A Sophie j 2 décembre
Description de sa vie au couvent (2). « Tous les soirs, avant de me coucher, j'ai pendant une quart d'heure Sainte-Agathe, toujours tendre et toujours active ; je ne la revois du reste que lorsqu'elle peut me rendre quelque service... »
150. — Roland à Marie Phlipon, 3 décembre (ms. 6240. fol. 72-73).
Adresse : A M"© Phlipon, aux Dames de la Congrégation, etc.. — Timbre d'Amiens. — N^ d'ordre; 43^.
Il est difficile de croire que ce soit là une réponse à la lettre si tendre, si émue du 17 novembre. Il y a eu dans l'intervalle une lettre de Roland qui manque, car celle du 16 novembre est numérotée 41^ et celle-ci porte le n" 43. Il doit manquer aussi une lettre de Marie Phlipon.
(1) Voir la note de la lettre XLI.
(2) Cf. Mémoires, t. II, p. 248-249.
3 décembre.
En attendant les disputes et les chicanes, j'ai failli renvoyer ma démission (1). Je suis dans une crise violente, fort incertain encore comment elle se terminera. J'ai relu ta lettre bien des fois néanmoins ; j'y ai toujours trouvé la même raideur d'opinions, et la même variété de sentiments. Tu te plains toujours de ce que je te dis, et tu me dis toujours de te dire. Tu me dis que les autres t'aiment et t'estiment le plus, par le contraire des contrariétés par lesquelles tu me désoles. Tu me protestes d'amitié et de confiance, dans le moment même que tu me donnes les preuves du contraire, etc. Toutes tes lettres enfin sont un tissu de disputes, d'amertume, de reproches et de contradictions. Si ce sont là les caractères de l'amitié, il faut bien que je change de façon de penser sur ton compte, et convenir que j'en suis un triste jouet et une cruelle victime. Je ne vois jamais un mot d'une pure, simple, et bonne amitié, qui ne soit enveloppé d'une amertume dont je suis enfin navré et affaissé ; c'est toujours les mêmes crises, toujours les mêmes reproches, toujours la même raideur, je dirais les mêmes duretés, toujours s'envisageant seule et unique. Ce ressassement perpétuel qui n'a que soi pour objet me jette dans un dégoût, dans une manière d'être noire et triste au possible. Va I il n'est point vrai que l'amitié soit telle, et encore moins l'amour : ou j'aurais enfin horreur d'un sentiment qui ne sait se manifester que pour nourrir un cœur d'angoisses et le faire mourir à petit feu.
Mon voyage se trouve retardé par la raison même de mes crises ; et quoique j'eusse un congé et que je fusse prêt à partir, je récris aujourd'hui pour un congé, et ne sais plus quand je partirai. Voilà comme toutes les peines et les misères s'entassent ; comme tout me dégoûte et me rebute ; comme, si cela dure, je jetterai le manche après la cognée et j€ me retirerai loin de ces farouches humains qui ne caressent que pour mordre, et qui finissent par empoisonner. Pour le peu de temps qu'on a à vivre et qui s'abrège
(1) Voir plus haut, page 353.
enfin à vue d'oeil, il ne vaut pas la peine de cultiver le monde et de s'y attacher ; autant et mieux du moins le quitter un moment dans le silence et avoir un instant de repos, avant d'être plongé dans l'éternelle nuit. Je t'assure que tu aggraves ces tristes et noires idées, après m'avoir promis, assuré, protesté tout le contraire. Lorsqu'on pourrait, comme tu le disais si bien, tirer des charmes de l'amitié des douceurs et des compensations à tous maux ! mais tu m'as tant dit de choses contraires, tu y as mis tant d'humeur, tant d'aigreur, que je ne sais plus que voir, que penser, que croire, ou plutôt que je ne vois, ne pense et ne crois plus rien.
Au milieu de tout cela, ménage ta santé, puisque bonne ou mauvaise elle fait notre philosophie ; montre-moi une âme moins agitée, une idée de constance et de fermeté en ce qui n'est pas purement opinion ; enfin, quelques preuves d'un sentiment doux qui se promet quelque bonheur par la vue et le sentiment même qui sait en procurer aux autres.
151. — Marie Phlipon à Roland, 4 décembre (ms. 6238, fol. 119- 121). — Même adresse. — N^ d'ordre : 60^. (On voit qu'il manque deux lettres).
Réponse immédiate à la lettre du 3.
Marie Phlipon concède tout à Roland, mais qu'il vienne 1 « Viens auprès de ton amie... je meurs de te voir et ne respire que pour ce moment... »
4 décembre.
Oui, je brûle toujours de les recevoir, ces lettres déchirantes que je dévore et qui me tuent : je les couvre de baisers et de larmes ; leurs expressions me navrent, et je n'en chéris pas moins la main qui les trace. J'ose croire que les miennes, dictées par l'égarement, m'ont trahie lorsqu'elles t'ont tristement affecté. Ah ! mon cœur n'était pas fait pour abreuver le tien d'amertumes. Je déteste les défauts et les malheurs qui m'ont rendue coupable de cette atrocité ;
je ne la justifierai point par le récit des persécutions que des parents aveugles dans leur amitié m'ont fait souffrir. Je voulus concilier les raisonnements d'autrui, les miens, avec mon propre cœur, et je devins le jouet de toutes les contradictions. Eh bien 1 mon ami, dis ce que tu veux, soulage ton âme, accable-moi, s'il le faut, pleurons ensemble, si c'est là le bien qui nous reste : mais ne hais point la vie, ne t'isole pas : nourris le courage d'exister par l'espoir de goûter des charmes dans les sentiments que tu fis naître, et laisse-moi l'idée d'obtenir ainsi l'unique douceur qui puisse me toucher. Où fuiras-tu les hommes ? Et quand tu les éviterais, où déposeras-tu ton cœur ? C'est à l'amitié de t'arrêter dans la société que tu peux servir : que dis-je ? à tous les sentiments que la nature et l'estime peuvent produire ! va, je n'en rejette aucun pour toi. Harcelée par des représentations sans fin, aigrie par la douleur, j'étais devenue ce que tu me reproches ; laissée à mon penchant, je serai ce que j'étais. Je veux y être, je m'y consacre, à ce penchant, et j'abjure les vaines réflexions qui ne font que multiplier les erreurs. Je me le dissimulerais en vain, ma dépendance est aussi parfaite qu'elle peut l'être ; je ne saurais éprouver, supposer, imaginer rien qui m'intéresse que relativement à toi. J'ai besoin de ton bonheur et de ta tendresse : vois ton empire et connaismoi tout entière. Je le confesse encore avec orgueil, et c'est toi qui me l'inspires. T'aimer est sans doute ma destinée, je sais m'en glorifier et je m'y abandonne. Je hais, je méprise et les diseurs et les prêcheurs, ou plutôt j'excuserai leur propre injustice par la droiture de leurs intentions.
Hélas 1 te connaissent-ils ? Et moi, qu'ai-je fait 1 ne te connaissais-je pas? un seul soupçon pouvait-il...? Eh bien I montre-moi si tu sais pardonner. Viens, d'un pas assuré, au sein de l'amitié oublier tes chagrins et nos misères : le sentiment qui m'anime me permet de t'y appeler avec confiance et de t'y promettre le repos. Si la fidélité, la constance et la sincérité, si le dévouement d'une âme aimante et vraie ont le droit de te réconcilier avec tes semblables dont tu te plains, c'est à moi d'y prétendre et d'oser l'espérer. Il serait affreux, impossible, que l'attachement qui me pénètre
dût faire notre commun malheur ; non, une cause si juste et si précieuse n'aura point ce funeste effet. Viens auprès de ton amie, reconnais-la, déchire ce voile que l'absence, les inconvénients d'un commerce écrit, tant de contradictions et de maux ont élevé entre nous ; je meurs de te voir et je ne respire que pour ce moment. Les préjugés de quelques-uns des miens, l'espèce de déférence que je leur dois m'imposeront quelque gêne ; mais je saurai prendre mes précautions, et enfin je braverais tout, s'il était nécessaire. Je ne connais de bon, de sage et de désirable que ce qui peut donner à ton cœur la paix et la joie. Eh 1 n'es-tu pas toujours celui dont l'âme honnête, forte et sublime, mérita mes transports et mon aveu ? celui qui me rendit la vertu, ma première divinité, cent fois plus chère encore, et qui dissipe enfin le sombre accablant produit par tant d'orages? O mon ami, si la jeunesse, sa vivacité, ses écarts m'ont emportée loin de moi, n'as-tu pu voir qu'elle eût été plus modérée avec un sentiment moins vif ? Va, je connais et je sens trop bien et le véritable amour et la tendre amitié, pour croire que tu puisses de sang-froid nier de les apercevoir chez moi et t'empêcher d'y répondre. Ils répareront les maux qu'ils m'ont faits et me rendront l'usage du courage qu'ils avaient suspendu. Enivrée de l'idée d'être à toi, maîtrisée par mon devoir quand je dus y renoncer, désespérée de ne plus être, pour ton bonheur et ma félicité, tout ce que nous nous étions promis de devenir, modifiée tristement par l'action de causes étrangères, j'ai parcouru successivement tous les extrêmes. Je n'ai pas perdu mes ressources, puisque tu n'as pas cessé de m'être cher. L'ambition de contribuer à ta consolation me rendra tout ce que je dois être. Je trouverai une jouissance, par le charme de te laisser mon cœur, sous le sceau volontaire d'un sentiment qui n'a besoin ni de serments ni de garantie, dans la privation même du titre que tu voulais me donner.
L'attachement qui m'enflamme me conserve des droits sur le tien et sur ton bonheur. Je le sens, je le crois ; c'est ce qui m'a tirée de l'abattement que produisit d'abord ta lettre ; c'est ce qui me soutient, me rend à moi et me donne
l'assurance de l'encourager toi-même. Je te le dis, avec une juste audace, il n'y a qu'un être sensible, droit, pénétré de ce que tu vaux, dévoué à ta personne, qui soit capable d'adoucir les peines de ta laborieuse carrière, et cet être c'est moi. J'ai foi à cette destination, sous telle relation qu'elle se remplisse ; elle seule me fait accorder quelque prix à la vie et me donne la résolution de la garder.
Mon ami I quels autres chagrins viennent donc encore t'affliger et te tourmenter ? leur réunion concourt sans doute à te rendre chacun d'eux plus terrible ; mais la disposition qu'ils te donnent ne te les fait-elle pas aggraver ? Permetsmoi, sans vouloir te fatiguer par des justifications déplacées, de remarquer que je n'avais pas dessein de te mortifier en l'apprenant l'un de mes torts, mais, au contraire, que je voulais par son aveu le réparer autant qu'il était en moi. Daigne, je t'en conjure, pour l'intérêt de la vérité, observer dans toutes mes lettres ce que je te donne comme l'expression du sentiment actuel, différent de l'exposition de ce que j'ai pensé précédemment et de ce qui ne m'affecte plus de même en t'écrivant. Cette seule distinction, sur laquelle je comptais et que je réclame, nous eût peut-être épargné bien des douleurs, si, moins pénétrés l'un et l'autre, nous eussions pu réciproquement nous la rappeler toujours à propos.
Je désire que tu m'apportes mes papiers par la raison que voici. J'ai reçu depuis peu de jours une lettre de Sophie qui, avec quelques légères tracasseries à ton sujet, me parle de ces papiers, pour la première fois depuis la demande que je lui en ai faite : elle dit qu'elle attendait toujours que le temps ou moi détruisît l'espèce de soupçon que lui avait donné sur ma confiance cette demande sans motifs exprimés. J'ai répondu qu'il m'était pénible d'entendre l'aveu d'un tel soupçon dans un moment où elle était munie d'un autre titre de confiance ; que j'avais eu, à l'égard des cahiers, des projets qui me les avaient fait retirer, mais que je les lui ferais repasser, si elle voulait les ravoir. Ainsi, dans le cas où, d'après cette proposition, elle me désignerait une occasion pour les lui renvoyer, j'ai besoin d'en être en possession. Il paraîtrait que les conjectures du frère et des sœurs ont fait travailler les imaginations.
En repassant sur ton avant-dernière (1), j'ai cherché à comprendre à quoi devait avoir rapport le reproche de te faire des énigmes ; j'ai pensé qu'il était fondé sur l'annonce vague d'une place qui m'avait été proposée et de laquelle je n'ai plus fait mention, parce qu'en approfondissant les choses j'ai vu qu'elles ne méritaient aucune considération.
Je me suis tenue au projet de cultiver le peu que je sais pour [en faire], s'il se peut, dans la suite, l'usage que je t'ai dit. Que penses-tu de ce dessein?
J'ai fait dans ma retraite un plan de vie que je n'observe pas encore bien régulièrement. Je me couche de bonne heure, je me lève de même ; je consacre la matinée à l'étude ; l'après-dîner aux ouvrages des mains, et le soir sera pour la musique lorsque j'aurai recouvré la faculté de m'en occuper. Je sors deux fois la semaine, à jours marqués, lundi et samedi, pour voir mon père et ma famille ; je reçois très peu de personnes, à la grille ; j'en vois le moins qu'il m'est possible dans l'intérieur de la maison, et plusieurs journées s'écoulent sans que je parle à d'autres qu'à mon amie (2), qui me donne chaque soir une demi-heure. Je me promène malgré le mauvais temps, l'air libre soutient ou raccommode ma santé. J'aime à rêver ou à pleurer dans un jardin. Mon goût pour la solitude devient une passion; en le satisfaisant, je puis penser à toi sans distraction. Fais que je puisse te représenter à mon esprit tranquille et content, du moins autant que le permettent les contrariétés sans nombre de la vie civile : alors cette image chérie nourrira dans mon cœur tout ce qu'il y eut jamais de bien, de sentiment et de raison. Tu pourrais me rendre aussi à plaindre qu'il soit possible ; tu peux également me rendre au bonheur si tu veux y croire pour toi-même. Il n'en est plus pour moi d'indépendant, je n'en connais pas d'autre que le tien, et c'est de toi que je veux attendre la confirmation des espérances que j'ose avoir d'y contribuer. C'est quand je t'aurai revu que je
(1) Il s'agit évidemment de ce n° 42 de Roland que nous n'avons plus, et qui répondait à la lettre du 17 novembre. (Voir n° CI).
(2) Agathe.
pourrai désirer de vivre et soigner ma santé. Existence, vertus, talents, avantages, je ne connais et n'aime rien que comme moyens de fixer ton cœur et d'être utile à ta félicité 1