‹ Romaine Mirmault; romanChapitre 15 sur 29 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

Pierre de Claircy ne pouvait dormir et s'agitait dans son lit. Soudain, il rejeta le drap léger qui le couvrait, tourna le bouton du commutateur et sauta sur le parquet ; puis à la fenêtre, qui était restée ouverte, il s'accouda. Au dehors, il faisait une nuit admirable, une de ces nuits de lune d'été qui donnent presque en nos climats une illusion d'Orient. On voyait clair comme en plein jour. Aucune vapeur ne troublait l'extraordinaire limpidité de l'air. Pierre de Claircy, penché, regardait.

Devant lui s'étendait le parc d'Argimon, tout baigné d'une lumière argentée et tiède En bas, sous la fenêtre, le sable d'une allée luisait doucement. Plus loin, la pelouse scintillait de pointes d'herbes de cristal. Plus loin encore, les massifs d'arbres s'ordonnaient et mamelonnaient leurs cimes immobilisées. Une atmosphère de paix et de repos entourait le château endormi, où lui seul sans doute ne dormait pas. Il en éprouva une impression d'isolement et de supériorité.

Il fit quelques tours dans sa chambre, revint

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vers la fenêtre, puis il se dirigea vers la porte et l'ouvrit avec précaulion. Pierre suivit le corridor et arriva à l'escalier. La main à la rampe, il en descendit les marches et parvint dans le vestibule. Son cache-poussière d'auto était suspendu au portemanteau. Il le revêtit, poussa les verrous de la grande porte, se glissa par l'entre-l» MÎlej!MMii »'t fît quelques pas sur le perron.

Il était content de se trouver dehors, dans la douceur accueillante delà nuit. 11 s'avança, contourna la grande pelouse et s'enfonça sous les arbres. Pendant quelque temps, il alla ainsi, sans penser à rien. Sous Tépais couvert il faisait assez obscur. Çà et là, à travers les feuillages, glissaient des gouttes de clarté. L'odeur de l'ombre feuillue était délicieuse. Pierre ne distinguait que vaguement l'allée qu'il suivait. Parfois, une branche le touchait au passage. Parfois, un cri d'oiseau nocturne troublait le silence. Pierre deClaircy s'était arrêté... Un bruit léger, susurrant, confidentiel, charmant, semblait sortir des lèvres mêmes de la nuit... Ce bruit, Pierre le reconnaissait. C'était le murmure de l'eau qui s'écoulait par la bonde de l'étang. Pierre se mit à marcher plus vite.-

Sous la lune, qui, justement, se reflétait à sa corne, la pièce d'eau luisait. De beaux arbres l'enlouraient. Sur la levée, se trouvait un banc rustique où M™* de Vrancourt venait assez souvent s'asseoir dans la journée. On s'y réunissait aussi quelque-

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fois, après dîner, pour respirer la fraîcheur de l'eau, écouter le concert des grenouilles, regarder au ciel crépusculaire le paraphe magique des chauvessouris.

Pierre de Claircy s'assit sur le banc... Le silence était si complet, si profond, qu'il lui semblait entendre battre son cœur.

Depuis qu'il était à Argimon, Pierre de Claircy vivait d'une vie étrange et inattendue, d'une vie soudainement changée, renouvelée, tout en se conformant avec docilité à l'existence ambiante. Le matin, en effet, il se levait à une heure convenable. A déjeuner, il s'asseyait à table, mangeait, causait. Dans la journée, il se promenait, lisait, péchait. Le soir, à dîner, il prenait part à la conversation, faisait avec tout le monde un tour de parc. M. de Vrancourt le déclarait un charmant jeune homme qui gagnait à être connu.

Pierre acceptait ces compliments. Parfois, néanmoins, il s'étonnait de n'avoir commis aucun acte déraisonnable, de n'avoir ni mis son pantalon à l'envers, ni retourné les manches de sa veste. Quand il passait devant une glace, il reconnaissait avec surprise son visage. Il était surpris aussi d'être appelé par son nom.

Quel rapport avait ce Pierre de Claircy, qui allait et venait, mangeait, discourait, avec le Pierre de Claircy véritable?

Ce dernier était devenu un être privilégié qui

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habitait un monde nouveau et qui n'arait plus que de vagues liens avec l'ancien Pierre de Claircy. Les choses, les êtres qui lui avaient ëti^ longtemps familiers avaient disparu de sa p(>nsée ou perdu toute leur importance et tout leur intérêt. M. de Vrancourt, qui se montrait chaque jour aux heures des repas, sortant de sa bibliothèque, n'ëtait-il point un vague fantAme ? Et M»« de Vrancourt, toute charmante et bonne qu'elle fût, une ombre vaine? El son frère même, son cher André ? Quand André lui parlait, ses paroles lui arrivaient d'une telle distance I Si les gens qu'il avait sous les yeux lui semblaient déjà presque irréels, qu'en était-il des absents t Le pauvre M. Claveret, par exemple ! Certes, Pierre aimait beaucoup son vieil et bon ami Claveret, mais M. Claveret lui semblait plus éloigné que s'il se trouvait aux antipodes, parti pour un de ses grands voyages imaginaires. Le pauvre M. Claveret eiU-il été rejoindre, dans leur tle océanienne et barbare, les petites danseuses du sultan de Timoloor, il n'en eût pas paru plus lointain à la pensée distraite de Pierrel Et, si inconsistant que fût devenu M. Claveret, il demeurait encore privilégié en comparaison des autres amis de Pierre, qui avaient sombré dans un oubli presque complet.

Ils faisaient partie d'un passé qui n'existait plus.

L'univers où vivait maintenant Pierre de Claircy se composait d'un parc et d'un château, et aussi d'une vieille petite maison située à l'entrée d'un

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village, et qui s'appelait la Foulerie. La Foulerie ! Il ne pouvait songer à ce vocable sans un frémissement. Sur toute la surface de la terre, deux endroits seulement l'intéressaient : Argimon et la Foulerie ; de même que, du nombre infini des créatures, une seule se détachait pour lui dans un halo magique. Et cette créature était Romaine Mirmault.

Depuis le jour où Pierre de Claircy s'était aperçu qu'il aimait M""^ Mirmault, cet amour avait fait dans son cœur un chemin prodigieux.

Avec une sinueuse vitesse, Pierre avait été conquis, envahi tout entier, et son cœur était d'autant, plus rempli de cet amour qu'aucune goutte n'en débordait. Quand on aime, l'aveu est une diversion. Avec l'aveu, on passe de la phase méditative à la phase active. Mais, jusqu'à présent, Pierre aimait silencieusement, de telle sorte que rien ne le distrayait de sa passion et que la force s'en accumulait en lui avec une singulière abondance. Strictement enfermé dans le sentiment qu'il éprouvait, il s'en enivrait silencieusement et obscurément. Il en regorgeait, il en vivait uniquement. Son amour, autour de lui, supprimait tout.

D'ailleurs, Pierre s'y était abandonné avec d'autant plus de facilité que rien ne lui en avait fait voir le progrès. Le ton de camaraderie, de confiance, d'amitié taquine ou tendre qui régnait entre Romaine et lui l'avait empêché de se rendre compte de

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son état. Il avait perdu à la fois tout contrôle sur lui-même et tout discernement sur ce qui l'entourait. Il aimait, sans s'inquiéter des conséquences de son amour, sans se demandersi son amour était partagé. Cette question, il ne se la posait même pas. Il aimait Romaine. Hormis cela, rien ne l'intéressait. Il ne songeait pas du tout à ce qu'était la vie de M*"' Mirmaull, aux obligations qui lui incombaient, aux devoirs qui la liaient. Romaine lui apparaissait comme située en dehors de la réalité. Lui-même, ne vivait-il pas dans une sorte d'enchantement intérieur, sans penser que cet enchantement pût finir jamais? L'amour faisait de lui un être inconnu à lui-même. Il éveillait en lui des facultés, des sensations si nouvelles qu'il n'en discernait pas la nouveauté. Elles provenaient de profondeurs inexplorées. Il se trouvait au seuil d'une autre vie, aussi neuf qu'un ressuscité.

Chose singulière, celte nouveauté de lui-même ne le troublait pas. Il la constatait sans surprise, tout à son ivresse intérieure. La simple présence de Romaine Mirmault lui causait un ravissement profond. Elle répandait sa beauté sur les choses environnantes, qui lui en paraissaient toutes pénétrées. Tel coucher de soleil, tel clair de lune, auxquels il n'eût guère auparavant prêté qu'une attention distraite, le fascinaient. Ainsi, ce soir, dans ce parc désert d'Argimon, il éprouvait une sensation de béatitude singulière à contempler les arbres

argentés, l'étang- lumineux, à écouter le doux murmure nocturne de l'eau pénétrant par les vannes.

Pierre de Claircy s'était levé du banc. Il fit quelques pas, puis vint se rasseoir. Le front dans ses mains, il réfléchissait. Il réfléchissait sur lui-même.

Jusqu'alors il s'était accepté sans analyse, tel qu'il était, et voici que, tout à coup, il s'examinait. Cette sensibilité nouvelle, ce rayonnement nouveau, soudain il en savait la- cause. Romaine Mirmault en était l'ardent foyer. Par elle, toutes les forces de son âme trouvaient leur voie. Le torrent le portait aux pieds de Romaine, s'y élargissait et reflétait en sa nappe l'image magique de la bien-aimée.

Cette idée ramena la pensée de Pierre à l'étang sur qui la lune brillait. Souvent, il était venue à avec Romaine Mirmault. Hélas ! pourquoi, en ce moment, n'était-elle pas près de lui ? Comme il eût mieux goûté en sa présence cette belle et calme nuit de lune ! Et, ardemment, Pierre de Claircy se représenta Romaine assise sur ce banc, dans la lumière d'argent. Il imaginait son silence, ses paroles. Quel plaisir il aurait eu à la contempler, à l'entendre ! Ils seraient restés ainsi, l'un près de l'autre, longtemps, indéfiniment, toujours...

Pierre de Claircy passa la main sur son front et regarda autour de lui. La nuit devait être avancée; la lune déclinait. Sa clarté faiblissait. Bientôt, le jour reviendrait et il reverrait M™^ Mirmault. Elle devait^ venir déjeuner à Argimon. Et ce fut l'esprit

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plein de la pensée de Romaine qu'il se dirigpea, à pas lents, vers le château. BienlAt, à Iravers les derniers arbres du parc, la façade d'Art^imon apparut. La lune la blanchissait toujours d'une lumière pâlie. I>a maison entière donnait de toutes ses fenêtres closes. Une seule de ces fenêtres était éclairée, celle de sa chambre. La lampe, qu'il y avait laissée allumée, l'illuminait d'une lueur dorée.

Pierre de Claircy avait coupé au court. II traversait la grande pelouse, les yeux fixés sur la fenêtre lumineuse, quand, soudain, il trébucha et faillit tomber. 11 se retint et se baissa pour examiner ce qui avait manqué causer sa chute. Des maçons étaient venus dans l'après-midi pour faire une réparation au château. N'ayant pas terminé leur besoj^'ne, ils avaient déposé leuréchelle dans l'herbe. Pierre la considéra un instant, puis, de nouveau, il leva la tête vers la fenêtre éclairée.

Brusquement, sans qu'il silt pourquoi, le souvenir de l'échelle donl^dams le liouffe elle A'o//',JuIicn Sorel se sert pour monter chez M"* de la Môle lui traversa l'esprit. Pourquoi songeait-il à cet épisode de roman ? 11 se le demandait, quand un autre souvenir se substitua à celui-là... Maintenant, il se rappelait le matin où, rue d'Aumale, il lisait, dans le journal, le récit de la trafique histoire de la princesse Alvanzi et du marquis Crcspini. Il se revoyait, comme alors, mettant en imagination le

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pied à l'échelon, s'élevant vers une fenêtre, puis, soudain, chancelant et tombant frappe de la balle vengeresse. C'était à ce moment, ce matin-là, par cette hallucination étrang-e, qu'il avait compris, pour la première fois, qu'il aimait Romaine Mirmault. Mais pourquoi, encore aujourd'hui, cette histoire lui revenait-elle en tête? Qu'avait-il à faire ave« cette anecdote sanglante et stendhalienne? Y avaitil donc quelque présage à en tirer ? Pourquoi cette vision de sang se mêlait-elle, par deux fois, à ses élans d'amours ? Pourquoi, dans cet amour qui était sa vie, ce double rappel de mort ?

Avec colère, Pierre de Claircy frappa du talon l'échelle étendue à ses pieds. La mort, il ne la craignait pas I Si cette lampe qu'il apercevait là-bas eût brillé sur le sommeil de Romaine, avec quelle ivresse ne se fût-il pas élevé vers elle, au mépris de tout danger ! Cette pensée hardie le fit rougir, et, d'un pas rapide, il se hâta vers la maison. Doucement, il poussa la porte, qui était demeurée entr'ouverte. Du vestibule, il gagna avec précaution l'escalier, craignant de faire du bruit, car il n'aurait pas voulu être surpris au retour de cette escapade nocturne. Une fois dans sa chambre, il éteignit sa lampe. Il allait se recoucher, tâcher de dormir ; une vague lueur d'aube se mêlait déjà aux dernières clartés de la lune. 11 s'était approché de la fenêtre pour la fermer, car la fraîcheur matinale commençait à se faire sentir. A l'espagno-

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lette, un petit miroir à barbe, qui s'y trouvait suspendu, attira son attention. Dans la giacc, machinalement, il se regarda. Son visage lui apparut comme décoloré, presque livide. Cet aspect de lui-même l'ëtonna. Pourquoi avait-il ainsi l'air d'une ombre? Etait-ce un signe, un avertissement? Il quitta la fenêtre et se mit au lit. Il avait froid, et il frissonnait vaguement. Pourquoi s'élait-il vu, terne et pAle, comme ces figures en grisaille qui décoraient les murs de la Foulerie ? Est-ce que son beau rêve d'amour, ardent et passionné, finirait en frissons et en tristesse, comme cette belle nuit de lune argentée ?

N'en garderait-il aux lèvres qu'un goût de néant et de cendre ?

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