A Sophie, 27 janvier
La lettre vaut d'être trancrite presque toute entière. C'est un chefd'œuvre en son genre, d'aplomb, de rouerie féminine, et en même temps de sincérité.
27 janvier 1780.
Eh bien, ma chère Sophie, sais-tu comme la scène du monde se change quelquefois avec rapidité ? Pourras-tu soutenir encore ta foi en ma franchise contre les apparences? Est-il probable que tu sois assez frappée de la diversité prodigieuse des possibles, pour te persuader que les circonstances et le devoir m'aient fait une loi de garder le silence à ton égard ? Dois-je me flatter que le voile qui restera toujours sur le comment d'un événement inattendu ne diminuera rien à la confiance, ou même à l'estime sentie que tu avais pour
moi ? C'est à toi de compléter mon bonheur ; mes vœux
seront comblés si Sophie me rend pleine justice, et me croit toujours sa meilleure amie.
(1) Henriette.
(2) Adieu, très tendre ami, tu sais si je t'aime. Je voudrais te dire beaucoup de choses, mais les plumes n'ont plus la faculté d'exprimer ce que je sens- Je ne veux point t' écrire des douceurs et autres gentillesses, parce qu'elles ne me semblent bonnes qu'à peindre des sentiments modérés. L'amour vrai et ardent n'a d'autre expression que le silence ; je me tais.
Fidèle aux lois de l'amitié, je ne connus pas de sacrifices qui ne dussent être faits dans l'occasion pour les observer rigoureusement. La droiture de mon cœur a été mon seul soutien dans les épreuves terribles et au milieu des chagrins les plus violents ; j'ai à peu prés épuisé les douleurs. Oppressée par elles et les dévorant en silence, j'étais enfin parvenue à ce terme de modération et presque d'insensibilité où l'on n'a plus rien à craindre, parce qu'on sent n'avoir plus rien à perdre à quoi l'on tienne fortement : un nouvel horizon se découvre, le bonheur me sourit et ma situation change. — Pénétrée intimement sans être enivrée, étourdie, j'envisage ma destination d'un œil paisible et attendri. Des devoirs touchants et multipliés vont remplir mon cœur et mes instants ; je ne serai plus cet être isolé, gémissant de son inutilité, cherchant à déployer son activité d'une manière qui prévint les maux de la sensibilité aigrie. La sévère résignation, le fier courage, qui servent d'appui dans le malheur aux âmes fortes qu'il éprouve, seront remplacés par la jouissance pure et modeste des vrais biens du cœur. Femme chérie d'un homme que je respecte et que j'aime, je trouverai ma félicité dans le charme inexprimable de contribuer à la sienne ; enfin j'épouse M. Roland. Le contrat est passé (1), les publications se font dimanche (2), et avant le carême je suis à lui ; je vais former cet engagement si saint à mes yeux, et si doux lorsqu'une estime profonde, suivie d'un sentiment tendre, fait de ses obligations autant de plaisirs.
C'est ma disposition. Je te la peins avec franchise, persuadée que ton âme honnête et vraiment attachée n'éprouvera que de la satisfaction, malgré l'espèce de mécontentement de d'en avoir pas connu plus tôt l'occasion. Il m'eût été difficile, même indépendamment de toute considération particulière, de m'en ouvrir plus promptement ; au reste, si j'ai dû garder le silence, je ne le dois pas moins encore, et je ne reviendrai jamais sur le passé en aucune façon.
Quant aux conditions présentes, elles sont telles qu'un
(1) Le contrat avait été passé ce jour-là même, 27 janvier 1780. On en trouvera une copie au ms. 9532, fol. 133-136.
(2) 30 janvier.
homme délicat et généreux peut les faire pour un objet qui rintéresse. C'est tout ce que j'ai à t'en d^re ; j'ajouterai pourtant que ceux à qui je suis vraiment chère ont droit en même temps que lui à ma reconnaissance et à mon attachement.
Dans cette révolution, je n'oublie pas, ma bonne amie, que c'est par toi que j'eus la connaissance de celui auquel je vais unir à jamais mon sort. Je me plais à me représenter que tu es ainsi la cause de mon bonheur, et que je suis redevable de ce bonheur à ton amitié. C'est pour toi-même une jouissance délicate, et que ton cœur saura certainement apprécier.
Je suis depuis quelques jours dans l'espèce d'embarras que tu peux te figurer ; je vais incessamment quitter le couvent et retourner chez mon père (1), pour aller de chez lui à l'autel.
Je n'ai pas vu ta sœur depuis un peu de temps (2) ; elle est venue dans mon cloître pendant mon absence ; je lui fais demander à déjeuner pour dimanche ; j'irai l'embrasser ce jour-là et je lui ouvrirai mon âme. Je lui remettrai les trois cents cinquante francs dont ton amitié et la sienne m'avaient fait le prêt généreux, non pas que je croie et prétende m'acquitter envers vous (mon cœur apprécie mieux les effets du sentiment et ne se dispensera jamais de ce qu'ils lui ont imposé ; il y perdrait trop de charmes) ; c'est une simple restitution aux personnes de ta connaissance qui pourraient avoir besoin du même service. Sois persuadée, Sophie, qu'aucun des actes de ta tendresse ne s'effacera de mon souvenir. Je te prouverai toujours le plaisir qu'ils me font et la reconnaissance qu'ils m'inspirent.
H est bien consolant pour moi de penser que nous serons rapprochées. Tu me verras heureuse, tu savoureras mon bonheur, qui s'augmentera par ta participation ; et nous dirons qu'enfin la vertu n'est pas inutile, ni dévouée sans retour aux souffrances.
(1) Rue de Harlay.
(2) Probablement depuis le 23. Voir le n° 162.
J'attends iiupatiemmcnt de tes nouvelles, je jugerai par le ton de ta lettre ce que je dois me promettre de toi pour l'avenir. Pour moi, je t'estime et t'aime autant que jamais, et je suis toujours la même, ton amie vraie et fidèle.
Adieu, ma tendre et chère Sophie ; va, tous les sentiments honnêtes se tiennent de près dans un cœur, et l'amitié ne perd avec aucun.
Le mariage eut lieu le 4 février, en l'église Saint-Barthélémy, en la Cité, qui était la paroisse de Phlipon. L'acte de mariage a été publié par M. Jal, dans son Dictionnaire critique de biographie et d'histoire (2« édition, 1872, à l'article Roland). Je l'ai donné aussi dans mon édition des Mémoires (t. II, p. 418). Mais M. Jal a commis une erreur de transcription (que j'ai eu le tort de reproduire) en nommant, parmi les témoins, dom François Roland, curé de Longpont. Il aurait dû dire Pierre. — Sélincourt eut le bon goût d'être un des témoins de la jeune fille.
169. — Madame Roland à Cousin-Despréaux, s. d. (Collection Edouard Le Corbeiller, autographe, 4 p. in-4o, avec P. S. de Roland^
La jeune femme tenait évidemment à annoncer elle-même son triomphe inespéré à l'ami qui avait été le confident de Roland aux heures sombres du drame.
Monsieur,
Je m'empresse de profiter des privilèges du nouveau titre que je dois à l'amitié pour m'acquitter par vous envers elle d'un des tributs qui me sont imposés.
Je n'ai pas besoin de considérer que l'honnêteté seule me ferait une loi de témoigner cet empressement à ceux que M. Roland distingue aussi particulièrement. J'avoue que mon cœur ne me laisse aucun mérite à faire à votre égard ce qui pourrait sembler de pure convenance et qu'il ne me fait éprouver que le charme de suivre son inspiration.
J'avais conçu depuis longtemps la plus haute idée du bonheur d'un état respectable où chacune de mes actions avait pour fin la satisfaction d'un être intéressant, digne de toute mon estime ; je puis ajouter que ce bonheur recevrait un nouveau prix par le partage de ces liaisons touchantes, nées du rapport des goûts, des moeurs, des connaissances, faites pour produire l'intimité, la confiance, les nourrir à jamais et charmer ainsi des jours qui n'ont guère de sérénité sans elles. Que serait-ce s'il m'était permis d'espérer que les circonstances fussent une occasion de les resserrer et de les multiplier ? La connaissance de Madame votre épouse, son estime et son amitié sont à mes yeux des avantages qu'il est flatteur de posséder. Sans me faire illusion sur les titres nécessaires pour y atteindre, je ne puis me soustraire au vif désir de l'obtenir. La femme du sage aimable, dont les vertus douces honorent la raison en sacrifiant aux Grâces, intéresse à plus d'un égard. Le frère (1), déjà distingué par son mérite personnel, ne permet pas de se représenter avec indifférence une société dont il fait partie (2), et la jeune grecque, jadis légèrement couronnée du nom de flattait ingénieusement (3), ne saurait imaginer une réunion de personnes plus propres à fixer les goûts et l'attachement d'une âme honnête et pénétrée de cette estime particulière avec laquelle je suis,
Monsieur,
Votre très humble servante,
Phlipon de la Platière.
Puis Roland prend la plume :
« C'est elle-même, mon ami, qui a voulu vous écrire. Ne m'en voulez pas si vous n'avez pas été instruit plus tôt. Tout s'est raccommodé, arrangé, déterminé en cinq à
(1) Michel Cousin, avocat du roi au bailliage de Caux.
(2) Ces allusions visent la petite société littéraire des « Grecs », formée entre Roland et ses amis, dont j'ai déjà parlé plusieurs fois.
(3) M"»« Roland rappelle ici les vers que lui adressait Cousin-Despréaux au commencement d'août 1779.
six jours, et mes amis, comme mes parents d'ailleurs, n'en ont pas su davantage. Le curé de Longpont, présent pour la cérémonie seulement, et reparti sur-le-champ, vous dit mille choses, ainsi qu'au cher frère. L'affaire du mariage a été prise dans un temps où j'étais accablé d'affaires, dont je n'ai pu me distraire ; au moyen de quoi, ni nos gens d'en haut, ni mes amis même d'ici, n'en savent encore rien. J'ai cherché le bonheur : j'y crois... (1).
Mon adresse directe actuelle est M. R. D. L., etc.. chez M. Phlipon, rue de Harlay, près le Palais, à Paris... » (2).
Après quoi, sur un des plis de la lettre, M"'^ Roland ajoute :
« Je suis tellement persuadée, Monsieur, de votre attachement pour mon mari par celui dont je le vois pénétré pour vous, que je vous crois également empressé à connaître vos dispositions réciproques : je ne puis donc vous dissimuler que M. Roland me paraît fort affecté, — je dirais même douloureusement affecté, — de la lenteur qu'il remarque dans l'impression des Lettres dont vous vous êtes bien occupé. Il ne s'en plaindrait pas sans doute, mais je souhaiterais qu'il eût lieu d'être convaincu que vous mettez toujours à cet objet l'intérêt et les soins de l'amitié, et je pense observer ses lois en vous exposant franchement mes observations sur ce sujet.
Je ne crois pas utile de donner ici les lettres des 16 février, 2 mars, 22 avril 1780, par lesquelles M^^^ Roland s'excuse, auprès de Sophie Cannet, de sa dissimulation de trois années, et lui propose de continuer, mais sans qu'elle ait à faire d'excuses ou à recevoir de pardon, et y apportant les intervalles nécessaires, la bonne amitié d'autrefois. Elles n'ajouteraient rien à ce que nous savons déjà. On les trouvera d'ailleurs dans le recueil de M. Dauban (II, 424-431) et dans le mien (Lettres de M">e Roland, I, 5-11).
(1) Je supprime ici quelques lignes sans intérêt, relatives aux Lettres d'Italie, que Roland faisait imprimer à Dieppe, sous les yeux de ses amis.
(2) Conune on le voit, le jeune ménage s'était installé chez Phlipon ; mais pas pour longtemps, à cause < des petites gênes du local ». (Lettre à Sophie Cannet, du 16 février 1780 ; Cf. autre lettre du 2 mars). — A la date du 12 mars 1780 Roland écrivait à Cousin-Despréaux : « Je suis retourné à mon ancien gîte, hôtel de Lyon, rue Saint-Jacques ».