ANGLETERRE
The Daily News, aS septembre igoS:
La crise littéraire qui se produisit en France vers 1890 (Paul Desjardins. Edouard Rod, Paul Bourget, F. Brunetière) fut une révolte, assez sombre il est vrai, mais nécessaire .-elle visait les rigueurs glaciales d'une époque satisfaite et sans cœur. C'était bien plus une réaction qu'un signal de marche, un cri de désespérance, ou plutôt l'aveu d'une impuissance... Cosmopolitisme, antimilitarisme, exode fatal des campagnes vers les villes industrielles, toutétait stigmatisé également. Les efforts de la vieille religion pour se rajeunir en prenant conscience des problèmes de l'ère nouvelle étaient bafoués, traités de futiles ou môme signalés comme dangereux. La protestation des écrivains semblait stérile et sans promesse de printemps.
Ef cependant c'était déjà le printemps, un pâle
printemps de février que les gelées cruelles de mars devaient bientôt chasser. Mais à l'heure qu'il est, c'est à nouveau la saison d'avril pour la France littéraire... Et je tiens très particulièrement à saluer Tapparitfon d'un écrivain de tout premier ordre. Le nom de Romain Rolland appartient dès maintenant à l'histoire de la littérature française. Son œuvre, Jean-Christophe, est en quelque sorte une brillante épopée psychologique d'une puissance singulière, et marquée au coin d'une toi ardente et sobre en la vie, rare depuis longtemps en littérature. Que nous sommes loin des études maladives de pathologie sociale dont s'alimenta l'imagination de deux générations successives 1 C'est le retour à l'âge de Gœthe : nous rentrons dans le mystérieux laboratoire de l'âme humaine irréductible aux mesures conventionnelles; nous sommes à l'origine d'un romantisme plus jeune et plus sain. Nous faussons enfin compagnie à ces types de sombres dégénérés choisis pour faire le procès d'une société malade, et nous nous retrouvons avec des hommes et des femmes de notre temps, s'abreuvant aux sources mêmes de la vie véritable qui nous donne la jouissance, comme aussi les souffrances. L'atmosphère de cette histoire d'un jeune musicien est celle d'un monde aux forces neuves. Rarement peut-être imagination d'artiste créateur
atteignit au degré de noblesse et de perfection où s'élève le début de Jean-Christophe, l'aube du génie dans le développement d'une vie d*en- £ant.
A. L. LlLLEY.
Times, 29 septembre 1900 :
U y a du vague, de Tinfornae, du diffus^ autour de la figure principale : cela rappelle les brouillards dorés de Rembrandt, qui enveloppent une scène éclairée la nuit par un-e simple lanterne.
If
Mais ce que le rayon de lumière touche, est vivant et parlant- M. Rolland, dans ses meilleurs moments, nous rappelle seulement les plus grands écrivains ; les noms qui nous viennent à la bouche sont Rousseau, Goethe. U ignore volontairement les trucs du métier. Il n'est pas pour moitié aussi habile que M. Abel Hermant ou M. de Régnier. Mais il est « une nature » ; s'il vit, il estprobable que nous aurons à l'admirer avec toutes ses fautes, et peut-être à les considérer (ainsi que nous considérons l'emphase de Rousseau, la prolixité de Goethe) comme une partie intégrante de son talent. Les génies ne sont jamais impeccables ; ils laissent la perfection à un Gautier ou à un Banville.
Peut-être le premier volume {VAiibe) est le
meilleur ; il a le double charm'e du roman de Tenfance el du roman musical ; deux genres dangereux, mais qui, lorsqu'ils sont réussis, sont particulièrement heureux. Dans ce volume, la grâce simple et familiale du cadre allemand, la force et la fidélité de la peinture des caractères, quelque chose à la fois de cordial et de large, desimpie et de tendre, révèlent Ta^teor de la Vie de Beethoven. . . Le troisième volume {fA dolescent) a pourtant un épisode — celui de Sabine — qui est encore meilleur. Cela semble énorme à dire ; mais nous y ayons pensé plus d'une fois : Gœthe aurait pu. tenir la plume qui a écrit ces pages si naturelles dans leur puissance ou leur grâce, ces pages qui, relues pour la troisième ou la quatrième fois, semblent plus émouvantes encore. .
[L'auteur de cet article non signé, un des premiers que l'on ait consacrés à Jean-Chrisiophe^ est le grand poète Mary Robinson.]
Westminster Gazette, ROûl 1908:
On lit Jean-Christophe en se préoccupant aussi peu de savoir s'il est ancien ou contemporain, classique ou moderne, que lorsqu'on lit Werther, Anna Karénine ou Wuthering Heights.
Le style,, si vous Tanalysez,. est certainement moderne; mais vous ne l'analysez pas et ne songez
pas à Tanalyser, pas plus que Fauteur ne s'est troublé Tesprit à savoir ce que vous et d'autres pourraient en penser.
Par-dessus tout, il n'a aucune crainte de dire des choses, évidentes et « vieux jeu », aucune crainte de dire ce que d'autres ont dit avant lui.
11 s'appesantit sur les choses essentielles^ parce qu'il sent qu'elles sont essentielles, sans souci de savoir si elles ont été déjà dites. Il ne cherche jamais à placer les choses familières en des perspectives étranges, en des lumières bizarres, ou à les peindre avec des pointillures, des hachures, des taches, des coups de brosse, des lavis qui les rendent difficiles à reconnaître; il ne cherche jamais ni dans ses propres sentiments, ni dans son dictionnaire, des effets et des mots jusqu'alors inusités. Il va sans se presser ni se préoccuper; il semble être d*un autre temps : si empoigné par ce qu'il veut dire et si indifférent à la manière de le dire qu'en songeant à la virtuosité savante de la littérature française de notre époque, il donne l'impression d'un dilettante plus que d'un artiste.
Seulement, peu à peu, en avançant de livraison en livraison, on commence à soupçonner que l'art de M. Romain Rolland est le plus grand art possible et que, par-dessus tout, il est l'art de l'avenir.
Les derniers volumes de ce roman encore inachevé font sentir — du moins à ceux, je pense, qui
connaissent un peu la France et l'aiment beaucoup, — que M. Romain Rolland est le premier et W le plus grand d'une nouvelle école d'écrivains, étrangers à toute coterie et à tout cénacle, individus isolés, unis seulement par leur sincérité et leur indépendance personnelle; le premier porteparole de la nouvelle France ou plutôt de tout ce qui a le plus de force, le plus de vitalité, le plus de persistance dans la plus avancée des civilisations modernes au point de vue intellectuel, et cependant la plus ancienne et la plus conservatrice. Le porte-parole de ce grand peuple français sur lequel on se méprend et qu'on repr.ésente sous de fausses couleurs.
Vernon Lee.
(Traduction de Mme Brandon-Salvador.)
Daily Mail, 21 février 1918 (sous le titre : Une épopée en prose) :
Il y a des années — en 1904, pour être précis — paraissait à Paris un petit livre, qui parlait d'un enfant musicien dans une petite ville d'Allemagne. Par la magique puissance qu'ont les œuvres d'art belles et rares, malgré leur muette réserve, de s'insinuer, de s'imposer à lattention des gens de goût, ce livre s'empara aussitôt, pour
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la retenir, de raiï'ection d'un auditoire qui —^ à présent que l'histoire est parvenue à sa fin — compte des membres dans tous les pays.
Les fidèles semblent d'abord avoir été particulièrement nombreux en Angleterre, bien que l'Angleterre ait été laissée en dehors du récit, qui embrasse tour à tour rAllemagne^la France, la Suisse et ritalie. A présent que Jean-Christophe est traduit en anglais, les portes du temple sont ouvertes à la multitude; et les fidèles se sentent un peu inquiets de songer à la curiosité frivole et aux malentendus possibles qui envahiront peutêtre le culte, entourés par eux d'une si pieuse affection...
ALLEiMAGNE
Frankfurter ZeZ/wn^, 8 octobre 1905 (à propos de VAube) :
...En une succession de tableaux tantôt lumineux et gais, tantôt graves ou attristés de larmes, une âme d'enfant nous révèle ses trésors cachés. Romain Rolland a certes les yeux d'un peintre, mais c'est aussi avec toute son Ame de poète et de musicien qu'il contemple et décrit d'émouvantes visions. Le cœur vibrant, il prête l'oreille aux voix de la nature et les interprète en une langue mélodieuse et pleine d'images. Les figures de Jean- Christophe sont dessinées d'une main très sûre, avec cet art tout classique qui limite sa matière aux traits essentiels empruntés à la vie. La description est si sobre, le travail de l'artisle si loyal, qu'il atteint sans peine à la perfection dans la ressemblance et qu'il nous met face à face avec de véritables personnalités vivantes. Les ombres
de Beethoven et de Bach hantaient rimagination de Técrivain, tandis qu'il créait son jeune héros. Le souffle qui inspirait leurs œuvres passe à travers les pages riches de pensées et de sentiment délicat; le poète a pétri ensemble les douleurs et les joies de Texistence, la réalifé et la fiction, pour en faire une œuvre harmonieuse et belle.
F. Ed. Schneegans (Heidelberg).
Berliner Tageblait, 22 décembre 1912 :