A Sophie, 10 novembre
O mon amie, ma chère et fidèle Sophie I ne t'offense pas, ne te plains point de l'espèce de réserve avec laquelle je t'ai entretenue des sujets de mon affliction I je n'ai jamais trahi la douce confiance qui fait la base de l'amitié, et si mon cœur serré, flétri, ne s'est pas toujours à ton égard livré aux effusions qu'elle produit dans des temps heureux, la faute en est aux circonstances qui m'en ont imposé la nécessité sans le concours de ma volonté...
Elle raconte ensuite comment son père s'est arrangé après son départ, Il a pris un petit apprenti (ce qui indique que L. F. a quitté la maison) : « il dispose son logis avec une sorte de complaisance et parie déjà de faire abattre un petit cabinet construit à ma réquisition «. C'est le cabinet aménagé pour elle à la fin de 1778, lorsqu'elle avait pris possession du nouvel appartement, et où Roland avait passé avec elle les « douces soirées » de février et de mars 1779.
145. — Marie Phlipon à Roland, 11 novembre (ms. 6238, fol. 116). — NO d'ordre : 56^.
Réponse à la lettre du 8.
(1) Les papiers remis à Roland par Sophie Cannet (Voir lettres des 14 avril, 6.11 et 15 mai).
11 novembre 1779, de la Congrégation.
Ta lettre m'a serré le cœur. (Hélas 1 est-ce l'effet que devrait réciproquement produire ce qui nous vient de l'un à l'autre ?) Quelques larmes ont mouillé mes paupières sans descendre plus loin ; j'ai perdu la faculté d'en répandre. Je parle et j'agis comme un automate monté pour ces fonctions ; je porte sur moi, dans mes alentours et sur tout, un regard morne et tranquille ; je ne vois rien qui mérite de m'intéresser vivement. Mon âme est flétrie, fermée, je ne daigne pas même haïr la vie, je ne sens plus rien. Je suis enfin séparée de mon père, éloignée de ma famille, reléguée sous un toit étranger, habitante d'un cloître, probablement pour dernier asile. Voici le cinquième jour que j'occupe cette demeure (1), je ne fais que revenir de l'excessive fatigue dont je fus accablée ; je me cherche encore. L'action du déplacement, les distractions forcées qu'elle entraîne m'ont jetée tout à la fois dans une sorte d'étourdissement et d'insensibilité où j'ai peine à me retrouver. Mon père, un peu sombre les deux derniers jours que je suis restée avec lui, s*est absenté au temps de mon départ ; il s'émut après jusqu'aux pleurs, je l'ai appris dans ma retraite ; j'en ai été déchirée de nouveau ; ce dernier accès m'a épuisée. Et toi, tu es triste et malade : tu ne le dis pas, mais on le voit si bien I Comme tu-^cherches encore à t'affliger gratuitement I Si mes lettres sont susceptibles d'une interprétation pénible, c'est précisément celle-là que tu ne manques pas d'en faire, dûtelle être la moins vraisemblable. Ne dirait-on pas, à t'entendre, que ma dernière (2) est une pièce bien méditée d'avance, calculée sur l'effet à produire comme sur un but proposé ? va, tu connais bien mal et ma façon de t'écrire et moi-même. Toujours pressée d'alléger mon âme en la répandant, pour ainsi dire, dans la tienne, par l'expression de ce qui m'affecte, je peins ce que j'éprouve, j'expose une idée sans prévoir, quand je la trace, celles qui vont succéder, souvent avec rapidité, quelquefois avec une sorte de peine et de lenteur.
(1) C'est donc le 7 novembre que Marie Phlipon entra au couvent.
(2) Sa longue lettre des 27-30 octobre.
Mon ami, en me supposant de l'art tu me prêtes une ressource que je n'ai pas, et dont l'expérience aurait pu, tout au plus, me faire apercevoir l'utilité, sans m'en donner le goût. Je l'excuserais, peut-être, actuellement, dans une autre, parce que j'ai cru voir que son défaut était parfois nuisible ; mais je dédaignerai toujours de l'employer pour moi. Je t'ai fait l'histoire de ce que j'avais pensé, je n'ai rien prétendu au delà ; je me soulageais ainsi, comme un malade se soulage par le récit de ses maux. Non, j'en réitère l'aveu, je n'avais pu me persuader, en y réfléchissant, que la conduite de mon père eût fourni la raison suffisante de ton changement. Qu'elle t'eût arrêté en commençant, lorsque je la faisais valoir comme un obstacle à t'accorder mon consentement, je n'aurais rien vu que d'ordinaire et de naturel. Mais qu'après s'être montré au-dessus de tout, après avoir tout connu, tout vaincu par une ardeur généreuse et incomparable, on s'arrête et recule sans balancer, pour une malhonnêteté, choquante, je le sais, mais qui n'était enfin que le mouvement de l'humeur d'un homme borné qui n'en prévoyait pas la conséquence, voilà ce que je ne pouvais accorder avec ce noble enthousiasme qui n'imaginait rien d'égal à la gloire d'arracher une victime au malheur et de couronner l'honnêteté par les mains de l'amour. Oui, j'en suis encore convaincue, ce sentiment divin, tel que je le connais, et tel que je l'ai vu dans ton âme énergique, t'aurait fait pâlir à l'idée d'un abandon éternel. Moins rapide dans ta détermination, tu n'aurais pas été déjà enchaîné à ne plus rien faire, lorsque je t'appris au bout de deux ou trois jours le retour (1) de mon père, que nous eussions amené à t'écrire comme il convenait, lorsque ta réponse me rappela que ce n'était pas à toi d'employer aucune tournure ménagée ; mais tu m'apprenais en même temps que la copie de la première lettre était envoyée à ta famille. Tu me demandes aujourd'hui ce qui pouvait résulter de cette démarche pour ma personne ? Rien, mon ami, que la nécessité qu'elle t'imposait, du moment où tu la fis, de ne plus songer
(1) Voir la lettre de Marie Phlipon du 4 septembre. « Le retour » signifie ici non pas que Phlipon était revenu ce jour-là de Versailles, mais que la grand'tante Besnard ra\ ait ramenée à des dispositions conciliantes.
à moi par l'espèce de loi qu'elle te mettait dans le cas d'en recevoir des tiens : voilà tout. Je le sentis dès lors, et les noms supprimés ne faisaient rien à la chose. Je ne suis pas étonnée que tu ne conviennes point avoir été conduit par degrés à laisser ton projet. Combien de choses modifient nos âmes à notre insu et préparent une résolution, qui ne peuvent être aperçues que de l'œil perçant de l'observateur intéressé ? Tiens, laisse-moi te justifier à ma façon : mon cœur s'y entend mieux que toi-même. Si je croyais que je ne te fus jamais plus chère qu'au moment où tu décidas de renoncer à moi, parce que mon père donna un témoignage nouveau de tout ce que tu savais bien qu'il était, j'en conclurais que tu ne sais pas aimer et que je suis encore la plus dupe de toutes les femmes. Mais en considérant que le sentiment dont tu es susceptible et que je t'avais inspiré fut progressivement affaibli, et même nécessairement, par le malheur des circonstances, jusqu'au point de n'être plus assez fort pour renverser le dernier obstacle, je te vois toujours de l'élévation, du courage, de la noblesse et de la force joints à la sincérité, à toutes les vertus qui dans nos jours heureux t'ont mérité cette tendresse que je ne puis t'ôter, et je ne trouve à me plaindre que de la bizarrerie du sort. Je suis assez sensible pour vouloir mettre au besoin de mon côté, dans une liaison, le surcroît de l'attachement que fournit presque toujours l'une des parties : je suis trop fière pour laisser penser à un homme, dans certaines circonstances, que je m'abuse sur la tendresse qu'il me porte. Je consens à lui laisser voir combien je l'aime, si je le juge assez estimable pour mériter cette confiance ; mais il serait des cas où je ne voudrais pas qu'il ignorât que je sais en faire plus que lui. Tu cherches à faire entre nos démarches une comparaison qui ne me paraît pas soutenable : « Si la conduite de ton père (me dis-tii) n'a pas dû me présenter des raisons suffisantes pour me retirer, comment t'en fournit-elle d'assez fortes pour l'abandonner ? » Voilà, je crois, le précis de ton objection. Je répondrai que tout est différent : les circonstances, la chose et les conséquences. Les circonstances pouvaient te porter à agir plus qu'elles n'ont dû me porter à rester ; la chose que
tu avais à faire produisait nécessairement un bien ; ma constance à demeurer près de mon père aurait eu plus d'inconvénients que d'avantages. Enfin, les conséquences inquiétantes de la durée de mon séjour seraient encore opposées à celles qu'il était permis d'attendre de ton action ; elles eussent été certainement heureuses à i)lusieurs égards et seulement incertaines à quelques autres. Quant au premier chef, je veux dire aux circonstances relatives, il est très vrai, sans doute, que le devoir (1)...
146. — Roland à Cousin-Despréaux, 12 novembre. Il a eu deux jours son frère, le prieur de Crépy.
147. — Roland à Marie Phlipon, 16 novembre (ms. 6240, foL 70-71).
Adresse : A JV'P^^ Phlipon, aux Dames de la Congrégation, rue Neuve- Saint- Etienne, faubourg Saint- Marcel, à Paris. — Timbre d'Amiens. — N^ d'ordre : 41^.
16 novembre.
Entre plusieurs amies tu en as une fidèle, constante et sûre (2), et tu es malheureuse ? une plus longue et plus funeste expérience me donne lieu de croire n'en avoir point, de vrai ami. Va, mon amie, pour ne pas me plaindre, je n'en suis pas moins d'un chagrin noir qui me mine et me tue. Mes moments les plus doux ont été ceux où j'ai versé des larmes en lisant plusieurs fois les dernières pages de ta lettre. Tu ne m'aurais pas dit les changements de la disposition de ton âme, en m'écrivant, qu'ils sont trop visibles pour ne pas
(1) Fin du folio, manque la suite.
(2) C« début se rapporte évidemment à un passage du morceau qui manque à la lettre précédente .
Il s'agit d'Angélique Boufflers, en religion sœur Sainte- Agathe, soeur converse de la Congrégation, qui y avait connu et aimé Marie Phlipon tout enfant et qui l'y retrouvait avec joie. (Voir, dans mon édition des Lettres, t. II, p. 785-787, l'appendice qui la concerne).
m'avoir fait la plus vive impression. Tu me reproches... que ne me reproches-tu pas ? mais enfin tu me reproches toujours de ne pas te connaître. Est-ce bien ma faute ? ne te montres- tu donc point d'une manière diverse ? Ta dernière même : oui, cette dernière est en contradiction sur quelques points avec d'autres ; et peut-être que de ce point viennent toutes les contrariétés. Certainement, il y a des assertions au lieu de faits, des principes que je ne puis admettre, et des conséquences qui n'en résultent nullement suivant ma façon de voir, de sentir et de juger. Loin de reculer quelquefois d'un pas pour être plus en vue de mes raisons, tu en avances toujours deux pour justifier les tiennes ; voilà une marche dans laquelle tu n'as jamais varié. Je te le disais, mon amie, et je le pense encore : il faudrait faire des volumes que je ne te convaincrais pas. Si j'ai eu ce bonheur, il a passé comme un éclair, et mon tourment fut toujours, presque toujours du moins, d'éprouver des contradictions très raisonnées: Je ne t'écris guère, je ne décacheté guère de tes lettres que cette crainte ne m'agite ; il est bien rare qu'elle ne soit pas justifiée. Je veux que mon style se soit ressenti de ma manière pénible d'être ; l'amertume de tes reproches n'en double pas moins mon tourment. Aie pour ton père les sentiments que tu lui dois ; mais tu ne feras pas que j'y puisse penser sans indignation. Oui, je t'aime : je désire te voir, t'écouter et t'entretenir, quoiqu'avec un air glacial tu répandes un froid mortel sur les moyens de le faire. Ta manière de t'exprimer sur tes papiers ne dit rien du tout. Pour faire ce qu'on veut, on n'a pas besoin de demander la volonté des autres ; et c'est la tienne, mon amie, sur cet objet, que je t'ai demandée, et que je te demande encore.
O mon amie I combien je sens ta situation 1 combien elle m'est pénible 1 Toujours elle m'occupe ; partout elle me suit. Sans travailler, tu peux t'occuper cependant, te distraire, du moins. Moi, je travaille comme un malheureux ; je ne sors point des 5 à 6 jours de la semaine ; je passe des nuits entières sans dormir ; je ne fais rien cependant ; ma besogne n'avance point. Je suis mécontent de tout ce que je fais ; j'ai des crises violentes et terribles dans ma
partie (1) ; des tracasseries de Dieppe, qui me feraient jeter toute la besogne au feu (2). Je n'ai guère jamais vu les objets aussi en noir, ni regardé la vie plus en dégoût.
J'ai vu le frère de tes amies (3) ; il a passé quelques heures au coin de mon feu ; je lui ai parlé à peu près de cet air et sur ce ton : il a cependant été beaucoup question de toi. Il sait tout ce que tu vaux : tu ne l'ignores pas. Il sait aussi combien vaut peu ton père, toutes les défiances et les craintes qu'il pourrait inspirer ; bien d'autres le savent aussi. C'est ce que tu ne voudrais pas croire.
Il n'y a rien de si aisé que de dire à quelqu'un qu'il cherche à s'affliger gratuitement, même en lui en donnant les motifs les plus réels. Tu me dis, et tu en tires les conséquences les plus violentes, tu me dis que ton père ne fit que me donner un témoignage nouveau de ce que je savais bien qu'il était. Rien n'est plus faux que je susse cela, ni que je me doutasse de tout ce que cette conduite mettait dans le cas de voir, de sentir, et de craindre. Je m'attendais à des sentiments si opposés que je croyais bonnement, tout uniment, que la seule communication des miens suffirait, sinon pour déraciner de basses inclinations, pour les pallier du moins, dans la crainte de faire rejaillir du déshonneur sur quelqu'un qui l'honorerait. J'ai entrevu et je crois être certain du contraire. Loin que la crainte d'humilier fût un frein pour lui, il s'en servirait pour abuser davantage ; et si non, pour entraîner dans la même bassesse, dans la même ruine du moins, s'il se fût aperçu de l'intention de sacrifier l'argent à la conservation de l'honneur. Voilà ce que j'ai vu, ce que je sens, ce que tout autre croit, et ce qui me fait être assuré que, l'argent n'ajoutant rien à ton mérite, n'eusses-tu pas un sol ni aucune espérance de jamais rien avoir, tu serais pour moi au-dessus de toutes les richesses, la personne que j'aimerais
(1) Il semble que Roland eût été déçu de ne pas être appelé à la succession de son parent Godinot, inspecteur des manufactures de la Généralité de Rouen, qui venait de prendre sa retraite cette année-là. Voir mon édition des Lettres t. II, p. 611.
(2) Les lettres de Roland à Cousin-Despréaux sont pleines de récriminations sur la façon dont s'imprimaient les Lettres d' Italie.
(3) SélincourL
le mieux, peut-être la seule que je voulusse posséder ; certainement celle que j'aime le plus, sans aucune espèce de comparaison, que j'aime plus que je ne saurais dire. L'idée de ton père me fait trembler pour moi, pour mes parents, et plus encore pour les futurs, s'il en devait résulter. Dans quel état maintenant vois-tu mon âme ? comment me juges-tu ? Tiens : je suis quelquefois au désespoir. Ne m'oublie pas. Adieu.
148. — Marie Phlipon à Roland, 17 novembre au soir (ms. 6238, fol. 117-118).
Adresse : A M. Roland etc.. à Amiens. — N^ d'ordre : 57^. Réponse immédiate à la lettre du 16.
17 novembre, au soir.
Eh bien ! sois homme, ou chimère. Je me livre aux sentiments que tu m'inspiras, que je croyais follement avoir réprimés et qui me pénètrent plus que jamais : apprends-le. Triomphe ou plains-moi, et que tout l'univers me blâme, s'il veut ; j'y consens. Tu m'as fait retrouver des larmes : retenues depuis quelque temps, elles se sont échappées avec une abondance et une rapidité qui ont failli me coûter cher. Elles ont coulé en partie, je l'avoue, dans le sein de l'amitié : accompagnées par les siennes et devenues moins amères, elles ont un peu soulagé mon cœur sans lui rendre la paix. Oui, je possède une amie fidèle dans ma retraite, j'en distingue une autre au dehors : mais, fussé-je sans cesse dans les bras de l'amitié, accablée de ses tendres soins, je pourrais encore m'y sentir malheureuse. A qui dois-je, hélas 1 cette triste faculté ? Rends-moi mon indifférence et mon repos, déteste-moi, comme la cause de tes tourments, afin de m'obliger ainsi... Laisse-moi, du moins, souffrir seule. Que fais-je ? où suis-je ? qu'es-tu ? je ne sais plus rien. Adieu, fierté, réserve, observations, je t'aime, je ne sens que cela, je le dis comme une chose nouvelle. Dans quel état m'as-tu
jetée ? serais-jc donc lour à tour la dupe de mon cœur et la victime de mon esj)rit ? O mon ami I que de mal tu m'as fait ! Je suis diverse, dis-tu ? eh 1 sens comme moi, sois à ma place, vois, et garde le même ton, si tu le peux. Il est vrai, je ne saurais attendre de mon père des choses aussi redoutables et sinistres que tu les imagines ; aucun, même de ses parents, en le connaissant bien et me conseillant comme ils ont tous fait, n'a voulu se persuader que lui seul eût fourni les raisons de ton changement. Sa lettre à leurs yeux ne fût que le produit, condamnable sans doute, d'une humeur passagère qu'ils ont vue naître et s'apaiser. Il est incroyable combien la communication qu'ils ont eue de cette affaire m'a donné de secrètes disgrâces à dévorer. Jugée de quelquesuns avec une sorte de légèreté, par d'autres avec un peu d'enthousiasme, objet de leur bonté mortifiante qui prétendait remettre mon âme en liberté en Taccusant de faiblesse, j'avais a justifier mon penchant et ta démarche comme si cette dernière eût été la condamnation de l'autre. Fatiguée, aigrie d'une part, tourmentée de mes propres idées, je me repliai sur le passé pour l'examiner avec une réflexion qui n'a fait que me déchirer. Je me représentai mon père moins coupable et toi trop prévenu à son désavantage ; je voulus remonter à l'enchaînement des causes, je crus l'apercevoir ; et tantôt outrée de douleur, tantôt gémissante avec attendrissement, je me suis abandonnée aux divers mouvements dont j'étais agitée en t'exprimant successivement ce qu'ils me faisaient éprouver. M^^^ Desportes, si favorable, dans les temps heureux, à notre correspondance, ne s'y prêtait plus qu'avec une répugnance qui m'aurait forcée à la rompre incessamment ou à chercher un autre expédient, si ma résidence actuelle ne m'en eût dispensée. Combattue cruellement de tous les côtés, j'osai former l'affreux souhait de t'aimer moins et de t'éloigner. Ce souhait du désespoir, plutôt que de la raison, s'éteignit en naissant, après m'avoir préparé un supplice de plus par l'impression que me laisse le souvenir de l'avoir conçu. Tombée dans une espèce d'insensibilité, d'étourdissement ou d'ivresse après ma séparation d'avec mon père, j'imaginais avoir recouvré la sorte d'indépendance que je supposais néces-
saire à ma tranquillité. Ta lettre, mes pleurs, ont terminé cette suspension que je prenais pour un changement. Soit vertu, faiblesse, penchant, je t'aime de toute l'étendue de mes facultés sans bornes et sans restrictions. Aie tort ou raison dans ta résolution dernière : qu'elle soit le résultat d'une façon de voir trop outrée, d'un sentiment moins vif que le mien, ou du juste aperçu de la vérité, je ne veux ni le savoir, ni l'examiner, ni te le reprocher, ni m'en plaindre ; et puisqu'il faut que je t'aime, je ne prétends employer cette affection qu'à mêler à tes souffrances le charme qui peut les adoucir et les éloigner. J'ai tout connu, tout enduré, je m'efforcerais vainement de m'y soustraire ; cet attachement, nourri par tout ce que les vertus, l'estime et le devoir peuvent fournir de motifs et d'énergie, les goûts et l'espérance de rapports et d'attraits, a pénétré la substance de mon âme et ne saurait être détruit qu'en l'altérant ellemême dans ce qu'elle a de plus noble. Non, il ne sera pas dit que tu ne puisses t'avouer dans ton cœur un véritable ami, digne entièrement de ce titre. Je le serai, cet ami: j'oublie toute autre relation possible, je ne désire que l'avantage inexprimable d'alléger pour toi le fardeau de la vie et de rendre tes jours plus sereins. Comme tu peux encore me faire croire au bonheur 1 et quelle félicité que de contribuer à la tienne sous tel titre que ce puisse être I Viens, mon ami, viens à mes côtés avec confiance : laisse-moi recueillir tes soupirs, tes larmes, partager tes douleurs et abhorrer tout ce qui pourrait les augmenter. Que ces personnes qui n'ont jamais connu qu'un sentiment méthodique, calculé sur les circonstances, ignorent la durée de ma tendresse et de mon dévouement ou qu'elles me fassent l'objet de leur censure en l'apprenant : mon cœur ne reçoit de loi que de lui-même et ne connaît pas d'obstacles à ses sentiments. Soulève le voile obscur sous lequel tu te laisses accabler, souris encore à l'existence et donne-moi par là le courage de l'aimer.
Je vois souvent mon père. C'est fête à la maison lorsque j'y vais. O Dieu ! combien mon cœur s'est ému la dernière fois que je m'y suis transportée I
Pour réunir en même temps toutes les singularités, une
femme de ma connaissance me propose et me presse d'accepter une sorte de j)lace à la Cour ; mais, comme il s'agit d'un établissement qui n'a de fondement qu'un caprice de la Reine et qui n'aurait de but que son amusement, je ne me sens pas disposée à risquer un déplacement, sur la foi des promesses, pour une situation qui, tout bien compté, serait excellente pour quiconque joindrait à une âme commune un esprit souple et rusé. Néanmoins le désir de m'employer utilement et d'avoir des moyens de satisfaire mon cœur m'a fait mettre de l'attention et presque du doute à cette proposition. J'en suis encore occupée. Les détails à te donner seraient trop longs et nécessairement embrouillés. Il est tard, je me sens fatiguée. Ecris-moi, calme ton âme et console la mienne : adieu, mon cher et bon ami. Je t'ai renvoyé à ta volonté pour mes papiers, parce que je n'en ai point de volonté, sur cet objet, et qu'il me coûte de m'en faire une pour les choses absolument indifférentes ; ainsi, je t'y laisse toujours. J'ai aussi, à toi, plusieurs choses ; hélas I ce Dictys (1) n'est pas encore fini.