Tome II, p
Elle [Sophie Cannetj m'avait parlé quelquefois d'un homme de mérite, fixé à Amiens par sa place, et qui allait souvent chez sa mère lorsqu'il demeurait à sa résidence ; ce qui n'était pourtant pas très commun, parce qu'il venait à Paris tous les hivers, et faisait souvent dans l'été de plus longs voyages. Elle me l'avait cité parce que, dans la foule insignifiante dont elle était environnée, elle distinguait avec plaisir un individu dont la conversation instructive lui paraissait toujours nouvelle ; dont les manières austères, mais simples, inspiraient de la confiance, et qui, sans être aimé de tout le monde parce que sa sévérité, parfois caustique, déplaisait à beaucoup de gens, était généralement considéré. Sophie lui avait parlé aussi de sa bonne amie ;d'ailleurs il n'était bruit dans sa famille que de l'intimité, de la constance d'une liaison de couvent, qui prenait avec les années certain caractère respectable ; enfin il avait vu mon portrait, que M '"S Gannet avait mis chez elle en évidence. « Pourquoi donc, disaitil souvent, ne me faites-vous pas connaître cette bonne amie ? je vais à Paris tous les ans, n'aurais-je point une lettre pour elle ? »
Il obtint cette commission désirée au mois de décembre 1775. — J'étais encore en deuil de ma mère et dans cette douce mélancolie qui succède aux violents chagrins. Quiconque se présentait de la part de Sophie ne pouvait manquer d'être bien reçu. « Cette lettre te sera remise, m'écrivait ma bonne amie, par le philosophe dont je t'ai fait quelquefois mention, M. Roland de la Platière, homme éclairé, de mœurs pures, à qui l'on ne peut reprocher que sa grande admiration pour les anciens aux dépens des modernes qu'il déprise, et le faible de trop aimer à parler de lui. » Ce portrait est moins qu'une ébauche, mais le trait se trouvait juste et bien saisi. Je vis un homme de quarante et quelques années, haut de stature, négligé dans son attitude, avec cette espèce de roideur que donne l'habitude du cabinet. Mais ses manières étaient simples et faciles et, sans avoir le fleuri du monde, elles alliaient la pohtesse de l'homme bien né à la gravité du philosophe. De la maigreur, le teint accidentellement jaune, le front déjà peu garni de cheveux et très découvert n'altéraient point des traits réguliers, mais les rendaient plus respectables que séduisants. Au reste, un sourire extrêmement fin et une vive expression développaient sa physionomie et la faisaient ressortir comme une figure toute nouvelle, quand il s'animait dans le récit ou à l'idée de quelque clîose qui lui fût agréable. Sa voix était mâle.