CHAPITRE X
M. Antoine Ciaveret attendait prudemment que le sergent de ville, levant son bAlon blanc, arrêtât la masse des voiluresqui,sur la place de l'Opéra, s'entre-croisaient en tous sens. On était à la fin de juillet, et il y avait encore beaucoup de monde à Paris. La circulation demeurait intense sur les boulevards. A la population ordinaire, se mêlaient de nombreux étrangers. On les rencontrait : Allemands, Anglais, Russes, Américains du Nord ou du Sud, isolés ou par groupes, bruyants ou mornes. Il y en avait de très vieux et de très jeunes, de laids et de beaux, de riches et de pauvres. Les uns devaient voyager avec toutes les commodités, logeant dans les grands hôtels, mangeant dans les grands restaurants, et les autres, venus par des moyens économiques, devaient mener la vie médiocre des pensions de famille et des boarding-houses. Quels qu'ils fussent, M. Claveretles considérait avec une admiration mélancolique. Tous, ils représentaient « le désir de voir le monde m. Tous, ils avaient quitté leurs foyers pour visiter quelque coin de plus
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vaste univers. Le démon des voyag-es habitait en eux. M. Glaveret les admirait, en faisant un retour attristé sur lui-même.
Cependant, le serg-ent de ville, long-temps impassible et indifférent, fit un geste despotique. Les voitures s'arrêtèrent. M. Glaveret traversa, juste sous le nez des chevaux d'une énorme tapissière surcharg^ée de touristes, hommes et femmes, la lorgnette en bandoulière et le Bœdeker à la main. M. Glaveret leur lança un regard sympathique et continua son chemin.
Leur vue avait été pour lui un rappel d'anciennes aspirations, auxquelles, depuis long-temps, il avait définitivement renoncé pour lui-même, mais qui étaient demeurées fort en faveur chez autrui.
Il s'en aperçut une fois déplus, quand il fut parvenu au coin de la rue de Gramont. A la devanture d'un étonnant local peinturluré de toutes les couleurs, la grande agence de voyages «le Globe » étalait ses affiches et ses réclames. L'agence du Globe, entreprise gigantesque et universelle, était comme le symbole du voyage moderne. Elle répondait à tous les besoins et à tous les désirs des amateurs de déplacement. Grâce à elle, toutes les curiosités terrestres pouvaient se satisfaire aisément. Elle fournissait aussi bien les moyens de camper dans les sables du désert que d'hiverner dans les glaces du pôle. Par ses soins, le voyageur n'avait plus à
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se préoccuper de rien. Il devenait une sorte de colis humain, étiqueté et impersonnel, que l'on transportait, que l'on promenait, que l'on nourrissait et même que l'on enterrait, le cas échéant. L'ag-ence réalisait ce résultat admirable : le voyag^e pour tous. Désormais, les aveugles et les paralytiques eux mêmes pouvaient prendre part à la folie ambulatoire qui, chaque année, atteignait des centaines de milliers d'individus. Aussi l'agence peignait-elle sa façade de couleurs justement triomphales.
Tout en réfléchissant vaguement à ces choses, M. Claveret était arrivé rue Saint-Marc, à une boutique de librairie où il entra. Au bruit du timbre, un vieux monsieur vint vers M. Claveret, la main tendue :
— Gomment va, monsieur Claveret?
— Et vous, monsieur Durandot?
A cette question, M. Durandot fit un geste découragé. Il souffrait de rhumatismes et ne le cacha point à M. Claveret. M. Durandot était grand et maigre. Sa longue figure se terminait par une barbiche militaire; une petite calotte de soie noire couvrait son crâne. M. Durandot n'enlevait cette calotte que pour les dames. Pour les hommes, il se contentait d'y porter deux doigts en manière de salut. Dans sa boutique, M. Durandot se considérait comme sous les armes. II était à son poste de faction.
On connaissait cette habitude du libraire Duran-
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dot et personne ne s'en offusquait, car il jouissait auprès de ses clients d'une estime particulière. Il n'clail pas un marchand de livres; il était « leur libraire ». Vendant peu à l'acheteur de passage, il avait une cUentèle sérieuse, régulière, pour laquelle il était plus qu'un fournisseur : un conseiller et presque un directeur. On consultait Duran- (lol, etDurandot rendait des jugements, etdes jugements concis et autoritaires, acceptés sans réplique, surtout par la clientèle féminine, car beaucoup de jeunes femmes élégantes confiaient le choix de leurs lectures à M. Durandot, qui était fier de cette confiance et des jolies visites qu'elle lui valait.
Les parfums discrets qui parfois se mêlaient dans sa boutique à l'odeur de l'imprimé lui caressaient agréablement les narines, et le bruit d'une auto de luxe s'arrêtant le long du trottoir lui causait une satisfaction marquée.
Les conditions spéciales de son commerce avaient permis à M. Durandot d'installer son magasin rue Saint-Marc, à deux pas du boulevard et dans un quartier central, mais, tout de même, un peu à l'écart des grandes voies. Il l'avait pourvu de bons tapis, de sièges confortables, et le comptoir était toujours orné d'un bouquet de fleurs. M. Durandot était fier de son métier. M. Anatole France avait tracé son portrait dans un de ses romans.
Cependant M.Claveret examinait les publications récentes :
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— Quoi de nouveau, monsieur Durandol ?
— Rien de bien bon, monsieur Claveret.
M. Durandot fit la moue et lira la pointe de sa barbiche, puis il baissa la tète, feuilleta des papiers et, s'adressant à son commis, qui déplaçait une pile de livres :
— Dites donc, Michel, a-t-on porté le paquet de monsieur Pierre de Claircy, rue d'Aumale ?
A ce nom, M. Claveret avait prêté l'oreille, subitement intéressé :
— Tiens, vous avez eu la visite de nioii jeune ami Claircy ! Qu'est-ce qu'il a bien pu vous commander?
M. Durandot se redressa :
— Il est venu me demander un choix d'ouvrages sur l'Asie Mineure, et, en particulier, sur la Syrie et Damas. Il m'a dit qu'il voulait se documenter sur cette région. Alors, je lui ai fait préparer un petit ballot. Il a eu raison de s'adresser à moi, votre jeune ami, monsieur Claveret ; le voyez-vous recourant à Villarion ou à Toutain ?
Villarion et Toutain étaient les bêtes noires de M. Durandot. Il ne les tenait que pour de vulgaires débitants de papier. Et M. Durandot froissa avec fierté sa calotte, comme s'il eût. cherché à lui donner la forme d'un turban.
En sortant de chez M. Durandot, M. Claveret était fort intrigué. Ce désir de se renseigner sur
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Damas ne pouvait être venu à Pierre de Claircy que de ses conversations avec Romaine Mirmault. M. Claveret savait par les Vrancourt, par André, par Pierre lui-même, que M*"® Mirmault et lui se voyaient souvent.
Durant ce beau et chaud mois dé juillet, ils avaient fait ensemble plusieurs promenades dians Paris et aux environs. 11 s'était donc établi entre eux une certaine intimité. D'ailleurs-, Pierre ne s'en cachait pas. 11 parlait souvent de M™« Mirmault, et toujours avec une vive sympathie et beaucoup d'admiration. Tout ce qui la concernait semblait l'intéresser particulièrement. De là, sans nul doute, cet achat de livres qui, par lui-même, n'indiquait rien de précis, mais qui apportait cependant une nouvelle preuve que Pierre se préoccupait continuellement de la jeune femme.
Fallait-il en conclure qu'il fût amoureux d'elle ? M. Claveret, tout en marchant,hochait la tète. Peutèite que oui, après touti, et, en somme, rien de plus naturel et même de plus heureux. Romaine ne pourrait exercer sur Pierre qu'une excellente influence. Un jeune homme n'a qu'àgag-nerà lacom*pagnie d^iine jeune femme intelligente et distinguée. Quant à la pensée qu'une liaison coupable pût jamais se former entre eux, M. Claveret ne l'admettait même pas. Il y avait bien certes l'exemple de Berlhe de Vrancourt et d'André, mais, par une inconséquence singulière, M. Claveret n'en
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tirait aucune comparaison possible. D'ailleurs, le cas de Berlhe et d'André ne lui paraissait nullement blâmable ; mais qu'un pareil fait pût se produire entre Romaine et Pierre, non, non, et cent fois non 1 Il avait en Romaine une confiance illimitée, et elle lui représentait le type absolu de l'honnête femme.
Que cela l'amusât de se faire faire quelque peu la cour par Pierre, rien de plus plausible, à la rigueur, mais aussi de plus innocent, car Romaine saurait toujours l'arrêter où il faudrait! Oui, elle était trop loyale pour donner à Pierre de faux espoirs. Aussi, du sentiment que Pierre éprouvait probablement pour elle, quel dommage et quel danger en pourraient-ils donc résulter? Aucun. Cet amour, ou plutôt cette amourette, éloignait Pierre, momentanément, de ses rêves d'action. Elle lui montrait qu'il y a autre chose dans la vie que l'emploi brutal de soi-même, qui est l'idéal des jeunes gens d'aujourd'hui. Il apprendrait de Romaine Mirmault des délicatesses de sentiment qu'il ignorait encore. Il perdrait auprès d'elle ce goût un peu factice de l'énergie qui le tourmentait et l'agitait et qui était plutôt un effet du milieu ambiant qu'une véritable disposition naturelle.il comprendrait que, dans la vie, il n'y a pas que l'action, mais qu'il y a aussi l'amour. Pierre était-il réellement amoureux de M"* Mirmault? Et elle. Romaine, que pensait-elle de Pierre?
M. Claveret avait pivoté sur ses talons. Au lieu
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de remonter vers la rue de la Tour-des-Dames, il continua à suivre le boulevard et prit la rue de la Paix. Sans flâner, M. Claveret n'en rog-ardait pas moins les magasins. Tous ces élalag^es élég-ants ou luxueux y célébraient la gloire de la femme. Toute la rue ne travaillait guère que pour elle.
Elle était la raison d'être de toutes les devantures et de toutes les affiches. Couturiers, modistes, lingères, bijoutiers, parfumeurs rivalisaient à son intention d'ing^éniosité et de richesse. Toutes ces inventions, toutes ces parures, tous ces raffinements n'avaient qu'unbut: embellir la femme et la faire aimer. Aussi, en était-il une seule parmi elles qui restât insensible à l'attrait de ces colifichets et de ces brimborions ? Même les plus raisonnables, les plus sérieuses, n'échappaient pas à ces prestiges. Et M. Claveret se rappelait les étonnements de la charmante Romaine de Tennond, lorsque, venue à Paris pour faire les emplettes de sa corbeille de noces, il s'était amusé à la guider, en vieux Parisien, dans ses achats de débutante...
]\jme Mirmault rentrait presque toujours à l'hôtel vers la fin de la journée. Quand M. Claveret s'y présenta et eut fait passer sa carte, M'"^ Mirmault lui fit dire de bien vouloir l'attendre un moment au salon. M. Claveret y avait été déjà, à plusieurs reprises, reçu par Romaine Mirmault. On y pouvait causer assez tranquillement. C'était une vaste pièce, d'ordinaire à peu près vide. M. Claveret, en ypéné-
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Irant, dérang-ea-on couple discret, assis siir un canapé, quelque jeune ménage anglais, tant ils prirent tout à coup un air pudique et offensé. M. (Maveret s'amusa de leur mine, si bien qu'il ne put s'empêcher de raconter en riant à M'"" Mirmaull oomment il avait troublé ce tête-à-t^le d'amoureux. M""" MirmauU,. ai ce récit, se mit à rire également :
— Ah ! cher monsieur Cluveret, si vous viviez comme moi à l'h'.ltel, vous en verriez bien d'autres! Je vous assure que l'on y assiste à des speetacles assez comiques. Ainsi, il n'y a pas de jour où je ne rencontre dans le» corridors des petites dames voilées qui filent lii long des murs, sans regarder derrière elles. Il paraît même qu'il y a une partie de l'hôtel qui est affectée spécialement aux rencontres discrètes, avec sortie particulière.
M. Claveret joignit les mains comiquement à ces révélations. M. Claveret, vieil amateur de jolies femmes, en savait plus long sur les hôtels parisiens que l'innocente Romaine Mirmault.
Elle continua gaiement :
— D'ailleurs, cela ne me scandalise nullement . Mais vraiment, ici, partout, au Bois, dans les restaurants, dans les théâtres, on ne voit que des gens qui pensent à l'amour. Comme c'est drôle ! L'a mour n'est cependant pas tout dans la vie. Co ra^ m€nt peut-on ainsi tout lui subordonner ? Vi"vre d'amour, mourir d'amour, quelle folie I Mais les gens qui aiment sont-ils donc si heureux que cela ?
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M. Glaveret écoutait Romaine Mirmault, Romaine Mirmault, décidément, n'avait rien d'une amoureuse. Elle parlait avec une raison rassurante. Elle était demeurée un in&tant silencieuse, puis eiiie reprit :
— Oui, Paris est une sing-ulière ville. Ainsi, dès que l'on rencontre ensemble un homme et une femme, on s'imagine, tout de suite, qu'ils sont amants. Tenez, aujourd'hui, je suis allée avec Pierre de Claircy au musée du Louvre. En route, nous avons croisé un de ses amis, un monsieur Pontig-non, paraît-il. Eh bien, je sais ce qu'il aura pensé en nous voyant, monsieur Pontignon.
M. Claveret se récria, et il fit un geste de protestation. Romaine Mirmault l'arrêta :
— Mais oui, cher monsieur Claveret, c'est ainsi. Et, d'ailleurs, cela m'est absolument égal. Je trouve Pierre de Claircy très gentil, et ce n'est pas sa faute s'il est jeune et beau garçon. Et puis, vous savez quenous sommesaumieux ensemble! Il m'a promis de venir me voir à Damas, et vous viendrez aussi, n'est-ce pas, cher monsieur Claveret, car la vie me sera un peu dure, là-bas, au retour... J'y suis si seule ! Mais notre jeune ménage anglais a repris courage. Regardez-les donc s'embrasser.
M. Claveret s'était levé :
— Oui, ils sont admirables, et j'ai honte de les gêner plus longtemps. D'ailleurs, il est tard, et je sais, par André, que vous dînez chez les Vrancourt.
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Demandez donc à M"*" de Vrancourt quel jour elle veutquejevousemraène tous à Montmartre. Allons, au revoir, ma chère Romaine, et à bientôt.
Et M. Claveret, ayant pris congé de M'"^ Mirmault, se relira, perplexe et songeur. Sa visite ne lui avait, en somme, rien appris.