ROMAN DE LANCEIOT DU UC
En traitant de la chevalerie, j'ai dit si souvent, et parfois avec tant de vivacité, que les romans qui la célèbrent sont encore plus immoraux qu'ils ne sont extravagants, queje sens lebesoin d'en donner la preuve. Jusqu'ici, on s'est obstiné à croire et à répéter que ce qu'il y a de libre, dans ces compo* sitions, est le résultat de l'ignorance et de la naïveté de nos bons oyeux, pour me servir delà phrase niaise et absurde que l'usage a consacrée. Or, il y a peu d'erreur plus grande et plus dangereuse, précisément parce qu'elle est si bien accréditée. Quant à la science, depuis le douzième siècle, elle n'a pas cessé d'être cultivée etenseignée, soit dans les universités, soit par les ordres réguliers ; et,
pour ce qui touche à la naïveté, les histoires politiques des onzième, douzième et treizième siècles, ainsi que les récits des trouvères du même temps, sont là, pour témoigner ^Q^/xmeries, qu'on me permette cette expré&siori,^cp«h9es souverains, les gens d'église, les maris, les femmes et les amants, se faisaient continuellement dans ces siècles de foi et de naïveté. Mais en admettant même, que dans la réalité, les cbpsessepassassçnten toute sainteté, «n toute naïveté, Cfimmeon la suppose, coinment se fait-il que, dans des productions imaginaires , telles que les romans de chevalerie, où évidemment on avait l'intention de montrer la nature humaine sous un beau côté, et d'atteindre un but moral, on ait précisément amoncelé des aventures qui ne peuvent avoir lieu qu'à la faveur d'un dévergondage complet d^idéeé et de miôeurs î
Parmi lès romans dans lesqiieK cet àiïiilé déjà cité, du Gode amoureux: « -LeThuriagë n'est pas une èstcuse'lêgitimecc^tre Variibuty a'k'eçù ses applications leiS'plb» étendues; j'^i ]^articfulîèrément sîgîialé Tristan dé Léonois et LàncèJl<yé iîu Lac. Je choîisiraî ce dernier, et j'en ieftrâii^àf ijùerques raordeaùi assez 'étéhdiis, ïïoh^éulëment pbùjr mettre ma' ^ bonne foi à' l'abrî de touti^éproèhé, ïnâîs.afîii de tlonnet» au lecteur la facilité de jiiger de^'issprît dans lequel a été fait un livre que sa rareté et la vétusté de son style rendent presque introuvable et inintelligible pour la plupart des lecteurs de
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notre temps* Le roman de Laneelot est loin d'ê-^ tre sans mérite^ sous le rapport de la composition littéraire, et inaintenaiM que je le connais bien, je m'explique comment, en ne citant que des phra^ ses isolées, surtout celles^ où il est que^timi d'adonné moiir, le tour et les mots de notre vieille langue ont à ces passages un fàul air de naïveté. Mais la naïveté réside encore plus dans l'intention de ceux qui parlent que dans les mots qu'ils emploient ; et c'est pour faire ressorti»^ cette vérité que je me propose dé donner des scènes^entières, au lieu de citer de phrases détachées.
La longueur et là eomplieation de la fable du roman de Laneelot ne me pennettent que d'en in^ diquér la donnée générale '(i), pour faciliter Tintelligence d^s scène» que j'ai Jf intention de faire connaître. Laneelot, dont le véritable nom est 6alaad, était fils d'an voi de la petite Bretagne , nommé Baan, lequel descendait en ligne directe de Joseph d'Atrimatfaîe qui avait fende la Table ronde et le culte du saint GraaL lie culte du' saint Vase ayant été négligé par plusieurs membres de cette famille, qui â' étaient laissés emporter par les passions mondaines, Laneelot était prédestiné, en
(1 ) Dan^ le volume de la BiblMhèque des romans^ octobre i 775, ou trouvera un fort bon élirait de ce roman. Le volume d'avril 1776, du même ouvrage, contient celui de Tristan de Leonois. La lecture de ces deux romans chevaleresques suffit pour faire connaître Fesprit des- compositions les plus célèbres en ce genre.
quelque sorte, à donner F exemple le plus frappant de cet oubli des choses divines, causé par Tattrait des plaisirs sensuels. En outre, ce Lancelot, tout imparfait qu'il tàt sous le rapport moral, devait se distinguer comme un des plus grands chevaliers du monde, et c'était de lui que devait recevoir le jour, le vrai Galaad, tout aussi vaillant que son père, mais un peu plus chaste puisqu'il devait mourir vierge, vertu qui le rendrait digne d'approcher de saint Vase et de profiter de tous les bienfaits et de toutes les délices ineffables que sa vue pouvait procurer. Pour me conformer au style du roman, Galaad , fils de Lancelot du Lac, devait mettre à fin V aventure du saint Graal. Tel est le fondement mystique de ce roman.
Quant à la fable proprement dite, en voici les traits principaux. Le roi Baan est dépouillé de ses étals. Forcé de fuir, il part avec sa femme, la reine Hélène portant son jeune enfant Lancelot, et se proposant d'aller demander secours au roi Arthur. Pendant la route, la roi Baan meurt au milieu de la campagne. La reine occupée à assister son époux rendant le dernier soupir, avait déposé son enfant au bord d'un lac. Quand elle vient pour le reprendre, elle le voit entre les bras d'une fée qui s'est emparée du petit Lancelot avec lequel elle se plonge dans l'eau. Cette fée bien&isanle est celle qui se charge de l'éducation du jeune prince, et c'est à la suite de cette aventure que Lancelot reçoit le surnom du Lac.
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Lancelot ayant atteint l'âge de dix-huit ans, est conduit par la fée, ou dame du Lac, à la cour d'Arthur pour être reçu cheyalier. Mais, avant que cet honneur lui soit conféré, il fait plusieurs exploits qui lui attirent l'estime du roi et de ses guerriers. La reine elle-même, Genièvre^ là femme du grand Arthur, ne peut voir les prouesses de ce jeune homme, sans en être vivement frappée, et bientôt les grâces de la personne du héros font naître dans le cœur de la belle Genièvre une passion qui est déjà partagée par le jeune chevalier. Ici commence l'intérêt dramatique du roman, et, par le morceau que j'en vais extraire, on jugera tout de suite de la position où le roi , la reine et Lancelot se trouvent les uns relativement aux autres, et de quelle espèce est la naïveté que Ton prête aux intentions et au discours de ces trois personnages et de quelques autres qui les entourent. La scène qui suit, se passe après que Lancelot a reçu Tordre de la chevalerie, et que la reine brûle du désir de le voir et de lui parler en particulier.
— .... « La reine prit le chevalier par la main et le fit asseoir près d'elle, et après lui avoir fait beaucoup de beaux semblants, ellfi hii dit en riant : — « Savez- vous, sire, que moi et le roi Gallehaut nous avons vivement désiré de vous voir, et que cependant je ne sais pas encore si je vois réellement celui que je voulais connaître? Gallehaut m'a bien dit que c'est vous ; mais enfin je désirerais le II. 15
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savoir de votre propre bouche, si c'était votre plaisir. » — Le chevalier, sans oser lever les yeux sur la reine, dit : « Je ne sais pas. »
«Tout en s' émerveillant de ce que peut éprouver le chevalier, la reine cependant se doute d'une partie de ce qu il a. Pour Gallehaut qui le voit si timide et si honteux , supposant qu'il désire être seul à seul pour s'expliquer, il va trouver le sire Gauvain, invite les dames qui s'étaient levées à son approche, à se rasseoir, et engage xuie conversation générale.
« Alors la reine dit au chevalier : — a. Pourquoi donc vous céle2>-vous ainsi de moi? à coup sûr, il n'y a aucune raison pour que vous agissiez ainsi. N'étes-vous pas celui qui au tournoi portiez des armes noires, et qui êtes demeuré vainqueur de l'assemblée? — Non, Madame. — N'êtes-vous pas celui qui, le lendemain , porta les armes à Gallehaut? — Oui, Madame. — Par conséquent, c'est vous qui avez vaincu l'assemblée. — Je ne suis pas celui-là , Madame. » -*- En entendant ces réponses contradictoires^la reine s'apei^çutbien que, par modestie, le chevalier ne voulait pas se faire connaître pour le vainqueur; et elle l'en estima d'autant plus. « Or ça, reprit-elle, dites-moi qui vous a fait chevalier? — Vous-même, Madame.— Moi? —Oui. — Et quand? — Ne vous souvenezvous pas, Madame^ d'un varlel qui vînt un vendredi
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à Kânialot.pciyr aùnon^BP l'arrivée, (J'uiiî dîevali€ff Uessé de deuleoups de lance^ et que l'on appwta dans la yille le dimanche suivant?— Je m'en sOuyiens pav&itement. Grand Dieu! e&t-oe cfue: ce serait vous que la dame du Lac aitiena àla* coufl vous étiez vêtu 4-une robe blanche? — Oui, Madame. — E^ pourquoi dites- vous donc que Je vous ai fait cavalier 2i*«^e<lis vrai, parée qtiè ^ CQiituiine est telle, que nul ne. peut être Gl:»evaKer sans^eindre Fépée, et que .la personnede quidn lient Tépée vous fait chevalier, (k*, je la tiens de vous; cav lé roi ne me la donna jam^s.; et c'est à cause de cela que je dis que tous me fîtes chevalier. — Et, ei^ partant de la cour, demanda la reine toute joyeuse de ces paroles, ou êtes-vous -allé?— Je partis pout secourir la dame de Npehàut. -~ Et durant cette expédition ne m'avez-vous rien envoyé î — Si > 4eul jeunes demoisellei;. — C'e^t vrai. Et quaad vofufi quittâtes Noehapt,n'avez-vous pas rencoatré quet que chevalier qui deréclamàt de moi? — Oiri, Madame fil y en eut un qui me dit de descendre de moDcfièval, le voulant avoir, parce îque, me dit-il, il était à vous; Mais <piand je lui ^mandai de quelle part il me donnait cet oodre^ et qa'il m'eut répondu que l'ordre' ne vraaît qti&dé lui, alors je remontai sur mon cheval que jelui reftisai, et je le craabattis avec forée. Je n'ignore pas qu'en cette occasion, je vous ai fait ouh*age ; mais je vous en demande pardon. — Vous ne m'avez fait aucun ou-» trage, en agissant ainsi, dit la reine, et au contraire
j'ai su fort mauvais gré à ce chevalier de s'être autorisé de mon nom... Ah ! dit enfin la reine, je sais bien qui vous êtes; vous vous nommez Lancelot du Lac ! — Le chevalier ne dit rien. — Pour Dieu, continua Genièvre, ce serait en vain que vous le nieriez, car il y a longtemps que sire Gauvain a apporté de vos nouvelles à la cour. Mais, ditesmoi, pourquoi, avant hier, avez-vous fait tant de prouesses? » À cet mots, Lancelot commença à soupirer. «Parlez sincèrement, ajouta Genièvre, car je ne puis douter que vous n'ayez combattu ainsi pour quelque dame ou quelque demoiselle ; qui est-elle? Par la foi que vous me devez, dites-lcrmoi. — Ah ! Madame, je vois bien qu'il faut vous le dire : C'est.... vous ! — Moi ? — Oui, Madame. — Mais c'est pour la demoiselle qui vous porta les trois lances , que vous avez combattu , car je m'étais mise hors de cause ! — Madame, j'ai fait pour elle ce que je devais, et pour vous tout ce qu'il m'a été possible de faire ... — Combien de temps il y a-t-il que vous m'aimez ainsi, reprit bientôt la reine? — ^Depuis le jour que je fus tenu pour chevalier, quoique cependant je ne l'étais pas. — Parlez sincèrement; d'où vous est venu cet amour que vous avez mis en moi? — Si votre bouche n'a point menti. Madame, c'est vous-même qui m'avez fait votre ami» — Mon ami? et comment ?-r- Souvenez-vous que quand je pris congé du roi, je vins devant vous pour vous recommander à Dieu et vous assurer que je serais votre chevalier en tous lieux; qu'alors,
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VOUS me dîtes, que vous vouliez que je fusse votre chevalier et votre ami , et qu'après ces paroles je vous fis mes adieux , et que vous médites: cuUeUy mon doux et bel and ! Ce mot est ce qui me rendra prudhomme (brave et célèbre), si je dois le devenir; et depuis que je l'ai entendu, il s'est réveillé dans ma mémoire, à tous les grands dangers auxquels j'ai été exposé. Ce mot m'a rendu fort contre tous mes ennemis ; ce mot m'a servi de soulagement dans toutes mes détresses ; ce mot m'a £ait riche au milieu de ma pauvreté.... — Par ma foi, interrompit la reine, ce mot a produit bien de l'effet, et Dieu en soit loué. Quant à moi, j'étais loin d'y attacher le sens que vous lui prêtez; je l'ai dit souvent à maint prudhomme sans savoir même ce que je disais. Mais la coutume des chevaliers est de faire de pareils faux semblants aux dames, quoique au fond, ils n'attachent aucune importance à ce qu'ils disent.» La reine, en parlant ainsi, voulait se donner le plaisir de mettre le chevalier mal à l'aise, car, en fait, elle voyait bien qu'il n'en aimait pas d'autre qu'elle. Mais elle se délectait à voir l'angoisse où elle l'avait mis. Cependant l'émotion du chevalier devint telle , que la reine, craignant qu'il ne se trouvât mal et ne tombât, appela le roi 6a llehaut qui accourut aussitôt. — Âh! madame, dit celui-ci, en voyant l'état où était son compagnon, mais il n'en peut plus, et vous pourriez bien nous Tenlever, si cela continue, ce qui serait pour nous un grand dommage. — Et pour moi égale-
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ment, ajouta la mne* —Hé bien ! reprit Gallehaut^ savez-votts pour qui il a accompli tant de feits d'arômes?— Oh 1 mon Dieu non , répondit la reine; à moins qu'il ne soit vrai, comme il vient de me le dire, que c'est pour moi.» Et alors elle lui raconta tout rèbtrétlen qu'elle venait d'avoir avec Lancelot. r— Ayez dono^itié de lui^ Madame, dit alors Gallehaut. Vous sàve^ mainlenant qu'il a fait pour vous plus qu'aucun chevalier ait jamais fait pour une dame ; apprenez, en outre, que la paix quia été conclue entre votre époux et moi, n'aurait pu se faire sans son entreqiise;-^Certes, dit la reine, il a fait plus que je ne mérite; mais que voulezvous que je lui accorde, il ne me demande lien ; voyez comme il est triste et mélancolique. — Hélas! Madame, il n'ose pas demander; quand on aime vraiment,- on est toujours timide. Je vous en prie, dans votre intérêt propre, attachez-le à vous, car vbuis ne pourrez jamais faire la conquête d'un plus riche trésor. — Je le sais bien, dit la reine, aussi feraî-je tout èeque vous me commandez.» — Grand merci, dit Gallehaut, je vous prie doqc de lui donner votre amour, de le retenir pour jamais comme votre chevalier, et de devenir sa loyale dame, pendant toute votre vie; par ce don, vous le ieret plus riche que si vous lui donniez tous l«s biens du monde; mais il convient de commencer tout aussitôt , et que vous lui donniez un baiser devant moi, piour commencer ces braves amours. » Genièvre consent volontiers à faire ce don; mais elle