‹ Romaine Mirmault; romanChapitre 16 sur 29 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

On était aux premiers jours de septembre. M. et jyjme (Je Vrancourt devaient quitter Arg-imon vers le milieu dumoispour aller passer une quinzaine chez une vieille parente qui habitait en Normandie. D'antre part, André de Claircy était rappelé à Paris par la proche expiration de son congé.

Son camarade de ministère, M. Jauret, qui le remplaçait, devait s'absenter à son tour. Quant à lyjme Mirmault, elle avait l'intention, après le départ des Vrancourt, de prolonger quelque peu son séjour à la Foulerie. Elle se reprochait d'avoir négligé les pauvres tantes de Gerdières. Argimon lui avait pris beaucoup du temps qu'elle aurait dû leur consacrer. M"'^ Mirmault voulait compenser ses négligences par une présence assidue, après quoi elle dirait adieu à tante Tine et à tante Nine et se réinstallerait à l'hôtel d'Orsay. Pierre de Claircy voyait venir avec tristesse le moment de retourner à Paris. Il comptait les jours qui lui restaient encore à demeurer à Argimon. La pensée d'être séparé de M™« Mirmault l'affectait péniblement.

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Celle séparation était comme la première fissun» de son bonheur amoureux. Comment supporlerailil d'être éloigné de Romaine Mirmault? Il avait pris l'habitude de la présence presque quotidienne de la jeune femme.

Le lendemain de la nuit du clair'de lune, comme il avait reconduit à la Foulerie Romaine, qui avait passé la joijrnée à Argimon, il confia son regret à tante Tine et à tante Nina. C'était dans la salle à manger aux grisailles. Romaine était montée dans sa chambre pour enlever son chapeau, Pierre s'attardait à causer avec M"« de Gerdières. Il parla de son prochain départ d'Argimon.

— Quoi, déjà.

Les deux vieilles voix se firent écho dans leur commune protestation. Pierre, en réponse, (enta de plaisanter, mais il ne s'en sentait guère envie. Soudain, après un moment de silence, tante Tine frappa dans ses mains :

— Mais, monsieur Pierre, puisque monsieur André s'en va et que monsieur et madame de Vrancourt s'en vont aussi, pourquoi ne viendriez -vous pas passer la fin du mois à la Foulerie?

Tante Nine avait saisi la balle au bond, et elle répéta l'invitation, en ajoutant que l'on logerait M. Pierre dans la chambre bleue :

— Qu'en pensez-vous, Romaine?

Mme Mirmault, qui venait de rentrer dans la pièce juste pourentendre la proposition des tantes,

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n'en croyait pas ses oreilles. Nine et Tine devenaient folles. Elles qui, depuis cinquante ans, vivaient en solitaires, qui ne recevaient personne, qui n'offraient pas même un verre d'eau à qui que ce fût, elles invitaient sans dire gare M. de Glaircy à passer quinze jours à la Foulerie ! Il fallait qu'un vent de démence soufflât dans ces vieilles caboches à papillotes. Décidément, les tantes de Gerdières étaient amoureuses de ce joli garçon. Les figures mythologiques de la salle à manger avaient fini par leur tourner la cervelle. Eros versait quelque philtre perfide dans l'eau rougie que buvaient ses chères Parques.

Romaine s'était tournée vers ses tantes. Elle semblait quelque peu embarrassée :

— Mais oui, tante Nine ; mais oui, tante Tine, ce serait charmant, mais vous voyez bien que monsieur de Glaircy ne peut pas accepter. Qu'est-ce qu'il ferait à la Foulerie? Et puis, il faut qu'il retourne à Paris, ce qui est bien naturel. Un jeune homme comme lui a ses occupations, ses amusements, ses plaisirs. N'est-ce pas, monsieur Pierre?

Romaine Mirmault souriait avec un peu de gêne. Tante Tine et tante Nine, ramenées à la réalité, étaient confuses de leur enthousiasme. Pierre de Claircy dénoua la situation :

— Hélas! chères mesdemoiselles, vous êtes trop bonnes, mais madame Mirmault a raison ; il faut que je rentre à Paris. Je ne veux pas laisser mon

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trère y retourner seul. El puis, notre vieil ami Claveret nous réclame ; il se plainl de notre abandon. De plus j'ai reçu une lettre de deux de mes camarades qui attendent mon retour pour me faire une communication qu'ils disent de quelque importance. Et puis, et puis, il vaut mieux que je parte. Il reg^arda Romaine avec tendresse. Un trouble singulierl'cnvahissait. Il se sentait envie de pleurer à la pensée que, dans quelques jours, il ne verrait plus M'* Mirmault, mais il réprima son émotion. Soudain, l'horloge sonna sept heures. Pierre s'écria :

— Sept heures ! Il faut que je vous laisse dîner. Adieu, tante Tine ; adieu, tanle Nine; adieu, chère madame.

Vivement el galamment, il baisa les mains à mitaines de M'*" de Gerdières et appuya ses lèvres aux doigts fins de M"« Mirmault. .\u moment de sortir, il se retourna:

— Chère madame Romaine, n'oubliez pas d'achever de décider ces demoiselles à être du pique-nique d'après-demain. Ce sera presque des adieux.

Il avait été convenu qu'avant de quitter Argimon on irait, tous ensemble, goûter au val de Ronville. C'était un endroit assez pittoresque, situé à une quarantaine de kilomètres d'Argimon, au milieu des bois. Il y avaiteu là un très beau château, cons-

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truit au dix-huitième siècle par un marquis de Ronville. Ce château existait encore, une cinquantaine d'années auparavant. Le dernier possesseur, un certain M. Lebruc, avait épousé la dernière des Ronville. On racontait qu'elle n'avait consenti à ce mariag-e roturier, mais riche, que pour pouvoir conserver la demeure patrimoniale. On disait aussi que M. Lebruc, ruiné par des spéculations malheureuses et sur le point d'aliéner le domaine, sa femme avait mis, de ses propres mains, le feu au château et qu'elle avait volontairement péri dans les flammes. Quoi qu'il en fût de cette lég-ende, il ne restait de Ronville, au milieu des bois qui l'entouraient, que des décombres. A la mort de M. Lebruc, cette ruine sinistre passa à de lointains héritiers, qui, ne pouvant song-er à rebâtir Ronville, le laissèrent à son abandon et à sa solitude.

Tante Tine et tante Nine se rappelaient très bien avoir vu, dans leur enfance, M™^ Lebruc de Ronville. C'était un de leurs plus anciens souvenirs. Petites filles, on les avait menées passer trois jours au château de Ronville, l'année même qui précéda la mort de M'"^ Lebruc et l'incendie du château. Depuis lors elles n'étaient jamais retournées au val de Ronville. Une curiosité longtemps différée les y attirait; aussi, malg^ré leur horreur de toutdéplacement, avaient-elles presque accepté de se joindre à l'expédition projetée par M'"*' de Vrancourt, les Glaircy et M™ Mirmault. Et puis, Pierre de Glaircy

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insistait si i^entiment. Pouvait-on rien refuser à ce chëri? Il promettait de conduire lui-même l'automobile où prendraient place M""* de Gerdi^res, et il jurait que l'on irait lentement, lentement. Malg^ré cela, cette promenade était un grand événement dans la vie sédentaire des vieilles demoiselles, et elles s'y préparaient comme au ju^ment dernier. Quant à M. de Vrancourt, il avait refusé d'être de la partie. Il exécrait la mémoire de M™' Lebruc, née de Ronville, car l'incendie, en détruisant le château, avait anéanti la mairniBque bibliothèque réunie jadis par le marquis.

Lorsque, après avoir vint,'! fois cru entendre sonner leur dernier jour, après s'être vinçt fois caché la tête dans leurs mains en «.Houssant comme des poules effarouchées. M"" de Gerdières mirent pied à terre au carrefour des routes forestières où s'étaient arrêtées les autos, elles éprouvèrent un moment de stupeur et demeurèrent comme étourdies. Berthe de Vrancourt et M™" Mirmault, arrivées avant elles au rendez-vous en compagnie d'André de Claircy, se précipitèrent pour les féliciter de leur exploit. M"»* de Gerdières n'en étaient pas moins étonnées que de la sauvagerie du lieu. Elles ne sortaient que bien rarement du jardin de la Foulerie. Les vieux arbres qui embrasaient ce coin de forêt les impressionnaient singulièrement. La présence d'André et de Pierre de Claircy ne les rassurait qu'à demi, et elles hésitaient à quitter

l'abri des autos. Néanmoins, elles se décidèrent à prendre le sentier moussu par lequel on gagnait les ruines. M™° de Vrancourt, qui était déjà venue à Ronville,le connaissait et s'offrit à guider la petite troupe.

On marchait à la file, lentement, à cause des vieilles jambes de M^^*'* deGerdières. Un des chauffeurs suivait, portant, avec André et Pierre deClaircy, les paniers de provisions du goûter. Parfois, tante Tine ou tante Nine poussait un petit cri. On chemina ainsi, sous bois, à peu près un quart d'heure. Soudain, les arbres s'écartèrent; le sentier s'élargissait et déboucha sur un vaste espace libre.

Ensemble, tante Tine et tante Nine s'écrièrent :

: — Vois-tu l'escalier, Tine ?

— Oh ! l'escalier, Nine !

Du point où se trouvaient les visiteurs, et devant eux, un large terrain s'étendait, inégal, vallonné, quiavaitété autrefois l'emplacement des fameux jardins de Ronville. De ces jardins, il ne restait plus rien de visible que l'endroit qu'ils avaient occupé. Il se découpait en pleine forêt, rempli d'herbes sauvages, d'arbustes, de ronces, de pierrailles, sous un ciel bleu d'été. Mais, au bout, le sol se relevait brusquement et s'exhaussait en une longue terrasse, fortement maçonnée et bordée encore en partie de ses balustres croulants. Le mur de soutènement de cette terrasse monumentale, formé de robustes blocs de pierre vermiculée, présentait un rare

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caractère de grandeur et de force. A chaque extrémité de la terrasse, aboutissait un large escalier, en rampe douce et tournante, d'un beau mouvement et d'une noble architecture. Au milieu du mur, des colonnes torses encadraient un portique qui donnait accès à une sorte de grotte rustique dont l'entrée était décorée^ au fronton, de mascarons et de stalactites.

De nouveau, tante Tine et tante Nine s'exclamèrent ensemble :

— Et la grotte !

Leurs voix grêles de vieilles filles résonnèrent dans le silence imposant de l'heure et du lieu. André et Pierre, Berlhe et Romaine se taisaient- Ils ressentaient la mélancolie de ce spectacle de destruction. L'escalier double, la grotte, la terrasse, c'était tout ce qui restait de Honville. Des bâtiments du château, il ne demeurait guère que quelques pans de mur noircis qui se dressaient lamentablement sur les verdures vigoureuses et vivantes de la forêt.

Celte désolation leur fui plus sensible encore lorsque, ayant monté les larges, marches herbues de l'escalier, ils parvinrent sur le terre-plein. Tout en marchant parmi les pierres noircies, tante Tine et tante Nine se lamentaient. Voilà donc ce qu'était devenu ce Ronville dont leurs vieilles cervelles gardaient un si prestigieux souvenir !

Où étaient maintenant les vastes salons, les

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nombreuses chambres et les communs spacieux, et la salle de théâtre,*dont elles se rappelaient encore les g-aleries peintes et le rideau où figuraient des arlequins et des bergers? Tout cela avait [disparu. Ah ! elles avaient raison de craindre le feu, le moindre ronflement des cheminées, le moindre pétillement des bûches, les lampes, les allumettes ! L'incendie, qui avait détruit ainsi, de fond en comble, le mag-nifique château de Ronville, ne ferait qu'une bouchée de la Foulerie. Et, ag-itées, nerveuses, babillantes, elles erraient à travers les herbes et les ronces, joignant leurs mains à mitaines et hochant leurs vieilles têtes sous leurs capotes à fleurs.

Lorsque le chauffeur fut venu annoncer que les paniers étaient déballés dans la g-rotle pour le g-oûter, il fallut rappeler tante Tine et tante Nine, qui maintenant se querellaient sur leurs souvenirs de Ronville et s'en contestaient réciproquement l'exactitude. M"^^ (jg Gerdières, animées par le déplacement et g-risées par le g-rand air, étaient intraitables. Heureusement que la promenade les avait mises en appétit et que, tout de même^ elles furent bien aises de s'asseoir un peu. Ily avait justement au fond de la grotte un banc rustique où elles prirent place, tandis que Berthe de Vrancourt et Romaine Mirmault disposaient sur une larg-e table de pierre qui se trouvait là les victuailles apportées.

Pendant qu'André de Claircy aidait M°»' de Vran-

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court à empiler les sandwiches sur une assiette, Pierre reo-ardait M"" Mirmault. Romaine s'occupait des fruits. Lentement, (pavement, au milieu de la e^rande table de pierre, elle les «édifiait en pyramide, mélangeant avec art les poires et les pêches, les raisins et les fig^ies. A mesure que la pyramide montait, tonte Tine et tante Nine poussaient des petits cris d'admiration. Avec un sérieux assuré, Romaine s'appliquait à ce jeu d'équilibre. Pierre de Claircy suivait avec passion ces belles mains disposant en bel ordre les beaux fruits. En6n l'œuvre parut achevée. Il ne restait plus qu'à y poser une lourde qrappe de raisins noir». M"* Mirmault hésitait, la çrappc A la main. Enfin elle se décida, et, d'un geste prudent cl hardi, M*^ Mirmault plaça, au front de l'édifice as^reste qu'elle venait de terminer, la couronne bachique.

Elle s'était reculée d'un pas pour juger de l'effet :

-• Mais ce n'est vraiment pas trop mal ; cela ressemble assez à une de ces corbeilles de fruits, que l'on voit dans les jardins d'Italie et dont on dirait que les nymphes les ont préparées pour le goûter de Pomone ; seulement, comme û y a. très longtemps que Pomone ne hante plus les jardins romains, les beaux fruits de là-bas sont devenus de la pierre et du marbre, tandis que les nôtres me paraissent excellents.

En parlant ainsi, elle avait adroitement, de la

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pyramide juteuse, enlevé une pêche, 0% elle mordit en riant. André de Claircy s'était approché de la table :

— Ma foi, chère madame, votre corbeille à l'italienne adroit à tous lesélog-es, et laissez-moi vous dire qu'elle doit fort réjouir Fombre du premier marquis de Ronville, de celui qui bâtit le château. Vous ne savez peut-être pas que ce Ronville fut ambassadeur à Rome. Le pape le tenait en grande considération et l'emmenait souvent avec lui se promener dans ses vignes et dans ses villas de la Romagne. Ronville parle plus d'une fois, dans ses dépêches diplomatiques, de ces promenades papales et des collations de fruits et de sucreries que l'on y servait. 11 donne à ce sujet de très curieux détails. J'ai feuilleté, récemment, ces vieux papiers aux archives du ministère, mais je ne me doutais guère alors que je viendrais à Ronville et que je goûterais dans la grotte rustique que le marquis fit certainement construire, si j'en juge par son architecture, par quelque architecte d'Italie.

jVIme Mirmaull leva les yeux vers la voûte, que décoraient encore des restes de peintures et des arabesques de coquillages :

— Oui, c'est vraiment très italien, cette grotte I Il y en a une presque pareille dans les jardins de lavillade mon amie la princesse Alvanzi,à Viterbe, seulement la sienne est pleine d'eaux jaillissantes ; mais heureusement que nous avons apporté du

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Champagne. Tenez, monsieur deCIaircv, passez-moi donc cette bouteille.

Pendant qu'Andrc^ de Claircy se haïssait vers les bouteilles qui montraient leur col argenté, Pierre regardait M"^ Mirmault en silence. Au nom de la princesse Alvanzi, il évoquait de nouveau l'histoire tragique. Il voyait la nuit descendre sur le jardin, la villa s'endormir. Il entendait l'écho d'un pas, \o râclement de l'échelle contre la balustrade de la loggia, puis, tout à coup, la détonation.

Pierre de Claircy sursauta et se retourna bnisquement. Le bouchon d'une des bouteilles avait sauté violemment aux mains d'André, qui remplissait de mousse le verre que lui tendait M'"* de Vrancourl. Tante Tine et tante Xine présentaient les leurs et se disputaient k qui serait servie la première. Leurs chapeaux à fleurs s'agitaient. Berthe de Vrancourt s'amusait de leur empressement.

— A la santé du marquis de Ronville !

Les tantes, enthousiasmées, heurtèrent leurs verres. Berthe de Vrancourt choqua celui d'André avec un tendre regard, et Pierre celui de M""* Mirmault, qui tinta clairement. Sa main tremblait. Le vin mousseux et piquant l'exalta. Coup sur coup, il but plusieurs verres. Il venait de se faire un grand serment. La journée ne se passerait pas qu'il n'eût avoué son amour à Romaine. Pourquoi celte décision subite ? Il n'en savait rien. Hier encore, ce

qu'il projetait lui eût semblé impossible. Aujourd'hui, il parlerait.

Ils étaient demeurés seuls dans la grotte. Berthe et André étaientallés porter auxchaufFeursduchampagne et des sandwiches. Tante Tine et tante Nine, qui ne tenaient pas en place, s'étaient éloignées pour sequerellerplus à l'aise sur leurs souvenirs de l'ancien Ronville. M'neMirmauU et Pierre de Claircy les apercevaient qui marchaient à travers les herbes, en gesticulant. Bientôt, elles disparurent. Romaine Mirmault, allongée sur le banc, allumait une cigarette. Elle tendit l'étui à Pierre :

— Vous ne fumez pas... Essayez donc d'une de ces cigarettes... C'est un charmant vieux Turc de mes amis qui me les envoie de Gonstantinople. Leur tabac provient des plantations du sultan. Il est excellent. Il n'y en a pas de meilleur en Orient.

Pierre de Claircy prit une des cigarettes :

— Comme vous avez dit ce mot l'Orient 1 Est-ce que vous ne regretteriez pas un peu votre Damas ?

Romaine Mirmault lança une bouJfFée de fumée:

— Mais non, je vous assure. J'ai été très heureuse de retrouver Paris et très contente de revoir ma vieille Foulerie. Pensez donc, cinq ans d'absence 1 Certes, la vie orientale ne me déplaît pas, mais j'avais envie d'embrasser tante Tine et tante Nine. El puis, il y a Berthe de Vrancourt et l'excel-

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lent monsieur Clavcreti Non je ne reg^rette pas ce voyage. Tout le monde est très bon pour moi, très gentil. Sans compter que je me suis fait de nouveaux amis. N'est-ce pas?

Elle regarda Pierre en souriant et, du bout de son ongle, fit tomber la cendre de sa cigarette. Pierre était devenu très pâle. Il se sentait la gorge serrée, les mains nerveuses. Elle ajouta :

— Et, au nombre de ces amis, je mets tout particulièrement mon ami Pierre.

Il devint plus pAle encore, puis gravement, lentement, d'unevoix très basse, il dit :

— Oh! moi. Romaine, je ne suis pas un ami, je vous aime.

Il avait prononcé ces mots, les yeux baissés, comme pour cacher son regard, tant il lui semblait que ce regard devait être brûlant d'une flamme de passion. Et il resta ainsi un moment sans oser relever la tête. Allait-il trouver devant lui un visage mécontent et courroucé? Il fit un eff"ort et souleva les paupières. Romaine Mirmault avait jeté sa cigarette et, penchée en avant, les mains croisées à son genou, Pierre la vit qui le considérait sans colère. Cette vue lui rendit quelque confiance. Romaine Mirmault était donc toujours là. Elle n'avait pas l'air oiïensée, mais attentive. Il allait parler. M™« Mirmault l'arrêta d'un geste amical :

— Vous dites que vous m'aimez, mon cher

Pierre, mais j'espère bien qu'il en est ainsi. II ferait beau voir que vous ne m'aimiez pas un peu, ce serait vraiment de l'ingratitude de votre part!.. J'ai beaucoup d'amitié pour vous, et jesuis persuadée que vous en avez pour moi. Celle que je vous porte est bien vive, allez, et je souhaite de tout mon cœur que vous soyez heureux.

Elle parlait d'une voix volontairement gaie, quoique, au fond, elle fût plus troublée qu'elle ne le voulait paraître. Cet aveu d'amour ne la surprenait qu'à demi et lui laissait assez de présence desprit pour qu'elle essayât de le faire dévier et de n'en retenir que ce qu'il lui convenait d'en agréer. Aussi, de nouveau, elle affirma :

— Oui, mon cher Pierre, je vous aime beaucoup, moi aussi, croyez-le bien, et je suis contente decette occasion de vous le dire.

Elle lui avait tendu la main. II ne la prit pas. Il demeurait immobile, toujours très pâle. Son cœur battait violemment dans sa poitrine :

— Ah ! Romaine, pourquoi faites-vous semblant de ne pas me comprendre? Pourquoi me répondezvous ainsi? Ce n'est pas d'amitié que je vous aime, c'est d'amour. N'avez-vous donc pas deviné le sentiment que j'ai pour vous ? Je vous aime, Romaine; je vous aime !

Sa voix était sourde et suppliante. Un tremblement l'ag-itait tout entier, mais, au milieu de son trouble et de sa souffrance, une certaine fierté le

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soulenail.il éprouvait une sorte d'allèg'emenl indéfinissable. Il lui semblait sortird'une torpeur menteuse, s'échapper d'un rêve où il avait été trop longtemps enfermé. Cet amour, qui l'encerclait de son muet enchantement, il le formulait enfin! Désormais, Romaine saurait qu'elle était aimée. Mais que ferait-elle? Il osa la regarder. Elle demeurait silencieuse et semblait préoccupée. Un pli d'inquiétude barrait son beau front. Devant la situation nouvelle que l'aveu de Pierre de Claircy créait à leurs relations, il lui fallait agir prudemment. Elle réfléchissait.

Soudain, la pensée de la princesse Alvanzi lui traversa l'esprit. Brusquement, son parti était pris. Se levant du banc, elle s'approcha de Pierre et, affectueusement, elle lui posa la main sur l'épaule. Il tressaillit à ce contact.

— Eh bien, oui, Pierre, mon cher Pierre, j'ai compris, depuis quelque temps, ce qui se passe en vous. Oui, votre aveu, je m'y attendais un peu, et ne croyez pas que j'y voie envers moi aucune offense. Je dirais plus, il me semble tout naturel. 11 ne pouvait guère en être autrement. Nous nous sommes beaucoup vus ; c'était une imprudence de ma part, mais une imprudence bien involontaire. J'aurais dû prévoir ce qui arrive, mais je me sens si peu faite pour l'amour, mon pauvre Pierre, si vieille auprès de votre jeunesse !

Elle se tut un instant, puis elle reprit :

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— C'est pourquoi, en somme, il vaut mieux que vous m'ayez parlé ; j'aurais été si peinée du malentendu véritable qui aurait pu se produire entre nous, si désolée de vous voir engager votre cœur dans un amour sans issue! Tandis que, maintenant, il est temps encore de nous expliquer loyalement. Vous en seriez peut-être venu à me délester, et je tiens tant à votre amitié !

Il voulut protester, mais elle continuait :

— Oui, Pierre, à votre amitié, et c'est cette amitié que je vous demande de me garder. Cela vous paraît difficile. Oh ! je ne vous dis pas de cesser tout de suite de m'aimer, de renoncer d'un coup à votre amour. Laissez-lui le temps de se tourner en un sentiment plus calme. Mêlez-le au souvenir que vous conserverez de moi, quand je serai repartie pour ma lointaine Asie, pour ma vieille Damas, car je ne suis qu'une passante ici. Bientôt, j'irai, là-bas, reprendre mon existence solitaire. Vous penserez quelquefois à moi, comme je penserai souvent à vous, avec une tendre sympathie. Peut-être^ au commencement, souffrirezvous un peu de la déception que je vous cause, mais vous reconnaîtrez vous-même que j'ai eu raison de ne pas vous permettre une illusion à laquelle je ne puis pas me prêter. Peut-être, même, m'oublierez-vous plus complètement que je ne le souhaite. Vous aurez tant d'autres distractions! Songez donc que votre vie ne fait que de commen-

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cer, tandis que la mienne 1 Le hasard nous a réunis une fois, mais qui sait quand nous nous retrouverons en présence l'un de l'autre? Cela ne noua empêchera pas, d'ailleurs, de garder l'un de l'autre un très affectueux souvenir. Vous conserverez de moi une image agréable et gentiment lointaine, comme celle de ces petites danseuses jaunes que nous avons vues ensemble. Voilà ce que j'avais à vous dire, mon cher Pierre, et que j'aurais dû vous dire plus tôt. Voyons, ne prenez pas cette mine sombre et désespérée, cela n'en vaut pas la peine. Et puis, nous ne parlerons plus de tout cela, quand nous nous reverrons à Paris. D'ici là, vous m'aurez déjà un peu pardonné le léger chagrin que je vous cause. Car nous nous reverrons, c'est entendu, n'est-ce pas ? Et nous resterons amis, très amis.

De nouveau, elle lui tendit la main, d'un geste franc et confiant. II aurait voulu répondre, protester, mais une amère envie de pleurer l'étouffait, et, brusquement, il cacha sa tête dans ses mains:

— Romaine, Romaine, je ne pourrai jamais ! Romaine, je vous aime...

Sa voix retentit dans la sonorité de la grotte rustique. Pierre de Claircy regarda autour de lui. Romaine avait disparu. Il était seul devant la table de pierre, où gisaient les restes des fruits de la pyramide éboulée...

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