LA JATTE
ne sont pas si forts qu'on le croyait », m'écrivait M. Romain Rolland. Son mérite, c'est de l'avoir montré : magnifique victoire de l'esprit pur ! La pierre de David plantée dans le crâne de Goliath.
Dans sa grande œuvre, Jean-Chrisîophe, Romain Rolland a mis beaucoup de lui-même. On peut même dire qu'il s'y est mis tout entier, avec ses idées, ses rêves, ses expériences de vie. Il serait possible, sans doute, d'y trouver çà et là des éléments autobiographiques. Mais, dans cette recherche, il faudrait user de prudence, car tout est transposé. Deux personnages, Jean-Christophe et Olivier, semblent le représenter plus ou moins.
Et ils sont aussi différents que possible
JKL.NKS^K 21
Tun de l'autre. Ils se complètent par leurs contrastes. Le génial Jean-Christophe est un intuitif doué d'une vitalité puissante,. Comme un grand enfant joyeux, il va droit devant lui, brisant les obstacles qu'il ne voit même pas. Il crée et ne raisonne pas. L'intellectuel Olivier, au contraire, produit d'une vieille civilisation raffinée, est un esprit réfléchi et ultra-critique. La pensée paralyse en lui la force active. Il nous paraît que Jean-Christophe serait l'idéal de vie de Romain Rolland, incarné dans un être créé par lui, de toutes pièces, à l'image de ses rêves. Dans Olivier, on pourrait le reconnaître lui-même, tel qu'il fut à l'époque la plus troublée de sa jeunesse.
L'épisode d'Antoinette, ce petit chefd'œuvre d'émotion discrète et vraie, oii sont racontées les premières années d'Olivier, est sans doute, au moins par le
décor et par les sensations d'enfance, assez près de la réalité. Romain Rolland nous y décrit une ville de province abri- 1;ant des existences qui durent dans des cadres identiques, « vieille petite ville endormie qui mire son visage eniîuyé dans l'eau trouble d'un canal endormi... Sans monuments, sans souvenirs... Rien n'est fait pour attirer, tout est fait pour retenir ». Cette bourgade de l'ancienne France est Clamecy (i), où Romain Rolland est né le 29 janvier 1866, mais non pas reproduite avec une exactitude photographique. Clamecy a ses souvenirs et ses
(1) A l'entrée du Morvan. On trouvera une charmante description des paysages du Morvan dans une étude bien documentée que M. Jean Bonnerot a placée en tète d'un recueil de morceaux choisis de Romain Rolland. Cahiers nivernais et du Centre, octobre 1909. Ce périodique est analogue aux Cahiers de la Quinzaine. Nous avons emprunté quelques détails biographiques WInîrodutîion de M. Bonnerot.
monuments. Au lieu d accentuer le caractère de sa ville natale, Rolland Ta atlé- Tiué pour mieux rendre la couleur uniformément grise de la vie provinciale.
Romain Rolland fit ses premières études au collège de Clamecy, Il les continua à Paris, au lycée Louis-le-Grand, où il eut pour camarade Paul Claudel, le futur auteur deV Annonce faite à Marie. Tous deux romantiques, wagnériens, révoltés contre les conventions bourgeoises, Rolland et Claudel étaient intimement liés. Au sortir de classe ils prenaient le chemin des écoliers, en pérorant interminablement sur la poésie et sur la musique. Dès son enfance, Romain Rolland eutungoûtpassionnépour la musique; et sa mère", à laquelle il doit beaucoup, lui donna ses premières leçons. Il eût voulu suivre la carrière musicale (i).
(1) Romain Rolland m'écrit à ce sujet : « Cependant je concevais toujours l'union des deux formes
Son père, notaire très considéré dans toute la région, le destinait à l'École polytechnique. On prit un moyen terme et on se décida pour l'École normale, où il fut reçu en 1886.
Il y eut pour professeurs MM. Brunetière, Boissier, OUé-Laprune, Brochard, Paul Guiraud, Gabriel Monod et Vidal de Lablache. La tendance de son esprit semblait devoir l'orienter plutôt vers l'étude de la littérature et de la philosophie. Pourtant, dans la seconde année, il opta pour la section d'histoire et de géographie. Le dégoût d'une sorte d'idéalisme officiel, que l'on cherchait à inculquer aux candidats à l'agrégation de philosophie, l'engagea à choisir cette section historique dont l'examen était plus difficile et exigeait des connaissances plus exactes.
d'art ; et il est bien probable que je serais revenu à la poésie par le drame musical. »
Dès cette époque ses maîtres préférés, M. Paul Guiraud, élève et ami de Fustel de Coulanges, et M. Gabriel Monod, élève et ami de Michelet, lui inculquèrent une bonne méthode de travail et le goût de la précision scientifique.
Durant cinq années, de i883 à 1888, Romain Rolland avait passé par une crise intellectuelle intense et douloureuse. Il était alors passionné pour les spéculations philosophiques. Ce n'était pas pour lui simple jeu de l'esprit, mais nécessité vitale. Il était à la recherche d'une certitude sur laquelle il pût fonder sa vie et ne la trouvait pas. Autour de lui, nul ne pouvait le secourir. Il se sentait seul, perdu dans le désert infini de sa pensée. A tout prix, il fallait trouver une issue. La lecture assidue des philosophes pré-socratiques, d'Empédocle en particulier, puis de Spinoza, qui demeura longtemps son
guide, lui fut d'un grand secours. Après avoir passé, durant sa première année d'École normale, par un état de mysticisme quasi bouddhique, à la fois très intense et très lucide, il écrivit, en 1888, une sorte de confession philosophique intitulée Credo quia veriim. Si cet écrit est un jour publié, il donnera peut-être la clef des idées fondamentales de Romain Rolland, lesquelles demeurent, pour nous du moins, un peu énigmatiques encore. Nous n'avons pas eu le manuscrit entre les mains et n'en connaissons que le sens général.
Cet essai philosophique était d'inspiration panthéiste. Le point de départ n'était pas le Je pense, donc je suis de Descartes, mais: Je pense, donc il est, ou, plus exactement. Je sens, donc il est, car, contre la pensée intellectuelle pure, Romain Rolland revendiquait les droits de
la pensée-sensation. De ce noyau central, il faisait sortir tout le reste : une conception de Dieu et du monde extérieur, une explication de la liberté, enfin des règles morales et esthétiques. Après cinq années d'angoisses, Rolland était arrivé à trouver, pour lui-même, une preuve suffisante de sa foi, de son être, de son Dieu. A partir de ce moment, et c'était la conclusion même du traité, il se dit: « Désormais plus de métaphysique! J'ai touché ma certitude; je ne la remets plus en question. Maintenant, le terrain est solide sous mes pas. Marchons et créons. » Etil s'est tenu parole. « Jusqu'à ces dernières années, m'écrivait-il récemment, la lumière de ce Credo de jeunesse a suffi à m'éclaire r. »
Mais il ne considère pas la position qu'il a prise alors comme immuable. Après avoir accompli le plus important de son
œuvre de créateur, son rêve serait de revenir aux idées abstraites, à la métaphysique et même, si faire se pouvait, aux mathématiques qui sont, pour lui, le couronnement de l'esprit. On voit quelle erreur ont commise ceux qui ont vu en Romain Rolland un antiintellectuel (i). 11 est à la fois un intuitif et un esprit réfléchi. Mais il semble bien avoir lui-même le sentiment que ces deux côtés de sa nature spirituelle peuvent s'opposer l'un à l'autre, puisqu'il ne laisse pas le champ libre aux deux à la fois.
Durant ses années d'Ecole normale, Romain Rolland subit une autre influence, allant en sens contraire de celle des présocratiques et de Spinoza, mais qui l'aida également à sortir de la crise par laquelle il avait passé. Avec quelques-uns de ses
(1) Voir en particulier l'article de M. Paul Souday. Temps, 13 novembre 1912.
camarades, il lisait avec passion les œuvres du grand solitaire d'Iasnaïa Poliana que le livre de Melchior de Vogué, le Roman russe, venait de révéler à la France.
Dans notre petit groupe, a dit Romain Rolland (i), où se trouvaient réunis des esprits réalistes et ironiques comme le philosophe Georges Dumas, des poètes tout brûlants de Vamour de la Renaissance italienne comme Suarès, des fidèles de la tradition classique, des Stendhaliens et des Wagné riens, des athées et des mystiques, il s'élevait bien des discussions, il y avait bien des désaccords ; mais pendant quelques mois, Vamour de Tolstoï nous réunit presque tous. Chacun V aimait sans doute pour des raisons différentes : car chacun s'y retrouvait soi-même ; et, pour tous, c était une porte qui s ouvrait sur l'immense univers, une révélation de la vie.
(1) Vie de Tolstoï, Paris, Hachette, p. 2.
L'influence de Tolstoï a été grande sur Romain Rolland, sur ses idées morales et esthétiques, sur toute sa conception de la vie. Nous en trouverons un témoignage dans l'étude fouillée, profonde et vraie jusqu'au fond, que l'auteur âe Jean-Christophe a consacrée au grand écrivain russe.
Ayant pris, en 1889, son agrégation d'histoire, Romain Rolland fut admis à l'École française de Rome. Dès l'arrivée il fut frappé du « coup de foudre » et conquis, pour jamais, par la Ville éternelle. Gabriel Monod l'avait recommandé à Malwida von Meysenbug, cette femme remarquable qui avait été liée d'abord avec les révolutionnaires de 4^, K^ossuth, Mazzini, Louis Blanc, Herzen, puis avec quelques-uns des plus hauts esprits du siècle, tels que Wagner, Liszt, Ibsen et Nietzsche. Une intimité charmante s'établit entre cette septuagénaire, dont la foi idéa-
JEUNESSK 31
liste iVavail pas été brisée par une vie diflicile, et le jeune Français qui passait de longues soirées auprès d^elle, lui jouant du Beethoven ou du Wagner. « Ses dons musicaux, a-t-elle dit dans le Soir de ma t'/e(i), ne furent pas seuls à m attirer vers ce jeune ami... Sur tous les autres terrains de la vie intellectuelle, il me semblait être dans son élément, aspirant toujours à un plus complet développement de lui-même. Près de lui, je trouvais un continuel stimulant qui réveillait en moi la jeunesse de la pensée et un intérêt intense pour tout ce qui est beau et poétique. » Malwida de Meysenbug eut certainement une influence durable sur
(4) Malwida de Meysenbug, le Soir de ma vie, suite des Mémoires d'une idéaliste . Paris, F'ischbacher, 1908. Voir dans la revue belge Flamherge (mars 1913; une remarquable élude de Dominique DE Bray, Romain Rolland et Malwida von Meisenbug.
Romain Rolland. Quand on lit les livres écrits par cette femme qui a mérité d'éveiller de telles amitiés, on est surpris de leur lyrisme déclamatoire et du peu qu'ils nous apprennent sur les grands hommes qu'elle a connus de près. Ce qu'elle avait en elle de meilleur devait, sans doute, se communiquer dans l'intimité de sa conversation. Je dois ajouter que Romain Rolland trouve trop sévère mon jugement sur les écrits de son amie.
Il ne faut pas la juge j\ m'écrit-il, sur le Soir de ma vie, jnais sur les premiers volumes «^e^ Mémoires d'une idéaliste et en particulier sur celui qui raconte son séjour à Londres. — Assurément le meilleur de Malwida de Meysenbug ne s'est jamais traduit dans ses livres. Pourtant., elle y a mis beaucoup de grandeur naturelle et de bonté. Cest un fait que les Mémoires d'une idéaliste ont remué un grand nombre de consciences féminines en Allema-
i^ne et dans les pays du Nord, fai rencontré^ depuis., bien des femmes qui avaient un culte pour Malwida, sans V avoir jamais connue que par ses livres. Sa forme ^ volontairement un peu terne., pour ne point trahii' ses émotions^ lui fait tort. Je ne parle pas du Soir d'une vie, écrit à une épocpie oit elle était affaiblie. Elle ne se croyait pas permis de publier ce qu'elle savait de plus intime sur ses grands amis du passé. Ce cpte fen ai appris nia été révélé au cours de nos entretiens. Elle n'a été pour rien dans mes idées philosophiques. Celles-ci étaient à peu près formées déjà, sous V influence de Spinoza et des philosophes grecs. — Mais c'est par le rayonnement de son âme épurée^ calme ^ sereine, toujours jeune, après avoir traversé tant de niisères, de tristesses, de vilenies, quelle eut une action sur moi — comme sur tant d'autres. Elle s"" harmonisait avec Rome, elle en faisait mieux comprendre le sens auguste et apaisant.
Malwida de Meysenbug était une personnalité religieuse, affranchie de tout dogme positif. Gabriel Monod nous a dit qu'elle professait un « monisme idéaliste ». Elle avait foi dans l'Esprit un et éternel, seule réalité vivante, dont le monde n'est qu'une manifestation. Il semble que Romain Rolland, nature foncièrement religieuse, professe un Credo analogue auquel il est arrivé spontanément.
Mais quelqu'intérêt qu'il ait pour les idées abstraites, la vie l'intéresse davantage. Il est plus artiste que théoricien. C'est chez les grands musiciens qu'il trouve le mieux la réponse à ses aspirations profondes. Il était alors, comme presque tous ceux de sa génération, fervent de Richard Wagner. Après son premier séjour à Rome, il retrouva Mme de Meysenbug à Bayreuth. Liée avec Wagner, elle avait été une des premières fidèles du
lemple ciu'il venait d'élever à l'art nouveau. Elle était heureuse d'y introduire son jeune ami. « Romain Rolland, nous ditelle, voulait clore ainsi ses belles années de jeunesse passées en Italie et recevoir ces impressions sublimes, en quelque sorte comme une bénédiction, au seuil de l'âge viril, pour ses travaux projetés, ses luttes et ses déceptions presque certaines. »
Romain Rolland rêvait alors d'une réforme du théâtre français. C'était le but essentiel qu'il avait assigné à sa vie. Son maître était Shakespeare, pour lequel il a toujours eu un culte. Il eût ambitionné de le prendre pour modèle. « Malgré Tolstoï, Wagner, etc., écrivait-il à un ami (i), Shakespeare est de tous les artistes celui que j'ai constamment préféré, depuis l'enfance. Et si ses drames
(1) Cahiers nivernais, Romain Rolland. Introduction, par Jean Bonnerot, p. 19.
historiques ne sont pas la seule partie' de son œuvre que j'aime, du moins ils ont eu l'influence la plus directe sur moi, en m'ouvrant les horizons de ce monde artistique nouveau et en m'en présentant des modèles incomparables. » \ Rome, Romain Rolland avait déjà écrit une série de pièces, telles qu' Orsmo, Niobé, les Baglioni^ le Siège de Mantoue^ en prenant de préférence ses sujets dans la Renaissance italienne qu'il étudiait alors passionnément (i).
De 1892 à 1898 il fit un nouveau séjour en Italie pour préparer une thèse sur les Origines du théâtre lyrique moderne [Histoire de r opéra en Europe avant Lulli et
(4)Toutefois la première pièce que Romain Rolland ait écrite à Rome, en 1890, est un drame philosophique intitulé Empédocle. On y retrouverait la trace des idées exprimées déjà dans cet écrit de jeunesse dont nous avons parlé plus haut : Credo quia veriim.
Scarlalli). Après avoir soutenu cette thèse en Sorbonne, en 1895, il passa à Paris quelques années difficiles, faisant les dures cl salutaires expériences par lesquelles, dans Jean-Christophe^ il fait passer Olivier. Pourtant, s'étant spécialisé dans l'histoire de la musique, il obtint une situation dans l'enseignement officiel : à l'École normale d'abord (1), puis, dès l'année 1908, à la Sorbonne. Devant un plus large auditoire, il fit là jusqu'en 1910 un cours très suivi et rendu vivant par des exécutions au piano des œuvres dont il parlait. De cet enseignement il a tiré la matière de plusieurs ouvrages, en particulier de son beau livre sur Haendel.
(1) A l'École normale, il se lia intimement avec quelques-uns de ses élèves, d'une dizaine d'années plus jeunes que lui : Charles Péguy, les frères Tharaud, Louis Gillet — ses futurs collaborateurs des Cahiers de la Quinzaine.
En même temps, il se faisait une place de premier rang dans la critique musicale. Les articles qu'il a publiés, sur ce sujet, ont été réunis depuis en deux volumes : Musiciens d'autrefois et Musiciens d'aujourd'hui. La plupart de ces études avaient paru dans la Revue de Paris et dans la Revue d'art dramatique, que le futur auteur de Jean-Christophe rédigeait avec quelques amis littéraires.
Nous ne pouvons que signaler brièvement ce côté important de l'activité de Romain Rolland. Après avoir lu les pages où Jean-Christophe, dans sa période de révolte, détruit avant de reconstruire et porte des jugements si sévères sur la musique allemande et française, il ne faut pourtant pas négliger ces deux volumes.
On y voit combien Romain Rolland est loin d'être un pur négatif et avec quelle joie il sait aimer et admirer ce qui, en
tous pays et à toute époque, est digne d'amour et d'admiration. Sa liberté d'esprit est entière. Il n'est inféodé à aucune coterie. II n'a aucun parti pris. Des vieux maîtres italiens à Mozart et à Beethoven, de Wagner à Gustave Mahler, de Berlioz à Debussy, il reconnaît l'art vivant partout où il le rencontre. Ses prédilections semblent bien aller aux grands classiques, sains, clairs et bienfaisants. Mais nul n'a mieux parlé de ceux qui ont exprimé l'inquiétude fébrile de l'âme contemporaine, de Richard Strauss, qu'il considère comme le plus grand des musiciens vivants, ou du génial et malheureux Hugo Wolf. Et il s'estplu à montrer quel a été, depuis 1870, le magnitique essor de la musique française moderne.
A cette époque, Romain Rolland n'avait pas encore conquis la belle assurance et l'optimisme confiant qu'on lui voit aujourd'hui. La génération à laquelle il appartient eut une jeunesse troublée. On trouvera l'écho de ses sentiments dans un volume de théâtre que Romain Rolland vient de publier (i) sous le titre Tragédies de la foi. Ce volume est une réédition de Saint Louis^ d'Aërt^ et du Triomphe de la
(1) A la Librairie Hachette.
l.\ CIUSI. I) UNE GENERATION Ai
rai:ion. Ces trois pièces évoquent les douloureux combats qu'ont à livrer des Ames brûlées de foi. Le monde ne peut les faire douter, mais il les écrase. Leur héroïsme ne trouve pas à se déployer. Et Aërt a pour devise le mot que la tradition prête à Guillaume d'Orange : « Je n'ai pas besoin d'espérer pour entreprendre, ni de réussir pour persévérer (i). »
Jean-Christophe témoigne, au début, des mêmes angoisses. Au sein de quelles incertitudes se débat l'esprit critique du loyal Olivier! Combien il lui est difficile de trouver un credo qui lui fournisse une raison de vivre! « J'ai écrit la tragédie d'une génération qui va disparaître, a dit Romain Rolland dans sa brève Pré-
(1) Nous ne savons si cette parole est authentique. Elle ne se trouve pas dans la correspondance de Guillaume le Taciturne. En tout cas, elle résume bien son idéal de vie.
face au dernier volume de Jean-Chrisiophe, Je n'ai riefi cherché à dissimuler de ses vices et de ses vertus, de sa pesante tristesse, de son orgueil chaotique, de ses efforts héroïques et de ses accablements sous l'écrasant fardeau d'une tâche surhumaine : toute une somme du monde, une morale, une esthétique, une foi, une humanité nouvelle à refaire. Voilà ce que nous fûmes. »
Ames religieuses, qui n'avaient pas de croyances ; idéalistes impénitents qui n'arrivaient pas à formuler leur idéal, et foulaient aux pieds celui de leurs devanciers; esprits désillusionnés et conservant pourtant une grande force d'espoir et une ardente volonté d'action : telle fut cette génération, que M. Beaunieraditeu malheureuseet pathétique (i) ». L'affaire Dreyfus
(4) Voir dans l'Appendice, quelques extraits du remarquable article consacré par M. Beaunier dans
LA CHlSK IJ l -Nh (.h.\KI{.\TION 43
lui fournit une occasion de manifester par des actes son amour pour la vérité et la justice. Elle se jeta dans la mêlée avec fureur. Et ce fut pour elle un bienfait. L'action, à laquelle elle avait tant aspiré, la guérissait de son intellectualisme maladif. Elle sortait de sa tour d'ivoire. Elle se mêlait à la vie commune et apprenait à la connaître. Des liens de solidarité s'étaient créés entre des compagnons d'armes appartenant aux classes sociales les plus diverses. Les jeunes universitaires tentèrent alors d' « aller au peuple », selon le mot d'ordre qui eut cours pendant quelques années. Leurs espoirs furent déçus. Après l'heure de la lutte fiévreuse, vint l'heure de la victoire, qui futaussi celle de la désillusion. De toute cette belle flambée de pasla Bévue des Deux Mondes du 'l^'" décembre 1912 à Jean-Christophe considéré comme le Testament d'une époque française.
sien désintéressée, il ne restait qu'un peu de cendre refroidie. Quelques habiles avaient accaparé et exploitaient à leur profit un des plus beaux élans de générosité française qu'on eût jamais vus. Tout se terminait, entre les alliés de la veille, par un pitoyable et sordide règlementde comptes. La Justice rayonnante de lumière s'était embourbée dans le marécage de la politique. Cruel désenchantement ! Nous en trouvons la trace dans le septième volume de Jean-Christophe, Romain Rolland nous y fait connaître un couple d'honnêtes et candides dreyfusards, l'ingénieur Erlsberger et sa femme i
Tous deux avalent été,^ quelques années avant^ emportés par V ouragan de V affaire Dreyfus; ils s'étaient^ Vun et Vautre^ passionnés pour cette cause, jusqu à la frénésie, comme des milliers de Français, sur qui, pendant sept ans, passa le vent furieux de cette
sainte hystérie. Ils y avaient sacrifié Leur repos, leur situation, leurs relations; ils y avaient brisé de chères amitiés; ils avaient failli y ruiner leur santé. Pendant des jnois, ils n'en dormaient plus, ils nen mangeaient plus, ils ressassaient indéfiniment les mêmes arguments, avec un acharnement de maniaques ; ils s'exaltaient Vun Vautre, malgré leur timidité et leur peur du ridicule ils avaient pris part à des manifestations ^ parlé dans des meetings ; ils en revenaient la tête hallucinée, le cœur malade; et ils pleutixient ensemble, la nuit. Ils avaient dépensé dans le combat une telle force d'enthousiasme et de passion, que lorsque la victoire était venue, il ne leur en restait plus assez pour se réjouir; ils en étaient demeurés vidés d'énergie, fourbus, pour la vie. Si hautes avcdent été les espérances, si pure l'ardeur du sacrifice que le triomphe avait paru dérisoire, au prix de ce qu'on avait rêvé. Pour ces âmes tout d'une pièce, oit il n'y avait de place que pour une seule vérité, les tran-
46 ROMAI>' ROLLAND
sactions de la politique^ les compromis de leurs héros avaient été une déception amère. Ils avaient vu leurs compagnons de luttes, ces gens qu'ils avaient crus animés de la même passion unique pour la justice, — une fois Vennemi vaincu, se ruer à la curée, s'emparer du pouvoir, rafler les honneurs et les places, et piétiner la justice, à leur tour. Seule, une poignée d'hommes, Vestes fidèles à leur foi, pauvres, isolés, rejetés par tous les partis, et les rejetant tous, se tenaient dans Vomhre, à l'écart les uns des autres, rongés de tristesse et de neurasthénie, n' espérant plus en rien, avec le dégoût des hommes et la lassitude écrasante de la vie. L'ingénieur et sa femme étaient de ces vaincus.
Dans cette page qu'il faudra retenir lorsqu'il sera possible d'étudier, avec l'impartialité voulue, la psychologie de la nation française durant la crise de l'affaire Dreyfus, Romain Rolland a exprimé les senti
ments du milieu où il vivait, plutôt que ses propres sentiments. Même au fort de la tourmente, il avait conservé assez de maîtrise de soi pour juger de haut les événements et les hommes. « J'ai vu de près, m'écrivait-il récemment, la grandeur et la vilenie également indicibles des deux partis en lutte. »
Après une victoire équivalant presque à une défaite morale, que restait-il à cette génération éprise d'héroïsme et de foi?
La religion de la science, qui avait suffi k beaucoup d'entre ceux qui furent jeunes sous 1 Empire, était pour elle une bien pauvre panacée, bonne tout au plus pour le candide Zola des Quatre Evangiles. Elle ne consentait pas non plus à prendre, en désespoir de cause, le chemin de Rome, comme de bons apôtres l'y engageaient.
Son esprit était ultra-critique. Elle avait un sens trop précis de la réalité pour se
perdre dans les nuages de la métaphysique spiritualiste. L'idéalisme officiel lui donnait la nausée. Rien ne pouvait la satisfaire. On la voyait semblable à l'infortuné Sancho, monarque d'un jour, mourant de faim devant une table chargée des mets les plus savoureux, auxquels il ne peut toucher, parce que l'impitoyable docteur, armé de sa baguette, les fait enlever sitôt que le malheureux fait mine d'y mettre la dent.
Restait l'art, la musique surtout. Là était le refuge. Richard Wagner apparaissait comme le dernier des prophètes. Sur ses traces, on pouvait encore gravir la pente abrupte du Mont-Salvat et y retrouver un peu de ferveur mystique. Mais voilà que Tolstoï se mettait en devoir de briser cette dernière idole, Tolstoï, le seul écrivain vivant qui fût alors respecté et suivi de toute cette jeunesse ! Il venait de
LA CRISE d'une GÉNÉRATION 49
publier cclivreétrange: Qu'est-ce que Tari? où il faisait le procès des artistes et des poètes les plus indiscutés. Shakespeare?
Un écrivain de quatrième ordre, et pas même cela : nul comme peintre de caractères, aussi peu artiste que possible. Beethoven? Un corrupteur, dont la Sonate à Kreuzer avait déjà dénoncé l'influence pernicieuse. La Neuvième Sijmphonie?\JnQ œuvre faite pour désunir les hommes, alors que le nMe de Fart doit être de les unir. Richard Wagner? Un impuissant. Après avoir entendu le commencement d'une représentation de Siegfried (il n'avait pu tenir bon jusqu'au bout) Tolstoï s'écriait : a II n'y a rien à attendre d'un auteur capable d'imaginer des scènes comme celles-ci. On peut affirmer qu'il n'écrira jamais rien qui ne soit mauvais. » Tous les soi-disant génies, acclamés par la foule, ne sont aux yeux de Tolstoï que
de faux grands hommes. Et l'engouement du public pour eux est un exemple de ces folies contagieuses qui se répandent parmi les hommes, telles les Croisades, la croyance aux sorciers^ la recherche de la pierre philosophale, la passion des tulipes, ou encore... l'affaire Dreyfus î Tolstoï, le grand redresseur des torts, mettant les défenseurs de Dreyfus sur le même pied que les collectionneurs de tulipes ! Quelle amère ironie !
Ce n'était pas la première fois que Tolstoï scandalisait le monde cultivé par ces étonnants paradoxes. Il les avait déjà mis en circulation dans son Que devonsnous faire? (1884-1886). Et Romain Rolland en avait été déconcerté, ainsi qu'il l'a avoué lui-même (1) :
f aimais profondément — je nai jamais
(1) Préface de la Lettre inédite de Tolstoï. Cahiers de la Quinzaine, 9® cahier de la troisième série.
cessé d'aimer — Tolstoï, Depuis deux ou trois ans, je vivais enveloppé de V atmosphère de sa pensée, fêtais certainement plus familier avec ses créations, avec la Guerre et la Paix, Anna Karénine et la Mort d'Ivan lliitch, qu'avec aucune des grandes œuvres françaises. La bonté, r intelligence , V absolue vérité de ce grand homme, en faisaient pour moi le guide le plus sur, dans V anarchie morale de notre temps. Mais, d'autre part, f aimais Vart avec passion; depuis V enfance, je me nourrissais d' art , surtout de musique ; je n aurais pu m'en passer ; je puis dire que la musique m'était un cdiment aussi indispensable à ma vie que le pain. Aussi, combien fus- je troublé en lisant, chez celui que j'étcds habitué à respecter, ces violentes invectives contre l'immoralité de l'art! Je sentais bien pourtant que rien n' était plus pur que l'impression qui vient de l'œuvre d'un grand artiste. Dans une symphonie de Beethoven ou un tableau de Rembrandt, on puise non seulement l'oubli de
Végoïsme^ mais la force d'intelligence et de bonté qui ruisselle de ces grands cœurs. Tolstoï parlait de la corruption de Vart^ qui déprave et qui isole les hommes. Oit m'étais-je mieux retrempé^ oit avais-je mieux fraternisé avec les hommes, que clans les émotions communes d'un OEdipe-Roi, ou de la Symphonie avec chœurs ? Mais je me défiais de moi-même, et f avais une angoisse profonde à Vidée que je perdais peut-être ma vie, qui commençait, au service d'une cause mauvaise, quand mon désir était de la rendre utile aux autres.
Romain Rolland écrivit à Tolstoï, pour lui soumettre ses doutes et ses perplexités. Touché par la sincérité de cette confession, le grand écrivain russe répondit à ce jeune Français inconnu, par une longue lettre, en date du 4 octobre 1887. Cette lettre est un véritable traité d'esthétique et de morale, ébauche àe Qu est-ce que tari ? qui devait paraître quelques
années plus lard. « Elle retlète, a dit Romain Rolland, la tranquille et limpide lumière de l'âme de Tolstoï, cette âme oii tout est raison et charité. »
On comprendra sans peine l'impression que put faire l'épître du grand apôtre russe, quand le facteur l'apporta dans une chambrette d'étudiant parisien. L'influence qu'elle a exercée sur Romain Rolland a été décisive. Sans doute, jamais cet esprit si équitable n'a pu souscrire au verdict extravagant que Tolstoï prononçait, avec une inconscience de grand enfant terrible, contre des génies qu'il connaissait à peine. Mais son jugement général sur l'art n'en était pas moins, pour Romain Rolland, « d'une vérité absolue ».
Aux yeux de Tolstoï, l'art moderne n'est qu'un sépulcre blanchi. Tout en lui estfausseté. Ce qu'on appelle dans notre monde, dit-il, les sciences et les arts, n'est qu'un
immense hambug (i). Le mal vient de ce que les gens soi-disant civilisés, ayant à leur tête les artistes et les savants, sont devenus une caste privilégiée. Et Tolstoï reprend à son compte la fameuse diatribe de Rousseau sur la civilisation corruptrice. Seulement, alors que Jean-Jacques concluait : (( Retour à la nature », il conclut, lui : (( Retour au peuple », ce qui est la même pensée sous une autre forme. A l'art des riches, vicié par un perpétuel mensonge, Tolstoï oppose l'art ingénu et vrai du peuple. Il faut y revenir. Là est le salut (2). Au lieu d'être un vain amusement pour les oisifs, que l'art s'adresse à tous, et, pour cela, qu'il exprime, en un
(i) Préface de la lettre inédite de Tolstoï, p. 26. Plus tard, dans la Foire sur la place, Romain Rolland dénoncera ce humbug-\k.
(2) C'est ce que l'oncle Gottfried, une figure toute tolstoïenne, fera comprendre à Jean-Christophe, en lui chantant de vieilles chansons d'Allemagne.
langage simple, les vrais sentiments de tous î Sa tâche est de découvrir et de manifester la conscience religieuse de l'époque. Car, en dehors de tous les dogmes et de toutes les Eglises, il existe une conscience religieuse. C'est le lit où coule le fleuve. L'artiste doit donc être un prophète, et il n'est digne de l'être que s'il est entièrement désintéressé, « s'il ne recherche pas son art comme avantage personnel, s'il est exclusivement un serviteur de la vérité... Est un prophète, celui qui a la conviction intime de ce qu'il est, et doit, et ne peut ne pas être. Cette conviction est rare et ne peut être éprouvée que par les sacrifices qu'un homme fait à sa vocation... Les produits de la vraie science et du vrai art sont les produits du sacrifice, mais pas de certains avantages matériels (i) ». Romain
(4) Ouvrage cilé, pp. 21 et 22.
Rolland applaudissait à ces paroles, pensant, lui aussi, que la dignité de l'art était souillée par des milliers de parasites qui vivent honteusement à ses dépens. Et il pouvait faire sienne la définition de Tolstoï : Tout ce qui réunit les hommes est le bien et le beau — tout ce qui les sépare est le mal et le laid. Mépris des raffinements d'une littérature de mandarins, amour de la vie, respect absolu de la vérité, désir de s'adresser à tous et non seulement à quelques privilégiés, sentiment profond de la valeur religieuse que l'art doit avoir, nous verrons en lisant les grandes œuvres de Romain Rolland tout ce qu'il doit aux leçons et à l'exemple de Léon Tolstoï. Cette conception de l'art, si haute et si féconde, devait donner un but à sa vie. Pour lui, et pour sa génération, c'était le premier symptôme de la guérison.
Sous l'influence des idées de Tolstoï, Romain Rolland reprit ses anciens projets de réforme dramatique. Après avoir fait représenter en 1898, au théâtre de rOEiivre, un drame intitulé Aërl, il donna successivement une série de pièces dédiées au peuple de Paris, et destinées, dans sa pensée, à être, sur la scène, une épopée de la Révolution française : le 14 Juillet, Danton, les Loups, et le Triomphe de la
Raison, réunis aujourd'hui en volumes (i). Dans la première de ces pièces, l'auteur semble avoir utilisé des traditions de famille. Un arrièregrand-père, de la ligne paternelle, nommé Boniard, d'origine franc-comtoise, fut un ardent révolutionnaire et un (( apôtre de la liberté » dans la Nièvre. C'était une personnalité originale. Il avait la manie d'écrire et il a laissé un copieux journal, en grande partie détruit, mais dont quelques fragments subsistent, entre autres un récit de la prise de la Bastille et du retour du peuple victorieux sur la place de l'Hôtel de Ville.
Dans une préface publiée plus tard, en tête de l'édition Hachette, et qui reproduisait le programme pour les représen-
(1) Les trois premières œuvres, dans le Théâtre de la Révohiiion. Paris, Hachette; la quatrième, dans le volume les Tragédies de la foi dont nous avons parlé plus haut.
tations du 14 Juillet, Romain Rolland expliquait comment il s'était souvenu d'un décret du Comité de salut public du 20 ventôse, an II, décret — non suivi d'effet — instituant un Théâtre du peuple , destiné avant tout à « célébrer les principaux événements de la Révolution française ». L'ambition de Romain Rolland aurait été de se faire le poète dramatique de cette « Iliade de la nation française », Et, son esprit étant ainsi fait que — comme Balzac ou Emile Zola — il conçoit toujours de grandes œuvres cycliques, il avait songé à écrire une dizaine de pièces embrassant toute l'époque révolutionnaire. « Le 14 Juillet, disait-il, en était la première page, et Danton, le centre, la crise décisive, 011 fléchit la raison des chefs de la Révolution, et 011 leur foi commune est sacrifiée à leurs ressentiments. Dans les Loups où est peinte la Révolution aux armées, —
dans le Triomphe de la Raison^ où elle traverse les provinces, à la chasse des Girondins proscrits, elle se dévore ellemême. J'aurais voulu donner, dans l'ensemble de cette œuvre, le spectacle d'une convulsion de la nature, d'une tempête sociale, depuis l'instant où les premières vagues se soulèvent du fond de l'océan, jusqu'au moment où elles semblent de nouveau y rentrer, et où le calme retombe lentement sur la mer. » Dégageant l'action de toute intrigue romanesque inutile, Romain Rolland s'était inspiré du mot de Napoléon à Goethe : La politique, voilà la moderne fatalité.
Pour préciser ses idées sur la réforme théâtrale, Romain Rolland écrivit, en 1908, un livre, le Théâtre dupeuple (i), setermi-
(1) Cahiers de la Quinzaine, novembre 1903. Une nouvelle édition de cet ouvrage vient de paraître à la librairie Hachette.
nant par un manifeste qu'il avait lancé avec ses amis de la Revue d'ari dramaliqiie. « L'art, y était-il dit (i), est en proie à l'égoïsme et à l'anarchie. Un petit nombre d'hommes en ont fait leur privilège et en tiennent le peuple écarté. Il faut enfin donner une voix aux peuples et fonder le théâtre de tous où l'effort de tous travaille à la joie de tous. Nous appelons à nous tous ceux qui se font de l'art un idéal humain et de la vie un idéal fraternel. L'art bourgeois est devenu un art de vieillards. Seule la sève populaire peut lui rendre la vie et la santé. Il ne s'agit pas (( d'aller au peirple » par condescendance. Nous ne mettons pas la gloire de l'esprit liumain au service du peuple. Nous appelons le peuple, comme nous, au service de cette gloire. » — Dans Jean-Christophe,
(1) Celte citation est un résumé.
génie robuste, issu du peuple par sa mère, on retrouvera cette idée du rajeunissement nécessaire de notre art caduc par l'afflux d'un sang plus jeune et plus chaud.
Ce manifeste respirait un enthousiasme tout juvénile et un peu chimérique. Jusqu'à présent, les espérances qu'il exprimait n'ont pas été réalisées. Fort intéressantes à la lecture, les pièces de Romain Rolland n'ont été données sur la scène qu'avec un demi-succès, en quelques représentations égrenées.
A Paris, le théâtre du peuple n'est pas fondé. Cependant les idées généreuses de Romain Rolland n'ont pas été perdues, et rien ne dit qu'elles n'aient pas pour elles l'avenir. Les semences jetées au vent germent déjà çà et là dans le monde, en particulier à Bussang, dans les Vosges, où, depuis 1896, Maurice Pottecher maintient vaillamment son Théâtre du peuple^ et à
Mézières, dans le canton de Vaiid. Romain Rolland s'est vivement intéressé au Théâlre du Jorat, dont le fondateur, René. Morax (i), est son ami et son disciple. Tout cela est un modeste commencement. Ce n'est pas en un jour que Ton peut transformer l'art théâtral, en supprimant tout ce qu'il a de factice et de malsain.
L'auteur de Jean-Chrisiophe n'a pas renié l'idéal de sa jeunesse. 11 le proclame à nouveau dans une préface, écrite en janvier 1913, pour l'édition nouvelle du Théâtre du Peuple :
(1) M. René Morax est un des meilleurs poètes romands de l'heure présente. Il a entrepris de doter la Suisse française d'un théâtre national et populaire. Il a écrit une série de drames ayant une forte saveur de terroir, en particulier la Dîme, évocation de la vie des j)aysans vaudois sous le régime bernois, et la Nuil des Qiialre-lemps, poème qui met en scène une légende des Alpes Valaisannes.
Notre foi en un Théâtre du Peuple^ qui opposât aux raffinements énervés des amuseurs parisiens un art mâle et robuste, exprimant la vie collective, et préparant, provoquant la résurrection cVune race, cette foi exaltée a été une des forces les plus pures, les plus saintes de notre jeunesse. Jamais nous ne la renierons. Depuis, r expérience nous a contraints à voir quhin art du peuple ne fleurit pas aisément d'une vieille terre, dont le peuple s est laissé peu à peu conquérir par les classes bourgeoises, pénétrer par leurs pensées, et na pas de désir plus vif que de leur ressembler. Nous en avions le pressentiment lorsquen 1903, terminant ce livre, nous écrivions : « Vous voulez un art du peuple? Commencez par avoir un peuple ! »
Nous n'avoTis pourtant pas renoncé à V espoir cV un avenir prochain, oii surgiront U un et Vautre. Que Von raille, si Von veut, notre confiance obstinée! Nous savons, pour avoir toujours fait de Vhistoire notre nourriture
quotidienne et vécii^ grâce à elle^ autant de la t'/e des siècles passés que de la vie du siècle qui passe, — nous savons que les plus vieilles races ont des renouvellements inattendus, et quen aucun peuple du monde ce miracle ne s'est récdisé d'une façon plus répétée que dans notre France. Dix fois, au cours des âges, une jeunesse liéroïque a succédé aux périodes cV épuisement , oii VEurope épiait son déclin brillant et fardé. Elle doit ces résurrections à la variété des races qui la composent, et qui, alternativement, s'endorment dans leurs rêves, ou montent la garde à leur tour. A des troupes fatiguées des troupes fraîches succèdent. Parfois, la vie semble suspendue ; autour du camp assoupi, V ennemi rôde. Et c'est justement V heure ou, dans Vaube qui point, les clairons sonnent la diane.
Nous sommes, je le crois, à une heure se/nblable. Notre peuple se réveille.
Ajoutons que la forme dramatique attire encore Romain Rolland. 11 y reviendra
sans doute avec la maturité d'esprit qu'il a acquise depuis lors. Car il ne renonce pas aisément à ses entreprises. Et il pourrait reprendre à son compte la devise du Téméraire : Je Vai empris, bien en advienne.
Sans se laisser décourager par le demiinsuccès de ses projets de théâtre, Romain Rolland a repris sa croisade idéaliste sur un autre terrain, en écrivant une série de courtes biographies de grands hommes, destinées à propager l'exemple des héros au sens où Carlyle entend ce mot : Beethoven, Michel-Ange, François Millel (i), Tolstoï, Haendel (2). Enfin, au début de
(1) La biographie de François Millel n'a paru encore qu'en langue anglaise chez Duckworth à Londres, en 1903.
(2) Le Haendel qui fait partie de la Collcclion des
l'année 1904, les Cahiers de la Quinzaine donnèrent, dans leur cinquième série, VAube^ premier fascicule de Jean-Christophe. La publication de cette grande œuvre s'est dès lors poursuivie régulièrement jusqu'au printemps de 1910. Ayant pris un congé à laSorbonne, Romain Rolland voulait passer l'hiver à Rome, pour y achever les derniers volumes, dont d'importants fragments étaient déjà écrits depuis longtemps. Un accident semblable à celui qui a été fatal à Curie mit sa vie en danger. Il fut pris entre deux automobiles
maîtres de la musique, publiée à la librairie Alcan, est avant tout une étude d'histoire musicale. Nous croyons savoir que Romain Rolland a le projet de donner une édition française de son François Millet et d'écrire une biographie de Hœndel qui sera un portrait psychologique de même genre que le Beethoven, le Michel-Ange et le Tolstoï. Nous parlerons plus loin de ces trois livres et de leurs rapports avec Jean-Christophe.
(.1 KKISON C9
Cil Iraversanl les Champs-Elysées. On le crut perdu. Le 17 mars 1908, Romain Rolland avait écrit pour la Foire sur la place une curieuse préface, intitulée : Dialogue (le lauleur avec son ombre. L'ombre, c'est Jean-Christophe qui se prépare au combat:
Moi. — Mais quand viendra la paix?
Christophe. — Quand tu V auras gagnée.
Bientôt... Bientôt... Regarde déjà passer audessus de notre tête V hirondelle du printemps.
Moi. — (chantant) :
La beVaronde messagère de la gaye saison Est venue, je Vay vue.
Christophe. — Ne rêve points donne-moi la main, viens.
Moi. — Il faut bien que je te suive, mon ombre.
Christophe. — Lequel de nous deux est r ombre de Vautre?
Moi. — Comme tu as grandi! Je ne te resonnais plus,
Christophe. — C'est le soleil qui descend.
Moi. — Je t'aimais mieux enfant.
Christophe. — Allons! nous n'avons plus que quelques heures de joui'.
Il semble que Romain Rolland ait alors reçu un avertissement de son ombre, Jean- Christophe. Et la faux de la mort a effleuré cette précieuse vie. Mais, Dieu merci, au moment même de la trancher, elle s'est détournée.
Grâce à des soins dévoués, la santé de Romain Rolland , fortement ébranlée, s'est, peu à peu, rétablie assez pour qu'il pût reprendre une partie de son travail. A peine eonvalescent, et sous l'impression directe que lui avait faite la mort du prophète d'Iasnaïa Poliana, il écrivit d'un trait, et d'une main fiévreuse, son admirable
GUERISON 7f
Tolstoï pour rendre un éclatant hommage à celui des contemporains auquel il devait le plus. Ayant eu une double fracture dé riiumérus, il fut longtemps avant de reprendre l'usage du bras gauche. Son cher piano restait muet. D'autre part, de nouveaux projets littéraires lui rendaient difficile de continuer ses cours d'histoire de la musique à la Sorbonne. Après avoir obtenu une prolongation de congé, il donna sa démission et renonça à l'enseignement, pour consacrer toutes ses forces à son œuvre d'écrivain.
Durant l'été de l'année 1911, il fit, comme les années précédentes, un long séjour au cœur de la vieille Suisse héroïque et pastorale, dans une calme retraite qu'il affectionne. Il y a passé quatre étés de suite, jouissant de cette solitude recueillie qui est nécessaire à son travail. Et c'est là qu'il a écrit bien des pages de son Jean-
Christophe. Loin de la cohue qui se presse ailleurs dans les Palaces et les Kursaals, loin de ces « villes d'étrangers, monstrueux entrepôts oii vient se reposer le peuple gras du monde entier (i) » — il a appris à connaître cette Suisse trop ignorée, à laquelle il a plus d'une fois témoigné une particulière sympathie. « Christophe, ditil, avait de la sympathie pour ces hommes qui cherchent moins à paraître qu'à être, et qui, sous le vernis récent d'un industrialisme ultramoderne, conservent certains des traits les plus reposants de l'ancienne Europe rustique et bourgeoise. »
Durant l'hiver de 1911 à 1912, Romain Rolland put enfin réaliser le projet, caressé depuis longtemps, de faire un long séjour à Rome, 011 il était d'ailleurs revenu plus d'une fois, depuis 1898, et il fut reconquis
(l) Nouvelle journée, p. 19.
par le charme de la ville éternelle. <( Connaissez-vous bien Rome? m'écrivait-il, le i^" mai 191 *î. Quelle force et quel calme on y puise ! Il faudrait y vivre des* années — sans prendre garde aux deux roitelets barbares du Quirinal et du Vatican. Ils comptent si peu dans cette immensité ! Ils seront bientôt passés; On a envie de leurdire, comme le grand serpent de la Jungle, qui sort de son long rêve : Vis-tu encore, petit de r homme? »
Nous aurons à voir quelle influence eut ce dernier séjour à Rome sur le développement intellectuel de Romain Rolland, et quelles traces il a laissées dans la Nouvelle Journée.
Étant revenu l'hiver dernier se f^^er à Paris, provisoirement tout au moins, Romain Rolland semble, après une longue absence, avoir vu la société française avec des yeux nouveaux. Les années d'âpres
îuttes sont derrière lui. Il se tourne mainlenant vers l'avenir, en toute confiance. Les efforts de la jeunesse française d'aujourd'hui rintéressent passionnément. 11 écrit pour la Bibliothèque universelle, de Lausanne, une série de chroniques d'un intérêt tout actuel, dans lesquelles il dresse l'inventaire des forces vives de la France mouvelle. Ces études, où l'auteur de Jean- Ghrislophe témoigne de son intense amour delà vie, deviendront, sans doute, les chapitres d'un beau livre. Après Dans la maison, ce sera la contre partie de la Foire sur la place.
Le terrain ayant été déblayé par des équipes de bons ouvriers dont la tâche va s'achever, il faut maintenant reconstruire. C'est la mission de la génération qui monte, vaillante et consciente de sa force. Romain Rolland croit en elle.
Il faut le dire, déclare-t-il (i), dans son premier article — un véritable manifeste — .nous envions dans V histoire bien des siècles disparus, des époques de gloire, et il nen est guère de plus belle que la nôtre ; il n'en est pas une seule qui soit plus passionnante. Seulement il faut être fort pour r embrasser . C'est un âge de crise universelleet d'universelle résurrection. Je crois voir le Jugement dernier de Michel- Ange, vl les grappes de corps qui tombent, les forces mortes qui s'écroulent, la poussière qui fermente, la vie nouvelle qui fleurit, au tumultueux appel des trompettes qui sonnent. Au premier regard, tout se mêle et semble s' entredétruire. Mais un ordre souverain règne, au fond du cJtaos, et les puissances ennemies s'équilibrent entre elles. Il en est ainsi du spectacle qu'offre en ce moment l'art français. . . Ce qui frappe tous les observateurs attentifs au spectacle de l'art français^ c'est la passion
{{) Bibliothèque universelle et revue suisse. Novembre 1912.
de vivre que montrent, en ce moment, optimistes et pessimistes, chevaliers du passé et champions de l'avenir. Il semble que la jeune génération vienne de conclure un nouveau bail avec la vie. Il ne s'agit pas d'une Renaissance. Il y en a dix, il y en a vingt. Tout renaît. Toutes les forces dispersées, tous les germes qu'apportent, de tous les coins de U horizon, les quatre vents de F esprit.
Et Romain Rolland éniimère ces Renaissances françaises, opposées les unes aux autres, semble-t-il, et pourtant concourant toutes à donner à une nation qui, durant de longues années, avait paru repliée sur elle-même, un renouveau de puissance expansive et de féconde confiance en son avenir.
C'est un cantique de Siniéon ! Nous ne savons ce que valent ces prédictions, l'avenir seul nous le dira. A coup sûr nous renseignent-elles sur le caractère
réel du prophète. D'aucuns l'avaient pris pour un satiriste chagrin. Chacun peut le voir bien aujourd'hui : il est orienté vors l'espoir et vers la joie. Nous le verrons clairement en lisant la Nouvelle Journée qui est le poème de la guérison. Les mauvaises années sont surmontées.
Si Romain Rolland est de tout cœur avec la jeunesse française d'aujourd'hui, c'est que, comme elle, il s'est refait une santé morale. Il marche droit devant lui, avec une belle assurance. En' achevant son Jean- Christophe ^ il a eu le sentiment d'être déchargé d'un lourd fardeau : du fardeau de son inquiète jeunesse. Libre de toute attache, il peut séjourner où bon lui semble, à Paris, à Rome, en Suisse, et se consacrer entièrement à son labeur d'écrivain. Mille pensées à demi indistinctes encore le sollicitent. Les abeilles bourdonnent dans la ruche. Des œuvres
78 ROMAIJs ROLLAND
nouvelles se préparent. Elles exprimeront, sans cloute, cette force ascendante que Ton sent dans l'œuvre virile, et dans la carrière volontaire d'un écrivain qui pourrait faire sienne la fière parole de son proche parent, le poète Emile Verhaeren : « La vie est à monter et non pas à descendre. »
Romain Rolland est d'origine bourgui- LCnonne. Il y a Bourguignon et Bourguignon, le Bourguignon mystique et le Bourguignon salé, Lamartine et Piron.
Inutile de dire que l'auteur de Jean-Chrislophe n'appartient pas à la seconde catéuorie. 11 tient plutôt de Tascète, non par sa pensée qui est très libre, mais par sa vir. Avec ses yeux gris bleu, l'ovale ;il longé de sa figure, sa moustache blonde, -on abord réservé et distant, sa sobriété <le gestes et de paroles, il fait songer à un
homme du Nord. Sa ville natale, Clamecy, a été nommée la « Bruges morvandelle ». S'avançant dans les riches plaines bourguignonnes, comme un promontoire rocheux, le Morvan fut le cœur de l'ancienne Gaule, et c'est en France, après la Bretagne, un des points où la race celtique s'est le mieux conservée : race de poètes et d'apôtres qui a toujours eu le culte de l'esprit.
Nous ne voudrions pas attacher trop d'importance à ces considérations ethnographiques toujours sujettes à caution.
Et nous savons que Romain Rolland en fait bon marché. 11 n'y a pourtant qu'à le regarder pour constater qu'il est du Nord et non du Midi. Nul n'est plus affranchi de ce pli héréditaire commun aux représentants des deux Frances hostiles, de la rouge et de la noire, et que nous avons cru pouvoir appeler la (^ mentalité romaine ».
l/lH»MMK 81
11 n est pas rhomme des extériorités, des institutions et des dogmes, mais bien plutôt un intuitif, ayant un sens profond de la vie de l'âme et de ses mystères, de ceux que la musique évoque, sans les traduire avec précision.
Un psycho-physiologiste le classerait dans la catégorie des auditifs, non dans celle des visuels. Sa sensibilité est musicale. Il est des écrivains tels que Théophile Gautier, Flaubert ou Maupassant, chez lesquels le sens plastique domine.
Leur art évoque, avec précision, les aspects extérieurs et immédiats des choses. Chez d'autres, la vision est au second degré. Les apparences du monde extérieur, ou les rencontres de la vie, transformées au creuset de Ja mémoire, éveillent en eux des résonances lointaines. Ils prêtent l'oreille à des voix intérieures. S'ils se souviennent d'un paysage, ce n'est pas le
contour net de ses lignes qui s'inscrira dans leur mémoire, mais bien plutôt l'émotion exaltante qu'ils auront éprouvée en le contemplant. C'est pour eux, et pour eux seuls, qu'est vraie la définition d'Amiel : a Un paysage est un état d'âme. » Pour d'autres, un paysage est un état d'atmosphère. « Mon état d'esprit, a dit Romain Rolland dans une lettre privée (i), est toujours d'un musicien et non d'un peintre. » Et il ajoute ce renseignement précieux qui nous aide à apprécier son œuvre tout entièi^e : « Je conçois d'abord comme une nébuleuse l'impression musicale de l'ensemble de l'œuvre, puis les motifs principaux et surtout les rythmes, non pas tant de la phrase isolée que de la suite des volumes dans l'ensemble, des chapitres dans le volume et
(1) Citée par M. Bo.nnerot, Ouvrage cité, p. 46.
L IKJMMl-: 8^
des alinéas dans le chapitre. Je ma rends compte que c'est là une loi instinctive. Elle commande tout ce que j écris... » De même que les grands musiciens classiques, ses maîtres, Beethoven en particulier, Romain Rolland est avant tout un constructeur, l'opposé des impressionnistes qui s'en vont zigzaguant au hasard de leurs sensations momentanées, comme des phalènes attirées par la lumière d'une lampe.
La sensibilité musicale n'est pas coniinée dans les limites de la musique proprement dite. Elle ne se laisse pas enclore dans une portée de cinq lignes. Elle embrasse l'univers entier et tout l'intini de la pensée humaine : « Tout est musique pour un cœur de musicien, nous a dit Romain l^olland. Tout vibre et se meut et s'agite et palpite, les jours d'été ensoleillés, les nuits où le vent siffle, la In-
mière qui coule, le scintillement des astres, les orages, les chants d'oiseaux, les bourdonnements d'insectes, les frémissements des arbres, les bruits familiers du foyer, de la porte qui grince, du sang, qui gonfle les artères dans le silence de la nuit. Tout ce qui est, est musique. 11 ne s'agit que de l'entendre.» Romain Rolland est un de ces hommes pour lesquels tout ce.qui est est musique. Ce n'est pas pour rien que le héros de son œuvre est un génie musical.
Ce mode de sensibilité, infiniment plus rare chez les Latins que chez les Germains ou les Celtes, suffirait à lui donner une place à part dans les lettres françaises. Avec bien des nuances à distinguer, je lui vois pourtant un proche parent, Maurice de Guérin. La sensibilité musicale incline à une communion panthéiste avec l'âme de la nature. C'est la pente constante
du. sentiment religieux grave- et profond de Romain Rolland. Je le crois bien capable, comme Maurice de Guérin, de se lier d'amitié particulière avec certains arbres préférés. 11 enlacerait dans ses bras le tronc flexible d'un lilas, poussé à l'ombre des murs d'un jardin de Paris et le presserait contre lui, en chantant une chanson de son enfance, que cela ne m'étonnerait nullement. Qu'on ne le prenne pourtant pas pour un bucolique. En étudiant Jean-Chrisiophe^ nous découvrirons d'autres faces de sa riche et complexe personnalité. Ses curiosités sont universelles. Romain Rolland n'est pas un nébuleux idéaliste. Il a un sens robuste de la réalité. 11 voit la vie et il connaît les hommes. Parla, il est bien de son pays. Au cœur de Paris, il a trouvé moyen de vivre en contact avec la nature et de suivre, de sa fenêtre, le cours changeant
des saisons. Sur un boulevard bruyant, il habite une maison locative à la façade banale, celle-là même où il a logé Olivier et Jean-Christophe (i) :
Ils avaient trouvé dans le quartier Montparnasse, près de la place Denfei't^ au cinquième d\cne vieille maison^ un logement de trois pièces et une cuisine, fort petites^ qui donnaient sur un jardin /ninuscule, enclos entre quatre grands murs. De V étage oit ils étaient, la vue s étendait, par-dessus le mur d'en face, moins élevé que' les autres, sur un de ces grands jardins de couvent, comme il y en a encore tant à Paris, qui se cachent ignorés. On ne voyait personne dans les cdlées désertes. Les vieux arbres^ plus hauts et plus touffus que ceux du Luxembourg, frissonnaient au soleil; des bandes d'oiseaux chantaient ;
(1) Dan% la maison, p. 35. Cette maison prend une portée symbolique et donne son titre au livre. C'est elle qui révèle à Jean-Christophe la vie véritable du peuple français.
no.M.Mh: 87
des Vauhe cétaient les flûtes des /fierles, et puis le choral tumultueux et rythmé des moineaux; et le soir en été, les cris délirants des martinets, qui fendaient Vair lumineux et patinaient dans le ciel. Et la nuit, sous la lune, telles que les bulles d'air qui montent ic la surface d'un étang, les notes perlées des crapauds. On eut oublié que Paris était Ici, si la vieille niaison neût constamment tremblé du grondement des lourdes voitures lointaines, comme si la terre avait été remuée par un frisson de fièvre.
Cette page si poétique est la description exacte de ce que Romain Rolland voit et entend de sa fenêtre. Son cabinet de travail, où tantdebelles œuvres ont été écrites, est une modeste chambre d'étudiant. Il en défend jalousement l'accès aux indiscrets, aux snobs et aux snobinettes teintés de littérature, cette plaie d'Egypte redoutée de tous les écrivains. Il est de ceux
qui ont la tenace volonté de se réserver pour leurs tâches essentielles en déblayant leur chemin de la broussaille des petites obligations secondaires et de tout ce qu'on est convenu d'appeler les « devoirs mondains ». Quel contraste entre cette vie simple, recueillie et si digne, et le faste de certains écrivains en vogue qui vendent leur pensée ou s'endettent pour mener un train de millionnaires! Relations utiles, démarches opportunes, complaisances, compromissions, camaraderie avec des hommes tarés que l'on ménage parce qu'ils sont puissants, Romain Rolland a, de parti pris, élagué tout ce côté, réputé essentiel, de la vie littéraire. 11 tient à distance les histrions de la Foire sur la place, afin d'avoir le droit de leur dire leur fait, on sait avec quelle verdeur ! Il est l'anachorète qui vit dans sa cellule et en sort parfois pour parler haut et ferme aux rois
du jour. II est llioinnie libre, absolument, et c'est ce qu'il y a de plus enviable au monde.
Mais il n'est pas l'égoïste solitaire. 11 a la plus délicate, la plus affectueuse sensibilité. A ses amis, sa porte est toujours ouverte, et il en a de fidèles non seulement à Paris, mais un peu partout en Europe. Ce fut un chagrin pour lui de contrister quelques-uns de ses amis allernands par des critiques sur leur pays (i), justes pourtant et nullement malveillantes. Car nul n'est plus affranchi de tout parti pris chauvin. Ses critiques sur la France ellemême sont, nous le verrons, autrement âpres et violentes. Et combien de Français qu'il aime et estime n'ont-elles pas blessés au vif! C'est un douloureux conflit que celui de l'amour et de la vérité. Y\o-
(1) Voir les premiers volumes de Jean-Chrislophe, en particulier la liévolle.
main Rolland vient de nous le dire, à propos de Tolstoï, en une page qui a l'accent ému d'une confession personnelle (i) :
Comment fera celui qui a reçu du sort le don superbe et fatal de voir la vérité^ et de ne pouvoir pas ne pas la voir? Qui dira ce que Tolstoï a souffert du continuel désaccord de ses dernières années^ entre ses yeux impitoyables qui voyaient V horreur de la réalité, et son cœur passionné qui continuait d'attendre et d'affirmer F amour?
Nous avons tous connu ces tragiques débats. Que de fois nous nous sommes trouvés dans r alternative de ne pas voir ou de liaîrl Et que de fois un artiste — un artiste digne de ce nom, un écrivain qui connaît le pouvoir splendide et redoutable de la parole écrite — se sent oppressé d'angoisse, au moment d'écrire telle ou telle vérité! Cette vérité saine et virile, nécessaire au milieu des mensonges
"(1) Vie de Tolstoï, p. 20.
L HOMMK 9
mode mes ^ des mensonges de Ici civilisation^ cette vérité vitale, semble-t-il, comme Vair quon respire... Et puis on s'aperçoit que cet air, tant de poumons ne peuvent le supporter, tant d^ êtres affaiblis par la civilisation, ou faibles sintplement par la bonté de leur cœur!... La société se trouve sans cesse en face de ce dilemme : la vérité ou V amour. Elle le résout, d'ordinaire, en sacrifiant à la fois la vérité et V amour.
Comme Tolstoï, Romain Rolland voudrait ne sacrifier ni l'une ni l'autre de ces deux fois. Que la vérité s'inspire donc de l'amour, que, même implacable, elle soit bienfaisante comme le scalpel du chirurgien qui ne blesse que pour guérir. Et n'est-ce pas cette vérité pleine d'amour que l'auteur de Jean-Christophe ne cesse de dire à son pays ?