‹ Romaine Mirmault; romanChapitre 9 sur 29 · CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX

Par la porlière du petit train-tramway qui, de Soissons, en suivant la vallée de l'Aisne, l'avait amenée à la station de Villarcy, où l'on descend pour gagner la Foulerie, Romaine Mirmault aperçut, au passage, la vieille guimbarde de M""" de Gerdières, qui l'attendait. C'était une espèce de break démodé, couvert d'une toiture de cuir et fermé par des ridelles, dont la vue caractéristique la fit sourire, tandis qu'elle rassemblait son menu bagage. La présence du break lui annonçait que ses tantes étaient venues l'attendre à la gare, sans quoi elles ne lui eussent envoyé que l'antique victoria.

Elle ne se trompait pas. Le train arrêté lui montrait sur le trottoir M"" de Gerdières, serrées l'une contre l'autre comme deux vieilles perruches sur un perchoir. Par la porlière. Romaine Mirmault leur adressa des signes auxquels elles répondirent en agitant leurs tètes coiffées de capotes et leurs mains à mitaines.

Descendue du wagon, Romaine Mirmault venait de sentir sur sa joue la caresse piquante et mous-

tachue de tante Tine et de tante Nine, qui l'avaient étreinte dans leurs bras maigres et sur leurs poitrines plates.

— Avez-vous fait bon voyage, Romaine ^

Celte question, posée par la tante Valenline de Gerdières, fut répétée par la tante Antonine avec la ponctualité d'un écho.

Tout en répondant que son voyage avait été excellent, M°"® Mirmault regardait autour d'elle. Elle reconnaissait la petite g'are isolée, où tout était exactement pareil au souvenir qu'elle en avait g-ardé. Alentour, la même campag^ne s'étendait, qu'il lui semblait n'avoir jamais quittée. Des prés verts bordaient la rivière d'Aisne, qu'ombrag-eaient des lig-nes de saules et des iiles de peupliers. Une route traversait l'eau sur un pont et montait vers la colline rocheuse, au flanc de laquelle s'accrochait le village de Ricourt. C'était à l'extrémité du villag-e que se trouvait la Foulerie. On en apercevait les toits d'ardoises à travers les arbres. Décidément, rien n'avait chang-é, pas même l'homme d'équipe ni le contrôleur à qui M*"^ Mirmault remit son billet et qui la salua. Ce contrôleur était le fils de l'épicier de Ricourt, chez qui M'^^* de Gerdières, dont la gourmandise était le péché mignon, allaient chaque jour, en cachette l'une de l'autre, acheter quelques sucreries.

Le souvenir de cette cachotterie fit sourire Mme Mirmault.

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Installée dans le break, en face des deux vieilles demoiselles, Romaine les considérait avec surprise et affection, tandis que le domesti(jue Jules, (jui réunissait à la Foulerie les fonctions de cocher et de jardinier, plaçait la malle sur le sièg-e. M"«« de Gerdières n'avaient pas changé non plus durant ces cinq années. Tante Valentine, l'aînée, s'était peutêtre un peu courbée ; tante Antonine, la cadette, avait peut-être un peu maigri; muis, sauf cela, les mêmes que le jour où, à cette môme gare, dans ce même break, elles attendaient leur petite nièce Romaine de Terraond, que la mort de son père faisait orpheline et qui venait chercher asile chez les seules parentes qui lui restassent. Comme aujourd'hui, du trottoir d'attente, elles lui avaient adressé des signes. Comme aujourd'hui, tante Valentine lui avait demandé des nouvelles de son voyage et tante Antonine avait répété ponctuellement la question. Cette constatation amusa Romaine Mirmault. Pauvres tantes de Gerdières, c'était une de leurs particularités, de se faire ainsi écho l'une à l'autre avec une précision mécanique. Cette habitude était d'autant plus aff'olante que M"" de Gerdières se ressemblaient étonnamment.

Toutes deux grandes, maigreset sèches, avec des figures d'oiseaux. Un grand nez dominait leur visage, presque sans menton. Leurs gestes étaient identiques. Leursexistences se ressemblaient comme leurs personnes. Elles ne quittaient jamais la Fou-

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lerie, où elles étaient, nées, et ne s'étaient jamais séparées. Elles avaient d'un commun accord renoncé au mariage et n'en conservaient, ce qui est rare, aucun regret. Vieilles filles par vocation et non par manque d'occasion à ne plus l'être. Le seul point où elles se disting-uassent était que tante Valenline raffolait des pastilles de menthe et que tante Antonine préférait les boules de g-omme. Romaine, se souvenant de celle passion des tantes de Gerdières, avait pour chacune, dans sa malle, une provision de leurs bonbons favoris. A celte annonce, les deux vieilles filles s'exclamèrent :

— Comme vous êtes g-entille, Romaine !

— Comme vous êtes g-entille. Romaine !

El leurs deux exclamations se confondirent en une seule.

Romaine Mirmault sourit, mais soudain elle se sentait envahie d'une sorte de tristesse. Ces deux vieilles perruches lui causaient une impression de profonde mélancolie. Elles lui représentaient l'incurable médiocrité de la vie, de ce que l'on appelle en ce monde une « existence tranquille ». Ah ! oui elle avait été tranquille, l'existence de M"«* de Gerdières ! Mais Romaine n'eût souhaité à aucun prix une pareille tranquillité, où le bonheur n'est fait que de la répétition des mêmes actes et du ressassement des mêmes pensées, des mêmes gestes inutiles et des mêmes paroles vaines. C'était donc par ce pacifique et plat néant qu'elles avaient remplacé

tout ce qui agite et tourmente les autres êtres. Ah ! la pauvre paix, la morne béatitude que cellelà ! Tout plutôt que ce vide et cette atonie? Mieux valaient les ang^oisses de l'esprit, les troubles de la conscience, les peines du cœur. Et Komaiiie Mirmault détournait ses yeux de ces vieux visages fraternels, qui étaient pour elle comme l'emblème de la sagesse dans la médiocrité.

Cependant le cheval avait cessé de trotter et la pente de la route devenait plus rude. On s'élevait, peu à peu, en lacets, au-dessus de la vallée, au fond de laquelle l'Aisne coulait parmi les prairies et les saulaies. Des hauteurs boisées fermaient un horizon vaste et non sans beauté. Bientôt, les premières maisons du village de Hicourt apparurent. Il formait une rue unique, longeant une sorle de crête rocheuse assez abrupte. Dans- la rue, jouaient des gamins. Sur une petite place, se trouvait un lavoir. C'était sur cetle place que s'ouvraient les principales boutiques de Ricourt. Au seuil de l'une d'elles, un gros homme à face réjouie, salua. M. Verdorin l'épicier, le père du contrôleur duchemin de fer, rendait hommage à M^^^* de Gerdières, ses meilleures clientes. Après la place, les maisons s'espaçaient. La voilure s'arrêta devant une grille que le cocher, descendu de son siège, alla ouvrir.

M"« Valentine de Gerdières s'écria :

— Nous voilà arrivées !

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M}^^ Antonine de Gerdières,, un. peu en retard, ne répéta que le mot « arrivées ».

Toutes deux éprouvaient une évidente satisfaction à rentrer chez elles. D'abord, elles n'aimaient guère à être, comme elles disaient, « par voies et par chemins». Ensuite, aucune habitation ne leur paraissait comparable à la Foulerie. Soixante années d'un séjour ininterrompu ne les avaient pas encore blaséessur le plaisir de s'y retrouver.

La Foulerie était d'ailleurs, ainsi que le constatait Romaine Mirmault,un fort agréable logis. Il se composait de deux corps de bâtiments, à un seul étage, séparés par une terrasse plantée de marronniers qui surplombait la route et d'où l'on dominait le paysage. Ces deux pavillons s'adossaient au rocher , où étaient creusées des caves et une remise. Dans le rocher, un escalier rustique conduisait à un assez vaste enclos, moitié potager,, moitié verger, et aussi jardin de plaisance. De ce jardin, situé sur le plateau, on avait vue sur une plaine que parsemaient quelques bouquets de bois. Au milieu de l'un de ces bois était le château d'Argimon, demeure des Vraacourt,et l'habitation considérable du pays. Pour tous les environs, Argimon était « le Château ». Certes, M"^** de Gerdières ne lui contestaient pas ce titre, mais elles n'eussent pas échangé laFoulerie contre Argimon. Argimon était « sans vue », objectaient-elles. M"" de Gerdières étaient fières de leur terrasse.

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d*où Ton découvrait « dix lieues de pays à la ronde ». D'ailleurs, elles ne regardaient jamais le pa^'sage, et, si elles s'enorgueillissaient de son étendue, elles étaient complètement insensibles à sa beauté.

Elles vivaient exclusivement dans le pavillon de droite, où elles occupaient, à elles deux, une seule et vaste chambre avec deux alcôves. Un large guéridon Empire en marquait le milieu. Avec cette chambre, la pièce qu'elles fréquentaient le plus était la salle à manger. Elles y prenaient leurs repas et y passaient la plus grande partie de la journée et toujours la soirée. Celte salle à manger était pavée d'un dallage en losanges blancs et noirs et les murs étaient tendus d'un curieux vieux papier représentant, en grisailles, toute l'histoire de Pysché. Les dessins de ces grisailles, de style pompier, dus à quelque artiste du temps du premier Empire, qui travaillait dans le style de Girodet et de Guérin, étaient à la fois impudiques et guindés, et il était vraiment assez comique que de prudes et dévotes vieilles filles comme M"" de Gerdières eussent constamment sous les yeux ces tableaux mythologiques où s'ébattaient des Psychés qu'elles n'avaient jamais été et un Amour qu'elles n'avaient jamais connu !

Ce fut dans cette salle à manger que M"** de Gerdières introduisirent Romaine Mirmault. Son premier regard fut pour la grisaille des murs,

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puis elle considéra toute la pièce en sa tristesse démodée et tranquille. Romaine Mirmault réfléchissait. C'était donc là, entre ces deux antiques figures, qu'elle aurait pu continuer à vivre. Cette pensée la remplit d'une terreur rétrospective. Ah! oui, elle avait bien fait de partir, d'épouser Etienne Mirmault. Tout valait mieux que la morne destinée à laquelle elle eût été vouée. Et elle contemplait jyjiies (jç. Gerdières, enlevant leurs mitaines, ôtant leurs chapeaux, lissant, avec les paumes de leurs mains maigres, leurs bandeaux plats aux cheveux tirés et gris.

Soudain, elle fut distraite de cette contemplation par le bruit d'un pas lourd dans l'escalier. On montait la malle. Elle contenait les bonbons annoncés. Tante Tine et tante Nine, subitement empressées, offrirent à leur nièce de la conduire dans sa chambre.

— Vous savez. Romaine, vous la trouverez telle que vous l'avez laissée. On n'a touché à rien.

Tante Nine se contenta d'accentuer par des gestes les paroles de tante Tine.

Lorsque tante Tine et tante Nine, chacune dans les mains un énorme sac de bonbons, eurent disparu, Romaine Mirmault se laissa tomber sur un fauteuil. Il était environ cinq heures de l'aprèsmidi. Une lumière adoucie entrait par la fenêtre ouverte. Bien qu'on l'aérât depuis plusieurs jours, la chambre sentait une légère odeur de renfermé et

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de moisi que Romaine reconnaissait bien. Cette odeur l'avait accueillie la premiôre fois où elle avait pénétré dans cette pièce, en robe de deuil et les yeux encore gonflé» de larmesi, venant de la lointaine Rome pour chercher auprès de ses tantes un abri à son isolement d'orpheline.

Cette même odeur, elle la- retrouvait aujourd'hui. Elle avait repris possession de cette chambre, d'où Romaine, jadis, l'avait peu à peu chassée en vaporisant force parfums, au grand scandale des pauvres tantes de Gerdières, qui voyaient dans ces pratiques comme une sorte d'exorcisme païen. A ce souvenir, Romaine Mirmault ne put s'empêcher de sourire. Elle se sentit moin» triste. Malgré son odeur d'abandon, cette vieille chambre provinciale avait quelque chose de paisible et de sympathique. Une abeille égarée y rôdait en bourdonnant. Unléger souffle agitait les rideaux dis* mousse i ne fraîchement blanchis. Aux murs, Romaine retrouvait les photographies re])résentantJ des vues de Rome qu'elle y avait épinglées jadi». Elle se leva pour aller les examiner une à une, puis elle- vint se rasseoir et demeura, absorbée en ses^ pensées ,

Le souvenir lui revenait, vif, clair, précis, de cette époque de son» existence; Bile revoyait son enfance errante et bizarre, cette enfonce qui semblait le prélude de sa vie d'aujourd'hui et que les goûts nomades de son père lui avaient imposée. M. de Termond, par ses travaux d'érudition

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picturale, n'élait-il pas obligé à des déplacements fréquents. Quoiqu'on principe il fût établi à Rome, ses séjours y avaient été intermittents. Durant l'un d'eux, une fille lui était née, et il aivait voulu que l'enfant portât le nom. de cette illustre marraine ; mais bientôt M. de Termond emmenait la petite Romaine et sa mère à Florence, eti c'était de Florence que dataient pour Romaine ses premiers souvenirs d'Italie. Ensuite, elle se rappelait délicieusement" toute une année passée à Venise. Elle avait alors- douze ans. Peu de temp a après, on revenait à Rome, et M""^ de Termoud mourait.

Pendant les deux, années qui suivirent cette mort, le père et la fille avaient promené leur tris-tesse en divers lieux : en Sicile^ où ils avaient passé un hiver; à Palerme, à Naples-, puis- en Ombrie. D'Ombrie, ils étaient retournés- à Rome. Mu dû Terr. mond vieillissait. Il avait renoncé à ses travaux. Il se rongeait de chagrin et aussi des- soucis d'une situation de fortunedevenue difficile;. Presque chaque jour, il allait visiter la tombe de sai femme ; Romaine l'accompag-nait ent ces promenades désespérées.

Certes, durant le» quatre dernière années vécue* à Rome, Romaine avait été sensible aux beautés de la Ville Eternelle; mais, malgré cela, Rome demeu" rait pour elle une ville de tristesse et de deuil. Ce nom s'associait dans sa pensée à des impressions

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moroses et mélancoliques. Depuis que le mallieur l'avait frappé, M. de Tcrmond était devenu hypocondre et taciturne. Il faisait partager à sa fille la solitude où il se renfermait, à un âge où la jeunesse de Romaine eût eu besoin de plaisir et de distraction. Mais M. de Termond ne voulait vivre qu'avec ses regrets. Il les promenait en de longues courses à travers la campagne. La seule personne dont, a vec sa fille, il tolérait la société était la princesse Alvanzi ; mais la princesse était moins souvent à Rome que dans sa magnifique villa de Viterbe, où, par un caprice de malade, M. de Termond refusait obstinément de se rendre, malgré les instances du prince et de la princesse, qui parfois, cependant, obtenaient de lui qu'il leur confiât sa fille pendant quelques jours.

C'était danscettevilla deViterbeque la princesse Alvanzi avait emmené Romaine après la mort de M. de Termond. La princesse, en ces circonstances, avait témoigné à Romaine l'amitié la plus délicate. La sachant seule au monde, isolée, presque sans fortune, la princesse lui offrit de la garder auprès d'elle : mais Romaine, après un mois passé à Viterbe, avait préféré retourner en France, auprès de ses tantes, et elle avait dit adieu aux amis bienveillants qui lui avaient adouci ces heures douloureuses et au beau jardin qui avait consolé sa peine par le murmure de ses eaux, dont la fraîcheur se mêlait à l'amer parfum des cyprès .

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Les premiers jours passés à la Foulerie lui avaient été très pénibles. Habituée à la lumière d'Italie, à la beauté des horizons, à la noblesse des architectures, la Foulerie lui parut un triste et mesquin séjour. Certes, ses tantes de Gerdières la recevaient de leur mieux; mais elle avait été vite obligée de constater que la compagnie des deux vieilles demoiselles n'offrait que de médiocres ressources. Leur esprit était singulièrement borné et leur conversation ne s'étendait pas hors des limites de leurs petites préoccupations journalières. M'^*'^ de Gerdières étaient d'excellentes personnes, parfaitement bien élevées, mais d'une parfaite nullité, que rendait seule supportable leur bonne éducation. Elles témoignaient à leur nièce beaucoup d'affection et faisaient tous leurs efforts pour la distraire; mais celte première semaine avait semblé à Romaine interminable, et lorsque, le dimanche, à la grand'messe, dans l'église de Ricourt, elle s'était assise au banc de famille, entre tante Tine et tante Nine, elle avait eu l'impression de se trouver entre les deux gardiennes que la destinée chargeait désormais d'éloigner de sa vie tout plaisir et toute liberté.

C'était pourtant un dimanche, à la sortie de la messe, qu'elle avait fait la connaissance de Berthe de Vrancourt. Très vite, Berthe de Vrancourt lui avait manifesté la plus secourable affection et le plus vif intérêt. Bientôt, une véritable intimité s'é-

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tait établie entre elles. Presque chaque JQur,Berlh(' de Vrancourt venait à la Foule rie, à moins que Romaine ne se readU àt Airgiinon. Uerthe de Vranr court se félicitait d'avoir trouvé eu Romaine une amie charman(e;Sonairectiou n'aviulriund'égoïsle;, aussi se préoccupait-elle s-incèrement de ravenirdft celle qu'elle appelait sa» petite, voisine.. Gel avenir était entre ejles un sujet conslauli de couversalious qui se résumaient de la part de Berlhc de Vrancourt dans cette constatation que Romaine n& pou^ vait rester indéfiniment à la FouJorie et qu'il fallait chercher une issue à la aitualionoù citese trouvait. Et celte issue ne pouvaitéire que le mariage.

Si Le mince revenu: que possédait' Romaine sufrfisait à ce qu'elle ne fût pas à la char^je de ses tantes de Gerdières^ il, n'était guère de nature à tenter un mari» et le capital n'en constituait qu'une bien maigre dot. Néanmoins, il fallaittenler de dénicher cet oiseau rare qui s'appelle un homme désintéressé. EUjmaine avait conservé des relations avec quelque» vieux amis de son. pèit». Il s'agissait de les mettre en campagne; Les Alvanzi ne demanderaient certes- pas mieux que de s'employer dans le même but, et Romaine pouvait également compter sur M. Claveret ; mais ce fut M. de Vrancourt qui résolut la question.

II avait eu jadis pour camarade, quand.il passait ses vacances chez son oncle d'Argimon, Etienne Mirmault. Etienne Mirmault, à qui sa fortune eût permis

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de faire fig-upo dans les ambassades, avait préféré les consulatSi Aprèsdiverspostes-jil venait de quitter celui d'Adana pour celuide Damas. EtienneMirmault désirait se marier. Une tenait pas à l'argient. Ce qu'il souhaitait, c'était une femme qui ne craignît pa& de vivre ài l'étranger. Il s'était ouvert, de ses projets à M., de Vrancourt. M. de Vrancourt jugea M'i'' de Termondtout à fait la personne qui convenait à soiii camarade Mirmault. Elle était sans famille, sans attaches proches,, habituée à une vie errante et dépaysée. Romaine, mise au courant, consentit à voir Etienne Mirmault, qui ne lui déplut paSk Le mariage fut décidé rapidement. L'entrevue avait eu lieu en février. Etienne Mirmault se proposait d'aller passer quelques semaines à Damas pour prendre possession de son poste et installer la maison. Il pourrait être de retour à la fin de mars, ce qui permettrait de fixer lai cérémonie auix premiers jours d^avril. Pendant le voyage- de M. Mirmault, Romaine irait à Paris commander soni trousseau et faire ses emplettes. M. Glaveret lui avait offert l'hospitalité.

Gliez M. Glaveret, ïiomaine avait fait naturellement la connaissance df André deCbaircy.

Romaine n'aimait pas revenir à cet épisode de sa vie surlequel elle ne s'était jamais clairement expliquée avec elle-même. Ques'était-il passé au justedans son cœur ? Romaine Mirmault le sentait confusément, maisévitait depréciser. Quand elley songeait.

elle se résumait la situation qu'elle avait traversée en quelques faits qu'elle hésitaitloujoursà interpréter.Pendant ce séjour chez M. Claveret, où elle voyait presque quotidiennement André de Glaircy, elle s'était aisément aperçue que M. de Glaircy témoiî^nait beaucoup de goût pour sa compagnie et qu'il recherchait toutes les occasions de se trouver avec elle. Elle, de même, n'était pas insensible à l'agrément qu'elle lui reconnaissait volontiers. Elle le jugeait de manières séduisantes, malgré sa gravité un peu hautaine et sa froideur réservée, auxquelles s'ajoutait un air de tristesse qui lui donnait de l'intérêt et de la distinction. De son côté, André de Glaircy montrait qu'elle lui plaisait ; mais était-il allé plus loin que celte sympathie attentive? Quant à elle, avait-elle éprouvé pour lui quelque sentiment plus tendre que celui qu'elle s'avouait? Il semblait bien à Romaine Mirmault qu'André de Glaircy avait été amoureux d'elle, seulement il n'avait jamais manifesté son amour. Il est vrai que Romaine, à ce moment, était fiancée, ce qui rendait à André tout aveu bien difficile et bien délicat. Cette situation ne justifiait-elle et n'expliquailellepas son silence? Au fond, Romaine demeurait convaincue qu'André de Glaircy avait eu pour elle un penchant réel que les circonstances l'avaient seules empêché de déclarer ouvertement et qu'ellemême, par les mêmes raisons, n'avait rien fait pour encourager.

Romaine Miniiault s'élail levée du fauteuil où elle était assise.

Elle allait et venait à travers la pièce, un peu agitée par ses souvenirs. La pensée d'André de Claircy l'émouvail. A Paris, elle ne l'avait pas revu avec toute rindiftérence désirable. Qu'eût dû, en effet, lui importer à présent toute cette vieille et indécise histoire ? Et, cependant, malgré elle, elle y resong-eait encore. Au fond, n'en avait-elle pas voulu à André de Claircy de son silence ? Ne s'était-elle pas aussi reproché d'avoir feint si complètement de ne pas distinguer le trouble qu'elle causait ? Pourquoi s'être tenus, l'un et l'autre, sur celte même réserve orgueilleuse ? S'ils eussent agi différemment, qu'en serait-il résulté ? S'étaient-ils regrettés réciproquement ? Romaine n'aimait pas à s'interroger sur ce point. A quoi bon ! La vie est la vie, et nous ne pouvons rien sur le passé, nous qui n'avons rien pu sur le présent. D'ailleurs, n'avaitelle pas accepté une certaine sorte d'existence, et elle eût jugé indigne d'elle de s'en plaindre.

Elle était M"'^ Mirmault. Qu'elle aimât plus ou moins son mari, que son mari fût plus ou moins détaché d'elle, cela importait peu. Il ne lui en restait pas moins des devoirs à remplir, et certains regrets ne lui étaient-ils pas interdits ? Le sort que lui avait fait M. Mirmault en l'épousant ne valaitil pas mieux que celui qui autrement eût été le sien? Certes, Etienne Mirmault ne lui témoignait

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pas ce que Pon nomme de l'amour ; mais, après tout, méritait-elle d'être aimée? Sou mari ne manquait pas de prévenances à son éj^ard et Tentourait d'une affection tranquille et sùro. Qu'il lui préférât ses bibelots, ses lurqueries, c'était son droit- Par contre, il la laissait entièrement libre; Ne sout> haitant pas de l'emmener avec lui eoi Perse, il n'avait fait aucune objection à som projet de voyage à Paris. En somme, elle devait à M. Mirmault le bien-être et l'indépendance. Sans lui, elle n'aurait peut-être jamais quitté la Foulerie, et elle eût été, un jour, une vieille demoiselle à capote et à mitaines>comine les pauvres tantes de Grerdières!

Cette idée l'amusa, mais n'était-il pas temps d'aller rejoindre ses tantes ? Romaine prêta l'oreille aux bruits de la maison. D'en bas, on entendait la VOIX de tante Tine, à laquelle se mêlait celie de tante Nine. M"«* de Gerdières- se dispurtaient, comme cela leur arrivait assez souven*,. pour des motifs généralement absurdes.

Romaine se rappela des scènes de ce genre dans lesquelles elle devait intervenir et dont le comique la divertissait malgré elle. Et, pourtant, ses deux années de retraite à la Foulerie lui avaient paru longues. Qu'eût-ce été, lorsqu'elle n'aurait plus eu le voisinage de Bertbe de Vrancourt, puisque Berlbe, peu: après le mariage de Romaine, avait oi)tenu de son mari de venir habiter Paris? La

pensée de Berthe ramena Romaine à celle d'André de Glaircy. La découverte de leur liaison l'avait troublée. Romaine n'était pas prude ; elle comprenait fort bien que son amie eût cédé au besoin d'être aimée, mais, alors, André de Glaire j était donc capable d'amour 1 II n'était ni si froid, ni si indifférent qu'il le semblait. Il avait su déclarer ses sentiments;, les exprimer, les faire partag-er ! « Alors pourquoi, il y a cinq ans, s'il a été amour reux de moi, se demandait Romaine Mirmault, pourquoi n'a-t41 rien dit, rien, rien? » Et, obscurément. Romaine éprouvait contre André de Glaircy un mouvement de dépit, une légère rancune que tempérait le plaisir de savoir Berthe de Vrancourt heureuse, aimée.

Romaine Mirmault s'était approchée de la fenêtre. L'éclat de la lumière s'adoucissait. Le calme et tranquille horizon s'emplissait d'une paix dorée. Soudain, Romaine se sentait prise de sympathie pour cette vallée, pour ces arbres, pour ces collines, pour cette rivière qui coulait là-bas, pour celte vieille maison provinciale. Peut-être auraitil mieux valu demeurer là, doucement, petitement, médiocrement, sans engager sa vie, sans aliéner son avenir? Et, plus tard, une fois les pauvres tantes mortes, avec la petite fortune qu'elles lui eussent laissée, elle serait retournée à Rome pour y finir ses jours auprès de ses chères tombes, dans la solitude, le silence, l'oubli !

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Lorsque, à l'heure du dîner, Romaine Mirraaull descendit de sa chambre, elle avait remplacé son costume de voyage par une de ces robes syriennes que l'on nomme des « abails » et dont, à Damas, elle avait adopté l'usage élégant et commode. En entrant dans la salle à manger, Romaine s'attendait aux exclamations de surprise de ses tantes devant un pareil vêtement, car les moindres choses suffisaient d'ordinaire à les étonner, mais tante Tine et tante Nine ne manifestèrent à sa vue aucune curiosité. Assises toutes deux, côte à côte, sur un étroit canapé, elles étaient taciturnes et préoccupées. Une fois à table, elles ne se montrèrent guère plus loquaces. Romaine se demandait si elle n'avait pas fait quelque chose qui leur eût déplu ; mais elle ne tarda pas à avoir l'explication de leur mutisme.

Tante Tine et tante Nine ne touchaient guère aux plats qu'on leur servait. Elles manquaient singulièmenl d'appétit, et elles demeuraient contrites et embarrassées devant leurs assiettes vides. Romaine, rassurée, riait sous cape. Les tantes de Gerdières avaient dû se bourrer de bonbons avant le dîner et le mal de cœur les tourmentait. De plus, elles avaient dû se reprocher réciproquement leur gourmandise, et elles ne se pardonnaient pas leur inutile clairvoyance. Romaine Mirmault, amusée, faisait tous ses etForts pour les dérider, et elle n'y parvenait guère.Toul à coup, elle eut une idée :

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— Fig-urez-vous, tantes, qu'à Damas il y a tout unquartier qui n'est occupé que par des confiseurs... Oui, tantes, des confiseurs...

A ces mots, les vieilles demoiselles avaient prêté l'oreille. Romaine MirmauU continua :

— Oui, tantes, imaginez-vous la g-rande rue de Ricourt qui ne serait qu'une confiserie...

— Tu entends, Tine ?

— Tu entends, Nine ?

Subitement intéressées, IVr''* de Gerdiêres ne songeaient plus à leur querelle et à leur nausée, et elles écoutaient avec une admiration enfantine Romaine MirmauU leur décrire les longues galeries du Bazar, bordées de boutiques où s'accumulaient, dans des bocaux, dans des assiettes, en tas, en pyramides, en amas, toutes les sucreries, toutes les pâtes confites, toutes les douceurs qu'a inventées la gourmandise orientale et dont la tradition se perpétue dans les obscures galeries du grand Bazar de Damas.

Et tante Tine et tante Nine, transportées dans le paradis du sucre, écoutaient religieusement leur nièce Romaine, tandis que celle-ci, sur la muraille, regardait la Psyché de la tenture, qui, la lampe à la main, se penchait timidement surle jeune Amour endormi.

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