LETTRE A ROMAIN ROLLAN«D
... Maintenant que le dixième volume de votre œuvre très noble et émouvante a paru, toute la jeunesse française qui réfléchit s'apprête à vous fêter... Mais TAllemagne, elle aussi, se doit de n'être point muette en ce jour, car, mieux qu'aucun Français jusqu'ici, Romain Rolland, vous avez essayé d'apprendre aux intellectuels de votre pays ce qu'est Tâme allemande et notre culture artistique. Jamais écrivain, avant comme après « l'année terrible »., n'avait tenté si libre et si sympathique effort pour réconcilier les esprits, et je ne sais personne en France à qui l'art allemand doive plus de reconnaissance qu'à vous, maître amoureux du silence, 'c\m refuserez cet
hommage comme aussi la gloire qu'on vous prépare... Vous vous êtes donué pour tâche, dans une France gagnée par le chauvinisme, de créer un héros qui Soit un musicien allemand imaginaire, nouveau Beethoven, dont vous n'avez pas fait une figure qui prête au rire et à la moquerie ce qui est le sort de tout Allemand dans les romans français, même chez Balzac), mais bien un héros véritable, un pur génie aux sentiments élevés. Vous avez campé T Allemagne et la France en face Tune de l'autre, mais amicalement, dans une haute sphère de justice où la comparaison s'impose, mais non plus l'antagonisme.
... C*est en qualité d'Allemand que je tiens à vous remercier, car j'ai le sentiment que pour nous rapprocher de la jeunesse française, votre Jean- Christophe a plus fait que ligues, diplomates ou banquets. C'est toujours à travers un homme qu'on arrive à connaître un pays sous son meilleur jour. Jean-Christophe s'est assuré qu'à Paris il existe une élite d'hommes qui s'estiment audessus des erreurs et des contingences politiques, parce qu'ils se recherchent dans la sphère des valeurs les plus nobles et dédaignent les événements mesquins. Vous avez vu TAUemagne grande parce que vous regardiez les Beethoven et les Gœthe; nous voulons et nous devons voir la France par vos yeux; et nous lui accorderons notre con-
fiance, parce qu'elle produit encore des hommes du type de ceux à la parfaite loyauté et au pur désintéressement desquels votre œuvre rend témoignage. A la sympathie, la sympathie seule doit répondre.
Stefan Zweig.
Flamberge {Mons)y Mons, 1918 : ~^
Si Romain Rolland apparaît ainsi comme un admirable historien^son œuvre n'en est pas moins en première ligne un grand poème. Nous apercevons chaque tableau culturel à travers le miroir d'une âme humaine — celle de Jean-Christophe — de sorte que les regards multiples et divers que nous jetons sur la vie nationale des peuples dépeints, trouvent leur critique, leur correction, leur mise au point dans le développement progressif du caractère du personnage principal. Le développement de ce caractère est le lien continu qui réunit l'ensemble. La description icj sert à poser et à résoudre des problèmes d'une portée générale, humaine...
Dans Jean-Christophe se reflète en son entier le vouloir de tout l'Occident européen de. notre époque. Et c'est pourquoi ce roman mérite de devenir un livre commun à tous les peuples.
Otto Grautoff.