Traité, t. I, p
Ces autres études étaient assurément les vers latins; on s'y livrait avec d'autant plus d'ardeur quils menaient à tous les honneurs; un habile versificateur latin jouissait alors d'une grande considération et de fructueuses faveurs. Le P. Halle était pensionnaire du roi et portait le titre officiel de poeta rerjius '. Le P. Vanière, le célèbre auteur du Priedium rusticuni, visitait il le collège Louis-le Grand, les classes étaient suspendues, et le P. Porée disait à ses élèves : « Venez voir le plus grand jtoète de nos jours-. » Santeuil était pensionné par la ville de Paris; Coffin, vainqueur de (irenan dans la fameuse querelle du vin de Bourgogne et du vin de Champagne, « recevait de Reims, cliaque année, un panier de cet excellent vin qu'il avait si bien chanté^ ».
La poésie latine (Hait pour tout professeur une condition de succès qu'il ne pouvait dédaigner; il était tenu de donner le corrigé des vers que les élèves avaient à composer; de là, les nombreux recueils où nous trouvons les noms des célébrités poétiques de cette époque. Parmi elles était RoUin qui. sans atteindre à la hauteur des Santeuil et des Vanière dont la gloire égalait alors celle de Virgile et d'Horace, faisait cci»cn(laiit bon neur à l'I'niversité.
Le goût prononcé du bon licctcur pour la poésie latine le mettait en désaccord avec Port-Royal et avec l'Oratoire, (|ui estimaient peu ces exercices poétiques ; avec Duguet surtout, son guide toujours si écouté. L'austère oratorien trouvait avec raison (|u'on perdait beaucoup de temps à faire des vers latins dans les collèges. (( On se pique, dit il. d'en savoir faire, et c'est à peine si l'on sait ce que c'est (|u"une fine et délicate po(''sie. Il faut surtout, ajoute t il. éviltM" aux mailres Trugagcmeiil de faii'e en vers des [)ièces de thf'àln», car outre qti'elles soiil baliiliicllciiii'iil piloyalilcs, elles font perdre beaucoiq» de temps, dissipent l'esprit, renversent l'ordre des l'iudes. cl sont contraires à l'Lvaiigilc cl à nos slaluls*. »
Fleury pensait (\{' nicnic : u La pot'sic jalinc est inutile
I. Vissar, Dp lu parsii' latiiii' m France nu sirclr de Louis Xl\\ p. IJ'.l.
'1. IfniL, p. 2S1.
4. Dnmifl el Lamy, Cinr/uii'mc Kntrelii'u sur les .icinices, p. l'A.
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pour tout le monde, disait-il, mais principalement pour les enfants », et il la reléguait au rang des curiosités '.
Quant à Rollin, il n'eut garde de la supprimer, « car il la jugeait d'une grande utilité pour donner des hymnes à l'Eglise et il en faisait une condition absolument nécessaire pour bien entendre les poètes- ».
D'après ce système, dit avec raison M. Compayré dans son Histoire critique des doctrines de l'éducntioi, pour bien apprécier Homère il faudrait donc condamner les élèves à la poésie grecque obligatoire, comme on les condamnait à la poésie latine?
Toujours est-il qu'en raison de l'importance que Rollin accorde à la poésie latine, il lui consacre 64 pages dans son Traité des Etudes ; il en énumère toutes les règles, et entre même, sur la prononciation et la quantité de la voyelle u, dans des détails minutieux pour nous prouver qu'elle ne devait pas chez les Romains se prononcer constamment ou long, comme nous le croyons aujourd'hui. Ainsi dans ce vers de l'Enéide (livre V, vers 139) :
Inde ubi dura dédit sonitinn tuba, finibus omnes,
la quantité s'oppose à deux reprises à ce que u soit long.
Une objection capitale aurait dû, ce nous semble, détourner le pieux Rollin de la poésie latine, qui, d'origine toute païenne, ne s'adresse le plus souvent quaux dieux de la mythologie. Quelle leçon pour les jeunes gens dont on doit sauvegarder l'innocence! Une telle poésie profane convenait elle également à un maître chrétien? Alors que Platon « bannissait de la République les poètes, et jugeait leurs œuvres dangereuses pour la jeunesse, alors surtout que saint Augustin en défendait l'usage dans les écoles chrétiennes, comment en faire l'objet d'un des principaux exercices recommandés dans les collèges^? »
L'objection formulée par Rollin lui-même était puissante, mais par une ingénieuse interprétation on sut en détourner les conséquences en faisant précisément de l'indignité de la poésie païenne un argument en faveur de la religion chrétienne. C'est