A19TAR
desim ardeur. « "Eh bien, déterminez maintenant, dib G»s, à Hadifah; quand la course aura lieu.— r Quarante jours sont nécessaires, répondit Hadifah, à ce que je pense, pour dresser les chevaux. — r C'est bien, dit Gais, » et tous deux convinrent que les chevaux seraient dressés pendant quarante jours, qùè la course aurait lieu près du lac. dQ Zatahrsad, et que le cheval qui arriverait le pre^ mier au but^ gagnerait. Toutes les conditions étant réglées, Cais retourna à ses tentes.
Cq[>endant un des cavaliers de la tribu de Fazarah dit à ses voisins : «c Parents, soyez assurés que des dissensions s'élèveront entre la tribu d'Âbs^t celle de Fazarah, à propos de la course de Dahis et de Ghabra. Les deux tribus, soyez-en certains, seront désunies, car le roi Gais a étélà^en personne : or il est prince et fils de prince. Il a fait tous s^ efforts pour annuler le pari, ce à quoi Hadifah n'a pas voulu consentir. Tout cela est une affaire dont il suivra une guerre qui peut dm^er cinquante ans, et il y en aura plus d'un qui périra dans les combats.i» Hadifah, ayant entendu ces prédictions, dit: a Je m'embarrasse fort peu de tout cela et je mérprise cet avis. — Hadifah, s'écria Ayas, je vais vous apprendre quel sera le résultat de tout ceci et de votre obstination envers Gais, et il lui parla ainsi en vers :
c< En toi, ô Hadifah, il n'y a pas de beauté, et a dans la pureté de Gais il n'y a point de tache. « Gombien son avis était sincère et honnétel aussi
336 eolaud.
« a-t-il en partage l'à-propos et les ocNayenanoes. « Parie avec un homme qui n'ait pas même un «c âne en sa possession, et dont le père n'ait jamais « acheté un cheval; mais laisse-là Cais; il a des « richesses, des terres, des chevaux, un caractère « fier, et ce Dahis enfin qui est toujours le pre- « mier le jour de la coui-se, soii qu'il s'élance ou « qu'il soit en repos, ce Dahis, animal dont les c pieds même, quand la nuit répand son obscurité, « se font apercevoir comme des tisons ardents. » a Âyas, répliqua Hadilah, penserais-tu que je ne tiendrai pas ma parole? Je recevrai les chameaux de Cais, et je ne souffrirai pas que mon nom soit mis au nombre de ceux qui ont été vaincus. Laisse aller les choses selon leurs cours, b
Aussitôt que le roi Cais eut rejoint ses tentes, il s'empressa d'ordonner à ses esclaves de dresser les chevaux, mais de donner particulièrement leurs soins à Dahis^ puis il raconta à ses parents tout ce qui avait en lieu entre lui et Hadifah. An-* tar (le héros du roman) était présent à ce récit, et comme il prenait un intérêt tr-ès-vif à tout ce qui touchait ce roi, «Cais, lui dit-il, calmez votre cœur, tenez vos yeux bien ouverts, faites la course, et n'ayez aucune crainte. Car, par la foi d'un Arabe, si Hadifah fait naître quelque trouble et quelque mésintelligence, je le tuerai ainsi que toute la tribu de Fazarah.» La conversation dura sur ce sujet jusqu'à ce que l'on arriva près des tentes dans lesquelles Antar ne voulut pas entrer
AKTAB. 337
avant d'avoir vu Dahis. 11 tourna plusieurs fois autour de cet animal et reconnut qu'en effet il rassemblait en lui des qualités faites pour étonner
tous ceux qui le voyaient
Hadifeh ne tarda pas à apprendre le retour d'Ântar et sut que ce héros encourageait le roi Cais à faire la course. Haml, le frère d'Hadifah, était aussi au courant de ces nouvelles, et dans le trouble qu'elles lui causaient, a Je crains, dit-il à Hadifab, qu'Ântar ne tombe sur moi ou sur quelqu'un de la famille de Beder, qu'il ne nous tue et que nous ne soyons déshonorés. Renoncez à la course, ou nous sommes perdus. Laissez-moi aller vers le roi Cais, et je ne le quitterai pas que je ne l'aie engagé à venir vers vous pour rompre le contrat. — Faites comme il vous plaira, répondit Hadifah. D'après cela, Haml monta à cheval, et alla à l'instant même chez le roi Cais. Il le trouva avec son oncle Âsyed, homme sage et prudent. Haml s'avança vers Cais, lui donna le salut en lui baisant la main, et après lui avoir fait entendre qu'il lui portait un grand intérêt, « mon parent, ditil, sachez que mon frère Hadifah est un pauvre sujet dont l'esprit est plein d'intrigues. J'ai passé ces trois derniers jours à lui faire mille représentations pour l'engager à abandonner la gageure. Oui, c'est bien, m'a-t-il dit enfin ; si Cais revient vers moi, s'il désire d'être débarrassé du contrat, je l'anulerai; mais qu'aucun Arabe ne sache que j*ai abandonné le pari par crainte d'Antar. Maintenant, II. 22
Cais, TOUS savez qu'entre parents, la plus grande preuve d'attachement que Ton puisse se donner, est de céder. Aussi me suis-je rendu ici pour vous prier de venir avec moi chez mon frère Hadi&h, afin de lui demander de renoncer à la course ayant qu'il ne s'élève aucun trouUe et que la tribu ne soit exterminée de ses terres. )» A ce discours de Haml, Gais devint rouge de honte, car il était confiant et généreux. Il se leva aussitôt, ejt laissant à son oncle Asyed le soin de sesafiEaires domestiques, il accompagna Haml au pays de Fazarah.
Lorsqu'ils furent à moitié chemin, Haml se mit devant Gais auquel il prodigua des louanges tout en blâmant la conduite de son frère, par ces mots:
«( Gais, ne vous laissez pas aller à la colère contre Hadifah, car ce n'est qu'un homme obstiné et injuste, dans ses actions. Gais, si vous persistez dans le maintien de la gageure, de grands malheui*s s'ensuivront. Vous et lui vous êtes vifs et paiement emportés, ce qui me donne de l'inquiétude sur vous, Gais. Mettez de côté, je vous prie, vos intérêts privés, soyez bon et généreux avant que l'oppresseur ne devienne l'opprimé. »
Haml continua d'injurier son frère, en flattant Gais par son admiration, jusque vers le soir où ils arrivèrent à la tribu de Fazarah. Hadifah, qui en ce moment était entouré de plusieurs chefs puissants sur le secours desquels il comptait au besoin, avait changé d'avis depuis le départ de son frère Haml, et au lieu d'entrer en accommodement et
de faire la paix avec Gais, il avait au contraire pria la résokitioa de ne céder en rien et de maintenir rigoureusement toutes les conditions de la course.^ Il parlait même de cette affaire avec l'un des chefô au moiâent où Gais et Haml se présentèrent d^ vaut lui. .
Sitôt qu'Hadifah vit Gais, il résolut de l'accabler do honte. Se tournant donc vers son frère. « Qui t'a ordonné d'aller vers cet homme? lui demandait-il; par la foi d'un noble Arabe 1 quand tous les hommes qui couvrent la surface de la terre vien-^ draientm'importuneretmedire : «OHadifah, abandonne un poil de ces chameaux, » je ne l'abandon^ nerais pas à moins que la lance n'eut percé ma poitrine et que l'épée eut fait sauter ma tète., Gais devint rouge et remonta aussitôt à cheval en reprochant à Haml sa conduite. Il revint en toute hâte chez lui, où il trouva ses oncles et ses frèrefi^ qui l'attendaient avec une anxiété extrême, u (X mon filsy lui dit son oncle Asyed sitôt qu'il l'aperçut, tu viens de faire une triste démarche, car elle t'a déshonoré. — Si ce n'eût été quelques chefs qui entourent Hadifah et lui donnent de perfides; conseils, j'aurais accommodé toute l'afifaire, dit Gais; mais maintenant il ne reste plus qu'à s'occu-^ per du pari et de la course. »
Le roi Gais se reposa toute la nuit. Le lendemain, il ne pensa plus qu'à dresser son cheval pendant les quarante jours déterminés. Tous les Arabes du pays s'étaient promis entre eux de venir
340 fiOLÂBD.
aux pâturages pour voir la course, et lorsque les quarante jours furent expirés, les cavaliers des deux tribus vinrent en foule près du lac de Zatarlirsad. Puis arriva Farcher Âyas qui, toumantle dos au lac, point d'où les cheveax devaient partir, tira en marchant vers le nord, cent coups de flèches jusqu^à l'endroit qui devint le but. Bientôt arrivèrent les cavaliers du Ghitfan et du Dibyan, car ils étaient du même pays, et à cause de leurs relations d'amitié et de parenté on les comprenait sous le nom de tribu d'Adnan. Le roi Gais avait prié Antar de ne pas se montrer en cette occasion, dans la crainte que sa présence ne donnât lieu à quelque dissension. Ântar écouta cet avis, mais ne put rester tranquille dans les tentes. L'intérêt qu'il prenait à Gais et la défiance que lui inspirait la lâcheté des Fazaréens, toujours prêts à user de trahison, l'engagea à se montrer. Ayant donc ceint son épée Dhami (1), et étant monté sur son fameux cheval Abjer, il se fit accompagner de son frère Shiboub et se rendit à l'endroit désigné pour la course, afin de veiller à la sûreté des fils du roi Zoheir, En arrivant il apparut à toute cette multitude comme un lion couvert d'une armure. 11 tenait son épée nue à la main et ses yeux lançaient des flammes comme des charbons ardents. Dès qu'il
(1) Chez les Arabes, comme en Europe, à Tépoque retracé dans les romans de la Table Ronde, les guerriers donnaient un nom à leur épée. Ils faisaient de même pour leurs cheyaux, etc., ainsi qu'on Ta yu.
eut pénétré au milieu de la foule; « Holà! nobles chefs arabes et hommes fameux rassemblés ici, cria-t-il d'une voix terrible, vous savez tous que je suis celui qui a été soutenu, favorisé par le roi Zoheir, père du roi Gais; que je suis Fesclave de sa bonté et de sa munificence; que c'est lui qui m'a Êiit reconnaître par mes parents, qui m'a donné un rang et qui enfin m'a fait compter au nombre des chefe arabes. Bien qu'il ne vive plus, je veux lui témoigner ma reconnaissance et faire que les rois de la terre, même après sa mort, lui soient soumis. 11 a laissé un fils que ses autres frères ont reconnu et qu'ils ont placé sur le siège de son père, Gais, qu'ils ont distingué à cause de sa raison, de sa droiture et de ses sentiments élevés. Je suis l'esclave de Gais, je lui appartiens. Je serai l'appui de celui qui l'aime, l'ennemi de celui qui lui résiste. Il ne sera jamais dit, tant que je vivrai, que j'aie pu supporter qu'un ennemi lui fît un affront. Quant au contrat et à la gageure, il est de notre devoir d'en aider l'exécution. Ainsi il n'y a rien de mieux à faire que de laisser courir librement les chevaux, caria victoire vient du créateur du jour et de la nuit. Je jure donc, par la maison sacrée, par le temple, par le Dieu éternel, qui n'oublie jamais ses sei*viteurs et qui ne dort jamais, que si Hadifah commet quelque acte de violence, je le ferai boire dans la coupe de la vengeance et de la mort, et que je rendrai toute la tribu de Fazarah la fable du monde entier. Et vous, ô chefs arabes, si vous désirez vraiment
342 BOLAI9D.
que la course se fasse, assistez-y avec justice et impartialité; autrement, par les yeux de ma chère Ibla! je ferai marcher les chevaux dans le sang! » — Antar a raison, s'écrièrent de tous côtés les cavaliers.
Hadifeh choisit alors, pour monter sa jument Ghabra, unécuyerde latribudeDibyan. Cethomme avait passé tous les jours et une partie des nuits de sa vie à élever et à soigner les chevaux. Mais Cais choisit, pour monter son cheval Dahis , un ^cuyerdelatribu d'Abs, bien plus instruit et bien plus exercé dans son art que le Dibyanien, et quand les deux antagonistes furent montés chacun sur son cheval, le roi Cais donna cette instruction àsonécuyer:
« Ne lâche pas trop les rênes à Dahis ; si tu t'aperçois qu'il sue, tiens-toi sur l'étrier et presse-lui doucement les flancs avec tes jambes ; mais si tu le pousses trop, tu lui ôteras tout son courage. »
Hadi&h entendit ce que venait de dire Cais, et voulant l'imiter, il répéta :
c( Ne lâche pas trop les rênes à Ghabra ; si tu t'aperçois qu'elle sue, tîens-toî sur l'étrier et presse lui doucement les flancs aves tes jambes; mais si tu la pousses trop, tu lui ôteras tout son courage. »
Antar se mit à rire. « Par la foi d'un Arabe, dit-il à Hadifah, vous serez vaincu. Eh ! les expressions sont-elles si rares que vous soyez forcé d'employer précisément celles de Cais ? Mais, au fait, Cais est un roi , et le fils d'un roi doit toujours être imité; et puisque vous l'avez suivi mot à
autar. 343
mot dans ce qu'il a dit, c'est la preuve que votre cheval suh*a le *Ièn' dans le âésert. » .i \
À €ës itidti^, Hâdifatb; le o^ut»^ gonflé de colère et d'indîj^àVroti; jUl^à'pâr sermeuiqu'il neilaissetslit pas fcôurir seil ^hevil eûoejôùry^tqu'i} voulaitquer'la ôoûrâé fi'ëût lièct quer le lendemain au lever du soleil. Au -fait^ ce délai Iqi paraissait indispefnsable j[>Oiit' ptéparei^ la ' p6i»fidie qm'it: méditait^ car il il^eùt pas>plutôt «[perçu Dàfais' qu'il resta îAtterdit de rétotiiiëihêtit queldi Causèrent kbeauté eties perfection^ dé èë cheval.
Les juges étaient donc déjà descendus de cheval eties cavaliers deSxîîfféi^iites tribus ëe préparaient à retourner chez eux/ qu&bd Shibobh se mit à ifcrie^ d^une voîx ifeteiitîi^sanfô r « Tribus 4' As, d' Adnaà, dé Fazarah et de. Dîbyan,: et vous teus qui êtes ici présents, attendez uti instant pour moi, et écoutez des paroles qui sel^ont^i^étéës de génération en généi^àtldii? » Tous tes guerriers ^'arrêté* rent: « Pariey dirent-ils, quévéux-tu îft^ut-étre y âura-t-il quelque chose de bon diÈHEis tes^paroles. ^ O illustrés Ariabes, dit alors Shiboub, vous savez ce qui s'éstpassé à propos du défi fefttre Dahîs et Ghabra?hé bien, je vous assure sur» ma Vie, que je les vaincrai toUs deux à la course^ quand bien même ils iraient plus vities que le veut: Mais void ma condition : * si je suis vainqueur, jepîretodrai lejs( cent chameaux mis en gage ; que si,' au côn^ traire, je suiâ Milieu, je n'en donnerai qiie cinquante. y> Sur cela un des scheiks de Fazarbh se
344 BOLASD.
réeridy en disant : « Qu'est-ce que tu dis là, vil esclave 7 Pourquoi prendrais-tu cent chameaux si tu gagnes et n'en donnerais-tu que cinquante si tu perds 7— Pourquoi? vieux bouc né sur le fumier, pourquoi 7 dit Shiboub, parce que je ne cours que sur deux jambes et qu'un cheval court sur quatre, sans compter qu'il a une queue. )i Tous les Arabes se mirent à rire : cependant, comme ils furent très-étonnés des conditions queShiboub avait Mtes et qu'ils étaient extrêmement curieux de le voir courir, ils consentirent à ce qu'il tentât cette chanceuse entreprise.
Mais quand on fut rentré dans les tentes, Antar dit à Shiboub : a Hé bien, toi fils d'une mère maudite, comment as-tu osé dire que tu vaincrais ces deux chevaux, pour lesquels tous les cavaliers des tribus se sont rassemblés et qui, au dire de tout le monde, n'ont point d'égaux à la course, pas même les oiseaux I — Par celui qui produit les sources dans les rochers et qui sait tout, répondit Shiboub, je dépasserai les deux chevaux, fiissent-ils aussi prompts que les vents. Oui, et il en résultera un grand avantage : car lorsque les Arabes auront entendu parler de cet événement ils n'auront plus l'idée de me suivre quand je courrai à travers le désert. » Antar sourit, car il se douta du projet de Shiboub. Pour celui-ci, il alla trouver le roi Cais, ses frères et tous les specta* teurs de la course, et devant eux tous, jura sur sa vie qu'il dépasserait les deux chevaux. Tous ceux
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qui étaient présents se portèrent témoins de ce qu'il venait de dire, et se séparèrent fort étonnés d'une semblable proposition.
Pour le perfide Hadifah, dès le soir même il fit venir un de ses esclaves, nommé Damés, fan£m>n s'il en fut. « Damés, lui dit-il, tu te vantes souvent de ton adresse, mais jusqu'à présent je n'ai pas eu l'occasion de la mettre à l'épreuve. — Mon seigneur, répondit l'esclave, dites-moi en quoi je pourrais vous être utile. — Je désire, dit Hadifah, que tu ailles te poster au grand défilé. Demeure en cet endroit, et va-t'y cacher demain dès le matin. Observe bien les cbevaux et vois si Da* bis est devant. Dans ce dernier cas, présente-toi subitement à lui, frapppe-le à la tète, et fais en sorte qu'il s'arrête, afin que Ghabra passe devant et que nous n'encourions pas la disgrâce d'être vaincus. Car, je l'avoue, dès que j'ai vu Dahis, sa conformation m'a fait naître des doutes sur l'excellence de Ghabra, et j'ai peur que ma jument ne soit vaincue et que nous ne devenions un sujet de dérision parmi les Arabes. — Mais, seigneur, comment distinguerai-je Dabis de Ghabra quand ils s'avanceront tous deux environnés d'un nuage de poussière ? » Hadifah repondit : « Je vais te donner un signe et t'expliquer l'affaire de manière à ne te laisser aucune difficulté. » En disant ces mots il ramassa quelques pierres à terre, et ajouta : « Prends ces pierres avec toi. Quand tu verras le soleil se lever, tu te mettras à les compter et tu les
•346 bolaho.
jetteras à terre quatre à quatre. Tu répéteras cette opération cinq fois^ c'est à la dernière que doit arriver Ghabra. Tel est le calcul qn&j'ai fait, que s'il se présentait à toi un nuage de poussière et qu'il te restât encore quelquespierres dans la main^par exemple, un tiers ou lamoitié^ce seraitla preuve que Dahis aurait gagné du terrain et qu'il serait devant tes yeux. Alors jette-lui une pierre à la tête comme je t'ai dit, arréte-le dans sa course afin que ma jument puisse le dépasser (1). » L'esclave consentit à tout. S'étant muni de pierres, il alla se cacher au grand défilé, et Hadifah se regarda comme certain de gagner le pari.
Dès l'aube du jour, les Arabes, venus de tous cdtés, étaient rassemblés au lieu de la course. Les juges donnèrent le signal pour le départ des chevaux et les deux écuyers poussèrent un grand cri. Les coursiers partirent comme des éclairs qui éblouissent les yeux, et ils ressemblaient au vent lorsqu'à mesure qu'il court il devient plus fiirieux. Ghabra passa devant Dahis et le laissa derrière. c Te voilà perdu, mon firère de la tribu d'Abs, cria récuyer Fazaréen à l'Absien ; ainsi, arrangetoi pour te consoler de ton malheur* — Tu mens, répliqua l'Absien, et dans quelques instants tu ver-
(1) Il y a des variantes dans les manuscrits ^Antar^ k ce passage où Hadifah fait le calcul comparatif du nombre des pierres Jetées à terre, avec la vitesse des deux chevaux. La version anfalaise est obscure en cet endroit, et la traduction que nous en donnons ici nous a été conmiuniquée obligeamment par M. Reinaud»
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ras jusqu'à quel point tu fais mal ton compte. Ât- ^nds seulement que nous ayons dépassé ce terrain înégaL Les juments vont toujours mieux dans les «hemins difficiles qu'en rase campagne. x> En effet quand ils arrivèrent à la plaine^ Dahis se lança comme un géant, laissant un sillon de poussière derrière lui. On eût dit qu'il n'avait plus de jambes, on n'apercevait que son corps et en un clin d'oeil il fut devant Ghabra. » Holà ? cria alors l'é- «uyer Âbsienau Fazaréen, envoie un courîer de ma pan à la famille de Beder, et toi, goûte un peu de Tiirmertume de la patience derrière moi. « Cepen- <iant Shiboub, rapide comme lèvent du nord, garliait son avanee sur Dahis en sautant comme un faon et courant avec la persévérance d'une autruche mâle, jusqu'à ce qu'il arriva au grand défilé où Damés était caché. Celui-ci n'avait encore jeté qu'un peu moins du quart de ses cailloux, lorsqu'il regarda et vit Dahis qui venait. Il attendit que le cheval passât près de lui, et se présentant inopinément à lui en criant^ il lui jeta avec force une pierre dans les yeux. Le cheval se cabra, s'arrêta un instant et l'écuyer fut sur le point d'être démonté. Shiboub fut témoin de tout et ayant regardé l'esclave attentivement, il reconnut qu'il appartenait au lâche Hadifah. Dans l'excès de sa rage, il se jeta en passant sur Damés, le tua d'un coup d'épée, puis il alla à Dahis dans l'intention de lui parler pour le flatter et le remettre en carrière, quand, hélas; la jument Ghabra s'avança rasant la terre comme
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le vent. Alors Shiboub, craignant d'être vaincu, pensant aux chameaux qu il aurait à donner, se mit à courir de toute sa force vers le lac, où il arriva en avance de deux portées de trait. Ghabra vint ensuite, puis enfin Dahis portant sur son front la marque du coup qu'il avait reçu ; ses joues étaient couvertes de sang et de pleurs.
Tous les assistants furent stupéfaits à la vue de l'activité et de la force de Shiboub ; mais sitôt que Ghabra eut atteint le but, les Fazaréens jetèrent tous de grands cris de joie. Dahis fut ramené tout sanglantet son écuyer apprit àceux delà tribu d' Abs ce que l'esclave avait fait. Cais regarda la blessure de son chevalet se fitexpliquer en détail comment l'accident avait eu lieu. An tar rugissait décolère, portait lamain sur son invincibIeépéeDhami,impatient d'anéantir la tribu de Fazarah. Mais les Scheiks le retinrent, bien qu'avec peine ; après quoi ils allèrent vers Hadifah pour le couvrir de honte et lui reprocher l'infâme action qu'il avait faite. Hadifah nia, en faisant de faux serments, qu'il sût rien touchant le coup qu'aurait reçu Dahis, puis ajouta : « Je demande les chameaux qui me sont dus, et je n'admettrai pas la lâche excuse que l'on allègue. »
« Ce coup ne peut être que d'un sinistre augure pour la tribu de Fazarah, dit Cais; Dieu certainement nous rendra triomphants et victorieux et les détruira tous. Car Hadifah n'a désiré faire cette course que dans l'idée de faire naître des troubles et des dissensions ; et la commotion que va donner
AIVTAR. 349
cette guerre peut exciter les tribus les unes contre les autres, en sorte qu'il y aura beaucoup d'hommes tués et d'enfants orphelins. » Les conversations s'animèrent peu à peu, devinrent violentes, les cris confus se firent entendre de tous côtés et enfin les épées nues brillèrent. On était sur le point de faire usage des armes, quand les Scheiks et les sages descendirent de leurs chevaux, découvrirent leurs têtes, pénétrèrent au milieu de la foule, s'humilièrent et parvinrent à arranger cette affaire aussi convenablement qu'il tàt possible. Ils décidèrent que Sbiboub recevrait les cent chameaux de la tribu de Fazarah, montant du pari, et qu'Hadifah mettrait fin à toute prétention et à toute dispute. Tels furent les efforts qu'ils firent pour éteindre les animosités et les désordres prêts à se déclarer au milieu des tribus. Alors les différentes familles se retirèrent dans leurs demeures, mais leurs cœurs étaient remplis d'une haine profonde. L'un de ceux dont le ressentiment parut le plus violent était Hadifah, surtout lorsqu'il reçut la nouvelle de la mort de son esclave Damés. Pour Gais, il était aussi rempli d'une colère sourde et d'une haine enracinée. Cependant Ântar cherchait à le remettre: « Oroi, lui disait-il, n'abandonnez pas votre cœur au chagrin; car, j'en jure par la tombe du roi Zoheir votre père, je ferai tomber la disgrâce et rinfamie sur Hadifah, et ce n'est que par égard pour vous que je Tai ménagé jusqu'à ce moment. » Bientôt chacun alla retrouver ses tentes.
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Dès le matin suivant, Shiboub tua vingt des chameaux qu'il avait gagnés la veille et en fit la distribution aux veuves et aux blessés. H eo égorgea vingt autres avec lesquels il donna des festins à Ist tribu d'Abs^ y compris les esclaves hommes et femmes. Enfin, le jour d'après, il tua le reste des chameaux et dpnpa un grand repas près du lae^de Zatalirsad, auquel il invita les fils du r<H Zoheiret ses plus nobles chefs. Â la fin de cette fête et loreK que le vin^ circula parmi 1^ assistante, tous louèf. rent la conduite de Shiboub.
Mais la nouvelle des chameaux égorgés et de toutes ces fêtes fut bientôt sue de la tribu de Fazarah. Tous les insensés de cette tribu s'empres^ sèrent d'aller trouver Hadifah. a Eh quoi! dirent-ils, c'est nousqui avons été les premiers à la^cai^rse: et les esclaves de ces traîtres d'Âbsiens ont mangé nos chameaux ! Envoyez quelqu'un vers Cais, et demandez ce qui vous est dû. S'il envoie k^ chstr meaux, c'est bien; mais s'il les refuse, suscitons^ une guerre terrible ëtux Absiens. » Hadifah leya les yeux sur son fils Âbou-Firacah : « Monte à che^ val sur-le-champ, lui dit-il, et va dire à Caia^: Mon père dit que vous devez lui payer à l'instant la gageure ; qu'autrement il viendra vous en arra<cher le prix de vive force et vous précipitera dans l'afiliction. d II y avait alors là présent un chef d'entre les Scheiks qui, entendant l'ordre qu'Hadifah venait de donner à son fils, lui dit : « Hadifah, n'es-tu pas honteux d'envoyer un tel mes-
sage à la triba des Âbsîens ? Ne sont^ils pas .uoa parents et nés alliés? Ce pi-ojet s'accorde-rt-iliiyea la raisonc et le désir d'apaiser les dissensions % l'homme véritable se reconnaît à la générosité et à la bienfaisance. Je pense qu'il serait à propos que tu renonçasses à ton obstination^ qui n'aboutira qu'à nous faire exterminer. Gais a montré de l'impartialité^ il n'a fait d'outrage à personne; ainsî^ entretiens la paix avec les cavaliers de la tribu d'Âbs. Fais attention à ce qui est arrivé à. ton esclave Damés: il a frappé Dahis^ le cheval du roi Gais, et* Dieu l'en a puni sur-le-champ , il est resté baigné dans son sang noir. (1) Je t'ai conseillé de ne prêter, l'oreille qu'aux bons conseils : agis noblement,. et renonce à toute vile pratique. Maintenant que te voilà prévenu sur ta situation, jette un regard pru* dent sur tes affaires. » Ce discours rendit Hadifah furieux : a Méprisable Scheik , chien de traître, s'é?* cria -t -il. £h quoi I j'aurais peur de Gais et de tout^ la tribu des Absiens ! Par la foi d'un Arabe! que tous les hommes d'honneur sachent que si Gais ne m'envoie pas les chameaux, je ne laisserai pas une de se^ tentes debout» » Le Scheik fut choqué,, et pour, jeter encore plus de crainte dans l'âmç d'Hadifah, il lui parla ainsi en vers :
a L'outrage est une lâcheté, car il surprend « celui qui ne s'y attend pas, comme la nuit ence veloppe ceux qui errent dans le désert. Quand
(1) Le texte arabe porte seulement que cet esclaTe était trèsnoir.
352 rolaud.
« l'épée sera une fois tirée, prends garde à ses « coups 1 Sois juste et ne te revêts pas de déshona neur. Interroge ceux qui connaissent le destin a de Themoud et de sa tribu, lorsqu'ils commirent flc des actes de rébellion et de tyrannie ; on te dira « comment un ordre du Dieu d'en haut, les a dé- « truits en une nuit! oui en une nuit. Et le lena demain ils étaient tous gissant sur la terre, les a yeux tournés vers le ciel (1). »
Hadifah non-seulement montra du mépris pour ces vers et le Scheik qui les avait prononcés, mais il ordonna aussitôt à son fils de retourner vers Gais au moment même. Âbou-Firacah retourna donc à la tribu d'Âbs, et sitôt qu'il fiit arrivé, il se rendit à la demeure de Gais qui était absent. L'envoyé demanda alors sa femme Modelilah, fille de Rebia. « Que voulez-vous de mon mari î lui dit-elle. — Je demande ce qui nous est dû, le prix de la course. — Malheur sur toi et sur ce que tu demandes! répliqua-t-elle , fils d'Hadifah ! ne crains-tu pas les suites d'une telle perfidie? Si Gais était id, il t'enverrait à l'instant même dans la tombe ! » Àbou- Firacah revint vers son père, auquel il rapporta ce que la femme de Gais lui avait dit. < Eh quoi ! lâche, s'écria Hadifah, tu reviens sans avoir fini cette affaire! est-ce que tu as eu peur de la fille de Rebia? Retourne. »
(1) Voyez sur cet événement l'ouvrage de M. Reinaud sur les monuments arabes, persans et turcs du cabinet de M. le duc de Blacas, t. i, p. 142.
AïlTAR. 353
Cependant Âbou-Firaeah ayant fait observer à son père qu'il était presque nuit déjà, le message fut remis au lendemain.
Pour Gais, loi*squ'il rentra chez lui, il apprit de sa femme qu'Abou-Firacah était venu pour lui demander les chameaux. « Par la foi d'un Arabe, dit-il, si j'avais été là, je l'aurais tué. Mais c'est une affaire finie, laissons aller cela ainsi. » Cependant le roi Cais passa la nuit dans le chagrin et la tristesse jusqu'au lever du soleil, heure à laquelle il se rendait à sa tente. Antar vint le voir; Cais se leva, puis l'ayant fait asseoir auprès de lui, il lui parla d'Hadifah. <c Croiriez-yous , lui dit-il, qu'il a eu Fimpudence d'envoyer son fils me demander les chameaux? Ah! si j'eusse été présent, j'aurais tué ce messager, d II finissait à peine de prononcer ces mots quand Abou-Firacah se présenta à cheval devant lui. Sans descendre, sans faire ni salut ni avertissement, il dit : a Cais, mon père désire que vous lui envoyiez ce qui lui est dû ; en agissant ainsi, votre conduite sera celle d'un homme généreux ; mais dans le cas contraire, mon père s'élèvera contre vous, reprendra son bien jpar la force, et vous plongera dans l'affliction. »
En entendant ces mots, Cais sentit la lumière se changer en obscurité dans ses yeux : « toi, fils d'un vil comard, crîa-t-il, comment se fait-il que tu ne sois pas plus respectueux en m'adressant la parole? » Il saisit une javeline et la lança dans la poitrine d'Abou-Firacah. Percé de part en part, II. 23
354 EOLANB.
le jeune messager se laissa aller sur son coursier, d'où Ântar le prit et le j^. à- teri^. Puis ayant tourné la tête du cheval du côté de Fasarah^ il lui donna un coup de Jioussîne dans le flanc. Lèche- .val prit le chemin de ses pâturages, et rentra enfin dans son.jétabte tout eouvert de sang. Aussitôt les bergers le conduisirent auiL tentea, mant : Malheur!, malheur!
Hadifah devint fiirieux* Il se ;ft^ppait la: poitrine en répétant : m Tribu de Fazarah ! aux armes ! aUiX/ armes ! «ux arjnesl xi et tous les insensés de s'approcher detiouveaud'Hadifah et de rengager à 4éi^larerla guerraauxÂbiûensetà se venger d'eux. .« mes parente, reprit bientôt Hadifah^ qu'aucun de nou9 ne r^ose cette nuit, que Mut armé I » Ce qui eut lieu.
. À la pointe du jour Hadifah' était à eheval, les pierriers étaient prêts, et out ne laissa dans les tentes que les enfants et ceux qui n'étaient point en état de iQombattre.
De son côté^ Caisi, après ^voir tué Abou«-Firacah, pensa bien que leç Fazaréems viendraient, l'attaquer, .lui,et.j^es,guerriprs^il m préparai donc au combat, ^€^ fisjt Antar qui se chargea de toutes les précaiitioivs ^ prendre en ce cas^ Il lie laissa donc dans les tentes que les femmei^, les.ën&nts et tous ceux qui ne pouvaient porter r^[^,)pûisil se mit à lat^.d^shéros de Carad. Ricp n'estait plus repplffudissant que tous oes Absleus couverts de leurs cotles de mailles et. de leurs arïnurds luisan-
AïfTARv 355
les»'C€» apl^l*^ lurent un terrible momeni pour les deuxpa<i^. Ils marchaient l'un contre Tautre, et le:soleiI paraissait à {^eine^ que les cimetères étin* éelaient elque^toute la conirée étaiten ^moi.
Ântât était impatient de se jeter eil avant et de soulaiger ^&on cœur en combattant; mais voilà qu'Hadifah s'avance, vêtu d'une robe noire, le cœur brisé de kl mort de^son fils. « Fil9 de Zoheir, cria* t-il à Gais; c'est une vilaine action que d'avoir tué un emfent; mais il est bien de se présenter au combat' pour décider, par ses lances, qui mérite le commandement de vous ou de moi. ^ Ces paroles blessèrent Gais. Ëntratné par le ressentiment , il s'édiappa d« dessous ses étendards et se rua sur fladifab. Gé fiit alors que cifes deux chefs, animés par une haine mutuelle, combattireQt ensemble de dessus leurs iioMes coursiers jusqu'à la nuit. Gais était monté sur Dahisr et HacJHIab'sur Ghabra. Dans le cours de ce combat il se passa des feits d'armes qui n'avaient jamais été vus avant. Ghaque tribu désespérait dé son chef, et ell^s vioulaient faire une attaque générale ^fln' do suspendre leurs eflforts et diminuer la' ftl^eut* qu'ils^méttaientà se combattre. Alors les cris commeiïèérerït à se ûiire entendre dàris les airs. Les cimetères ftirent tirés «t les lan^ ces s'avançaient entre les oreilles des chevaux arabes. Ântar s'approcha de quelques chefsÂbsiens «tleurcj^ : « Attaquons ces lâches. » Ils allaient partir, quand les anciens des deux tribus s'avan- .oèrent auimiUeu de la plaine, la tête découverte.
les pieds nus et les idoles (1) suspendues à leurs épaules. Placés entre les deux armées, ils parlèrent ainsi : « Parents et alliés, au nom de l'union qui a régné jusqu'ici entre nous, ne faisons rien qui nous rende la fable de nos esclaves. Ne fournissons pas à nos ennemis et à nos envieux, une occasion de nous faire de justes reproches. Oublions tout sujet de dispute et de dissension. Des femmes ne faisons point des veuves, ni des enfants des orphelins. Satisfaites votre ardeur pour les com* bats en attaquant ceux d'entre les Arabes qui sont vraiment nos ennemis ; et vous , parents de Fazarah, montrez-vous plus humbles envers vos frères les Absiens. Surtout n'oubliez pas que l'outrage a souvent causé la perte de maintes tribus, qui se sont repenties de leur action impie ; qu'il a privé bien des hommes de leurs propriétés, et qu'il en a plongé un grand nombre dans le puits ilu désespoir et du regret. Attendez donc l'heure fatale de la mort, le jour de la dissolution, car il est là. Alors vous serez déchirés par les aigles menaçantes de la destruction, et vous serez enfermés dans les réduits ténébreux du tombeau. Faites donc en sorte que quand vos corps seront inanimés on ne conserve, en pensant à vous, que le souvenir de vos vertus. » Les Scheiks parlèrent longtemps et jusqu'à ce que la flamme des passions qui s'était allumée dans l'âme des héros fût éteinte.
(i) Le texte arabe porte quelquefois leurs ettfatUi en bas âge.
AUTAR. 357
Hadifah se retira du combat, et il fut convenu que Gais paierait le prix du sang d'Âbou-Firacah avec une grande quantité de troupeaux et une file de chameaux. Les Scheiks ne voulurent pas même quitter le champ de bataille avant que Gais et Hadifah ne se fiissent embrassés et n'eussent consenti à tous les arrangements.
Ântar rugissait de fureur : « O roi Gais, que faites-vous là ? s'écria-t-iL Quoi ! nos épées nues brillent dans nos mains, et la tribu de Fazarah exigera de nous le prix du sang de son mort I Et nos prisonniers, nous ne pourrons les racheter qu'avec la pointe de nos lances ! Le sang de notre mort aura été versé, et nous ne le vengerons pas? » Hadifah était hors de lui en entendant ces paroles, a Et toi, vil bâtard, lui dit Antar en l'apostrophant, toi, fils d'une vile mère, est-ce qu'il y a quelque chose qui puisse t' honorer, et nous, nous flétrir ? Si ce n'était la présence de ces nobles Scheiks, je t'anéantirais, toi et ton monde, sur-le-champ. » Alors l'indignation et la colère d'Hadifah furent portées à leur comble. « Par la foi d'un Arabe, dit-il aux Scheiks, je ne veux plus entendre parler de paix, quand même l'ennemi devrait me percer de ses lances. — Ne parlez pas de la sorte, fils de ma mère, dit Haml à son frère. Ne vous élancez pas sur la route de l'imprudence ; abandonnez ces tristes résolutions. Restez en paix avec nos alliés les Absiens, car ils sont les étoiles brillantes, le soleil resplendissant qui conduit tous les Arabes qui ai-
358 ROLAirB.
ment la gtoire. Ce n'est gue l'autre jour, lorsque TOUS les avez^ outragés en Êrâsant frapper leur dier* val Dahis,.. que vous avez eommeiusé à TOBséloifj gner de la voie dé .la justice. Quanta à yobrfi>£ls, il a été tué. justement^ cai*vou& l'avez |€iurâyé demander uQe.ehQse qui ne vous était paa due. I^'après tout cela, il n'y a rien de plus <xmvenable que de faire la paix, car celui qui cherche et provoqué la guerre es^ un tyran, up oppres^eui^. Acceptas 4oae les cotnp^isàtibns qui Vous sont off6irt6s,^;ou vonft allez .feire naitre encore autour de. nous, un^ flamme qui nous brûlera des feux de l' enf^» a Haml continua en récitant ces vers :
« Parlav^itéde^^ebeiquiiaiortenittnteBràeîné « les montagnes sans fondation, si vaufe n'ac^epfet' « pas les oraapensailous deis AbsieiÉs, vops été» a àûm rerreur.^llsreconpaissentlladifah pour lin a chef; sois dimc véritablemeiitiun :ckef,.iQt con?* « tente4oi des richesses, et des troui>Baic£ qui te. a sont offerts. Descendi^de dei^susloicheioil daJ!ou- « trage et ne le .monte plus, ;caFiLtetcdndtiirait à a la mer des chagrins et de Faffiîction. Hadifsih, « renpnceen homnie généreiixàtoùte vidence, « mais particulièrement à J'idée deiCAOïbattrerles « Absiens. Fais d'eu^^et de Jeur supériorité,^ au <x contraire, un puissant .rempart pour, oous.con^ « trelesennemia qui pourtaieDtjnôusaltaquer. Fais <x d'eux des amis qui nous :restent fidëes^ car ce a sont des hommes qui ont les plusinoUes-inteur ^< tiens ;ce sont des Absiens enfin, et si Cais a agi
AHTAR. 359
a avec toi d'une manière injuste, c'est toi qui le a premier lui as donné cet exemple, il y a quel«- « ques jours. »
Dès qu'HamI eut achevé dé réciter ces vers, lea' chefs des différentes tribus hii adressèrent dei^ remercîments, et Hadifah ayant consenti à acceiptec la compensation offerte, les Arabes renoncèrent à la violence et à la guerre. Tous ceux qui por-? tâientles armes rentrèrent, chez eu^. Gais envoyât à Hadifah deux cents chamelles, dixesclavësmà-* les, dix femelles et dix têtes de chevaux. Alor&la* paix fîit rétablie, et tout resta tranquille dans le pays.
Nous ne quitterons pas la grande figure d'Antar sans savoir comment ce héros a terminé ses jours, après avoir mérité par ses vertus, son courage et ses talents le triple honneur d'être élevé au rang de chef, de devenir l'époux d'Ibla et dé voir enfin ses poèmes suspendus à la Gabba à là Mecque (1).
Parmi les guerriers qu'Antar avait vaincus vers
(i) Le récil de la mort d'Anlar, que f ajoute a ces extraits, a été traduit par M. Gaussin de Perceyal , Tun de nos savants orientalistes, qui s'est occupé de rendre en français les parties du romaa arabe qui ne sont pas comprises dans la traduction de Terric Hamilton. M. Gaussin de Perce val a eu la complaisance de me permettre de joindre son intéressant travail aux extraits que je donne
360 rolaud.
la fin de sa vie, il en était un, Ouezar, homme vindicatif et féroce, qui souvent avait employé la perfidie pour faire périr le héros ; deux fois, entraîné par sa générosité naturelle, Ântar lui avait pardonné; mais indigné d'une troisième tentative contre sa vie, il lui fit crever les yeux. Cet acte de sévérité n'ayant &it qu'augmenter le désir que Ouezar avait de se venger, il ne vivait plus que de l'idée d'accomplir son funeste dessein, et c'est dans cette disposition que va nous le montrer le romancier.
liA MORT D*AIVTAB.
« Ouezar, fils de Djaber^ méditait en secret sa vengeance. Quoique ses yeux fussent privés de la lumière, il n'avait rien perdu de son adresse à tirer des flèches; son oreille exercée par un long apprentissage à suivre les mouvements des bêtes féroces sur le bruit de leurs pas, suffisait pour guider ses coups, et jamais le trait qu'il avait lancé ne manquait sonbut; sa haine toujours attentive écoutait avidement les nouvelles que la renommée lui transmettait de son ennemi, II apprend qu'Antar, après une expédition périlleuse et lointaine, vient d'arriver couvert de gloire, apportant avec lui un butin immense, des trésors aussi riches que ceux de
Cosroès. A ce récit, Ouezar pleure d'envie et de rage. 11 appelle Nedjm, son esclave fidèle : « Trop longtemps, lui dit-il, la fortune a protégé celui dont les succès me désespèrent» depuis ce jour où un fer brûlant ravit la lumière à mes yeux, dix ans se sont écoulés, et je ne suis pas vengé 1 mais enfin le moment est venu où je laverai ma honte, où j'étendrai dans son sang le feu qui dévore mon cœur. Antar est campé au bord de TEuphrate; c'est là que je veux l'aller chercher. Je vivrai caché dans les buissons, dans les roseaux, jusqu'à ce que le ciel livre sa vie entre mes mains. » Il ordonne à son esclave de lui amener sa chamelle, dont la course est aussi rapide que celle de l'autruche légère. Il s'arme de son arc et de son carquois rempli de flèches empoisonnées. Nedjm fait agenouiller la chamelle, aide son maître à monter, et prend la bride de l'animal docile dont il doit diriger la marche.
Lorsqu'ils se furent enfoncés dans les espaces immenses du désert, Ouezar exhala en ces mots, le ressentiment qui l'animait: « Mes paupières mutilées ne peuvent plusse fermer au doux sommeil. Une nuit éternelle m'environne. Trois fois vaincu, j'ai roulé sur la poussière, et ma tribu m'a repoussé de son sein comme un ennemi. Malheur à toi, fils de Shedad, t^i qui as causé mes tourments et ma honte ! l'envie a consumé mon cœur, et exténué mon corps. Puisse enfin la fortune favorable à mes vœux te faire tomber sous mes coups ! »
362 BOLAlfD.
Après plusieurs journées de marche pénible, ils sortent des déserts arides et entrent dans le pays qu'arrose FEuphrate, pays fertile, orné d'arbres et de verdure. Us parviennent aux bord» dâ fitedvèi' Nedjm jette les yeux sur l'autre me; îtàpéi'^dît des tentes riobementdécoréèis, de ni^mbrëùx trdu^ peaux, des chameaux errants dans là plaine, (les lances plantées en terre, des chevaux hâriiàchés et attachés devant l'habitation de leur matl^e. Il entend les chants deé jeunes filles et IC' son de» instruments de musique.
Une tente pliMs belle et plus haute que les autres était dressée à peu de distance du rivage ; devant la porte s'élève une longue lanoe de fer, auprèà de laquelle est un oheval plus noir que l'^bène^ N^jm reconnaît le noble ct^irsierd'Antar et sa laticë tér^ rible. II fait arrêter la chamelle ijtti porte kon maître, et se plsûee avec lui derrière des buissons qui les dérobent à tous les regards, ^
Lorsque la nuit eut étendu sur la terre, ses ombres sinistres, Ouezar dit à son esclave: « Quittons ce lieu ; les voix qui frappent mon oreille me sem^' blent éloignées, Rapproche^moi du fleuve. Mon cœur me dit qu'un coup signalé va illustrer àjâ-^ mais mon nom. r> Nedjm le conduit par la mmt^ le fait asseoir sur la rive, en fecedela tei^ d'An-^ tar, et lui présente son anc et son carquols.^ Ouezsii» choisit la plu8 acérée dé ses flèches, la place* sui$ son arc et, l'oreille attentive, il attend le moment de la vengeance.
ANTAB. 363
Antardansunosécurité profonde, seliyraitauplaisir de revoir Ibla sa bien-aiinée, après une longue absence* Quoique séparé de la tribu des Benou^- Âbs, et isolé avee sa fimiille sur une terre étrafâ^^ gère, il ne croyait avoir à redouter aucun ennemi, parce que la terreur de son nom, imprimée dans* le cœur des Arabes, était un boulevard qui défen^ dait ses tentes contre les attaques de tous les ha^^' bitants du désert. Ibla, fière d'avoir pour époux le héros de l'Arabie, redoublait pour lui de tendresse, et l'amour d'Aiifar pour elle, loin de s'être afiPaibli par le temps, semblait n'avoir fait que prendre de nouvelles forces. II oubliait dans les bras de cette compagne chérie et ses travaux et ses dangers, lorsque les hurlements lugubres des chiens fidèles gardiens du camp, succédant à leurs aboiements prolongés, viennent jeter dans son âme un trouble inconnu. Inquiet, il se lève et sort de sa tente. Le cieLétait sombre etîiuageux!. AJitar erre quelque temps dans robseurité. Il entend de nouveaux aboienoiBnte qui lui paraissent venir du ri^' vage du fleuve.' Peassè par -la ûitolîté, il s'uvancéi au bord des eau^c ei^yisourpgbniiftxitlâi pressée do quelque étranger, il appelle son frère Djérir pour l'envoyer éni^iwqnnttssânee; A petne il a ^levé sa voix puisssmte, qui fait r^^entir les vallons et les montagnes, qa'une flèche l'atteim au côté droit et pénètre dans >ses entrailles. . » > - ' '*
Aucune:plaiiite, au^in.gémisseimttt indigne de son courage, ne trahit sa douleur. Il wradie le fei^
364 ROLAIID.
de sa blessure et s'écrie : « toi, dont la main perfide s'est guidée sur le son de ma voix pendant la nuit, que ne puis-je te connaître, pour te poursuivre jusqu'au fond des déserts et te faire servir de pâture aux animaux sauvages! Traître, qui n'as pas osé m'altaquer à la clarté du jour, tu n'échapperas pas à ma vengeance; tu ne jouiras pas du fruit de ta perfidie. »
Ouézar entend ces paroles et la crainte s'empare de son cœur. Il croit que sa flèche a mal servi son ressentiment, et à l'instant l'idée de la colère d'Ânlar, l'image des tourments qu'il lui prépare, saisissent son esprit d'épouvante. Ses forces l'abandonnent; il tombe privé de sentiment. L' esclave Nedjm, voyant que son maître n'est plus qu'un corps froid et sans vie, monte sur la chamelle et s'éloigne de ces lieux en toute hâte.
Cependant Djérir était accouru à la voix de son frère. Ântar l'instruit qu'il a été blessé, d'un trait décoché de l'autre bord du fleuve, par une main inconnue ; il lui ordonne de poursuivre le traître qui l'a frappé, et retourne à sa tente à pas chancelants. Djérir se dépouille de ses vêtements et s'élance dans le fleuve. Arrivé au rivage opposé, il cherche dans l'obscurité et trouve gisant sur le sable un corps inanimé, auprès duquel sa maia rencontre un arc et un carquois. Incertain si ce corps sans mouvement peut être rappelé à la vie, mais espérant, tirer quelque éclaircissement de la vue de sa
AHTAR. 365
figure, il diarge le cadavre sur ses épaules et le porle à la tente de son frère.
Ântar étendu sur le lit de douleur, environné de ses amis désolés, élait en proie aux plus cruelles souffrances. La tendre Ibla mettait un appareil sur sa blessure qu'elle arrosait de ses larmes. Dans ce moment Djérir entre, et dépose aux pieds de son frère le corps d'Ouézar avec son arc et ses flèches. À peine Àntar a-t-il jeté les yeux sur ce corps mutilé où la férocité est encore empreinte, qu'il re^ connaît l'implacable ennemi qui avait tant de fois conjuré sa perte. Il ne doute pas que le coup fatal ne soit parti de sa main et que la flèche qui l'a blessé ne soit empoisonnée. Alors la douce espérance abandonne son cœur, et l'image de la mort se présente seule à ses yeux. Il l'envisage avec résignation et, plongé dans de profondes pensées, il garde un moment le silence. Les combats où il a vaincu Ouézar sans pouvoir dompter son âme de fer, la persévérance de ce^traitre à poursuivre sa vengeance, enfin la justice céleste qui n'a pas permis qu'il survécut à son crime viennent se retrace dans son esprit. Bientôt, sortantde sa rêverie, il s'écrie : « Le malheur de mon ennemi a satis&it mon cœur. Sa mort me console de ma fin prochaine dont il ne sera pas témoin. Oui l'on doit remercier le destin quand on survit à son ennemi, d'un jour ou même d'un instant. » Ensuite s'adressant au cadavre d'Ouézar : «Misérable, dit-il, tu n'as pas savouré le plaisir de la vengeance, et j'ai survécu à
$66 ROLAUD.
ton trépas. - Mak pour vous gaeniers^ jaloux de ma gloire, rivaux que j'ai terrassés, et dont le cœur fkm d'enrk ne peut oublier la honte d&Tdtre dé- &ite, jouissez de mon tri^e sort , et triomphez aujourd'hui, puisque telle est la Tolonté'de Fâtre immortel dont les humains ne peurentprévoir ni éviter les décrets.
. . a Fils de mon oncle, lui dit ibla, pourquoi renoncer à l'espoir ? pourquoi laisser abattre t^i cou- «ge? Une légère blessure de flèche doît^Ue t'în- :quiéter, toi qui, méprisant les coups des sabres et des lances, as supporté, sans te plaindre, tant de blessures profondes dont les cicatrices couvrent ton corps?
. A' Ibla, répond Ântar, ma vie touche à son terme. lia flèche qui m'a atteint est empoisminée. Reconnais dans ce cadavre les traits d'^Oité^ar, et cesse Ae te flatter d'une^ vaine espéramse. »
À ces mots Ibla foit retentir l'air de ses gémissements; elle dédiire ses vêtements, arraohe ses longs cheveux et «e couvre la tété de pousi^ère. Les femmes qui r^ntoupent imitent sa douleur; -bient<^t tout le camp répond à leurs caris plmntifs, et au silence de la nuit succède le tumulte et les accents: 4u' désespoir .
. Alors Ântar dit à. ses. amis qui fondaiesl en laiv mes : i< Cessezid'inuitiles^pleurs. LeTvèsrHabtiioœ -a tous assujettis à la même loi, et pensonne'nevpeut -se soiistrâîre aux arrêts du destin. » Vms s& tournant vers fblâ ! «fChère épousé, dit-^îl, qi)i défendra
toa honneur et tes joutb après la mort d'Antar?,«. Un^eco^d épotix, un autre moi-même peut seul t'éyiter le» horreurs de l'esclavage. De tous les guerriers 4u désert, Amer et Zeid-el-Kail sont ceux .dont la valeur protégera le mieux ta vie et ta liberté ; choisis donc l'un des deux et va lui offrir ta main,.».. Pour rejtourner vers la terre qu'habitent les en&nis d'Abs^, pour assurer ton passage dans le désert tu monteras mon coursier Abjer, tu revêtiras mes armes ; sous ce déguisement, ne crains pas d'être attaquée; marche avec assurance sans daigner donner le salut aux guerriers des tribus qui se trouveront sur ta route. La vue du cheval et des armes du fllè de Shedad, suffira pour intimider les plus audacieux. » '
Ensuite Antar prit la main d'Amrou Zoulkelb, et la pressant coàtre son cœur, « Ami, lui dît-il, jeté confie le jmmefils d'Aroué. Que cet aimable enfant élevé par toi, et formé par ton exem][)le, devienne un jour un héros; et que tes soins acquittent pour moi là dette d'amitié que j'ai contractée envers son père.» '
Cèpendaiit le rideau des ténèbres s'était levé; l'aube parut en souriant et comznença à colorer le somatet des montagnes^ Aptar se fit porter hors de mMPt^i et. là il diMribua:à:S^s pai^nt/s ^^t à ses anûfii les, «Wûbueuî troupeaux qu'il ppssé4ait et tout leibvtki qu'il avait rapporté dé ;ja dernière expédition, réservant pour Ibla la pgrt la. plus considérable. Après ce pairWge, il fit ses adieux à Am-
roU; et rengagea à retourner dans sa tribu avant que le bruit de sa mort se répandit dans l'Arabie et enhardit leurs ennemis communs à venir l'attaquer. Vainement Âmrou protesta qu'il ne le quitterait, point et qu'il voulait escorter Ibla jusqu'à la tribu des Benou-Abs. « Non, dît Antar, tant que j'aurai un soufQe de vie, Ibla n'aura d'autre bras que le mien, pour la défendre. Pars, et si tu veux exposer tes jours pour l'amitié, va combattre les Benou-Nebhan, va venger ma mort sur la famille de Ouézar. »
Amrou cède à regret ; il lui jure d'exécuter ses volontés, et les deux amis confondent leurs larmes dans un dernier embrassement. Antar ordonne les préparatifs du départ. Bientôt on abat les tentes, on les plie, on les charge sur des chameaux. La triste Ibla se laisse revêtir des armes pesantes de son époux. Ceinte de son large sabre, tenant dans sa main sa lance redoutable, elle monte sur Âbjer, tandis que des esclaves font asseoir Antar dans la litière où Ibla avait coutume de se placer dans les temps heureux, lorsqu'elle traversait les déserts.
On part : Amrou prend le chemin qui conduite la tribu de Kadaa; Antar et sa famille se dirigent vers la terre de Ghourbé. Ses esclaves chassaient en avant les troupeaux et les chameaux chargés des bagages; à leur suite venaient les cavaliers; la marche était fermée par Ibla et Antar, accompagnés de l'infatigable Djérir, qui précédait les pas
ANTAK. 369
d'Abjer, et de son neveu Khadrouf qui guidait la chamelle chargée de la litière.
À peine ils avaient perdu de vue les bords fortunés de FEuphrate, et commençaient à s'enfoncer dans l'immensité des déserts, qu'ils aperçurent au loin des tentes qui paraissaient comme des points obscurs à l'horizon, ou comme une bordure noire de la draperie azurée des cieux. C'était une tribu riche et puissante. Les guerriers qui la composaient, égalaient en nombre les grains de sable do l'Irak, et en courage les lions des forêts. Aussitôt que leurs yeux eurent distingué dans le lointain la faible caravane qui s'avançait, trois cents des plus braves s'élancèrent sur leurs chevaux, saisirent leurs lances et volèrent à sa rencontre. Aussi rapide que les gazelles légères, leurs coursiers franchissent l'espace, et bientôt ils sont à la portée de là flèche. Alors ils reconnaissent la litière et le guerrier qui l'accompagne : « C'est Ântar, se disent-ils les uns aux autres; oui c'est lui qui voyage avec son épouse. Voilà ses armes, son cheval et la magnifique litière d'Ibla. Retournons dans nos tentes et ne nous exposons pas à la colère de cet invincible guerrier. »
Déjà ils avaient tourné bride et allaient reprendre leur course vers leur tribu, lorsqu'un d'entre eux les arrête. C'était un vieux Cheikh dont l'esprit fin et rusé pénétrait les événements les plus secrets et perçait les voiles du mystère :« Mes cousins, leur dit- il, c'est bien la lance d' Ântar; c'est II. 24
bien son casque, sa cuirasse et son coursier dont la couleur ressemble à la ntiit; mais ce n'est ni sa taille^ ni sa contenance fière.; c'est le ibaintien d'une femme timide. Croyez-moi Ântar est mort, nubien une. maladie dangereuse l'a^pêche de monter à cheval, et ce guerrier que porte Âbjer, cet Ântar prétendu, c'est Ibla qui se sera revêtue des armes de son épous, pour nous intimider, tandis que le véritable Antar e^t peut-être couché mourant dans cette litière. »
Frappés de ces observations, ses compagnons reviennent sur leurs pas. Aucun d'eux cependant ne se sent l'audace de commencer l'attaque; mais ils se déterminent à suivre de loin la caravane, dans l'espoir de voir naître quelque drconstance qui puisse fixer leur incertitude. '
En effet Ibla obligée de descendre de cheval trahit son .sexe (1). îA ce spectacle les cavaliers qui observaient la caravane ne doutait plus delà réalité de leurs soupçons; ils mettent leurs lances en arrêt et pressentlesflancs de leurs coursiers, pour fondre sur cette troupe qu'ils jugent trop faible
(1) Voici le passage original tel qu'il est donné en latin, p&T M. Caussin de Perceval. « Accidil perfatum, ut Abla descenderit equo urinam emittendi causa. Et cum perfecisset opus suum et conscendisset jequum, apppopinqtiaverunt équités qui sequebanlnr eam ; adVeiierunt quead locum, et yiderunt urinabi^parsam hùc et illùc. Antar autem,cum mingeret, perforabat lapides jaclu urinœ, ob magnum robur quod illi Deus indiderat. Et cum aspexissent équités isiad, dixil eorum princeps : » Patruelesmei, nonne dixi vobis feminam esse? »
pour lui résis ter «Antar^tait étendu dans la litière, presque privé de sentiment. Les cris des ennemis, les hennissements des chevaux, la voix d'ibla qui l'appelle, viennent frapper son oreille et le tirer de cette léthargie. Le danger lui rend des forces; il se soulève, montre saléte et pousse un cri terrible qui porte l'effîroi dans tous les cœurs. A ce cri, semblable au tonnerre^ le crin des coursiers se hérisse ; ils reculent, ils fiiyent et. emportent au loin dans la plaine leurs cavaliers glacés de la même terreur etquise disaienCentreeux c « Malhein^ à nous ! An tar respire aicore» lia vouluéprbuver les habitants du désert et connaître , qu'elle serait la tribu assez hardie pour ambitionner la conquête de son épouse et de ses biens. ». .En Tain le vieux Gheikfa qui leur avait déjà inspirer» la> confianfee,' cherche-t-il encoveàles rassurer ;- la plupart sont sourds à. sa voix et poursuivent leur course vers la tribu. Trente seulement consentent à rester avec lui et continuent d'observer la caravane.
Malgré ses douleurs que chaque instant rendait plus cuisantes, Ântar avait voulu reprendre ses armes et remonter son coursier. 11 fait replacer Ibla dans la litière et marche à ses côtés. « Sois tranquille, disait-il, Ântar veille encore sur toi; mais ce sont ses derniers moments qu'ils consacre à ta défense, d Ibla attacha sur lui un regard plein de tristesse d Antar, lui disent ses compagnons en voyant son attitude souffrante^ n'épuise pas les forces qui te restent ; remonte dans là litière. Long-
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temps tu nous a protégés par ta valeur, c'est à nous aujourd'hui de combattre pour toi. » Il leur répond : c( Je TOUS remercie, mes cousins, vous êtes braves, mais vous n'êtes pas Ântar. Marchez, j'espère encore vous conduire jusqu'à notre tribu. »
Au déclin du jour ils arrivèrent dans une vallée peu éloignée des lieux où campaient les Benou-Âbs. Elle se nommait la vallée des Gazelles, et les montagnes qui la formaient ne laissaient d'autre issue, du côté de la terre de Chourbé, qu'une gorge étroite où trois cavaliers pouvaient à peine se présenter de front. Ântar fit pasSer en avant les troupeaux et la chamelle qui portait Ibla. Quand il eut vu toute la caravane défiler devant lui, il s'avança lui-même à l'entrée de la goi^e. En cet instant ses douleurs augmentent; ses entrailles sont déchirées, et chaque pas de son coursier lui fait éprouver des tourments pareils aux supplices des enfers. 11 ar^ rête Abjer, plante sa lance en terre et s'appuyant dessus^ il demeure immobile.
Les trente guerriers qui suivaient ses traces, en le voyant dans cette position, firent halte à l'autre extrémité de la vallée. « Ântar, se disaient-ils, les uns aux autres, s'est aperçu que nous observions sa marche ; sans doute il nous attend dans ce défilé pour nous exterminer. Profitons de la nuit qui va nous envelopper pour regagner nos tentes et rejoindre nos frères. — Mes cousins , leur dit le Cheikh, n'écoutez pas les conseils de la crainte; rimmobilité d'Ântar est le sommeil de la mort. Si
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il était vivant, ne fondrait-il pas comme le vautour sur sa proie? Avancez donc, ou si vous refusez de poursuivre votre marche, du moins restez en ce Keu jusqu'à ce que l'aurore vienne éclaircir nos soupçons. r>
Persuadés de nouveau par ses discours, ses compagnons demeurent; mais toujours inquiets et alarmés, ils passent la nuit sur leurs chevaux, sans dormir. Enfin le jour a dissipé les ombres qui œuvraient la vallée. Ântar est toujours à l'entrée du défilé dans la même attitude et son coursier docile est immobile comme lui. A cette vue les guerriers étonnés se' consultent longtemps entre eux ; toutes les apparences leur montrent qu' Antar est mort, et cependant aucun d'eux n'ose l'approcher, tant est grande la crainte qu'il inspire. Le vieux Cheikh fixe bientôt leur irrésolution. 11 descend de sa jument, et la piquant avec la pointe de sa lance, il lui fait prendre sa course vers le fond de la vallée. A peine est-elle parvenue au pied des montagnes, que Tardent Abjer, la sentant approcher, s'élance vers elle avec de bruyants hennissements. Antar tombe comme une tour qui s'écroule, et le bruit de ses armes fait retentir les échos.
Les guerriers, qui aperçoivent sa chute, s'empressent de voler vers lui. Il s'étonnaient de voir étendu sans vie sur la poussière celui qui avait fait trembler l'Arabie, et ne pouvaient se lasser d'admirer sa taille gigantesque. Renonçant à l'espoir d'atteindre la caravane qui avait dû arriver pen-
dant la nuit à la tribu de Benou-Âbs, ils se contentèrent de dépouiller Ântar de ses armes pour les emporter chez eux comme un trophée. En vain ils voulurent saisir son ccmrsier. Après la mort de son maître, Àbjer n'aurait plus eu de cavalier digne de lui. Plus rapide que Téclair, il disparaît à leurs yeux et s'enfonce dans les déserts.
On dit qu'un de ces hommes, touché du sort d'un héros qu'avait illustré tant d'exploits, pleura sur son cadavre, le couvrit de terre et lui adressa ces paroles : a Honneur à toi, brave guerrier, qui, pendant ta vie, as été le défenseur de ta tribu, et qui, même après ta mort, as protégé les tiens par la terreur qu'imprimait ton aspect! Puisse ton àme vivre heureuse à jamais 1 Puissent les rosées bien&isantes humecter le lieu où tu reposes! »
ZhAAJcUxAAJ ^
Dans le premier volume, je n'ai , en quelque sorte, donné que les dates entre lesquelles est comprise la vie du poëte Firdousi , et pour ne poinlinterrompre la suite des idées que je voulais exposer, j'ai glissé légèrement sur ce qui est contenu de relatif à la chevalerie, dans l'ouvrage de ce poète, Le livre des Rois, me réservant d'en entretenir le lecteur à loisir et plus au long , dans cette seconde partie de mon livre.
Âbou l'Kasim Mansour, appelé Firdousi, est né en l'an 329 de l'Hégire ( 961 de J-C ) à Schadab, bourg des environs deThous, dans le Korassan. Le poërae de Firdousi, Livre des Rois, comprend les annales et le récit des événements qui se rattachent à l'histoire des rois de Perse, depuis Kainmers qui passe pour avoir donné les premières lois, en ce pays, jusqu'à la conquête de la Perse, par les Sarrazins, en 636 de notre ère, période de temps dont
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on évalue la durée à 3,600 ans. Le plus ancien témoignage que l'on ait de ces traditions relatives aux rois de Perse, récits que plusieurs poètes et enfin Firdousi n'ont fait que mettre en vers, remonte au cinquième siècle. Moyse de Roréne, auteur arménien dé ce temps, en parle comme de fables absurdes ; mais enfin il les cite, ces traditions, et puisque tous les poètes qui les ont suivies n'y ont rien changé, quant au fond, il s'ensuit que les idées et les inventions chevaleresques qu'elles renferment, ont une antériorité de cinq siècles sur celles qui se sont développées en Europe vers 1 130, par la lecture de la chronique de Turpin et du Roman de Brut, de Wace. Firdousi mourut octogénaire w l'an 411 de THégire ( 1043 de J-G), onze ans après l'aehèv^MaeQt de son grand poème. (1)
(1) Les extraits du poëme do Firdousi, que je donne ici, ont été originairement traduits du Shah-Nameh of the persian^ pœt Firdousi translated by James Atkinson. London , 1852. I>epuis, M, Jules Mohl a entrepris une tiaduction complète, ea français, de ce poëme. Le !«' voL, 1838, elle 2« YoL,i842,sont publiés, et forment à peu près la moitié de tout Vouvrage. Celte traduction, dont les savants signalent la fidélité, fait partie de la CollectUm orientcUe contenant les manuscrits inédits de la Bibliothèque Royale, traduits et publiés par. ordre du Roi. On ne saurait trop applaudir à une si noble entreprise. Toutefois, les hommes studieux ont à regretter que le luxe de ces éditions ai rende l'acquisition, on peut dire impossible. Pourquoi ne kisse^t'On pas au moins aux traducteurs, la faculté de reproduire leur travail sous un format plus petit , plus portatif et moins coûteux? Le mérite des éditions originales, où se trouvent les textes, n-y perdrait rien, «t les petites éditions serviraient à faire connaître ict recbereher les grandes.
Parmi les héros qui figurent dans ce grand ou* yrage, Rustem est le plus remarquable, celui dont les qu£^lités^ les mœurs et les habitudes en font un véritable chevalier, selon Tacception donnée à ce mot en Europe. Rustem a un respect profond p our Dieu, Il n'entreprend rien sans invoquer son a&sistane^; il n'accomplit rien de fort et de grand, sans lui en reporter le mérite et la gloire, et c'est en Dieu seul qu'il met toute sa confiance, comme il le dit lui-même dans un passage que j'aurai bientôt l'occasion de citer en Qntier:^a Je suis né libre a et ne suis pas esclave; je ne suis le serviteur que de Dieul » Voila bieq, si je ne m^ trompe, le même principe qui faisait que les chevaliers d'Europe, s'affi-anchissant de toute discipline mondaine, considéraient la force comme une vertu confiée par Dieu à l'homme, pour faire triompher sa justice sur la terre.
Rostem était fils de Zal, petit-fils de Sam et arrière petitrfils de Nériman, lesquels avaient été, eux-mêmes, des guerriers fameux dans le royaume de Perse. M^ les Ijiistoriens persans, voulant ençpreej^chérjir sur ces tijtrei^ de noblesse, ont donné \me. origine bien autrement ancienne à Rustem, en pi^étend^nt qu'il descendait de Mamoun, Qls de^Renj^min, fils dii patriarche Jacoh. ..
Dès ^on enfance, Rustem fit prévoir cer qu'il deviendrait. À sa naissance on eût dit qu'il avait déjà u^ fmnée, et il &llut dix nourricf^ pour l'allaiter* A trois ans il montait à cheval. A cinq, il se nou?<-
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rissait déjà comme un homme fait, et à huit, il pouvait être comparé aux héros de son temps. A peu près à cette époque de sa vie, Rustem tua un éléphant blanc qui s'était écha])pé dans les rues d'une ville. Fort et vaillant, il était encore rusé; chargé d'aller prendre une citadelle, afin de ne pas éveiller les soupçons des ennemis, il employa le stratagème bannal des contes orientaux, en se déguisant, ainsi que ses compagnons, en marchands de sel et en cachant dans les sacs des armes au lieu de marchandises.
Mais il accomplit bientôt déplus nobles exploits. Dans une guerre qui avait pour objet de défendre le nouveau roi de Perse Zan, contre Afrasyeb qui avait été chassé du trône, Rustem, après avoir soutenu en combat singulier, les attaques de ce dernier prince, le désarçonna et lui ravit son baudrier et sa couronne.
Peu de temps après succède au trône de Perse Kei-Kaus, espèce de fou qui, par la bizarrerie de ses désirs, entraîne le brave Rustem dans les plus étranges et les pluspérilleusesaventures. Kei-Raus vivait habituellement dans les délices et les festins. Un jour qu'il avait entendu faire par un poète, qui s'accompagnait de la harpe, les louanges du royaume de Mazindéran, il se mit en tète d'en faire la conquête. D'après les chants de cette espèce de jongleur, on ne voyait, en ce pays, que des fleurs. Le climat était toujours également doux, et au milieu des bosquets de roses, on y trouvait des beautés
parées d'une jeunesse éternelle. Or ce faux poète n'était rien autre chose qu'un dragon ou naagicien déguisé, envoyé par le roi de Mazindéran, pour tenter le roi de Perse, et le faire tomber dans ses embûches.
Lorsque Kei-Kaus eut signifié qu'il voulait faire la conquête du Mazindéran, tous ses guerriers prirentralarme,et conjurèrentle pèrede Rustem, Zal, d'user de l'autorité qu'il avait acquise sur l'esprit du roi, pour le faire renoncer à un projet dont les suites pouvaient amener la ruine de la Perse. Mais toutes les observations de ce sage et vaillant guerrier sont inutiles; Kei-Kaus tente l'entreprise et est fait prisonnier, ainsi que ses guerriers, par le roi de Mazindéran, qui ainsi que ses sujets était une espèce de démon, de magicien sous forme de dragon. Lorsque Kei-Kaus est en prison, et au moment qu'il regrette amèrement de ne pas avoir suivi les conseils de Zal, le dragon blanCj lui apparaît, lui reproche sa folie ambitieuse et l'avertit qu'aucun pouvoir humain ne pourra le tirer, lui et les siens, des prisons où ils sont enfermés.
Cependant Zal, en fidèle serviteur de la couronne de Perse, s'indigne de savoir le roi ainsi retenu ; et s'adressant à son fils Rustem, il lui dit que le moment est venu de tirer son épée, pour délivrer Kei-Kaus. a Pour moi, lui dit-il, qui ai vécu deux cents ans, je suis vieux, et ne pourrais supporter les travaux d'une pareille entreprise. C'est à toi, mon fils, qu'elle convient; et si tu délivres le roi.
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ton nom sera exalté par toute la terre. Arme toil » Rustem fait observer à son père qu'il y a bien loin jusqu'au royaume de Mazind^an, puisque le roi et son armée ont mi& six mois pour s'y rendre. Mais Zal répond à son fils : « Il y a un autre chemin bien plus court, mais hérissé d'obstacles et de dangers, où Ton rencontre, à chaque pas, des lionà, des démons et de la sorcellerie. Par cette route, quand on peut la parcourir, on atteint au royaume de Mazinderan en sept jours. » Rustem ne balance pas pour la suivre. Il demande à Dieu la victoire, s'arme et part pour aller délivrer le roi. Ici commencent les sept travaux de Rustem.
Première jofimçe. — H psjrt, montésnri son coursier Rakusfa; et &tt, en un seul jour, le trajet qui en eût exigé deux. Affamé, il saisit ijmftnë sauvage, le fait rôtir à un feu qa'il a obt^u en faisant jaillir de son épée des étincelles sur des< feuilles sèches. Après s'être rassasié, il laisse Bakui^ libre de paître l'herbe, et ne tarde pas à céder auisommeil. Maisi bientôt un lion attaque Rakfush. Avec ses dents et à forcé.' de ruadcfs, 1^ coursier tue l'animal affisaiIlaîit.(RuAem e&réfveille eiifin, et voyant un lion étenduînloift,iil dità son cherrcompagnon: « Âh Rakush ! ,qcLelIe< extravagance à^toi de combattra seul un lion 1 pounopicn nem'8rs-4upeis averti en hennissant avec force ? jc'ssûs que <on cœur est inaccessible à la crainte, cependant garde toi de recommencer rin pareil exploit, et ne le mesure plus
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seul avec un lion! »Rustemseremità dormir, et le lendemain^ à l'aube du jour, il monta sur Rakush et reprit sa route vers le Mazindéran.
Deuxième journée. — Il arrive dans utte contrée si aride qu'il est impossible d'y trouver le moindre filet d'eau pour se désaltérer. Rustëm fait une ardente prière à Dieu, et bientôt il apparaît une brebis qUi le mène à une fontaine. Après s'être désaltéré et avoir encore fait un repas avec de l'âne sauvage, il adresse la parole à son coursier : c< Fais bien attention aux dangers qui pourraient se présenter encore, et ne risque plus ta vie. Ne t'engage ni avec un lion ni avec un démon. Mais si il appai*aît quelque ennemi, avertis-moi par ton hennisi^ement. » Rustemalk dormir et Rakush se mit à bï*outer.
Troisième journée* — ^. Vers ^mimait un monstrueux dragouHserpent, long de huit arpents, paraît tout à coup. Rakush se retire aui^sitôt vers son maître, hennissant et frappant de ses pieds sur la terre, d^ toutes ses fdtees. Rustem^se réveille, mais le monstre s^ évanouit, et le hérois se' rendort. Rientôt le dragon reparaît et le fidèle Ral^ush avertit de nouveau son maître. Maii celui-oi, contrarié des avertissements inutiles de son coursier, lui reproche d'avoir défausses peurs, des visions, et de le priver d'un sommeil qui lui est indispensable ; il le menace même de le laisser en route , et d^aller
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seul à Mazinderan, chargé de ses armes, si il ne respecte pas son repos. Rakush, sensible aux reproches que vient de lui adresser son maître, se résout à rester immobile auprès de lui. Mais il ne peut s'y tenir longtemps, car le dragon ne tarde pas à reparaître ; alors Rakush se met à frapper vivement la terre de ses pieds et réveille Rustem. Cette fois une lumière, quoique douteuse, ayant permis au héros d'entrevoir le monstre, il le combat et lui tranche la tête.
Quatrième journée. — Après avoir achevé ses dévotions, Rustem met à Rakush ses caparaçons, monte achevai, reprend son chemin et entre dans le pays des magiciens. Il fit avec rapidité une longue marche, et au moment où la lumière du soleil disparaissait, il découvrit des arbres, de l'herbe et de l'eau vive, enfin un lieu digne d'un jeune héros ; il vit une source semblable à l'œil du faisan, puis dans une coupe, du vin rouge comme le sang du pigeon, et enfin un argali (daim) rôti, avec du pain placé dessus, une salière et des confitures disposées autour. Il descendit de cheval, ôta la selle à Rakush et s'approcha, tout étonné de trouver là de l'argali et du pain : c'était le repas des magiciens qui avaient disparu à l'arrivée de Rustem et au son de sa voix. Cependant Rustem s'assit à côté de la fontaine, sur un tas de roseaux et remplit de vin une coupe de rubis. A côté du vin il trouve une lyre aux sons harmonieux, et le désert entier
était comme une salle de banquet. Appuyant sa lyre contre sa poitrine Rustem en tire des sons mélodieux et chante ce qui suit : a Rustem est le fléau des méchants, aussi les jours de joie sont-ils rares pour lui. Chaque champ de bataille est son champ de tournois , le désert et la montagne sont ses jardins. Tous ses combats sont contre des divs et des dragons courageux, et il ne pourra jamais se débarrasser des divs et des déserts. Le vin et la coupe, la rose parfumée et le jardin ne sont pas la part que la fortune m*a faite; je suis toujours occupé à combattre les crocodiles ou à me défen* dre contre les tigres. »
Ce chant accompagné des soupirs de Rustem et du son que rendait l'instrument sous ses doigts, frappa l'oreille d'une magicienne. Elle arrangea son visage comme le printemps, quoique tous ces charmes ne lui convinssent pas; puis, toute belle de couleurs et de parfums, en s' approchant de Rustem, elle lui demanda de ses nouvelles et s'assit à son côté. Le héros adressa alors une prière à Dieu, invoqua sa protection et lui rendit des actions de grâces de ce qu'il trouvait dans le désert du Mazinderan, du vin, de la musique et une jeune fille pour boire avec lui. Il ne savait pas que c'était une vile magicienne, un Ahriman caché sous de belles couleurs. II lui mit en main une coupe de vin et prononça le nom de Dieu, le juste, le dispensateur de tout bien ; mais à peine eut-il fait entendre le nom du maître de l'amour, que les traits de II. 25
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la magicienne changèrent;, car son esprit ne connaissait pas le sens de Tadoration, et sa langue ne savait pas dire une prière. Elle devint noire lorsqu'elle entendit le nom de Dieu; etRustem, aussitôt qu'il l'eut regardée, lança, plus rapide que le vent, le nœuddeson lacet, et enchaîna soudain la tète de la magicienne. Il lui adressa des questions et lui dit: <K Avoue qui tu es, montre-toi sous ta véritable forme. » Alors elle se changea dans son lacet en vieille femme décrépite, pleine de rides et de sortilèges, de magie et de méchanceté. Il la coupa en deux et remplit de terreur le cœur des magiciens (1).
Cinquième journée. — De ce lieu, Bustem passe dans une autre contrée où règne une obscurité complète, et il se fie à l'instinctde son cheval qui le conduit. Mais biaitôt la scène change, et tout est environné de la plus riche lumière; Bustem et Rakush se trouvent au milieu de champs couverts de blés. Le héros se jette à terre et dort , le cheval se met à paître. Le garde de la forêt, voyant l'animal au milieu des champs , vient près de Bustem qu'il éveille en sursaut , en donnant un grand coup de sa baguette sur la terre. . C'était encore un démon déguisé, a Pourquoi, lui dit ce garde, laissez-vous manger le blé à votre cheval? » Pour toute réponse, Bustem irrité se lève, prend le
(1) Ce récit de la 4« journée, est tiré de la traduction de M. Mohl, lom. I". p. 521.
garde par les deux oreilles et , d'un seul effort , les lui arrache. Tout sanglant , le démon ^ gardeforêt, va trouver son maître Âulad, à qui il raconte et fait voir ce qui lui est arrivé. A. ce spectacle, Âulad plein de colère, fait assembler ses guerriers et se rend en toute hâte au lieu où était encore Rustem. Mais notre héros armé, et monté sur son cheval, attendait son ennemi qui lui demanda son nom , afin , dil>-il , de ne pas prendre la peine de tuer un antagoniste indigne de lui, et il le somme de lui dire pourquoi il a arraché les oreilles de son garde-forêt. — Rustem lui répond seulement, que pour son nom, si il le lui prononçait, il le ferait trembler de terreur. Aussitôt un combat terrible s'engage. La plupart des guerriers sont mis à mort et, avec son adresse ordinaire, Rustem enlace Âulad avec son kamond, le prend vivant , le garotte , se met à l'interroger, et le force de lui apprendre où est la caverne du Démon blanc et de ses guerriers ; de lui dire enfin en quel endroit le roi Kaus est retenu prisonnier, lui promettant, s'il dit la vérité, de lui donner le royaume de Mazinderan , mais le menaçant , si il le trompe , de le tuer. Rustem , après avoir reçu d' Aulad tous les renseignements qui lui sont indispensables, prend la précaution de le garotter à un arbre dont il ne doit le détacher qu'après avoir mis fin à son entreprise. En effet , monté sur Rakush , son baume de fer en tête, et la poitrine couverte d'une peau de tigre , il s'avance vers le chef des démons
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Arzang , auquel , après l'avoir combattu , il tranche la tète.
Sixième journée. — Cette première expédition achevée, Rustem revient à l'arbre auquel Âulad est attaché, délivre son prisonnier, et lui dit de le conduire au lieu où le roi Kaus est enfermé. Us entrent dans la ville de Mazinderan, et tout aussitôt, du fond de sa prison , le roi de Perse entendant le hénissement de Rakush , le reconnaît et ne doute plus que son maitre Rustem ne vienne le sauver ainsi que ses guerriers. Rustem trouve en effet le roi et les siens et, dans les premiers moments, tous expriment leur joie et leur reconnaissance à leur libérateur. Mais par l'effet des enchantements des démons, le roi et ses guerriers avaient été privés de la vue , et Kaus à ce sujet recommande à Rustem de garantir soigneusement Rakush des charmes des sorciers , car, ajoute-t-il, si le Démon blanc apprenait le meurtre d'Ârzang, et que vous êtes à Mazinderan , en conquérant , il assemblerait aussitôt une puissante armée de démons , dont l'influence deviendrait funeste. Accompagné d' Aulad , Rustem se met bientôt en route pour vaincre les sorciers. Il passe les sept montagnes, tue ou met en fuite plusieurs groupes de démons qui se présentent pour lui barrer le passage ; puis après s'être fait donner de nouvelles instructions par Aulad , qu'il attache de nouveau à un arbre , pour s'assurer de sa bonne foi , il part seul pour aller attaquer le Démon blanc.
Septième journée. — Enfin, profitant des avis qu'il areçus^Rustem attend Fheure de midi à laquelle le monstre avait coutume de dormir, pour Fattaquer. Après lui avoir fait plusieurs blessures et l'avoir fatigué par un long combat , le héros l'étouffé dans ses bras vigoureux et lui arrache le cœur. Cet exploit achevé , Rustem lave son propre corps couvert de sueur et de sang, et adresse une prière à Dieu, sans la volonté de qui l'homme n'est rien. Â la suite de cet acte de dévotion, le héros remet ses habits et ses armes , va délivrer Âulad à qui il donne le cœur sanglant du monstre à porter, et c'est avec le sang de ce cœur queKaus et ses guerriers doivent être guéris de leur cécité, ce qui a lieu en effet.
Le roi et les guerriers persans ayant recouvré la vue, on se livre à la joie pendant plusieurs jours, puis on se met en mesure, après avoir brûlé la ville de Mazinderan , pour aller dicter des conditions au chef de ce royaume , et de le soumettre à la Perse.
De retour dans ses Ëtats, le roi Kaus, avec son imprudence accoutumée, fait plusieurs tournées dans les provinces de la Perse , dans l'une desquelles il soumet , en passant , un prince rebelle , dont la fille lui plaît et qu'il épouse. Mais le père de Sudaveh , c'est le nom de la princesse , profite du délire amoureux de Kaus pour le faire son prisonnier.
Par suite de cet événement, Âfrasieb qui pré-
tend toujours remonter sur le trône de Perse dont on Favait chassé ^ prend possession de l'Iran, et se remet plus que jamais sur le pÂed de défense et de guerre. Mais Rustem , toujours attentif à protéger le roi Kaus , lève une armée , défait le roi rebelle , père de Sudaveh , et remet en liberté le sou-, verain de la Perse, en sorte que Afrasieb se trouve forcé de se replier dans le Turan , où il va régner.
Cependant le roi Kaus est loin de s'être corrigé, de ses folies. Après avoir payé si cher son envie de connaître et de posséder le royaume enchanté de Mazinderan , il lui prend la fantaisie , d'après les séductions d'un démon déguisé en domestique, d'explorer le ciel en se faisant porter dans une espèce de nacelle &ite de bois d'aloès , et soutenue par des aigles. Aux quatre coins de ce char aérien, étaient fixées quatre javelines, au sommet de chacune desquelles on avait attaché un morceau de chair de bouc. Les aigles fixés plus bas, et poussés par la faim, volaient à tire d'aile pour atteindre la nourriture , fiiyant d'autant plus vite que les oiseaux battaient des ailes avec plus de force et de rapidité. L'extravagant Kaus est en effet emporté aune prodigieuse hauteur dans les airs, jusqu'à ce que ses aigles Ëitigués de leurs efforts et mourant de faim , s'abattent vers la terre et déposent le roi Kaus dans une affreuse solitude du royaume de Chin. Là, le prince demeuré seul, mourant de faim et livré au désespoir, est fait prisonnier par
une bande de démons prévenus de son ascension et de sa chute.
Rustem ainsi que les principaux officiers de Kaus 9 inquiets de l'absence du roi , se mettent à sa recherche et le retrouvent enfin. On lui fait voir toute rétendue de sa folie ; on lui rappelle les trois grosses extravagances qu'il a commises, le projet de conquête du Mazinderan, son mariage avec Sudaveh et ses conséquences , et enfin la punition qu'il a reçue pour avoir voulu pénétrer les secrets du ciel. On lui dit franchement qu'il est plutôt propre à habiter une maison de fou qu'à occuper un trône; oq l'exhorte à se soumettre humblement aux volontés du créateur , et le bon roi touché de ces avertissements, reconnaît sa folie, rentre en lui-même 7 s'enferme pendant quarante jours dans son palais où il se repent et se mortifie ; puis , bientôt après, revenu de ses erreurs, il reprend l'administration des affaires de son royaume, et se montre libéral y clément et juste.
Il est assez difficile de reconnaître à Rustem ainsi qu'aux autres personnages héroïques qui entourent et défendent le trône de Perse, d'autre au^ torité que celle que leur donne la puissance de leur courage et leur fidélité inviolable à la couronne. Ils n'ont aucun emploi , aucun titre officiel , et les résolutions qu'ils prennent pour secourir et sauver leur roi , ne semblent avob d'autre origine que leur bon vouloir , et leur obéissance respectueuse envers Dieu qui dirige toutes leurs actions. Dans
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répisode de la vie de Rustem qui va suivre, on pourra voir tout ce qu'il y a d'imprévu dans les expéditions guerrières les plus importantes, auxquelles ces héros persans prenaient part , et à quel point leurs habitudes ressemblent à celles des chevaliers errants de nos romans.
RUSTEM et ZHORAB.
Un jour Rustem donnait une fête splendide , à laquelle assistaient ses sept compagnons : Thous , Guderz, Gùrgin, Give, Babràm, Berzin etFerhàd. Dans la chaleur du repas et en sablant le vin , on convint de faire une grande partie de chasse sur les terres de l'ex-roi de Perse, Afrasyeb, qui conservait toujours son attitude de prétendant et guerroyait sans cesse. Ce prince instruit du projet de Rustem et de ses compagnons , non seulement se tint sur ses gardes , mais prit ses mesures avec les principaux chefs de ses guerriers , pour surprendre les huit chasseurs et les faire prisonniers, dans la persuasion où il était que, dès l'instant que ces héros seraient en sa puissance, Kaus cesserait aussitôt de régner sur la Perse. Au lieu d'une partie de chasse , il y eut donc une espèce de guerre. Afrasyeb se présente avec ses guerriers à la tète de trente mille hommes. Mais Rustem monté sur Rakush, et aidé de ses sept compagnons, met l'armée du prétendant en déroute et fait un immense
butin en armes, en trésors et équipements de guerre. Après cet exploit , Rustem et ses compagnons prennent le plaisir de la chasse , et retournent enfin auprès du roi Kaus, pour lui faire hommage de leur victoire.
Depuis cette expédition, Rustem prenait un malin plaisir à aller chasser sur les terres du Turan, occupées par Âfrasyeb. Un jour qu'il s'était livré à cet exercice^ et après avoir fait rôtir un âne sauvage avec lequel il avait satisfait sa faim, le sommeil le prit. Laissant donc son coursier Rakush en liberté pour paître, il s'endormit sur le gazon. Mais bientôt une bande deTartares errants, voyant un si beau cheval seul, lui lancèrent un Kamund (lacet) au col et l'emmenèrent avec eux. A son réveil, Rustem ne voyant plus son coursier, cherche avec attention la trace de ses pas sur le sol, et est bientôt convaincu qu'on le lui a dérobé. — Il se dirige donc vers Samengan, petite principauté des frontières du Turan. Â son approche, et lorsqu'il eut été annoncé au roi, le prince vint à pied au devant du héros. Mais Rustem, sans faire attention à ces honneurs, ne put dissimuler sa colère et dit hautement au roi, a que c'était des gens de son pays qui lui avaient volé son cheval ; qu'il en était certain. » Le roi cherchant à appaiser la fureur du guerrier , l'invite à recevoir de lui l'hospitalité , en l'assurant qu'il va donner immédiatement des ordres pour que Ton cherche le coursier qui lui a été pris.
Calmé par cette assurance, Rustem accepte Foffre que lui fait son hôte royal, et il prend part à une fête brillante qui est donnée pendant que l'on court après Rakush. Après avoir assisté à des danses, accompagnées de musique, et s'être livré au plaisir de boire du vin, le héros est conduit au lieu où il doit coucher.
 peine a-t-il cédé au sommeil, qu'il est visité par une jeune beauté qu'il prend d'abord pour une vision. Mais cette beauté même, le tire d'erreur, en lui apprenant qui elle est, et l'objet de sa venue. C'est Tamineh, la propre fille du roi, laquelle enchantée des récits qu'on lui a faits de la valeur de Rustem, a voulu le connaître et s'offre à lui pour épouse. C'est elle qui a apposté des Tartares pour enlever Rakush, afin d'avoir de la race de ce coursier, et forcer son mattre à venir pour se le faire rendre. La jeune princesse, dans toute l'effusion du sentiment qui la domine, prie Rustem de la demander en mariage à son père, ce que le héros fait le lendemain. La jeune fille lui est accordée, le mariage s'accomplit, et Rustem forcé de quitter Tamineh après quelques jours de repos dans le palais de son père, dit à son épouse en la quittant : a Si le tout puissant bénit notre union et qu'il te rende mère d'une fille, place cette amulette sur ses cheveux ; mais situ mets au jour un fils, attache-la à son bras, et elle lui inspirera la vaillance qui distinguait mon bisayeul Nériman. »
Rustem part, s'occupe avec une nouvelle ardeur
des intérêts du roi de Perse, et laisse à son beau*-père et à sa femme le soin de lui faire savoir quel sera le fruit de son mariage. Cependant Tamineh met au monde un fils auquel le roi de Samengan donne le nom de Sohrab. Cet enfant devient l'idole de sa mère qui tout en lui apprenant le nom de son père, lorsqu'il est en âge de la comprendre, fait entendre au roi que si on fait connaître le sexe de son enfant à Rustem, elle en sera bientôt privée. En conséquence, Tamineh, d'accord avec son propre père, fait dire à Rustem qu'elle amis une fille au monde.
Mais le sang de Nériman, de Zam et de Rus^ tem, bout déjà dans les veines du jeune Sohrab; Attaché par la famille de sa mère, aux intérêts d'Afrasyeb, il est impatient d'aller combattre les armées du roi Kaus et de vaincre même ce roi , dans un combat. Il demande un cheval et choiait un jeune rejeton de Rakush. Il s'arme, il ne rêve que bataille et exploits ; mais par dessus toutes choses, il veut chercher et voir son père, doE* Tamineh lui a raconté les vertus et la vaillance. Malgré tous les efforts que sa mère fait pour le retenir, le fils de Rustem part tout équipé en guerre, et va offrir ses services à Afrasyeb.
Ce prince en voyant le jeune héros, fonde sur lui tout son espoir de se venger de Rustem, et de détruire la puissance du roi Kaus. « J'ai des raisons dit-il à ses principaux officiers, pour empêcher que Rustem et Sohrab ne se connaissent. Il
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faut qu'inconnus Fun à Fautre, ils se rencontrent et se mesurent dans le combat. Sohrab est jeune, il n'y a aucun doute qu'il ne soit vainqueur de Rustem; dans tous les cas, nous nous débarrasserons facilement par la ruse de celui qui aura eu la victoire, en sorte que quand tous deux seront morts, je rentrerai facilement dans la possession de la Perse. »
D'après ces instructions, les deux officiers tartares, Human et Barman, accompagnés de So* hrab, se mettent en marche avec une armée, pour aller vers la Perse. Sur leur chemin, ils rencontrent une citadelle devant laquelle se présente un fameux guerrier qui s'oppose au passage des Persans. «Qui es-tu, s'écrie ce brave, en s'adressant à Sohrab ? quant à moi, je suis Hedjir, le vaillant, venu ici pour te vaincre et faire tomber ta tête orgueilleuse! »
 ces mots le fils de Rustem souriant avec mépris, se précipite sur son provocateur qu'il désarme et fait prisonnier.
La fille de Guzdehem, était dans la citadelle. Quand elle apprit que le chef de l'armée, Hedjir, avait disparu, elle fut saisie de douleur, poussa un cri d'angoisse, et un soupir sortit de sa poitrine. C'était une femme qui ressemblait à un brave cavalier ; elle avait toujours été célèbre à la guerre ; son nom était Gurdaferid, et personne n'avait jamais vu d'homme combattre comme elle. Le sort de Hedjir l'humilia tellement, que les tulipes de
ses joues devinrent noires comme de la suie. Sans hésiter un instant, elle se couvre d'une armure de guerrier, cache les tresses de ses cheveux sous sa cotte de mailles, et ferme les boutons de son casque de Roum ; puis elle descendit du château semblable à une lionne, ceinte au milieu du corps et montée sur un cheval aux pieds de vent, et se présentant devant l'armée comme un homme de guerre, elle poussa un cri pareil au tonnerre qui éclate, disant : « Qui d'entre les braves, les guerriers, les hommes de cœur et les chefs pleins d'expérience, veut, comme un crocodile courageux, s'essayer à combattre avec moi? » Aucun des guerriers de cette armée orgueilleuse des Persans ne sortit des rangs pour la combattre; mais lorsque Sohrab, le vainqueur des lions, la vit, il sourit, se mordit les lèvres et dit : « Voici encore un onagre dans le filet du maître de Tépée et de la force. » II se revêtit de sa cuirasse, mit à la hâte sur sa tête un casque de Roum et s'élança vers Gurdaferid. La jeune fille, exercée à lancer le lacet (kamund), l'aperçut. Tendant son arc, elle écarte les bras pour tirer, et aucun oiseau n'aurait pu échapper à ses flèches. Alors, elle fit pleuvoir sur Sohrab une grêle de traits et l'assaillit à droite et à gauche, comme font les cavaliers. Sohrab la regarde et devient honteux ; il s'irrite et court pour l'attaquer, et couvrant sa tête de son bouclier, il fond sur cette jeune fille qui cherche impatiemment le combat. A la vue de son ennemi qui s'approche
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comme une flamme qui s'élance, elle suspend son arc par la corde à son bras, et son cheval bondit jusqu'aux nues; puis^ tournant la pointe de sa lance vers Sohrab, elle secoue violemment les rênes de son cheval et brandit son arme. Sohrab s'étonna et devint furieux comme un léopard, quand il vit que son ennemi usait de ruse dans le combat. Saisissant les rênes de son cheval, il s'élance de toute vitesse et arrive sur la guerrière, tenant dans sa main la lance et reculant le bras jusqu'à ce que la pointe se trouve en arrière de son corps; alors il frappe Gurdaferid à la ceinture, et déchirant entièrement sur son corps sa cotte de mailles, il la soulève de dessus les arçons comme une balle qu'atteint la raquette. Gurdaferid se tord sur son cheval, et tirant de sa ceinture une épée tranchante, elle en frappe la lance de Sohrab et la coupe en deux ; puis elle se remet en selle et fait lever la poussière sous les pieds de son cheval. Ce combat contre Sohrab ne lui plaisait pas; elle se détourna de lui et s'enfuit en toute hâte. Mais le jeune guerrier, furieux et abandonnant les rênes de son cheval, gagne Gurdaferid de vitesse en poussant des cris, la secoue et lui arrache son casque de la tète. Les cheveux de Gurdaferid n'étaient plus retenus par sa cotte de mailles, son visage brillait comme le soleil, et Sohrab reconnut que c'était une fille dont la chevelure valait un diadème. Il en fut étonné et se dit : « Si les filles des braves de l'Iran vont ainsi sur le champ de bataille, les cavaUers
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de ce pays doivent, au jour du combat, foire voler la poussière jusqu au-dessus du ciel qui tourne. » Puis, détachant du pommeau de sa selle son lacet roulé, il le lança et prit Gurdaferid par le milieu du corps, en lui disant : « N'espères pas m' échapper; pourquoi as-tu provoqué le combat, ô belle au visage de lune? jamais semblable proie n'est tombée dans mes filets, et tu ne m'échapperas pas de force.
MaisGurdaferidlui montra son visage découvert, car elle ne vit plus d'autre moyen de salut ; elle lui montra son visage et lui dit : a brave qui ressembles au lion parmi les braves ! les deux armées ont eu les yeux sur notre combat à la massue et à l'épée ; elles ont été témoins de notre lutte; maintenant que mon visage et mes cheveux sont découverts, toute l'armée rira de toi; ils diront : c'est donc pour combattre une femme qu'il s'est ainsi couvert de poussière sur le champ de bataille! Il ne fallait pas y mettre tant de temps pour déshonorer son nom. Crois rDooi, il vaut mieux que nous cachions cette aventure, car un homme puissant doit^agir avec prudence; ne t'expose^donc pas, au milieu de deux armées rangées en bataille, à rougir à cause de moi. Maintenant, nos troupes et le château sont à toi, et il ne faut pas vouloir la guerre au moment de la paix. Le château, le trésor et le châtelain sont à toi, aussitôt qu'il te plaira d'y venir. »
En montrant ainsi ses joues à Sohrab, en lui
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laissant voir les perles de ses dents sous ses lèvres de jujubes, elle était comme un jardin du paradis. Ses yeux ressemblaient à ceux de la gazelle, ses sourcils formaient un arc sous lequel on eut dit que s'épanouissait le ciel. Sohrab lui dit : ne déments jamais les paroles que tu viens de prononcer, car tu m'as vu au jour du combat; ne mets pas l'espoir de ton cœur dans les murs de ce château , car ils ne sont pas plus hauts que la voûte du ciel; les coups de ma massue les feraient écrouler, ma lance et mon bras renverseraient ces bastions. » Gurdaferid saisît les rênes pour conduire son cheval; et, accompagnée par Sohrab, elle se dirigea vers sa forteresse , tandis que Guzdehem de son côté, venait à la porte du château. On rouvrit, et Gurdaferid se traîna, blessée et enchaînée, jusque dans la citadelle, dont on referma aussitôt la porte. Gurdaferid trouva tous les siens dans la douleur, car le danger qu'elle avait couru et le sort de Hedjir, avaient attristé les jeunes et les vieux. Guzdehem entouré des grands et des guerriers, s'approcha de sa fille, et lui dit : a ma courageuse fille ! ô lionne ! nos cœurs étaient pleins d'anxiété à cause de toi; tu t'es jetée dans le combat, dans les ruses et dans les stratagèmes , mais notre famille n'a pas à rougir de ta conduite. Grâces soient rendues au maître du ciel sublime de ce que ton ennemi ne t'a pas privé de la vie! Gurdaferid se mit à rire aux éclats; puis, étant montée sur le rempart et regardant l'armée des
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Iraniens, elle aperçut Sohrab assis sur son cheval^ et lui cria : « maître des Turcs et de la Chine ! pourquoi te fatigues-tu? retournes par où tu es venu, et abandonne le champ de bataille. » Sohrab lui répondit : « fille au beau visage! je jure par le trône et la couronne, par la lune et le soleil, que je renverserai ces remparts dans la poussière, et que je te saisirai , ô femme perfide ! Et alors, quand tu seras sans royaume, quand tu te tordras en vain , tu te repentiras de ces paroles légères ; mais le repentir ne te servira plus quand la voûte du ciel qui tourne aura broyé ton casque. Qu'est devenu le traité que tu as fait avec moi? )»
Gurdaferid T écouta en souriant et lui dit, pour se moquer de lui : « Les Turcs ne trouveront pas de femmes dans Tlran. Il est vrai que tu n'as pas eu de bonheur avec moi; mais ne t'affîige pas de cette mésaventure, d'autant plus que tu n'es pas un Turc ; tu es du nombre des héros illustres, et avec cette force, ces bras, ces épaules et cette stature, tn ne trouveras jamais ton égal parmi les Pehlwans. Mais quand le roi aura appris qu'un brave a amené une armée de Turcs, Rustem et lui se mettront en marche et vous ne pourrez tenir devant Tehemten. Pas un homme de ton armée ne restera en vie, et je ne sais quel malheur t'arrivera. Hélas ! faut-il que de tels bras et une telle poitrine servent de pâture aux tigres ! Ne le fie pas trop à ta force, car la vache stupide mangera l'herbe qui croîtra sur ton corps : tu ferais mieux II. 26
de suivre mon conseil et de t'en retourner dans le Touran (1). »
Â'ces mots, Sohrab demeura conftis/câr pieu s'en était fallu qu'il ne 86 rendit maître du eMteao. Cependant^ eehii qui le cominandait, Guzdlé^' hem; le père de Gordaferid, redoutant la colère de Sohrab, qtii se déposait à prendre la citadelle de force, énToyâ ausftitdr un message au roi Katis, pour le prévenir qu'un jéUïle guerrier redoutable, quoique ^é dé quatorze ans seulement, étant sur le point de forc^rlë château, il l'engage A envoyer en toute hâte Rustem à son secours.
Le messager part à la tombée de la nuit; mais le lendemain au poinl; du jour, Sohrab, fidêlé au serment qu^ a fiiit, attaqué lechâtéau, y pénètre, et en enfonçàtrt les portes, se figure déjà le nombre de prisonniers qu'il va fisiîre et lil'l)éî[tité guerrière qu'il va ressaisir. Mais son espoir est trompé ; la forteresse est videy e¥ toutes ses illuètons s'évanoùissent. Gurdaférid, son père ëi là' garnison avaient évacué là placé pendânf lâ[ nûit,^en è'éVàdant par les souterrains^ et là guerrière àinsà que son père étaiéht allés i la coufr de Kalus pour Vinstruire des exploits de Sohrab, et lé presser de nouveau de faire avancer Rustem pour tenir tête à l'ennemi.
En effet le guerrier Giv^ est aussi envoyé par le roi, dans le Zsd)uHstan avec une lettre adressée à
(1) Ce morceau, sur le combat de Gurdaférid avec Sohrab, est emprunté k la traduction du Uvre des Rois^ de Firdousi, par M. J. Mohl, tom. n, pages 101-105.
Rustem. Il y était dit : « Un jeune guerrier, nomnié Sohraby venu de Touran, à £ait inyasion dans la Perse, toi seul es capable de l'arrêter dans ses progrès. »
A la réception de cette lettre, Rustem s'informe avec anxiété de l'apparence et du caractère de Sohrab ; et lorsque Giw lui dit qu'il y a quelque conformité entre ce jeune homme et Nériman et Sam, ces remarques lui donnant à penser* Mais se souvenant queTaminchlui avait assuré que son enfant est une fille, il rejette bientôt ses soupçons et ses espérances. Giw cependant le presse de se rendre aux ordres du roi. Mais peu soucieux de ce commandement, Rustem passe huit joursau milieu des fêtes, buvant ées^vtns et écoutant de la musique. Ce ne fiit qu'au. neuvième qu'il ordonna que l'on sellâft Bakush pour son voyage^ et qu'il se mit en effet en rouie avec ses troupes pour se rendre à la cour du roiKaus. Mais à l'arrivée de Rustem et de Giw, le monarque enflammé de colère, à cause du retard de ces deux guerriers, ordonne qu'ils soient empalés vivants, pour les punir de ne pas avoii* exécuté ponctuellement ses ordres. Thous est chargé de l'exécution de cette sentence ; mais quand il veut porter sa main sur Rustem, celui-ci dit le poète Firdausi, frappa de sa main la main de Thous; on aurait dit un éléphant furieux qui l'assaillait. Thous tomba par terre sur la tête, et Rustem dans sa colère lui passa sur le corps pour sortir. Rustem sortit, monta sur Rakush et dit : <x Je suis
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« le vainqueur des lions, le distributeur des cou- « ronnes. Quand je suis en colère, que devient le « roi (Kaus) ?qui est donc Thous, pour qu'il porte la a main sur moi ? C'est Dieu qui m'a donné la « force et la victoire, et non pas le roi ni son ar- « mée. Le monde est mon esclave, et Rakush « mon trAne. Mon épée est mon sceau et mon casa que est mon diadème; le fer de ma lance et ma a massue sont mes amies, mes deuK bras et mon <c cœur me tiennent lieu de roi. Je rends brillante « la nuit sombre, avec mon épée je fais voler les ce tètes sur le champ de bataille. Je suis né libre a et ne suis pas esclave, je ne suis le serviteur a que de Dieu ! » (1)
Rustem se retire et laisse les chefs de Tarmée fort inquiets sur le sort de l'empire menacé. Â force de soins, ils parviennent cependant à faire rentrer Kaus dans son bon sens, et à calmer la colère de Rustem en faisant appel à sa générosité naturelle. Enfin le prince et le héros se reconei-
(1) Ce discours de Rustem est extrait de la traduction de M. J. Mohl, tom. n, pag. ii7. L'esprit d'insubordination envers les souverains de la terre , résultant de Tldée que la force et la bravoure sont des dons divins en vertu desquels on fait rendre la justice de Dieu sur la terre, est, comme je Tai dit, le principe fondamental de la chevalerie. La colère de Rustem lui fait dire, en celte occasion , sa pensée orgueilleuse tout entière. On peut comparer ce discours avec ceux que Renaud de Montauban tient au sujet de Cbarlemagne, dans le roman des Quatre fUs Jimon, ainsi qu'avec les paroles dures et hautaines que le Cid adresse au roi d'Espagne , et l'on verra que partout Fesprit chevaleresque est le même : il veut tout dominer.
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lient et après une fête célébrée pour cimenter cet accord, Kaus confie à Rustem le commandement de son armée et l'on se met immédiatement en marche pour arrêter les progrès de Sohrab.
Mais tandis que ces événements ont lieu à la cour de Kaus, le jeune Sohrab, malgré les perfidies de l'astucieuse Gurdaferid, a conservé au fond de son cœur un amour indomptable pour la belle guerrière. Ce héros terrible soupire et pleure à l'écart. Toute fois c'est envain qu'il cherche à dérober cette faiblesse aux yeux de ses compagnons d'armes. Le chef des Touraniens, homme grave, observe attentivement toutes les démarches du jeune héros et, sans deviner que Gurdaferid est celle qui l'occupe , il juge cependant que Sohrab est dominé par un violent amour. Représentant donc au guerrier tout ce qu'il y a d'inconvenant et de honteux pour un jeune homme destiné à faire de grands exploits, à se laisser aller à une pareille faiblesse : « Pour une passion d'efféminé, lui dit-il, risqueras-tu de perdre la gloire réservée à un noble guerrier î Quand bien même un héros enchaînerait le cœur de cent demoiselles, l'âme du héros ne doit-elle pas rester libre? Tu es notre chef, ta place est sur le champ de bataille, et qu'astu à faire avec les sourires et les pleurs? N'oublie pas que nous tous devons rendre nos noms célèbres, en combattant à travers une mer de sang. Poursuis donc virilement le cours de tes triomphes, et lorsque tu es à la veille de renverser un