CHAPITRE XI
Pierre de Claircy se réveillait. Le domestique venait d'ouvrir les rideaux et de poser sur un guéridon le déjeuner du matin. L'entrée du vieux Laurent avaitinterrompule sommeil de Pierre deClaircy juste au milieu d'un rêve qu'il cherchait maintenant à reconstituer. Immobile, les yeux à demi ouverts, il était dans cet état vague qui succède à un réveil brusque. Tout à coup, d'un mouvement de bras, il fit tomber sur le tapis un livre qui était resté sur la couverture. C'était le volume de Loli sur la Galilée, qu'il avait lu la veille, en s'endormant. Pierre de Claircy referma les yeux.
Il revoyait à présent les images de la nuit. Elles se reformaient avec exactitude dans sa mémoire. Il y distinguait une grande cour, toute dallée de marbre et entourée d'arcades. Au milieu, s'élevait le kiosque d'une fontaine orientale. Un des côtés de cette cour était occupé par une longue façade, surmontée d'une coupole; de l'autre côté, en face de la coupole, se dressait un minaret carré. A l'un
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des angles de la cour, une porte donnait accès dans une étroite jg^aierie voûtée.
De cette galerie, on passait dans une autre. Pierre s'y voyait distinctement.. A mesure qu'il s'avançait, ces jçaleries se multipliaient, s'enchevêtraient. Elles étaient toutes bordées de boutiques. Dans les unes, on vendait des étoffes et des tapis; dans d'aulres, des fruits de toutes sortes et des confitures bizarres. Il y avait des boutiques de sel" liers, des boutiques de parfumeurs. Il y en avait aussi de libraires. Pierre savait que l'un de ces libraires s'appelait Durandot. Mais que faisait Durandot dans ce décor de bazar oriental? Car on était en Orient, Pierre le savait, et que ce bazar était le Bazar de Damas, plein d'une foule bigarrée et silencieuse, parcouru par des files d'ânes et de chameaux.
Pierre de Claircy retrouvait avec aisance les moindres détails de son rêve. Il avait erré longtemps, seul, dans ce dédale de galeries couvertes, puis, tout à coup, une femme, enveloppée d'un de ces manteaux syriensque l'on appelle des «abails», s'était mise à marcher à son côté. Cette femme avait le visage soigneusement voilé, mais Pierre de Claircy savait très bien que ce voile lui cachait la figure de Romaine MirmauU: Silencieusement, elle le guidait. Parfois, ils s'arrêtaient. D'abord ce fut devant la boutique d'un marchand d'étoffes, ensuite devant celle d'un parfumeur. Pierre se sou-
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venait de lui avoir fait présent d'une écliarpc de g-aze argentée et d'un étroit flacon d'essence de roses. Ensuite, ils avaient remarqué la boutique d'un armurier. A celle-là, Pierre se rappelait avoir acheté un long- sabre courbe. Sans savoir pourquoi, il l'avait dégainé. Alors, une foule de gens les avait entourés. L'un deux s'était approché de Romaine Mirmault en faisant mine de soulever son voile. Furieux, Pierre se précipitait pour châtier l'insolent, quand, sous la robe syrienne et sous le turban du malotru, il avait reconnu son ami Pontignon. Pierre voulait le saisir à la gorge, mais Pontignon lui avait échappé en lui criant : « Mes compliments, mon cher, ta maîtresse est jolie ! » et, comme Pierre s'élançait pour le poursuivre, il s'était senti blessé par la lame qu'il tenait à la main. Son sang coulait en abondance et Romaine Mirmault l'étanchait avec la longue écharpe d'argent. Complètement réveillé, Pierre de Glaircy s'adossa à son oreiller. Le souvenir de son rêve ravivait en lui l'impression désagréable qu'il avait gardée de sa rencontre de la veille avec Pontignon et du coup d'œil goguenard que Pontignon lui avait lancé en considérant M""® Mirmault.
Pierre de Glaircy se sentait mécontent. D'ailleurs, il avait la tête lourde et ne se trouvait pas très en train. La lumière qui venait par la fenêtre lui semblait triste et morose. La journée s'annonçait mal. ^me Mirmault ne devait pas être chez elle aujour-
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d'hui. Elle allait à Versailles faire une visite à une parente éloignée de son mari. A quoi occuperait-il son désœuvrement? Monterait-il à clieval ? Irait-il faire les armes? (.e fut encore cette dernière perspective qui lui déplut le moins. Cependant l'idée de se rendre à son cercle d'escrime ne le tentait guèn*. Pontig^nonle fréquentait, et il n'avait aucune envie de voir Pontignon. Même en l'absence de son ami, il faudrait causer,serrerdesmain8, subir les bavardages du prévôt.
Cependant, il s'était levé et avait passé un vêtement d'intérieur. Assis auprèsdu guéridon, il considérait distraitement les tartines de son déjeuner. Avant de se verser du thé, il fit quelques tours de chambre et alla vers la fenêtre. Elle donnait sur la rued'Aumale. Cette rue provinciale et à demi déserte l'attrista. Médiocre et quelconque, elle semblait à l'écart de la vie.
Serait-ce donc par cette triste rue qu'il s'en irait versles grandes actions qu'il rêvait ? Ah! non, elle n'avait rien, cette rue, d'une voie triomphale! Mais les grandes actions, les souhaitait-il aussi sincèrement que naguère ? Serait-il jamais en état de les accomplir si l'occasion s'en présentait? Il constatait comme une baisse dans son énergie. Ne se fatiguaitelle pas de s'exercer à vide, de se disperser en possibilités hypothétiques ?...
Pierre de Claircy était revenu s'asseoir auprès du guéridon. Il n'était pas sans se rendre compte du
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changement qui s'opérait en lui, depuis quelque temps. Son point de vue sur la vie se modifiait insensiblement. Son esprit, comme auparavant, ne se tendait plus de toutes ses forces vers un but que, d'ailleurs, il ignorait. Les premiers indices de fléchissement dataient, à peu près, de la soirée du Pré-Gatelan^ de cette soirée de juin où dansaient les petites danseuses dorées du sultan de Timoloor. Ces êtres lointains, mouvants, inutiles, chimériques, avaient comme ensorcelé son énergie. Oui, ce soirlà, dans la victoria de M.Claveret, au milieu de cette douce nuit d'été, il avait entendu, au lieu de l'appel à une existence d'action et d'héroïsme, les sollicitations troubles du loisir et de la fantaisie, de tout ce que, jusqu'alors, il dédaignait, du haut de sa jeunesse, en attente de quelque grand événement vital. Ce soir-là, il avait découvert en lui une nouvelle exigence qu'il ne se connaissait pas, celle d'avoir sa part de paresse, de plaisir et de volupté. Pour la première fois, il s'était senti atteint par des sentiments et des désirs qui lui semblaient une déchéance vis-à-vis de lui-même, qui l'avaient laissé presque humilié par cette brusque surprise intérieure dont le désarroi n'était peut-être cependant qu'uae faiblesse passagère. Sur la route de Rouen, par exemple, ne s'étail-il pas ressaisi en face d'un danger sérieux, d'un risque peut-être mortel ? Devant une mort possible, ils'était retrouvé ferme et froid. Or, le mépris de la mort, n'est-ce
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pas ce que l'on pourrait appeler « l'état de grâce » des g^ens d'action, la condition préalable de tout héroïsme? Et, quand on a satisfait à cette condition, on n'est pas tout à fait indigue de sa propre estime.
Cependant, ilavait achevé son déjeuner. Soudain la perspective de sa journée lui apparut. L'absence de Romaine Mirmault la rendait extraordiuairement vide.
Depuis la soirée du Pré-Catelan, où il avait aperçu pour la première fois la jeune femme, son image l'accompagnait partout. 11 constatait que lentement, imperceptiblement, insensiblement, Romaine Mirmault s'était mêlée à sa vie. Gomment cela s'étaitil fait ? Pierre ne s'en rendait pas compte. Cette présence de Romaine Mirmault dans sa pensée lui paraissait si naturelle qu'il n'avait jamais songé à s'en étonner. Elle lui semblait un élément nécessaire de lui-même. Tellement que ce voyage à Versailles en devenait presque une trahison. Il en souffrait.
Pour se distraire de ses réflexions, Pierre de Claircy avait pris un des journaux que le domestique avait posés sur le guéridon, à côté du plateau du déjeuner. Il tenait à la main la feuille imprimée et la considérait vaguement. D'ordinaire, il aimait la lecture des journaux. Un journal n'est-il pas un sommaire d'activités humaines ? N'est-ce pas le témoignage elle répertoire des énergies quo-
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lidiennes ? Rapidement, Pierre de Glaircy fit sauter la bande et déploya la feuille.
Il y avait eu, la veille, un concours d'aviation. PoGuchat, le hardi et heureux Pocuchat, avait battu le record de la hauteur. Vol admirable et atterri ssag'e palpitant. Cinquante mille poitrines haletant d^angoisse au spectacle de cette prouesse. D'ordinaire, le récit de ces exploits enthousiasmait Pierre de Claircy. Aujourd'hui, le haut vol de Pocuchat le laissait indifférent. Certes, il admirait le courag-e, l'audace du héros de l'air, mais son exploit ne déterminait pas chez Pierre cette émulation d'âme, ce battement de cœur qu'il eût éprouvés auparavant. La preuve de ce désintéressement était qu'il n'avait pas songé à aller voir voler Pocuchat.
Pierre de Claircy avait cessé de lire pour donner un ordre au vieux Laurent, qui venait emporter le plateau, et, Laurent parti, il allait déposer le journal sur le guéridon afin de procéder à sa toilette, quand le titre d'un article, imprimé en troisième pag-e, attira son attention. Cet article était intitulé : l'Affaire Aluanzi. Alvanzi... le prince Alvanzi... la princesse Alvanzi... mais ces Alvanzi n'étaientils point ces amis romains dont Romaine Mirmault lui parlait quelquefois et qu'elle avait l'intention d'aller voir à Rome, avant de retourner à Damas? Pierre de Claircy, soudain intéressé, avait repris le journal. A mesure qu'il lisait, son visage exprimait une attention plus tendue.
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Depuis le commencement du printemps, le prince et la princesse Alvanzi avaient quitté Rome pour s'installer, ainsi qu'ils le faisaient chaque année, dans leur villa des environs de Vilerhe. Le prince Alvanzi, ancien capilainedecavalerie, recevait volontiers chez lui les officiers de la çarnison et leur ouvrait largement sa table et sa maison, llsy trouvaient l'accueil le plus hospitalier. Parmi les hôtes les plus assidus du prince et de la princesse, on remarquait un jeune lieutenant, d'excellente famille, le marquis Crespini. Or, ce marquis Crespini s'était pris d'une folle passion pour la princesse Alvanzi. La princesse n'était plus toute jeune, mais très belle encore, et la plus vertueuse femme qui fût; aussi découra^^ea-t-elle par la froideur de son attitude les inutiles espérances du trop inflammable lieutenant. Aux premières ouvertures faites par le marquis sur l'état de son coeur, elle avait tâché, avec une sévère bonté, de le raisonner et de le détourner d'une passion qu'elle ne partagerait jamais. Le marquis Crespini redoubla ses protestations, auxquelles la princesse répondit par les plus sages paroles; mais Crespini ne voulut rien entendre. Malgré cette obstination, la princesse avait hésité à prévenir son mari de ce qui se passait. Une femme ne recourt pas volontiers à ce moyen. Crespini le savait sans doute, car il continua ses importunités. Si le prince Alvanzi n'était pas au courant de la situation, les camarades du marquis Crespini
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n'en ig-noraient rien. Crespini ne faisait que les entretenir de ses amours.
De jour en jour, la passion de Crespini devenait plus violente et plus désordonnée, à tel point que les camarades de Crespini, qui professaient tous pour la princesse Alvanzi la plus vive admiration et le plus profond respect, s'alarmèrent pour elle des suites que pourrait avoir l'ég-arement de ce furieux, d'autant plus que Crespini jurait à qui voulait l'entendre qu'il ferait tout pour arriver à ses fins.
Pour y parvenir, Crespini, dont l'imag-ination n'était pas à la hauteur de la passion, avait employé les stratag-èmes classiques. Il se ménagea donc des intelligences dans la place en s'assurant la complicité d'un des jardiniers de la villa et de la propre femme de chambre de la princesse. Ce résultat obtenu, Crespini n'avait pas tardé à mettre en mouvement ses batteries. Il fut entendu que le jardinier, sous un prétexte quelconque, cacherait une échelle dans un des bosquets du jardin. Avec cette échelle, il serait assez facile à Crespini de g-aj^ner la log-g-ia sur laquelle donnait la chambre de la princesse. De son côté, la camériste soudoyée devait s'arrang-er pour que la porte-fenêtre demeurât entr'ouverte. De plus, elle s'eng-ag-eait à administrer un narcotique à sa maîtresse. Grâce è l'échelle et au narcotique, Crespini se croyait sûr de la réussite. Quant au prince Alvanzi, il n'y avait
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pas grand'chose à redouter rie sa pari. Il souffrait, en ce moment, d'une attaque de goutte.
La nuit convenue, Crespini, venu seorètemenl de Viterbe, s'introduisit dans le jardin. Il était »Ué chercher l'échelle dans le bosquet, et il l'avait appliquée contre la balustrade de la locei'ia. Il se préparait à en g-ravir les éciielons, lorsque, par malchance, l'échelle, mal appuyée, fil toml>er un t^ros pot à fleurs qui se trouvait sur le rebord de la loggia. Effrayé du bruit causé par cette chute, Crespini s'était réfugié aux écoutes dans le bosquet; mais, voyant que tout paraissait tranquille, il s'était décidé à revenir à l'écliellc et à commencer son ascension. A peine avait-il grimpé u»e dizaine d'échelons <|u'un coup de feu retentissait. Grespini, atteint au côté, avait cherché à se rattraper aux barreaux, puis, lourdement, il était tombé à terre. A ce moment, le prince Alvanzi, suivi d'un domestique, accournil. Réveillé par le bruit de la chute du pot à fleurs, le prince, croyant à la présence de quelque maraudeur, s'était, malgré sa goutte, levé et armé et était descendu dans le jardin. Apercevant l'échelle et un homme qui y montait, il avait tiré. Quelle ne fut pas sa stupéfaction de reconnaîtiPC dans le blessé k marquis Grespini. Celui-ci avait eu juste le temps d'avouer au prince sa coupable entreprise, et il était mort quelques instants après, dans le vestibule de la villa où on l'avait transporté. Quant à la princesse Alvanei, toujours sous
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l'influence du narcotique qui prouvait qu'elle était innocente de la folle tentative du marquis Crespini, elle n'avait appris qu'au matin le drame qui avait eu lieu pendant son sommeil. Le correspondant romain ajoutait à son récit quelques considérations sur l'amour, les imprudences qu'il fait commettre et les suites mortelles qu'il peut avoir. A mesure qu'il lisait, Pierre de Glaircy éprouvait une impression singulière. Dès les premières lignes, par une étrange transposition, cette princesse Alvanzi, qu'il ne connaissait pas, avait pris dans sa pensée les traits de Romaine Mirmault. C'était à Romaine Mirmault qu'allait la passion du jeune lieutenant. C'était à elle qu'il adressait ses aveux brûlants. Et Pierre de Claircy en sentait sourdre en lui une obscure jalousie, une secrète irritation. Oui, pour posséder l'image de Romaine Mirmault, ce Crespini avait soudoyé le jardinier et la camériste, s'était introduit dans le jardin nocturne, avait mis le pied à l'échelon. Mais, tout à coup, il semblait à Pierre que Crespini disparaissait. Celui qui, maintenant, gravissait cette échelle, le cœur battant de désir, c'était lui, lui, Pierre de Claircy. C'était à son oreille que retentissait la détonation, c'était lui qui tombait frappé de la balle mortelle, c'était lui qui allait mourir, et il allait mourir heureux, car maintenant il savait, ils avait qu'il aimait Romaine Mirmault et que, pour son amour, joyeusement, fièrement, obscurément, il était prêt à donner sa vie.