'étais obligée de donner : les singularités fatigantes qui faisaient naître ces détails, puis l'extraordinaire sensibilité qui nous est commune et qui produit immanquablement tant de sujets de s'indisposer sans le vou-

loir, surtout dans les temps difficiles, lorsqu'on est malheureusement éloignés, m'ont paru les vrais agents de la dernière révolution. La démarche de mon père, tout offensante qu'elle fût, n'aurait pas été pour toi une hydre invincible dans le fort de ton enchantement : elle a été le grain qui fit pencher la balance et entraîna la détermination. D'après cet aperçu, tu n'es pas l'homme faible ou inconstant contre lequel j'étais prête à m'irriter : je n'ai droit de me plaindre ni de toi ni de personne. Je crois bien notre bonheur à tous deux manqué sans retour. C'est un renversement semblable à celui que produit un orage né de quelques grains de sable au fond de la Libye, apporté par les vents jusque dans nos climats et grossi dans sa course par tout ce qu'il entraîne avec lui. Tu n'es pas moins le sage dont le choix m'honorera toujours et dont les vertus avaient mérité mon aveu. A plaindre l'un et l'autre, en raison des regrets qui peuvent nous rester, nous nous devons réciproquement en amitié le dédommagement des maux que nous nous sommes causés. C'est sous les auspices de cette divinité touchante qu'on peut oublier encore l'amertume et les rigueurs de l'impérieuse nécessité.

En réfléchissant un jour sur les effets gradués des événements qui nous sont particuliers, je m'étais dit tristement qu'une femme fière et froide les aurait mieux enchaînés, par l'art de ménager ta sensibilité, en lui dissimulant ce qui pouvait l'affecter. C'est à quoi se réduisait cette adresse dont je t'écrivais concevoir quelle eût été l'utilité : adresse indigne de moi, comme je te l'ajoutais, inalliable avec mon humeur et mes principes, mais dont tu t'es fait sur mon expression une autre idée que je n'ai pas conçue, et bien horrible sans doute, si j'en juge par l'exécration qu'elle parut t'inspirer. Entraînée par le torrent de mes idées, me voici donc encore une fois noyée dans les explications et les récits des mouvements qui m'ont agitée I Je m'étais interdit de t'accabler ainsi d'écrits, toujours imparfaits, quelquefois infidèles par les prises qu'ils donnent à l'erreur ; mais impatiente de te voir, incertaine de goûter bientôt ce plaisir, puisque ton voyage semble être reculé, animée par le charme de répandre mon cœur devant

toi, je me suis livrée sans réserve à cette douce impulsion. Va, connais-moi toujours davantage, je serai sûre de fixer le degré d'estime et d'amitié qu'il me flatte d'occuper. Ecris-moi dans un moment de loisir, réponds à ma sincérité, ouvre-moi ton âme, donne-moi le plaisir d'y lire par tes soins et ta volonté.

Du 30 octobre.

Enfin le terme approche, mes projets seront exécutés ; je me suis procuré une seconde promenade avec mon père, je l'ai entretenu longuement et je lui ai présenté mon dessein, après des précautions et sous un jour qui m'ont valu son aveu. Nous nous quitterons cordialement, avec engagement réciproque de nous voir souvent. C'est un coup d'état pour moi que le maintien de la bonne intelligence dans un parti aussi violent. Je conserve ainsi le privilège de voir, d'observer et de rester au courant des événements; j'évite les propos de l'humeur, les plaintes du mécontentement et cette kyrielle de disgrâces qui les eussent suivis ; mais sa singularité n'en est pas moins frappante. Peu s'en faut que mon cœur, trop ingénieux à s'affliger, ne trouve encore à le faire dans la tranquillité de mon père qui paraît disposé à soutenir mon départ avec un front serein. Je fais mes petits arrangements ; je serai certainement sous huit jours aux dames de la Congrégation, rue Neuve-Saint-Etienne, faubourg Saint-Marcel. C'est donc là que devaient aboutir tant de projets flatteurs, d'idées sages et de songes charmants ? Ah 1 désormais, più lento, o cor, nel fingerti felice I Je dispose déjà, j'ordonne la disposition de mon temps dans ma retraite, mais, en vérité, c'est provisoirement et presque par manière d'acquit ; je suis bien revenue de la folie de compter sérieusement sur l'avenir même du lendemain. Il me semble avoir rêvé depuis bien longtemps; je considère la vie qui m'est destinée comme le reste d'une nuit que le hasard des songes peut abréger et rendre plus ou moins plaisant. Je sais parfaitement ch'ospite passagier sempre è il diletto. Je n'ambitionne point de le loger souvent : il me suffit que la paix et le silence habitent sous mon toit, dont n'approchera jamais le

remords, qui est à mes yeux, préscnlemeut, la seule chose capable de me faire éprouver de la crainte.

Ma santé, de laquelle tu t'informes, s'est rétablie parfaitement à la campagne ; cependant je \iens d'avoir un accès de fièvre qui m'a mise pour quelques heures dans une agitation prodigieuse ; il n'est guère possible d'être plus près du transport sans l'avoir ; tout est passé, je me sens fort bien. Parle-moi de tes occupations, de tes projets ; crois-tu que pour n'être plus l'objet des unes ou des autres, je cesse de prendre intérêt à tous ? O mon ami ! c'est assez qu'ils te touchent. Gomment vont tes lettres sur l'Italie? et les cahiers? et l'Académie ? et le reste? et l'ami Platon? Le 17^ vol. de Gld. [Goldoni] est imprimé, mais il n'est pas encore arrivé. Je travaille peu, ou plutôt je ne travaille point ; je glane, çà et là, négligemment ; j'agis beaucoup, fatigue assez ; mon esprit, mon corps, tout moi-même a grand besoin de repos. Et toi, hélas 1 quelle vie, quelle santé as-tu ? aie soin de l'une et de l'autre. Adieu, mon ami.

Page 1