CHAPITRE PREMIER
Au beuglement de la trompe et au frémissement du moteur, M^^" de .Gerdières avaient abandonné leur ouvrage et, mues par une curiosité que le moindre événement sollicitait, elles s'étaient précipitées vers la fenêtre. Tante Tine y arriva la première et tante Ni ne ne tarda pas à l'y rejoindre ; de telle sorte que les têtes effarées et intéressées des deux vieilles demoiselles apparurent presque simultanément aux yeux de Pierre de Claircy, qui, descendu de la voiture qu'il conduisait, les saluait, de la route, avec une envie de rire mal réprimée.
lyiiies ^Q Gerdières, en effet, dans leur empressement, avaient oublié qu'elles portaient encore toilette du matin, bien qu'il fût déjà près d'onze heures. Cette toilette du matin consistait pour tante Tine et pour tante Nine en une jupe et en un caraco qu'elles n'échang-eaient pour leurs robes qu'au moment du déjeuner. A ce moment elles défaisaient leurs papillotes et remplaçaient leurs bonnets de nuit par des capotes à fleurs de cassis. Par une habitude singulière chez ces vieilles filles
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qui passaient toute leur vie à la campagne, elles n'étaient nullement matinales, et elles avaient grand'peine à sortir du lit. Il est vrai qu'elles ne se couchaient que fort tard. Remontées dans leur chambre, elles y rôdaient indéfiniment, maniant des clefs, ouvrant des armoires, rangeant des tiroirs, opérant de mystérieux tûtillonnages nocturnes. vSouvent, leur nièce Romaine, réveillée par le bruit qu'elles faisaient, les entendait ainsi rafûter presque au milieu de la nuit. Cette coutume leur était propre à toutes deux. Quand tante Tine commençait ses rangeries, tante Nine, prise d'émulation, entreprenait aussi les siennes. Or, la veille, elles avaient prolongé longtemps cet exercice ; aussi venaient-elles à peine de descendre dans la salle à manger,quand Pierre de Glaircy avait fait retentir la trompe de l'auto sous les fenêtres de la Foulerie.
En apercevant le jeune homme, tante Tine poussa une exclamation de surprise joyeuse, répétée immédiatement par tante Nine :
— Quoi ! C'est vous, monsieur de Claircy ? Quel bon vent vous amène ?
Tante Tine et tante Nine, oubliant leurs caracos et leurs bonnets du matin, se penchaient en dehors de la fenêtre et épaule à épaule pour mieux voir le survenant. Toutes deux le considéraient avec béatitude. Depuis quinze jours que Pierre de Claircy était au château d'Argimon, elles raffolaient de lui.
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Les mérites, la grâce, la beauté du jeune M. de Claircy étaient un de leurs sujets de conversation favoris. En lui,Mi^*' de Gerdières admiraient tout: la façon de ses vêtements, la coupe de ses cheveux, la couleur de ses yeux. A son propos, tante Tine et tanteNine faisaient écho de louang-e. Pierre de Claircy avait fait leur conquête dès sa première visite à la Foulerie en compag-nie de son frère et de M™"' de Vrancourt. Certes M^'es de Gerdières déclaraient que M.AndrédeClaircyétaitunhomraetout àfaitcomme il faut,maistoutes leurs préférences allaientà Pierre. Pierre de Claircy s'en apercevait, en riait et, au fond, en était flatté. Cet hommage rendu à sa personne et à sa jeunesse par ces deux vieilles Parques ne lui était pas désagréable. Aussi, chaque fois qu'il venait à la Foulerie, se mettait-il en frais d'amabilité pour elles. Il les plaisantait, leur volait des boules de g-omme ou des pastilles de menthe et menaçait de les enlever un beau jour dans son auto et de leur faire faire du quatre-vingts à l'heure. A cette menace, tante Tine et tante Nine poussaient de petits cris. L'auto les fascinait d'un mélang-e de curiosité et d'épouvante. Jamais elles ne monteraient dans celte machine diabolique. Elles préféraient leur carriole et leur vieux cheval. Et, cependant,elles regardaient avec une certaine admiration la voiture magique, arrêtée devant la Foulerie.
Pierre de Claircy avait répondu par un rire à l'interrogation des vieilles fdles.
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— Mais oui, c'est moi, mesdemoiselles de Ger- <dières! Cette fois, je viens vous enlever. Et pour de bon!
Avec la légèreté de son âge, il avait posé les mains •à r«ppui de la fenêtre, et il se hissait à la force des poignets. Tantes TincetNine, radies, s'exclamèrent, effarées, gloussantes comme âo \ iril'rs poules :
— Finissez, monsieur Pierre, vous allez vous £aire mal.
Mais Pierre de Ciaircy o^îérait «m habile rétablissement, et, prestement, il sauta dans la salie à manger. Gourant à M"'* de Gerdières, il ieur baisa Jes mains, puis, plongeant les doigts dans le ifi»c »ux boules de gomme, il regarda autour de lui et adressa un grand salut aux grisailles mythologiques qui déployaient sur les murs leur emr phase pompeuse et pâle :
— Chères mesdemoiselles, celte f(»is-ci, je vous épargne encore. Je ne vous enlèverai pas, mais il me faut un otage. Et voilà ce qui m'amène. II y a deux jours que madame Romaine Mirmault n'a pas paruà Argimon, et on ne peut plus se passer d'elle; on la réclame à coretà cri. Alors madame de Vrancourt m'a délégué avec charge de ramener madame Mirmault pour Je déjeuner. Je vous enjoins donc, chères mesdemoiselles, de prévenir madame Mirmault de ce que l'on attend d'elle, sans quoi c'est vous-mêmes que j'emporte, sans vous laisser le temps de mettre vos chapeaux.
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Tante Tine et tante Ni ne considéraient Pierre de Claircy avec un attendiissement comique. Elles avaient l'air de se dire: Est-il gentil! Tante Tine, la première, retrouva la parole. Elle s'ag^itait:
— Mais oui, il faut prévenir Romaine. Où estelle ?Au jardin, probablement; vile, vite, Nine.
On eût dit qu'elle en voulait à Romaine de ne pas se trouver là et de retarder, fût-ce une minute, la satisfaction des volontés de Pierre de Claircy; mais, au moment où tante Nine allait sortir pour se mettr-eà la recherche de sa nièce, la porte de la salle à .mander s'ouvrit et M™® Mirmault parut sur seuil.
A sa vue, Pierre de Claircy rougit; il lui semblait qu'une clarté subite éclairait la pièce et que les :g'risailles des murs devenaient soudain lumineuses et peintes de couleurs éclatantes. Les vieilles sœurs lui semblaient être éclipsées comme de tristes hiboux chassés avec la nuit. Soudain aussi il se troubla. Il eut iionte du ton de plaisanterie sur lequel il parlait tout à l'heure. Pour\ai que ces demoiselles de Gerdières n'allassent pas raconter qu'il entrait chez elles par ia fenêtre comme un gamin, qu'il volait leurs boules de gomme. Tout à coup, il se sentait intimidé, anxieux et presque tremblant.
Romaine Mirmaultétait vêtue d'une d« ces molles robes orientales qu'elle affectionnait. Celle qu'elle portait était rculeur de sable et de miel, ornée de
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légères arabesques de fils d'or. Nu-lêle,les cheveux négligemment noués, elle tenait à la main un gros bouquet de roses soufrées k peu près de la m^me nuance que l'étoffe syrienne qui l'enveloppait et auxquelles s'en mêlaient quelques-unes de rouges. En apercevant Pierre deClaircy,elle avaiteu un petit mouvement de recul. Maisson hésitation fut brève, et elle s'avança vers le jeune homme, la main tendue :
— Ma foi, tant pis, nous sommes à la campagne. Vous m'excuserez si je ne suis pas encore habillée, n'est-ce pas, monsieur deClaircy? Et puis, tante Tine et tante Nine ne me donnent-elles pas l'exemple?
En riant, elle désignait les caracos, les papillotes et les bonnets de M"^* de Gerdières. A cette révélation, les pauvres filles furent confuses. Pour la première fois de leur vie, peut-être, elles éprouvaient un sentiment de coquetterie. Romaine Mirmaull avait posé sur la table son bouquet, et elle remontait d'un geste, à ses épaules, l'abail, qui glissait légèrement. Pierre de Claircy suivit ce geste avec une admiration fascinée. Soudain, il se souvint qu'il lui fallait expliquer sa venue :
— Excusez-moi, chère madame, de vous déranger ainsi, maisc'est madame deVrancourtqui m'envoie. Il y a deux jours que vous n'êtes pas venue à Argimon, et elle craignait que vous ne fussiez souffrante. Alors,je me suis proposé pour aller aux nouvelles...
Pierre de Claircy ne disait pas tout en parlant ainsi. Il ne disait pas que ces deux journées lui avaient semblé interminables et mornes, qu' Artimon lui avait paru un lieu sinistre, que, ving-t fois, sur le point de venir de lui-même à la Foulerie, il n'en avait été empêché que par la crainte d'être importun. Il n'ajoutait pas que c'était lui qui avait fait remarquer à M™^ de Vrancourt l'absence de son amie. Il reprit :
— Puis-je vous dire, chère madame, que je suis chargé de vous ramener déjeuner à Argimon, si vous le voulez bien? Oh ! vous n'allez pas refuser! Je n'oserai jamais me présenter sans vous devant madame de Vrancourt.
Il avait l'air si anxieux que Romaine Mirmault se mit à rire:
— Mais je veux bien ; seulement, je ne suis pas habillée, et il vous va falloir attendre une bonne demi-heure. Heureusement tante Tine et tante Nine sont là pour vous tenir compagnie; et puis, je vais me dépêcher.
Romaine avait repris le bouquet de roses qu'elle avait apporté du jardin :
— Allons, soyez patient, et faites la cour à tante Tine et à tante Nine. Je crois qu'elles sont un peu amoureuses de vous, jeune don Juan.
Tante Tine et tante Nine protestèrent en agitant leurs papillotes, tandis que Romaine Mirmault leur criait en s'en allant :
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— Et, surtout, monsieur de Claircy, ne leur niang-ez pas toutes leurs lioules de çomine !
La d€mi-heure que Pierre passa entre les vieiHes demoiselles fut singulière. Le tiëparl de Romaine semblait avoir vidé la pièce de toute sa lunmère. Les grisaiilies des murs lui paraissaient tracées avec ide Ja cendre. Les figures mytholosi^iques qui s'y montraient prenaient pour lui des aspects de fantômes. Les paroles qu'il échang-cait avec M"" de Gerdières résonnaient comme des pan)les d'outre tombe, elles étaient sans timbre et ne comportaient pour lui aucune sig-nifîcation. Et ce colloque liti semblait durer depuis des siècles et devoir se continuer ainsi indéfiniment. Pierre de Claircy avait l'impression d'être descendu dans les limbes. Le seul objet vivant était une des roses rouges du bouquet de M"® Mirmault, demeurée sur la table. Elle était vraiment pour lui une fleur de flamme et de ifeu. Elle lui brûlait les yeux de sa pourpre vive, et il n'en pouvait détacher ses regards.
Quant à sa pensée, elle avait suivi Romaine dans la chambre où la jeune femme s'habillait. Celle idée faisait battre le cœur de Pierre. Quelque chose de mystérieux et de secret s'accomplissait à quelques pas de lui. Oui, tout prèé, au-dessus de ce plafond dont les poutres, peintes en gris, saillaient M^e Mirmault était là, toute proche, et cependant très lointaine. Pendant que ces vieilles filles jacassaient autour de lui mille riens sans intérêt et qu'il
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leur répondait tant bien que mal et au hasard, il éprouvait une véritable hallucination. Il voyait Romaine MirmauU aller et venir dans cette chambre qu'il ne connaissait pas et où il ne pénétrerait sans doute jamais. Elle ouvrait une armoire, en tirait du ling-e, une robe. Maintenant, elle écartait la robe syrienne; les bras levés, elle peignait ses beaux cheveux. Et chacun de ces ;g-esfces, Pierre se le représentait a-vec une précision extraordinaire.
Ces imaçes si précises ne lui suggéraient néanmoins aucune sensualité. Elles évoquaient plutôt pour lui une cérémonie, une sorte de rite, une espèce d'office, à la fois familier et lointain. Certes, il avait vu déjà des femmes se vêtir et se dévêtir, mais cela n'avait aucun rapport avec ce que faisait en ce moment Romaine Mirmault. Elle était pour lui un être à part dont la pensée ou la présence le mettait dans un état de rêverie délicieux. Et il serait resté ainsi pendant des heures si la parte ne se fût ouverte brusquement : Romaine Mirmault -était prête....
Pierre de Claircy avait tressailli, comme au toucher d'une baguette magique. De nouveau, la grisaille des murs s'animait. Tante Tine et tante Nine sortirent des limbes et redevinrent des créatures véritables. Pierre regarda Romaine Mirmault. Elle portait une robe d'été et un grand chapeau de campagne. Elle avait aussi une ombrelle, et elle achevait de mettre ses gants :
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— Eh bien, je ne vous ai pas fait trop attendre, j'espère ! Hendezjustice à ma promptitude. Voulezvous que nous parlions ? Au revoir, tante Tine ; au revoir, tnnte Nine. Ah 1 tante Nine , vous ferez bien mettre à la poste les lettres que j'ai laissées là- haut. Il y en a une à recommander. Que Jules n'oublie pas de me rapporter le reçu.
Elle jeta un dernier regard autourd'elle et aperçut la rose rouge demeurée sur la table. Elle en passa la longue tige épineuse dans sa ceinture et précéda vers la porte Pierre de Claircy, tandis que tante Tine et tante Nine, à qui Pierre avait galamment baisé la main, se précipitaient vers la fenêtre pour assister, de nouveau effarées, h cette chose terrifiante et diabolique qu'était pour elles le départ d'une auto.
Le chauffeur avait sauté à terre pour ouvrir le portail de bois qui fermait la grande allée d'arbres par laquelle on arrivait à Argimon. Au bout de l'allée, on apercevait la façade du château, comme à l'extrémité d'une lunette de feuillage . Romaine Mirmault se pencha et toucha doucement le coude de Pierre de Claircy, qui tressaillit à ce contact comme s'il se fiHbnisquement réveillé d'un songe. Romaine Mirmault s'amusa de son air ahuri :
— Mais qu'est-ce que vous avez aujourd'hui ? Vous ne m'avez pas dit une parole depuis que
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nous sommes partis. Ah ! je suis sûre que vous rêvez aux papillotes de tante Tine et de tante Nine ! Tenez, descendons ici, et nous irons à pied, par l'allée, jusqu'au château. Cela vous dégourdira un peu, jeune endormi !
L'allée d'Argimon était justement réputée dans le pays. Une double ligne d'arbres la formait et, à droite et à gauche, d'épais taillis la bordaient. Il y faisait une sorte de nuit verte et délicieuse sous les ramures rejointes et qui ne laissaient pas voir le ciel. Deux bandes d'herbe et de mousse accompagnaient le sol noir de l'avenue. Romaine Mirmault et Pierre de Claircy marchaient sur cette sente moussue qui feutrait le bruit de leurs pas. On n'entendait que le léger frôlement de la robe de M">^ Mirmault. Parfois, quelques feuilles, au sommet d'un arbre, frissonnaient. Parfois, un oiseau s'envolait, et l'on percevait le bourdonnement d'une bande de moucherons. Une odeur saine et chaude s'exhalait du feuillage. Soudain, Pierre de Claircy se rappela l'odeur de l'herbe foulée, sur la pelouse du Pré-Catelan, le soir où il avait vu pour la première fois Romaine Mirmault. A la dérobée, il la regarda. Elle s'aperçut de ce regard ; tous deux, en même temps, éprouvèrent le besoin de rompre le silence.
Ils parlèrent d'abord de choses et d'autres. Leur voix, sous l'épaisseur des feuillages immobilisés, leur arrivait comme lointaine. Tout à coup, Pierre
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de Claircy s'arrêta. Presque rudement, il mterrogeait M'""' Mirmault :
— Pourquoi n'ôtes-vous pas venue à Argimon , ces deux derniers jours ?
La farailiarilé et presque l'inconvenance de celle question qu'il osait poser à M'"' Mirmault Télonna dès qu'il la lui eut fjiite. Comment se pennettait-il de l'interroger ainsi ? Mais elle était si mêlée à sa pensée, depuis deux semaines, que cette familiarité était Hëe en lui obscurément et sans qu'il s'en rendît compte. M"'« Mirmault ne témoigna aucune surprise ; simplement, elle répondit :
— J'étais un peu falig^uée, et puis j'avais à écrire, et vous savez que la correspondance n'est pas mon fort. La moindre lettre me donne une peine ridicule. Aussi, g-énéralement, comme je suis assez paresseuse, je n'écris pas. Mais, cette fois, il a fallu absolument s'exécuter. Demandez plutôt à madame de Vrancourt des nouvelles de ma paresse : quand j'étais à Damas, je ne lui écrivais presque jamais, et cependant je l'aime beaucoup.
Pierre de Claircy avait, en passant, arraché une feuille à la branche basse d'un arbre :
— Alors, quand vous serez retournée là-bas, je n'aurai plus jamais de vos nouvelles ? Et si je vous en demande, vous ne me repondrez même pas?
Elle le regardait en dessous. L'air navré et rageur du jeune homme l'amusait :
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— Eli ! eh ! c'est bien possible. Vous savez, de moi, il faut s'attendre à tout. Je ne suis pas tout à fait une femme comme les autres. Je suis une vag-abonde, une sorte de nomade. J'ai toujours couru le monde, j'habiterai toujours des contrées, lointaines, Damas ou ailleurs. J'arrive, je reste un instant, et puis je repars...
Elle fit claquer ses doigts. Comme en réponse,, un oiseau remua le feuillag-e de son passage ailé. Pierre de Claircy demeura silencieux. L'idée que Romaine Mirmault, un jour, disparaîtrait l'atterra. Il eut presque les larmes aux yeux. Elle s'aperçut de sa tristesse soudaine, et elle reprit avec une douceur enjouée :
— Et vous-même, êtes-vous si sûr que cela que vous m'écrirez ?... Quand je serai partie, vous ne penserez pas beaucoup à moi, tenez pas beaucoup plusqu'à ces petites danseuses jaunes duPré-Catelan devant lesquelles nous nous rencontrâmes, le soir de mon arrivée à Paris.
Il protesta d'un geste véhément. Elle l'interrompit :
— Mon cher monsieur Pierre, vous êtes très gentil d'avoir remarqué mon absence d'Argimon, et cela me flatte beaucoup, mais il me fallait absolument écrire ces lettres et donner de mes nouvelles à monsieur Mirmault. Il me fallait aussi répondre à cette pauvre princesse Alvanzi... Vous savez, celle dont le mari a tué ce jeune officier...
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Ils étaient arrivés au bout de l'allée. M"** Mirmault s'était lue. Ils firent quelques pas eu silence, puis M™^ Mirniault reprit :
» — C'est une histoire bien singulière, allez! Au fond, cette pauvre princesse ne peut se consoler de cette mort, dont elle a été la cause involontaire ; car, vraiment, je suis certaine qu'elle n'a rien fait pour provoquer ce drame. Quant à ce Crespini, il est peu intéressant. Il avait combiné un véritable guet-apent et n'a eu que ce qu'il méritait. Eh bien malgré cela, je sens que la malheureuse princesse est profondément affectée, à tel point queje me demande si elle n'éprouve pas, sans le savoir, pour ce garçon, une sorte de sentiment d'amour posthume par le simple fait qu'il est mort, et mort pour elle. Ah ! les femmes sont si bizarres ! Sait-on jamais à quoi elles seront sensibles, ce qui les louchera? Mais, voilà Berthe qui nous a vus. Bonjour, Berthe !
jyirae (le Vrancourt, assise sur un banc du jardin, s'était levée à l'approche des survenants. Les deux femmes s'embrassèrent. Berthe de Vrancourt avait pris Romaine par la taille, et elles se dirigeaient vers le château en causant. Pierre de Glaircy les suivait. Soudain, il se baissa. La rose que M""® Mirmault portait à la ceinture s'était détachée et gisait sur le sable de l'allée. Il la ramassa avec soin, et, tout en marchant, il la regardait dans sa main ouverte, qu'elle tachait de ses larges pé taies depourpre.