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CHAPITRE III

Si Romaine Mirmault ne s'apercevait pas du sentiment qu'elle avait fait naître dans l'âme de Pierre de Claircy, et si Pierre de Claircy n'avait fait à personne confidence du secret de son cœur, ce secret n'avait point échappé à André de Claircy.

André de Claircy n'avait rien d'un espion ni d'un sun cillant. Laissant son frère libre de vivre et d'ag'iT à sa guise, son rôle se bornait t\ témoigner à Pierre un intérêt et un dévouement profonds, bien qu'en apparence quelque pou distants et silencieux. Cette réserve n'excluait chez André aucune des attentions que l'on doit aux êtres chers. D'autre part, sans qu'il fût très observateur, ni très curieux d'autrui, son affection suffisait à le rendre perspicace. Aussi n'avait-il pas été sans remarquer le trouble heureux où la présence de Romaine Mirmault mettait Pierre.

André, en effet, avait surpris de Pierre à Romaine de ces regards qui ne trompent point l'œil le moins exercé et qui sont l'aveu indé-

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niable de la passion naissante. Il avait compris le sens de certaines intonations, de certains embarras, de certaines rougeurs. Ces indices, depuis quelques semaines, se répétaient assez souvent pour qu'il n'y eût pas de doute sur leur véritable signification. Que Pierre aimât Romaine Mirmault, cela semblait à André de Glaircy tout à fait évident, aussi certain que si Pierre lui eut fait l'aveu de son amour.

La seule perplexité d'André touchait la nature de cetamour. Etait-ce un decessenlimentslégers, rapides, secs, qui pétillent, flambent, s'éteignent sans laisser de cendres bien amères ? Etait-ce quelque chose de plus sérieux et de plus profond qui pouvait avoir dans l'existence de Pierre une importance réelle et y laisser un souvenir durable? André de Claircy hésitait à se prononcer. L'amour, chez les jeunes gens, est singulier et déconcertant. Telle passionnette prend chez eux les aspects de la grande passion, telle passion véritable adopte les allures d'une passionnette. Les jeunes gens sont souvent enclins à dissimuler leurs sentiments ou à les manifester d'une façon exagérée. Cette dissimulation ou cet étalage vient, à la fois, de leur inexpérience et de leur timidité. Tantôt ils ne savent pas, tantôt ils n'osent pas exprimer exactement ce qu'ils éprouvent. On accuse souvent les jeunes gens d'être indiscrets en amour, on pourrait bien plutôt leur reprocher d'être renfermés.

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Cette dernière remarque empêchait André de Claircy de solliciter les confidences de son frère. Pierre se déroberait, non par méfiance, mais par difficulté à se confier. D'ailleurs, par caractère, André répugnait à ces investigations. De l'amour de Pierre pour M™* Mirmault, il ne saurait donc rien que ce que les apparences lui en révéleraient. Cependant, nul doute pour André que cet amour existât, et c'était sur ce point et sur ce fait que portaient ses réflexions et ses conjectures. Quelle influence aurait cet amour snrla vie de Pierre? André de Claircy se le demandait non sans anxiété.

Il avait toujours tenu à intervenir le moins possible dans la vie de Pierre. En voyant se développer en lui le igoût de l'action, il s'en était quelque peu étonné, tout en respectant ces dispositions nouvelles. Il avait cru plus sage de ne pas chercher à les combattre. De quel droit, après tout, contrecarrer l'élan de Pierre vers une libre et forte existence ? Que Pierre, en pleine jeunesse, eût des enthousiasmes, des engouements, des désirs, un besoin de mouvement, d'évasion, quoi, en somme, de plus naturel ? N'est-ce point plutôt une tendance heureuse? André souff'rait trop d'indécision, de découragement, de contraction morale, de ce pessimisme qui avait assombri ses jeunes années, pour ne pas souhaiter que son frère fût aff'ranchi de ces entraves douloureuses. Ah ! que Pierre ne connût jamais les froides angoisses qu'il avait

éprouvées I Qu'il ne connût pas cette morne prévision de l'inutilité de tout effort qui l'avait replié sur lui-même, rendu presque incapable de vivre ! Et André de Claircy se disait que tout valait mieux que ce frisson de néant, cet appétit de mort qu'il n'avait pu vaincre que par le dur eflort de stoïcisme où il s'était roidi tout entier et d'où lui demeurait une sorte d'ankylose morale. Oui, tout, valait mieux que l'impuissance à vivre! Que Pierre, lui, fût imprudent, fou, désordonné, mais qu'il vécût, qu'il vécût !

Et pourtant André prévoyait bien qu'un jour ou l'autre cette fièvre juvénile lancerait Pierre dans quelque aventure périlleuse et inconsidérée, dans quelque aventure, ce qui est pire, inutile, car l'action pour l'action est une sorte de sortilège dont les illusions nous voilent souvent la petitesse, la médiocrité et même l'indignité des buts vers lesquels nous nous hasardons. Agir pour agir, en dehors des occasions qui méritent vraiment que l'on agisse, est une folie, certes ! Mais cette folie de l'action pour elle-même ne vaut-elle pas mieux, après tout, que la fausse sagesse qui fait les timides, les désœuvrés, les découragés ? A ces craintes, qu'André de Claircy s'était formulées souvent, l'amour de Pierre pour M"'* Mirmault apportait un dérivatif. Cet amour ne pouvail-il pas retarder l'expérience fatale que Pierre serait forcément amené à tenter ? N'allait-il pas donner un aliment à son

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inquiétude, une sorte d'alibi à son activité, nourlir et remplir le vide de sa vie? Les belles mains de Romaine retiendraient la bride du jeune coursier.

Car, Pierre aimant, André ne doutait pas qu'il fût aimé. Cela lui apparaissait évident, certain. Cette conviction faisait partie de l'admiration presque paternelle qu'André éprouvait pour son frère. Les g^râces, les mérites de l^ierre lui paraissaient, d'avance, irrésistibles, et il en ressentait une sorte d'orsfueil affectueux. Bien souvent, en pensant à la femme qui aimerait Pierre, il la parait de tous les dons et de toutes les beautés . Sur ce sujet, André de Claircy, si grave, si froid, devenait imag-inatif et lyrique. Il inventait des occasions, des circonstances, de merveilleuses péripéties, d'heureuses facilités. Sur ce point, son pessimisme décourag-é se changeait en un optimisme imprévu. Que tous les bonheurs en amour arrivassent à Pierre, cela lui semblait naturel. Son seul étonnement était qu'ils ne lui fussent pas déjà survenus. En embellissant ainsi la vie amoureuse de Pierre, André de Claircy prenait une sorte de revanche envers sa propre destinée. Certes, il éprouvait une sincère affection pour Berlhe de Vrancourt, si bonne, si douce, si dévouée. Il lui était profondément reconnaissant de s'être donnée à lui, d'être venue à lui au milieu de son isolement, de sa détresse, mais il ne l'aimait pas d'amour.

Tandis que Pierre aimerait et serait aimé ! Cette

pensée consolait André de la déception secrète de sa vie. Et que ce fût justement Romaine Mirmault que Pierre aimât, n'était-ce point là une mystétérieuse coïncidence ? Romaine Mirmault avait laissé au cœur d'André de Glaircy un souvenir endolori. De son amour de jadis, de son amour larvé, pour ainsi dire, de son amour inexprimé pour Romaine, il avait conservé une lointaine amertume qui, maintenant, se fondait, se dissolvait à l'idée que son frère aimait M™® Mirmault. Quelque chose de profond, d'obscur, se trouvait satisfait en lui. Pierre, n'était-ce pas un peu lui-même, un luimême plus jeune, plus vivant, plus heureux ? Ah ! il ne s'en tiendrait pas, celui-là, aux sentiments inavoués, au désirs informulés 1 II ne s'en contenterait ni d'un souvenir, ni d'un reg-ret. Cette Romaine aux beaux yeux, au corps souple, il la serrerait dans ses bras. Il n'étreindrait pas une ombre, lui! Et André de Glaircy, à cette pensée, éprouvait au fond de son cœur une dilatation mystérieuse et victorieuse...

II song-eait à ces choses, étendu sur un fauteuil d'osier, à l'abri d'un massif d'arbres. Il faisait^ ce jour-là, un admirable temps d'été.

Le feuillag-e des cimes baignait dans un azur délicat et chaud. Au delà de la pelouse, où les tourniquets d'arrosag-e diapraient leurs queues de paons en prismes fluides, la blanche façade d'Argimon apparaissait, éclatante de soleil. Tout à l'heure.

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on avait déjeuné finement dans la grande salle à mang^er fraîche où bourdonnait, à travers le silence, une grosse guêpe errante. Le déjeuner avait été gai. M. de Vrancourt, à qui ses librairies d'Allemagne venaient de faire un envoi intéressant, était d'excellente humeur et avait répondu assez plaisamment aux taquineries de M""' Mirmault. Celle-ci avait raconté quelques histoires très comiques sur tante Tine et tante Nine. Les vieilles demoiselles s'étaient disputées aigrement, la veille au soir, sur la couleur des yeux de Pierre de Claircy. Pierre avait ri de cette querelle, mais, durant toute la suite du repas, il était demeuré assez silencieux et n'avait pas cessé de regarder Romaine Mirmault. Après le déjeuner, M, de Vrancourt remonté, selon son habitude, dans la bibliothèque, Berthe de Vrancourt était venue s'asseoir sous les arbres en compagnie de Romaine et des deux frères • mais, Romaine désirant faire un tour de parc, Pierre s'était offert à l'accompagner et André était ainsi resté seul avec Berthe de Vrancourt. Elle travaillait à un ouvrage de filet et tournait, de temps en temps, la tête vers André, qui, tout en fumant son cigare, rêvassait.

Soudain, André de Claircy tressaillit. Une main se posait sur la sienne. Un regard interrogeait ses yeux.

— Etes-vous heureux, André ? M'aimez-vous ?

Berthe le considérait anxieusement. Parfois, elle

doutait de l'amour d'André, non qu'elle fût soupçonneuse, mais elle ne concevait pas d'elle-même cette opinion exagérée qui, si souvent, rassure les femmes sur les sentiments que l'on a pour elles et leur en donne une complète sécurité. Berthe ne tombait pas dans ce travers. Cependant elle croyait qu'André l'aimait. Elle acceptait son amour tel qu'il était, avec ses silences, ses distractions, sa réserve. Néanmoins parfois, des craintes lui venaient. Il lui semblait s'apercevoir qu'André lui échappait. Quoique leur liaison dalâtà présent de quatre années, il y avait dans André de Claircy des coins secrets, où elle sentait qu'elle ne pénétrait jamais et sur lesquels elle n'osait pas l'interroger. Quelquefois, André se retirait en lui-même, loin d'elle, très loin d'elle.

A qui songeait-il alors? Au passé? A l'avenir? A des choses auxquelles elle demeurait étrangère? A ces moments, la physionomie d'André changeait, prenait une expression autre. Il devenait alors un être indifférent, sur qui elle perdait tout pouvoir, au seuil duquel elle s'arrêtait, et, de cet être, pouvaient sortir des décisions imprévues...

La main de Berthe caressait toujours la main d'André. André y porta ses lèvres distraitement:

— Mais oui, Berthe, je vous aime, je vous aime beaucoup...

Il ne put en dire davantage ; un bruit de pas et de rires se faisait entendre derrière le massif d'ar-

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bresà l'abri duquel André et Bertbe se trouvaient. Leurs mains se séparèrent. Au détour de l'allée, Romaine Mirmault parut. Elle courait, et, tout en riant, elle tournait la tête pour regarder derrière elle. Soudain, elle fit un écart et détala, poursuivie par Pierre de Claircy.

Ils coururent un instant autour de la pelouse. Ils étaient charmants à voir ainsi en leur jeunesse rieuse. Romaine, svelte, souple, rapide, fuyait à toutes jambes. Derrière elle, Pierre de Claircy gagnait du terrain. Romaine fit une feinte.

Emporté par son élan, Pierre la dépassa. Berthe de Vrancourt applaudit :

— Oh! André, regardez-les 1 Quels enragés, par cette chaleur!

Pierre de Claircy avait rejoint d'un bond M"» Mirmault et la saisit parles poignets. En riant, elle se débattait :

— Lâchez-moi, monsieur Pierre, voulez- vous bien me lâcher!

Mais Pierre de Claircy, tout en riant aussi, tenait bon... Néanmoins, d'un prompt mouvement, Romaine réussit presque à se dégager. Promptement Pierre la ressaisit. Cette fois, elle ne résistait plus. Pierre de Claircy l'entraînait vers l'arbre où étaient assis M^^^de Vrancourt et André. Celle-ci leur cria :

— Eh bien! il me semble que vous ne vous entendez pas très bien aujourd'hui. 11 fait cependant bien chaud pour se disputer.

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Romaine Mirmault, essoufflée, se laissa tomber sur un fauteuil de jardin. A demi décoifl^"ée par la course, une fine sueur perlait à son front. Pierre de (llaircy, très roug^e, demeurait debout, considérant Romaine haletante et à bout de forces :

— Vous n'imaginez pas, chère madame, l'imprudence de madame Mirmault. Nous sommes allés jusqu'à la roseraie, et elle s'est mise à cueillir un bouquet, sans chapeau, au gros soleil. C'était risquer une insolation. J'ai voulu la ramener à l'ombre, mais elle m'a échappé. Ah! j'ai eu de la peine à la rattraper. Tenez, je la remets entre vos mains, grondez-la un peu. Elle le mérite.

Romaine Mirmault menaça Pierre du doigt :

— Ah! le monstre! Vous n'imaginez pas quelle poigne il a ! Regardez, j'en suis toute meurtrie. Je vais avoir le bras tout noir. Et que diront tante Tine et tante Nine, quand elles sauront la conduite de leur chéri ?

Pierre de Claircy se mit à rire :

— Elles auraient bien dit autre chose si vous étiez rentrée à la Foulerie avec un coup de soleil qui vous aurait fait peler le nez et les joues.

Romaine Mirmault haussa les épaules :

— Un coup de soleil, allons donc ! Une vieille Orientale comme moi en a vu bien d'autres. Et puis qu'est-ce que cela fait que mon nez pèle, je n'ai pas d'amoureux.

Elle se tut et regarda Pierre de Claircy en des-

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SOUS. Celait la première pointe de coquetterie qu'elle lui lançait. Jusque-là, elle l'avait toujours traité en camarade, en petit jeune homme sans conséquence. Pour la première fois, tout à l'heure, dans cette poursuite ardente et sûre, sa main saisie par la main rude de Pierre, elle avait eu l'intuition rapide qu'une autre poursuite se préparait. Cepas acharné sur son pas, ce souffle sur sa nuque, celte étreinte à ses poig-nets lui avaient brusquement révélé l'amour ou, tout au moins, le désir de Pierre. Elle le regardait, debout devant elle, avec étonnemenl. Puis, instinctivement, elle baissa les yeux. Tous se taisaient : Berthe de Vrancourt, renversée au dossier de son fauteuil, André de Glaircy, silencieusement, rallumant son cigare éteint. Pierre assis à demi sur une table de jardin et, la jambe pliée, renouait le lacet défait de sa bottine. Romaine Mirmault réfléchissait. La découverte qu'elle venait de faire lui était-elle agréable ou désagréable? Elle n'aurait pu le dire. Souhaitait-elle que Pierre fût amoureux d'elle? Elle ne l'aurait pu dire non plus, mais cependant, au fond d'ellemême, elle constatait qu'elle n'était pas fâchée qu'il en fût ainsi. Certes, elle ne ferait rien pour encourager cette passion naissante, mais que cette passion existât en dehors de tout encouragement de sa part, elle en éprouvait une obscure satisfaction. Après tout, pourquoi ne serait-elle pas aimée, elle aussi, comme les autres ?

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Elle leva les yeux. Son regard renconlra celui d'André de Claircy, et elle crut y surprendre une certaine tristesse et un vague reproche. Sûrement; André devinait le sentiment de son frère. Qu'en ressentait-il ? Du chagrin, du regret peut-être? Faisait-il un mélancolique retour sur son passé ? Regrettait-il son silence d'autrefois? Quelque chose de son ancien amour renaissait-il en lui, ravivé par le spectacle de l'amour de Pierre pour cette même femme qu'il avait aimée, lui aussi ? A son tour. Romaine considérait fixement André de Claircy, son beau visage froid et hautain, et vaguement, contre lui, elle sentait se formuler cette sourde et lointaine rancune qui, déjà, à plusieurs reprises, l'avait troublée. Soudain, elle imagina avec plaisir André mordu au fond du cœur par une indéfinissable jalousie, en même temps qu'un besoin malicieux la saisissait de donner à Pierre, sous les yeux mêmes de son frère, une marque visible de sympathie. Et, rapidement, elle se pencha, tira le lacet de la bottine de Pierre de Claircy en lui criant sur un ton d'agacerie :

— Eh bien I beau coureur, avez-vous fini de poser pour la Victoire renouant sa sandale ? Allez donc demander qu'on nous apporte des boissons fraîches, je meurs de soif. Vous permettez, Berthe?

Berthe de Vrancourt sourit :

— Naturellement, je permets, mais, auparavant,

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VOUS allez faire la paix. Vous avez l'air aujourd'hui d'être comme chien et chat!

Romaine Ht la moue et lendit m maia à Pierre de Claircy, qui la baisa. Puis, il se dirigea vers le château, i^ douce peau de Romaine Minnaultavait mieux rafraîchi ses lèvres brûlantes que la plus fraîche des boissons de l'Orient.

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