A Sophie, 1^' novembre
« J'ai loué à la Congrégation un petit logement de vingt écus, que je dois occuper dans cinq ou six jours. J'y serai à ma cuisins, et je compte me tirer d'affaire avec mes cinq cent trente livres de réserve employées avec la plus stricte économie. »
L'argent envoyé par Sophie a servi à l'installation et à quelques autres dépenses.
« Tu m'annonces qu'Henriette pouvait bien venir à Paris. Je souhaite vivement le plaisir de la voir ».
143. — Roland à Marie Phlipon, 8 novembre (ms. 6240, fol. 68-69).
Adresse : A M^^^ Phlipon, chez M^^^ Desportes, etc. — Timbre d'Amiens. — No d'ordre 40^.
Toujours des récriminations, où l'on distingue des regrets.
8 novembre.
Affaires, indispositions, tracasseries, tout s*est réuni pour retarder cette lettre, contre mes projets de l'écrire beaucoup plus tôt. J'avais attendu la tienne avec impatience et inquiétude. Combien de fois je l'ai lue sans pouvoir concilier tes opinions sur les chaînes de nos malheureuses aventures. A trois fois différentes tu reviens sur la même idée, qui semble faire tout le fond et être le dessein unique de cette lettre, le reste n'étant que pour la préparer et tâcher de la rendre avec plus de force ; mais elle n'est point vraie ; et je ne concevrai jamais comment, trouvant dans le caractère, les mœurs et la conduite de ton père des raisons si fortes de te séparer de lui, le laissant absolument seul ; de le faire, à la sollicitude et du conseil unanime de tous ses propres parents ; comment, dis-je, tu ne veux point, et tu insistes à ne point vouloir que cette conduite, soutenue à mon égard du ton malhonnête, du refus même de consentir à une chose qui lui faisait honneur, du dévoilement enfin d'un mauvais caractère et d'une âme basse ; comment tu ne veux point que cette raison ait été suffisante ?
Oui, sans doute, j'avais été affecté de tes expressions : eh I qui ne l'aurait pas été à ma place ? Elles avaient produit sur moi un effet si violent que j'en suis encore peiné. Mais elles n'avaient rien changé à ma détermination ; tous les mouvements de mon âme, comme toutes les actions de ma personne, y tendaient réciproquement ; le parti était pris, et certainement l'exécution s'en serait suivie au temps marqué. Comme tu cherches à diminuer l'impression qu'aurait dû produire une humeur de deux jours, dis-tu, un obstacle léger, aisé à vaincre, etcl Mais si, moi, étranger, me présentant avec quelques avantages à son égard, je puis le dire, n'en trouvant aucun de sa part au mien, ne lui devant, et ne pouvant jamais rien lui devoir à aucun égard ; ayant au contraire à en craindre, et à trembler dans tous les instants de la vie ; si enfin je devais prendre les choses si légèrement, non pas une humeur, une contrariété de deux jours, comme tu l'exposes, mais un parti
pris, dont il n'est point revenu vis-à-vis de moi, et dont il n'a imaginé de revenir que quand ses procédés ont eu véritablement formé une détermination, que je pouvais garder à part moi, mais dont on m'a engagé à lui faire part ; comment, toi, sa fille..., tu prends cependant le parti de l'abandonner I... Est-ce par d'autres raisons que son humeur, son caractère, ses vices enfin ? Ta lettre me fournirait des volumes de parallèles. Je pourrais t'y montrer bien inconséquente, lorsqu'il est question de moi, et peut-être bien injuste. On ne saurait, il est vrai, employer plus d'esprit et maltraiter quelqu'un avec plus d'art. Cependant tu m'as cru trop peu de tact, pour appuyer si violemment et revenir à la charge autant de fois. Crois, mon amie, que rien de ce que tu me dis n'est perdu, même lors que je m'abstiens d'y répondre.
Un seul regard sur ta personne, me dis-tu, aurait dû m'empêcher de communiquer la lettre de ton père à ma famille ; et, il semble, etc., etc. Je n'entends point cela ; je ne sais point ce qu'il en doit, ce qu'il en peut résulter pour ta personne, qui n'est point connue, non plus que celle de ton père, et précisément parce qu'il n'y a que moi de connu, il n'y a que moi d'humilié. Cette démarche tient à autre chose à laquelle tu n'as et ne saurais avoir aucun rapport. Mais tu as cru y trouver l'occasion d'un reproche amer, lorsque, vraiment irrité, je me réservais cependant toute la honte du procédé, que tu trouves aujourd'hui si léger qu'à ton avis j'aurais dû le prendre pour une plaisanterie. Voilà comme, ne partant que de son idée, sans vouloir se mettre à la place des autres, on leur forge de grands torts ; et l'on croit leur faire justice en les leur reprochant très amèrement. Ta lettre, bien réfléchie, est précisément cela. D'un autre côté, je vois ton père l'œil sec, te voyant partir avec une sorte d'indifférence qui me prouve que les ménagements dont tu as usé et dont tu me parles étaient fort inutiles ; je le vois, avec une peine incroyable, dénué de tous sentiments, recevoir tes bienfaits comme les services de qui les doit, ne calculant ni avec lui, ni avec toi, et vous enlaçant l'un et l'autre dans un état qui ne vous laissera aucune ressource ; et cela pour satisfaire une passion méprisable quant à l'objet qui la nourrit.
Tu te félicites de l'intelligence avec laquelle se fait ta retraite : c'est cette intelligence-là même qui m'afflige le plus, parce que, non seulement elle montre une âme telle que je l'ai peinte, mais elle présage des choses sinistres. Dans peu, ton père quittera sa maison entièrement, ou elle sera mise au pillage par l'objet de sa honte. Je me rappelle encore que tu as cherché par tous les termes imaginables à diminuer l'horreur de ses procédés ; que tu as voulu me les peindre comme une petite galanterie si commune et presque si naturelle que ce n'est qu'un jeu ; puis tu t'es indignée que je t'en parle suivant ma façon de penser. Tout cela doit-il m'empêcher de te dire ce que je prévois de la sécurité réciproque, apparente du moins, de ta démarche ? Si tu n'y prends garde, ton père, après avoir mangé le sien, en fera autant du tien propre, puis de celui des autres ; cela y tend, ne t'y trompe pas. Ce n'est point une inclination que j'ai blâmée : je ne crois pas qu'on en vaille moins pour sacrifier à l'amour ; mais oublier, tromper, ruiner ses propres enfants, pour une créature vile, méprisable, sans honnêteté aucune, c'est une horreur.
Tu veux bien prendre intérêt à mes travaux, à mes occupations, à mes projets : hélas I je continue de faire ce que je faisais, souvent très tristement.
On imprime mes Lettres (1), elles me donnent de l'humeur ; une certaine mollesse de caractère, secouée uniquement par la dévotion, la serpe toujours à la main tremblante, me fait des échancrures. J'en deviens plat ou gauche et je m'en indigne. Mes cahiers se sont nourris, complétés ; je les porte avec moi à Paris, vers la fin de ce mois, ou le commencement du prochain. Il n'y a rien de nouveau relativement à l'Académie (2).
Où es-tu en ce moment ? car les projets trouvent tant d'obstacles qu'on ne sait plus à quoi s'en tenir d'un moment à l'autre. Gomment te verrai-je? j'en suis préoccupé ;
(1) Les Lettres d* Italie. Outre les corrections officieuses des frères Cousin, il y avait aussi celles du censeur royal, M. Houard (Voir mon appendice D aux Lettres deM^^ Roland, t. II, p. 588-593).
(2) L'Académie des Sciences pour le titre de correspondant.
je le désire, j'y vois des difficultés : c'est de toi que je puis avoir des idées nettes là-dessus. Je t'adresse ma lettre chez la cousine. Où t*écrirai-je dorénavant ? J'ai vu hier tes amies ; il y avait longtemps que cela ne m'était arrivé. Elles m'ont raconté ton changement, ta situation, etc. ; nous en avons raisonné comme si je n'apprenais rien que par elles. Veux-tu que je te reporte tes papiers (1)? il vaudrait autant en augmenter la masse dans la retraite, que de les relire. Surtout ménage ta santé et donne-m'en des nouvelles. Je t'embrasse.