‹ Roland; ou, La chevalerieChapitre 5 sur 49 · Marsile devient pâle de ftireur. Il brise · texte numérisé non relu

Marsile devient pâle de ftireur. Il brise

le seing, en jette au loin la cire, et lit ce que coq* tient le bref, a Charles, qui a tout pouvoir sur la France, dit MarsUe, me mande de me souvenir de la douleur et de la colère qu'ijl a éprouvées, lorsque j'ai fait tomber la tête de Baisan et de son frère Basile, près de la montagne de Haltoie. Si je veux racheter la vie démon corps, il faut, écrit-il, que je lui envoie mon oncle le Kalife. Autrement il ne pourra continuer ses relations amicales avçc moi.» Après avoir fait connaître le contenu de la lettre, le roi s'adressant à ses fils , dit : a Guenelon a dit des extravagances. lia tant erré, qu'il est juste qu'il ne bouge plus. Livrez-le-moi, et j'en ferai justice. » A ces mots, Guenelon brandit son épée, puis va s'appuyer sur le tronc du pin.

57. — Pour le roi, il s'en est allé dans le verger, avec ses principaux barons. Blancandrin aux cheveux blancs y vient, ainsi que Jurfaret, son fils et son héritier, et le Kalife, oncle de Marsile, ainsi que tous les fidèles du roi. Blancandrin dit : a Faites appeler le Français ; car ce preux s'est confié entièrement à moi. » — «Eh bien, dit le roi, amenez-le. » Blancandrin va prendre Guenelon par la main droite pour le conduire à table, dans le verger où était le roi, et là eut lieu le pourparler sur la trahison. Aoi.

38. — « Beau sire Guenelon, dit Marsile, je vous ai fait quelque peu de legerie^ lorsque

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sup le point de faire usage de votre épée, j'ai montré l'apparence d'une grande colère. Vous avez gâté à ce moment des peaux zibelines dont le prix s'élève à plus de cinq cents livres. Avant demain, à la nuit , la réparation de cette perte sera belle. » Guenelon répond: « Je ne la refuse pas; que Dieu, s'il lui plaît, vous en récompense ! «> Aoi.

39. — Marsile dit: « Guenelon , tenez pour certain que je désire vivement de vous témoigner de l'amitié. Je veux vous entendre parler de Charlemagne. Il est bien vieux et il a fait son temps. Il me semble qu'il a deux cents ans passés. Il a promené son corps dans tant de pays, il a reçu tant de coups sur son bouclier à bosse ; tant de rois puissants ont été réduits à la mendicité par lui, qu'il serait bien temps qu'il cessât de faire la guerre à des vaincus. » Guenelon répond : « Charles n'est pas tel que vous dîtes. Il n'y a personne de ceux qui le connaissent qui ne dise que l'empereur est un Irès-puîssant seigneur (Ber). J'aurais beau faire ressortir son mérite et le louer, que je ne vous dirais pas encore tout ce qu'il y a de bonté et d'honneur en lui. Qui pourrait dire quelle est sa vaillance! Dieu l'a illuminé d'une telle noblesse, qu'il vaut mieux mourir que de l'abandonner. »

40. — « Ce que vous dites de Charlemagne, si vieux, si canut, alieudem'élonner,repritle païen; à mon idée, il a deux cents ans et plus (1), il a usé

(1) Tous ceux qui cooDaissent les poèmes d'Homère, seront cer-

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son corps dans tant de pays, il a tant reçu de coups de lance et d'épieu ; tant de rois puissants ont été réduits à rien; quand en aura-t-il donc assez de fairelaguerre aux vaincus?» — «Comment ? dit Guenelon, tant que vivra son neveu. Il n'y a pas un pareil vassal sous la cape du ciel, excepté peut-être son compagnon Olivier. Les douze pairs que Charles estime tant font les avant^ardes avec vingt mille chevaliers. Charles est en sûreté et il ne craint personne. » Aoi.

41. — c< Mais, dit le Sarrazîn, je m*émerveille vraiment beaucoup de Charlemagne, qui a les cheveux tout blancs ; à mon idée , il a plus de deux cents ans; il a fait des conquêtes en tant de pays, il a reçu tant de coups d'épieux tranchants , il a vaincu tant de rois puissants sur le champ de bataille ; quand sera-t-il donc las de combattre les vaincusT» — «Jamais, ditGuenelon, tant que son neveu vivra. Il n'y a pas de vassal pareil à Roland , depuis ici jusqu'en Orient. Son compagnon Olivier est seul son égal. Les douze pairs de France que

tainement frappés de plus d'une ressemblance entre la manière du poêle grec et celle du trouvère français. Ici il s'en présente une remarquable. Le roi Ifarsile répète jusqu'à trois fois les mêmes paroles sur Charlemagne. Est-ce une faute de copiste, comme quelques personnes le pensent? Je ne le crois pas. Dans ce passage, surtout, la répétition des paroles du roi est un artifice que ce personnage emploie pour engager Guenelon à parler. Outre plusieurs répétitions de ce genre, on en trouvera encore une importante aux strophes 172475, au moment de la mort de Roland.

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Charles aime tant font les avant-gardes avec vingt s

mille Français ; aussi Charles est-il en sûreté, et ne /^ craint-il nul homme vivant. » Aoi.

42. — «Beau «ire Guenelon, dît le roi Marsîle, j'ai tels combattants comme vous n'en verrez jamais de pareilsi Je puis commander quatre cent mille chevaliers, et avec cela, combattre Charles et les Français. » — «Ne vous y fiez pas, répondit Guenelon. Vous perdriez une grande partie de vos païens. Laissez la folie, et tenez-vous-en à la prudence. En envoyant de riches présents à l'empereur, il n'y a pas un Français qui ne s'en étonne ; mais donnez-lui seulement vingt otages, et le roi se retirera aussitôt en sa douce France. Il laissera son arrière-garde derrîèrelui, et si je ne me trompe, ce sera le comte Roland, son neveu, qui la commandera avec le preux et courtois Olivier. Alors, si Ton veut m'en croire, le comte est mort. Charles verra son grand orgueilhumilié, et jamais l'envie de faire la guerre ne lui reviendra. » Aoi.

45. — «Comment, beau sire Guenelon, il est sûr que je pourrai tuer Roland î » *— « C'est ce que je puis bien vous dire : le roi sera au meilleur port de Fizer(Césaire), et derrière lui il laissera son arrièregarde que commanderont son neveu, le noble Roland, et Olivier, en qui il met tant de confiance. Ils auront vingt mille Français avec eux. Envoyezleur cent mille de vos païens, qui leur livreront

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uoe preoiièrebataille. Il y aura des Français blessés et tués; mais vous devez vous attendre à ce qu'il s' ensuivra un grand carnage des vôtres. Alors livrez une ^autre bataille aux Français. Quelle que soit lu valeur de Roland, il n'échappera pas. Vous aurez fait une noble chevalerie, et de votre vie vous n'aurez plus de guerre à soutenir. » Aoi.

44. — « Si l'on peut faire que Roland périsse là, ajoute Guenelon, Charles perdrait alors le bras droit de son corps. Ses merveilteuses armées seraîentparalysées, et il ne lui serait plus possible de rassembler tant de forces. Charles irait se reposer dans' une terre meilleure.» A peine Marsile eut-il entendu parler ainsi Guenelon, qu'il le baisa au col. Puis il fit venir ses trésors. Aoi.

43. — « Or, dit Marsile, qu'avons-nous besoin d'en dire davantage? Un conseil ne devient profitable que quand on peut compter dessus. Vous me jurezquela peitede Roland est certaine? » — «Ainsi soit oommeil vous plaît^ répond Guenelon;» puis il jura surlefi reliques de sonépéeMurgleis,etse forfit. Ad.. .

46. — Près d'un fauteuil d'ivoire, Marsile fait apporter un Kvre renfermant la loi de Mahomet et de Tervagan. Le Sarrazin espagnol jure que s'il trouvé Roland à l'arrière-garde, il le combattra, ainsi que tous ses gens ; et que s'il peut, il le tuera. Guenelon répond : « Que votre vœu s'accomplisse ! D

47. — A ce moment vint un païen, Valdabrun. Il s'avance en souriant vers le roi Marsile, puis dît à Guenelon : « Prenez mon épée, personne n'en possède une meilleure, entre la poignée il y a plus de mille mangons (1). Par amitié, beau sire, je vous la donne, puisque vous nous aiderez à trouver le baron Roland à Tarrière-garde. — « Ce sera fait, » ré]^ond le comte Guenelon, puis ils se baisèrent au menton et au visage.

48. — Survint bientôt un autre païen, Climorin. Riant, il dit à haute voix à Guenelon : « Prenez mon casque ; il n'y en eut jamais de pareil ; mais aidez-nous à trouver le moyen de perdre le comte Roland. » — «Ce sera fait certainement,'» répondit Guenelon ; et ils se baisèrent au visage, et à la bouche. Aoi.

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