‹ Roland; ou, La chevalerieChapitre 38 sur 49 · L ANGELOT DU LAC · texte numérisé non relu

L ANGELOT DU LAC

fait observer que les dames qui les entourent; pourront s'apercevoir de ce qui se passe et s'en étonner quelque peu. On convient de se mettre à l'écart, et en eifet la reine prend Lancelot par le menton, et lui donne un baiser, qui dure assez longtemps, en présence de Gallehaut. La reine qui était sage et vaillante dame, ajoute le romancier, dit alors à son chevalier': <x Beau doux ami, vous avez tant fait pour moi, que je suis vôtre ; et j'en ai grande joie. Or, faites en sorte que la chose reste celée, car cela est bien important. Je suis une des dames du monde dont on parle de la manière la plus avantageuse, et si ma réputation venait à être tachée à cause de vous, nos amours deviendment laids et bas. Quant à vous, ajouta la reine en se tournant vers Gallehaut, je vous prie de prendre soin de mon honneur et de ma bonne renommée; car vous êtes le plus prudent; et s'il arrivait mal, ce ne pourrait être que par vous. »

 la suite de cet entretien, Genièvre, pour serrer les liens de l'espèce de petite société secrète que ces trois personnages viennent d'établir, donne Lancelot pour chevalier compagnon à Gallehaut, en sorte qu'ils deviennent tous trois amis , également intéressés à se soutenir et à^e défendre.

Malgré toutes les précautions prises pour éviter les regards des curieux, une grande dame de la cour, madame de Malleha ut, avait vu^lonner le bai-

232 ROtAND.

ser , et s'était aperçue de la trinité amicale qui venait de se former.

« La reine, dit le roman, s'était réfugiée dans l'embrasure d'une fenêtre, où elle se livrait au souvenir de ce qui lui plaisait tant. Madame de Mallehaut s'approcha d'elle et lui dit : « Pourquoi la compagnie de quatre personnes ne serait-elle pas la meilleure? — La reine comprit parfaitement ces paroles , mais feignit de n'avoir rien entendu. Cependant, après quelques instants de silence, la reine appela la dame et lui dit : « — Pourquoi m'avez-vous parlé ainsi tout à l'heure? — Pardonnezmoi, répondit la dame, je n'en dirai pas davantage, à présent; car je me suis sans doute plus avancée qu'il ne convient , et lorsqu'on se rend trop familière avec sa dame, on risque d'encourir sa haine.

— Ma haine? ah ! vous ne pourrez jamais rien dire qui puisse la faire naître. Je vous sais si sage et si courtoise, que je vous prie de parler. Dites hardiment, car je le veux... je vous en prie. — Je parlerai donc, Madame : je voulais vous dire combien la compagnie de quatre est bonne. Je me suis aperçue de la connaissance que vous avez faite du chevalier qui vous a parlé, et je n'ignore pas que c'est la personne qui vous aime le plus au monde, et que vous n'avez pas tort de l'aimer, car vous ne pourriez mieux employer votre tendresse. — Comment le connaissez- vous ? demanda la reine.

— Il y a eu un temps,.Madame, où j aurais pu vous

LAIfCELOT DU LAC. 233

le refuser comme vous pourriez me le refuser présentement , car je Tai tenu un an et demi en prison. C'est lui qui a vaincu successivement les assemblées, une fois avec des armes rouges et hier avec des armes noires, armes que je lui avais données — Mais, dites-moi, interrompit la reine,

quelle compagnie vaut mieux de quatre ou de trois? car une chose est mieux celée par trois que par quatre personnes. — Oh ! je crois que vous êtes dans Terreur. Il est vrai que le chevalier vous aime ; mais il n'est pas moins certain que lui et Gallehaut sont étroitement unis, qu'ils seront forcés, pour s'aider l'un l'autre, de s'éloigner d'ici, et qu'enfin vous demeurerez toute seule. Si vous vouliez m'accepter pour la quatrième personne, au moins vous ne porteriez pas seule tout le poids de l'absence ; nous nous assisterions, nous nous consolerions ensemble, comme les deux chevaliers, de leur côté, pourront se consoler entre eux, et vous en seriez plus tranquille et plus aise. »

Cet arrangement sourît à la reine qui, à son tour, met tout en œuvre pour faire une autre paire d'amants de Gallehaut et de madame de Mallehaut, projet dans lequel elle obtient un prorapt succès. D

Les deux chevaliers ne tardent pas à quitter leurs dames pour aller chercher les aventures; et, par une suite d'événements , qu'il serait trop long de raconter, le roi Arthur se trouve engagé dans une

Page 1