PAR JEAN BODEL
La chanson des Saxons fait suite à celle de Roland. Reprenant donc le récit historique d'Eginhart, relatif à la déroute de l'armée de Charlemagne à Roncevaux (page v de ce volume), j'en donne la continuation qui se rapporte aux expéditions de ce prince contre les Saxons.
« An 778. — Le revers de Roncevaux effaça presque entièrement danis le cœur du roi la joie des succès qu'il avait obtenus en Espagne. Gepen-: dant les Saxons, comme s'ils eussent voulu profi*ter de Foccasion, prirent les armes et s'avancèrent jusqu'au Rhin. Mais, n'ayant pu traverser ce fleuve, ils se mirent à ravager, par le fer et le feu, toutes les villes et tous les villages depuis la cité de Duitz,
(en face de Cologne, sur la rive droite du Rhin) jusqu'au confluent delà MoseUe. Les églises, aussi bien que les maisons, furent ruinées de fond en comble. L'ennemi dans sa fureur n'épai^ait ni l'âge ni le sexe, voulant montrer par là qu'il avait envahi le territoire des Francs, non pas pour piller, mais pourse venger. Ce fut dans la cité d'Auxerre que le roi reçut cette nouvelle. Aussitôt il envoya l'ordre aux Francs orientaux et aux Allemands de marcher en toute hâte pour repousser l'ennemi. Quant à lui, ayant congédié le restes de ses troupes, il vint dans la ville d'Héristal, où il avait résolu de passer l'hiver. Cependant les Francs et les Allemands, qui avaient reçu Tordre de marcher contre les Saxons, s'avancèrent contre eux à grandes journées, dans l'espérance de les rencontrer encore surleurs territoires. Mais les ennemisavaient satisfait leur vengeance, et déjà ils avaient repris la rpute de leur pays. Les troupes envoyées par le roi se mirent à leur poursuite, et les atteignirent au milieu de leur marche, dans la Hesse^ près du fleuve Âdever. Elles les attaquèrent aussitôt, comme ils passaient le fleuve à gué, et en firent un tel carnage, que de cette immense multitude il resta, dit-on, à peine quelques fuyards qui purent regagner leur pays. x>
«An 779. — Charlemagne ayant résolu de diriger lui-même une expédition en Saxe, se rendit à Duren, et après avoir tenu, comme de coutume, l'assemblée générale, il traversa le Rhin et s'avança avec son armée jusqu'au lieu nommé Lippeheim. Les Saxons, animés d'un vain espoir, essayèrent de lui résister dans l'endroit nommé Rochoit, mais ils furent repoussés et mis en fuite. Le roi étant alors entré sur le territoire des Westphaliens, reçut la soumission de tous ces peuples; puis il s'avança vers le Wéser, établit son camp dans le lieu nommé MidfuU, et y prit quelques jours dé repos. Les Angrariens et les Ostphaliens vim*ent l'y trouver, donnèrent des otages et lui jurèrent fidélité. Ces choses faites, le roi repassa le Rhin et vint s'établir pour l'hiver, dans la cité de Worms. »
a An 780. — Dès que la saison parut favorable , le roi quitta cette ville avec une armée considérable pour marcher de nouveau contre les Saxons. Après avoir passé par la forteresse d'Eresburg, il arriva aux sources de la Lippe, où il établit son camp et s'arrêta quelques jours; tournant ensuite vers l'orient, il gagna les bords de rOcker. Il y rencontra les habitants de la Saxe
orientale, qui s'y étaient rendus en fouley conformément à ses erdres. La plupart d'entre eux , avec cette hypocrisie qui leur est habituelle, se firent baptiser dans le lieu nommé Orheim. Il se dirigea ensuite vers l'Elire ; et ayant: choisi , pour placer son camp et prendre quelque repos^ le lieu ouVOhre se jette dansée fleuve, il s' occupa en même temps de régler les affisiires des Saxons, etc. »
« An 781. — Il vint ensuite à Rome où il fut reçu avec de grands honneurs par le pape Adrien. Comme il célébrait la sainte Pâquedans cette ville, le souverain pontife baptisa son fils Pépin et lui donna Fonction royale, etc. »
« An 782. — Au commencement de Tété, lorsque Fabondance du fourrage permit à l'armée d'entrer en campagne, le roi résolut de la conduire^n Saxe. Ayant donc passé le Rhin à Cologne, il arriva avec toutes ses troupes aux sources de la lippe, où il établit son camp. Après avoir tenu l'assemblée des Francs et réglé plusieurs affaires importantes, et lorsqu'il avait déjà repassé le Rhin pour rentrer en Gaule, Witikind, qui s'était enfui chez les Normands, revint dans son pays,, et se mit à
AVEETISSEMENT. 1 55
exciter les Saxons à la< révolte en les flattant de vaines esf^ranees. Dans le même temps, on annoiice au roi que les Slaves Swabes, qui habitent le paya situé.entre TElbe et la Sale, étaient entrés pour pilier,, sur le territoire dés Thuriogiens et des Saxonsy dont ils sont limitrophes, et que déjà ils avaient porté en divers lieux le pillage et Fincendie. Ayant aussitôt mandé trois de ses ofiSeiers, Àldagm, smckamhellùn; Geilm, son corméiable, et Worad. comte du palais^ il leur ordonna de prendre avec eux les Francs orientaux et les Saxons, et deréprimer, le plus promptement possible , F audace d^ Slaves rebelles. Ceux-ci , étant entrés en Saxe pour exécuter les ordres qu'ils avaient reçus, trouvèorent les Saxons entraînés par les conseils de Witiktnd et prêts à commencer la guerre contre les Francs. Qs quittèrent ausjsitôt la route qu'ils avaient prise pour marcher contre les Slaves, et se dirigèrent en toute hâte, avec les troupes des Francs orientaux, vers les lieux où on leur avait dit que les Saxons étaient rassemblés. Ils furent rejoints , comme ils étdent en Saxe, par le comte Théodoric, Fun des p^r^ts^du roi, qui; à la nouvelle de la révolte des Saxons, s'était mis en marche avec tont ce qu'il avait pu réunir de troupes dans le pays des Ripuaires. En voyant les mouvements précipités
156 AVERTISSEMElIfT.
des lieutenantey il leur donna le conseil de s'assurer avant tout, et avec toute la promptitude possible , par des espions , de l'endroit où étaient les Saxons, et de ce qui se passait au milieu d'eux , afin que, si la disposition des lieux s'y prétait, ils pussent les attaquer avec toutes leurs forces réunies. Les généraux approuvèrent cet avis, etamvèrent avec Théodoric jusqu'au mont Sautai. Le camp des Saxons était placé sur le versant septentrional de cette montagne. Théodoric établit le sien du même côté, et les lieutenants , comme ils en étaient convenus avec lui, afin de pouvoir plus facilement tourner la montagne, restèrent campés sur la rive même du Wéser qu'ils avaient traversé. Mais, ayant tenu conseil entre eux, ils craignirent de voir tous les honneurs de la victoire attribués au comte Théodoric, s'il prenait avec eux part au même combat. En conséquence, ils résolurent d'attaquer sans lui; et, prenant les armes, ils marchèrent à Tennemi, non pas comme s'ils eussent eu affaire à des gens préparés à les recevoir, mais comme si déjà il n'eût plus fallu que poursuivre des fuyards, et ramasser leurs dépouilles. Chacun s'abandonne donc à toute la vitesse de son cheval ; et ce fut avec cette fureur aveugle qu'ils fondirent sur les Saxons , rangés en bataille de-
AV£ATiSSEBf£lVT. 157
vantleur camp. Comme on avait mal attaqué, on combattit mal ; lorsqu'on en fut aux prises, les Francs, entourés par les Saxons, furent presque tous exterminés. «.. Leur perte fiit considérable, moins encore pour le nombre que pour le rang de ceux qui succombèrent. Les deux lieutenants Aldagise et Geilon, quatre comtes, et vingt des officiers les plus distingués et les plus nobles de l'armée, perdirent la vie dans cette action , sans compter ceux qui, les ayant suivis, aimèrent mieux périr avec eux que de leur survivre. Â la nouvelle de ce désastre,leroi, pensant^qu'il n'y avait pasunmoment àperdre, se hâta de rassembler une armée et de partir pour la Saxe. Il fit venir devant lui tous les chefe saxons, et leur demanda quels étaient les fauteurs de la révolte. Tous s'accordèrent à dénoncer Witikind comme l'auteur de cette trahison. Mais, comme ils ne purent le livrer, parce qu'aussitôt après ce coup de main il s'était réfugié chez les Normands, ceux qui, à sa persuasion, avaient accompli le crime furent remis, au nombre de quatre mille cinq cents entre les mains du roi; et par son ordre on leur trancha la tète à tous, le même jour, dans le lieu que l'on nomme Werden, sur le fleuve Aller. « Vsqtte ad quatuor millia quingenti traditi, et super Alaram fluvium, in loco qui Ferdi
158 AVEBTISSEMEl^T.
vocatur, jusm régis vmnes tinâ die de collati svnL »
« An 785. — Après trois anoées pendaM lesquelles Charlemagne continua de faire la guerre aux Saxoné, iSans pouvoir les réduire, ce prkice, dît toujours Eginhai^, ayant pai^sé Thlver de 784 dans la forteresse d^Eresbourg, y fit vaair sa femme et ses enfants ; puis, ayant confié la garde de cette citadelle à une garnison forte et éprouvée, il sortit avec des troupes légères pour ravager le territoire des Saxons et piller leurs villes, ce qui dura tout l'hiver. Au retour du prînfétnps, lorsque le roi eut reçu les convois qu'on lui envoyait de France, il tint à Paterborn, avec la solennité accoutumée, l'assemblée générale de la nation. Après avoir terminé les affaires qui d^vaieftt se traiter dans cette assemblée, il partît pour BkrdengaW ; et !à, ayant aj3pris que Wîlikind et Abbion se tenaient dans la partie de la Saxe située de Fautre côté de l'Elbe, il leur envoya des messagers saxons, pom* les déterminer à renoncer à leur pei*fidie et à venir sans hésiter se placer sous sa sauvegarde. Ceux-ci, qui avaient la conscience de leurs crimes, n'osaient pas, d'abord, s'en remettre à la clémence du roi ; mais, ayant obtenu de lui la promesse d^împunité qu'ils désiraient, et, de plus, les otages qu'ils sol-
licitaient pour garants de leur sûreté , et que leur amena de la part du roi, Âinalwin, l'un ides officiel^ de sa COUP, ils vinrent aveo ce seigneur se ^ésenter au roi dans son palais d'Âttigtiy , et là ils reçurent le baptême (1). »
Cette portioi^des annales du règne de Charles magne écrites par un contemporain, renferme tout ce qui concerne la guerre de la Saxe, au moins , tant que Witikind a prêté son énergique assistanee à ce pays ; et Ton a pu remarquer que tout, dans cesrécits gravement historiques, est complètement étranger à Fesprit chevaleresque. Non-seulement on n'y trouve rien de vague qui prête à la fantaisie et au romanesque; mais les faits, leurs causes et leurs conséquences sont présentés, aucan<raire, avec un ordre et une lucidité tout à feit remarqua^ bles.Dans les dé«gna1tons géographiques, il règne une précision rigoureuse; d'un autre côté, les opérations stratégiques sont déreloppées comme aurait pu le faire un homme du métier; et en parlant des pertes que l'armée de Cbarlemagne, confiée à Théodoric, a eu à essuyer par l'imprudence des lieutenants Àldagise, Geilon et Worad, qui en furent les premières victimes, Eginhard, en
{i)Einhardi Opéra, l.i, Jnnales, Trad. de A. Teulel. Rcûouard , Paris, 1840.
160 AV£RTISSEM£irT.
historien calme, ne dit pas un mot de la bravoure individuelle d'aucun d'eux.
C'est ce calme véridique de l'historien contemporain de Gharlemagne, image de ce qu'Ëginhard avait vu, que je désirais faire connaître avant que l'on entreprit la lecture de la clumson des Saxons, composée deux ou trois siècles après. Aucune autre comparaison ne pourrait être plus propre à faire apprécier la différence de l'esprit droit, du bon sens qui régnaient encore à l'époque de Charlemagne, avecles extravagances dont les imaginations se nourrirent après, aux douzième et treizième siècles. On connaît la manière et le style d'Ëginhard, voyons maintenant comment a procédé Jean Bodel, poète artésien, dont l'ouvrage , selon l'opinion des savants, a été écrit au commencement du treizième siècle, d'après les chante des trouvères et jongleurs que Bodel affecte cependant de frapper de tout son mépris, depuis le commencement jusqu'à la fin de son poëme.
Quoique je n'aie donné la traduction que d'une partie dece poème, j'ai eu soin cependant d'indiquer le numéro des strophes, soit pour retrouver les matières quand je ne fais qu'extraire, ^oit pour consulter le texte quand je traduis littéralement d'après l'édition donné, par M. Francisque Michel, (Paris, 1839,Techner).