CHAPITRE II
Si Romaine Mirniault avait passé deux jours sans venir à Argimon, c'était bien, en effet, pour écrire à son mari et à la princesse Alvanzi, mais il y avait eu à son absence un autre motif, que, d'ailleurs, elle ne s'avouait à elle-même que confusément. Sans qu'elle s'en rendît bien compte, la vue du bonheur de Berthe de Vrancourt et d'André de Glaircy lui causait une légère impression d'ag-acement.
Certes, Romaine Mirmault n'éprouvait envers son amie aucun sentiment d'envie. Cela n'était nullement dans son caractère. Elle n'était pas une de ces femmes malheureuses que toute comparaison de leur sort avec celui d'autrui rend plus malheureuses encore. Romaine ne se considérait pas du tout comme une victime. Elle acceptait la vie et ne nourrissait aucune amertume des imperfections que la sienne comportait. Après ses solitaires et tristes années de jeunesse, son mariage avec Etienne Mirmault avait été un événement plutôt favorable et ne lui avait apporté, eu somme, aucune trop pénible
UOMAINK MIKMAULT
déception. En épousant Etienne Mirmault elle n'ignorait pas ce qui l'attendait et ce à quoi elle s'engageait. Elle savait très bien qu'elle allait vivre d'une existence d'exilée, qu'elle habiterait toujours des pays lointains où la conduirait la carrière de son mari. A cet avenir, elle avait consenti délibérément, et elle n'était pas une femme à revenir sur son consentement et à chicaner sur sa destinée.
Cette destinée aurait pu être cependant assez différente si M. et M™* Mirmault eussent eu l'un pour l'autre plus de tendresse ; mais il. n'en avait pas été ainsi et tous deux s'en accommodaient réciproquement. M. Mirmault, d'ailleurs, quoique devenu assez vile indifférent envers sa femme, ne laissait pas de la traiter avec beaucoup de déférence. M. Mirmault était un homme taciturne et courtois, très épris de son métier, qui lui permettait de satisfaire ses goûts d'orientaliste. Romaine, de par son éducation, était fort capable de comprendre une passion semblable. Elle avait connu à son père des préoccupations analogues, et elle retrouvait en M. Mirmault plusieurs des manies de M. de Termond.
C'étaient d'assez bonnes conditions pour que la vie commune fût supportable entre M. Mirmault et Romaine, et elle l'était. L'amitié et la camaraderie y avaient remplacé l'amour. Du reste, cet amour qui lui manquait dans le mariage, Romaine ne désirait nullement le chercher dans l'aventure,
ROM'AINE MIRMAIjXT I7I
pas même dans l'aventure la moins romanesque et la plus bourg-eoise. Quand M. Glaveret la disait « foncièrement honnête », il disait vrai. Romaine Mirmault l'était par nature et par conviction. Elle croyait, en effet, qu'il y a des femmes faites pour l'amour, et, de celles-là, Romaine excusait toutes les folies que l'amour leur peut faire commettre ; tandis que pour celles qui n'ont point cette vocation amoureuse et qui ne demandent à l'amour que la satisfaction de leur vanité let le divertissement de leur désœuvrement, elle ressentait une certaine aversion et un certain mépris. Et, de ces deux catég-ories de femmes. Romaine Mirmault se fût considérée comme de la seconde, si elle ne fût pas restée ce qu'elle était, c'est-à-dire entièrement honnête. D'ailleurs, de ne pas être née pour l'amour, elle n'éprom'ait aucune honte, tout au plus peut-être un regret indéfinissable. En tout cas, elle ne s'en attribuait point d'infériorité sentimentale ou physique, et, par cela même, elle (ne concevait aucune envie à l'égard des privilégiées.
Romaine Mirmault était indulgente aux passionnées. Que Berthe de Vrancourt eût cherché à satisfaire son besoin d'aimer €t d'être aimée, elle ne s'exv scandalisait nullement. Négligée par son mari, qu'elle essayât d'embellir sa vie par un sentiment partagé, cela paraissait à Romaine parfaitement naturel et légitime. Le seul reproche qu'elle eût pu faire à Berthe de Vrancourt concernait certaines
172 ROMAINK MinUAULT
imprudences auxquelles cette dernière se laissait aller etdont elle, Romaine, avait été témoin, comme le jour du déjeuner, où Bertlic, au balcon, avait, devant son mari, serré trop tendrement la main d'André de Claircy.
Aussi, Romaine Mirmault, en apprenant que M. de Claircy viendrait passer le mois d'août à Argimon, avait-elle tout de suite appréhendé les dangers de ce séjour. Rien déplus périlleux pour des amants que les tentantes facilités de la vie de château! Enhardis par une déjà longue impunité et encouragés par le manque de méfiance de M. de Vrancourt, Berthe et André cesseraient de se surveiller. Romaine Mirmault s'était bien promis de sermonner son amie à ce sujet, non pas directement, mais par ces allusions voilées où les femmes se comprennent à demi-mot. D'ailleurs, le voisinage de la Foulerie permettrait de renouveler ces sages conseils.
En se proposant ce rôle, Romaine Mirmault obéissait à son amitié très réelle pour Berthe de Vrancourt autant qu'à son horreur instinctive pour les drames, les complications elles histoires. Elle n'avait pas, comme la plupart des femmes, le goût des situations équivoques, des risques et de l'imprévu. Elle ne professait nullement le culte duhéros de roman, et son idéal de la vie ne comportait rien de tragique. L'intrigue ne la séduisait sous aucune de ses formes, et elle n'éprouvait aucun désir de se
trouver mêlée, même comme témoin, à des événements violents ou singuliers. Ces perspectives ne l'attiraient point et n'excitaient ni son intérêt, ni sa curiosité. L'aventure arrivée récemment à la princesse Alvanzi contribuait à fortifier en elle ce sentiment. Elle en demeurait profondément émue et troublée. Eh quoi ! de pareilles catastrophes se produisaient donc encore quelquefois, non pas dans les livres, mais dans la réalité! Certes la situation de Berthe de Vrancourt et d'André de Glaircy n'offrait rien d'exceptionnel, mais, néanmoins, elle contenait en elle certains éléments dang-ereux, dont il suffirait de quelque hasard malencontreux pour faire sortir le drame latent.
C'était dans ces appréhensions que Romaine Mirmault était venue à Arg-imon, décidée d'intervenir, si son intervention lui paraissait nécessaire. Elle saurait alors exhorter Berthe de Vrancourt à la vigilance et à la discrétion. Mais elle n'avait pas lardé à s'apercevoir de l'inutilité de ses craintes, tellement un changement complet et inattendu s'était produit dans la manière d'être de Berthe de Vrancourt, changement qui eût moins étonné Romaine, si elle avait mieux connu le caractère de son amie.
Ce n'était, en effet, ni par goût de l'aventure, ni par attrait du risque que Berthe de Vrancourt était devenue la maîtresse d'André de Claircy. En l'aimant, elle obéissait à l'un des instincts profonds
174 lUUfAiNE «IIHMAL'LT
de la nature fé<iniuine, qui^st de consoier, de protéger, de se dévouer.
A ce besoin de lKinté,Berlhe de Vrancou ri avait chercbé un ompioi dans l'amour. Evidenimenl,nne fois cet amour ^'prouvé, elk en avait aussi apprécié les joi-es sensuelles et romanesques. De là ces imprudences, ces hardiesses que déplorait Romaine Mirmault, mais, au fond, la passion de Berthe pour André ne demandait qu'à suivre sa direction naturelle.Il y avait dans ramourd>e Berthe quelqite chose de presque tendrement malernel, un ^rand et touchant souci de veiller au bonheur de l'aimé [>lu»ot même que de lui réclamer le sien propre.
Or, le séjour d'André de Claircy à Arg^imon avait été pour Bertlie l'occasion d'en revenir instinctivement à sa véritable façon d'aimer. N'ayant plus à combifter J'heure^e leurs rencontres, le moment de leurs rendez-vous, tout ce qui constitue le maniement d'une liaison, Berthe oubliait presque qu'André était son amant. Elle ne voyait plus en lui que l'être qu'elle chérissait et qu'elle souhaitait de rendre heureux, elle-ttênaiC l'étant par surcroît, car la présence quotidienne d'André la comblait d'une joie continue. La pensée de l'avoir ainsi là, auprès d'elle, la contentait entièrement. Elle g-oâtait un minutieux plaisir à s'occuper de lui, à veiller aux petits détails de son bien-être. Pour la première fois, elle pouvait exercer envers lui son instinct de dévouement méticuleux,d'attentionattendrie.Savoir
qu'il avait bien dormi, que sa chambre lui plaisait, tout était pour elle une satisfaction intime et profonde. Elle l'entourait de menus soins, de gâteries, comme si elle eût voulu remplacer par Jâ le d©n physique d'elle-même qu'elle ne pouvait plus lui faire momentanément.
Tout cela. Romaine Mirmault J'avait constata très vite. Ainsi donc Berthe de Vrancount devançait les conseils de prudence que Romaine eût été prête à lui donner. Rerthe s'adaptait sag-ement à la situation. Il fallait non seulement ménag'er M. de Vranoourt, mais aussi Pierre deClaircy. Et puis, n'y avait-il pas les assez nombreux domesti<^ues du château? Elle ne souffrait ndallement de ces contraintes passag^ères et leur tro-avait même des compensations ; mais comment Ân^dré de Claircy se pr-êtait-il à cette modification d'un sentiment qu'il avait idû oennaître assez différent ?
C'étaiit, en effet, l'attrait sensuel qui avait dû le porter vers M™® de Vrancourt ; alors comment s'acoommodait-il de voir la sensualité de leur liaison relég-uée au second plan? Log-iquement, n'a«rait-il pas dû souffrir de la privation où il se trouvait forcément de sa maîtresse ? Et cette privation Romaine Mirmaïak constatait qu'il ne paraissait point la reg^retter. Depuis son séjour à Argimon, sa gravité un peu hautaine s'était comme adoucie et détendue. André de Claircy avait l'air paisiJ^le et distrait, heureux aussi. L'était-ii du bonheur évi-
176 ROMAINE IIIRMAULT
dent de Berthe ou du sien propre? Romaine Mirmaul n'eût pu le dire. En tout cas, il acceptait avec une reconnaissance amicale les tendres pn^venances dont l'entourait Berthe de Vrancourt. Bomaine s'étonnait un peu qu'il fiU sensible à ce menu bonheur et capable de s'en contenter. Romaine ne l'eût pas cru, mais elle l'avait sans doute mal jugé. André de Glaircy n'était pas tel qu'elle l'imag^inait. Elle comprenait mieux, à présent, pourquoi André, s'il avait eu jadis un sentiment pour elle, ne le lui avait pas déclaré. Sous ses apparences hautaines et froides, c'était un faible, un indécis. Il avaitbesoin autourde lui de viçilanceet de soutien. Les décisions fortes lui répugnaient sans doute. Les apparences sont trompeuses ! Et Romaine Mirmault remarquait que, de même que jadis elle s'était méprise sur le véritable caractère d'André de Claircy de même aujourd'hui elle avait eu tort de craindre pour lui les conséquences possibles du séjour à Argimon. Berthe, aussi bien que lui, semblait avoir senti quelle attitude leur imposaient les conditions de la vieoù ils se trouvaient. Komaines'étaiten vain alarmée pour eux. Argimon n'était pas le lieu de passion qu'elle avait supposé. -Aucune agitation d'âme ne troublait la paix de cette belle demeure tranquille. Aucun drame ne couvait derrière sa blanche façade, percée de larges fenêtres à vitres claires, sous son toit couvert de fines ardoises égales et polies. M. de Vrancourt vivait avec ses livres
ROMAINE MIRMAULT I 77
et ses catalog-ues, Berthe s'ingéniait gentiment et délicatement autour d'André, qui acceptait avec plaisir son dévouement minutieux et maternel. Leur amour avait pris une forme tendrement amicale.
Certes, il en était mieux ainsi . La vie n'est pas faite pour le drame et la tragédie, la plupart des âmes non plus. Parfois, le drame semble s'annoncer, les éléments s'en rassemblent, on croit qu'il menace, qu'il peut éclater. Puis, tout se dissipe, se résout, se calme, s'organise. Les destinées s'agencent, s'emboîtent peu à peu, bien ou mal, et l'on s'habitue à vivre dans une entente engourdie et pratique. 11 en avait été ainsi de Berthe et d'André. N'en était-il pas ainsi d'elle-même? se disait Romaijie Mirmault. Et Pierre de Glaircy également, malgré ses aspirations juvéniles aune vie d'action et d'énergie, subirait la loi commune qui nous empêche le plus souvent d'aller jusqu'au bout de nous-mêmes et nous arrête à mi-chemin en un compromis prudent entre nos rêves et la réalité.
Car souvent Romaine Mirmault, après avoir raisonné le cas de Berthe et d'André, songeait à Pierre de Claircy. Pierre l'intéressait. Aucune femme, fût-ce la moins coquette et la moins vaniteuse, ne demeure insensible à l'admiration qu'elle excite. Ne fût-ce que par cette raison, Pierre de Claircy eût pris place dans la pensée de M">® Mirmault. 11 était, en effet, évident, aux yeux de
,178 nOMAJME MJHUAULT
Romaine, que Pierre PadmiTait infiniment. Dès •leur première rencontre, aufioir-cki Prë-Calelan, Romaine avait eu vag^wement conscience de J'impression qu'elle produisait, et elle on avait cg«çu immédiatement pour ce jeune admirateur une certaine sympathie.
Cetite sympathie sponlaTiée, Pierre en eût bénéficië,ffl»ême k'ï^ n'avait pas été ce qu'il était, c'est-àdire infiniment sympathique. Laid et disgracié de la nature, Romaine eût tout de même éprouvés pour lui rni peu de cette reconnaissance que les femmes ne peuvent ^uère refuser à ceux qui leur donnent ainsi à elle-mêmes une marque de leur supériorité. Les plus modestes sont sensibles à l'hommage. Mais il se trouvait en plus que Pierre de-Claircy^tait fort séduisant, et,entre autres séductions, il possédait la jeunesse, à laquelle Romaine Mirmault n'était pas indifférente. Romaine, par suite des circonstances de sa vie, avait été prématurément raisonnable et d'un sérieux au-dessus de son âge. Elle avait toujours vécu avec des personnes beaucoup plus âgées qu'elle, avec son père surtout, 4ont elle avait partagé l'isolement. M. Mirmault n'était déjà plus jeune, quand elle l'avait épousé; aussi Romaine, à vingt-six ans, conservait-elle, au fond d'elle-même, une sorte de jeunesse inemployée. C'est à ce fond qu'avait fait appel Pierre deClaircy.il s'en était créé entre eux un lien subit et il en était né une facile camaraderie.
aOM.VlNK MIKMAULT 1 7^
Leurs relations avaient pris rapidement un caractère d'inlimité improvisée, de sans-façon un peu brusque, de confiance garçonnière. Ces manières d'être ensemble s'étaient naturellement développées à Arg^inion. Dans le g-rand parc qui entourait le château, on les voyait souvent se poursuivre à travers les pelouses et autour des massifs, comme s'ils eussent obéi à un besoin de mouvement, d'expansion. Ges amusements turbulents coupaient de ces long-ues conversations auxquelles se prêtent si bien les journées de campagne. Dans ces conversations, très gaies, très animées. Romaine Mirmault demeurait plus réservée sur elle-même que ne l'était sur soi Pierre de Glaircj. Différence, d'ailleurs, assez naturelle. Qu'aurait pu raconter d'elle-même Romaine MirmauUà Pierre de Claircy? Sa destinée fixée, réglée, orientée, avait sa direction, sa pente. Elle n'admettait plus guère d'inattendu pour son avenir précis, limité, tandis que celui de Pierre présentait encore toutes les possibilités et fournissait un excellent sujet de controverses amicales.
Cet avenir, Pierre de Claircy aimait à le discuter avec Romaine Mirmault. Après les premières banalités et les premières réserves, Pierre n'avait pas tardé à mettre Romaine au courant de ses aspiralions, à lui exposer sa conception de la vie, ses désirs d'action, encore suspendus et inefficaces, mais très nets en leurs projets.
l8o UUMAI^E HIHMAULT
Grâce à ces confidences répt'.tées, Romaine pouvait croire connaître complètement Pierre de Ciaircy, car il paraissait se livrer à elle avec la j>lus entière franchise. Il se représentait tel qu'il se croyait être, sans aucune hypocrisie, mais il ne se rendait pas compte que le Pierre de Ciaircy qu'il dépeignait s'était profondément modifié, que de t^rands changements s'étaient produits en lui. Ainsi cette vocation d'homme d'action à laquelle il se croyait appelé, il en était moins assuré qu'il ne se plaisait à le proclamer. Non pas que, sur ce point, il eu voulût imposer à Romaine. C'était plutôt par la dilficulté où il se trouvait de les exprimer qu'il lui taisait ses tergiversations, ses fléchissements, ses doutes sur lui-même. Mais ce qu'il ne lui disait pas, c'était la part qu'elle avait eue dans ce clia«gement, l'amour qu'elle lui inspirait et qui bouleversait profondément son âme juvénile.
Des confidences de Pierre, Romaine n'avait aucune raison de penser qu'il fût réellement amoureux d'elle. Une autre femme, sans plus de preuves, l'eût peut-être supposé , mais , Romaine manquait de vanité féminine. Néanmoins elle n'avait pas pu ne pas s'apercevoir de l'admiration, que Pierre lui témoignait. Cette admiration , pour désintéressée qu'elle parût à Romaine, ne devait pas cependant, pensait-elle, aller sans un certain goût pour sa personne. Romaine sentait confusément que, malgré leur camaraderie, elle
UOMAINE MIRMAULT l8f
n'en était pas moins pour Pierre une femme, et que Pierre était d'un âg-e où une femme ne vous est pas indifférente, môme lorsqu'on n'en est pas véritablement amoureux. Cette supposition ne l'offusquait nullement et ne lui causait aucun trouble, car, si elle éprouvait pour Pierre deClaircy une vive sympathie, elle ne ressentait certainement rien de plus à son ég-ard. D'ailleurs, cette question des sentiments de Pierre deClaircy à son endroit et des siens envers lui la préoccupait assez peu. Elle ne s'y attachait guère. Celle des relations de Berthe de Vrancourt et d'André de Claircy l'intéressait bien davanlag'e et avait accaparé son attention.