‹ Romaine Mirmault; romanChapitre 17 sur 29 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

Le vieux domestique Laurent ouvrit la porte et annonça :

— Monsieur Gaumier.

Pierre de Glaircy se souleva du divan et tendit la main à son ami. Gaumier poussa une exclamalion :

— Ah bien I mon vieux, quel fainéant tu fais, vrai ! Les bras croisés, il considérait Pierre de Glaircy

avec un mépris demi-affecté et demi-réel auquel se mêlait quelque étonnement. Pierre n'avait pourtant rien d'un garçon nonchalant. Il était bien pris dans sa taille et vigoureux. Gaumier se le rappelait au régiment, sous la douche, montrant une bonne musculature et, à la salle d'escrime, tenant solidement la planche. Mais, aujourd'hui, il trouvait à Pierre un aspect maigri et fatigué. Ses jeux étaient cernés et il portait sur le visage une expression de tristesse inaccoutumée.

— Dis donc, mon vieux, est-ce que ça ne va

aa4 ROMAINE MIRMAULT

pas? Tu n'es pas malade, au moins? Ça tomberait mal, vu ce que nous avons, Ponliynon et moi, à te proposer.

Quelques jours avant son départ d'Argimon, Pierre de Claircy avait reçu une lettre dans laquelle Gaumier lui demandait un rendez-vous urgent. Si Pierre devait tarder de rentrer à Paris, (iaumier se transporterait à Argimon pour causer. Pierre avait répondu à Gaumier que son retour était proche et que, dès qu'il serait à Paris, il l'en avertirait. Malgré cette promesse, Pierre avait laissé passer plus d'une semaine avant de faire à Gaumier le signe attendu. Mais une nouvelle lettre était venue le relancer et il avait fini par lui donner le rendezvous désiré.

A la question que lui posait Gaumier, Pierre de Claircy avait répondu qu'il n'était nullement malade. En même temps il s'était levé du divan et se promenait à travers la pièce, avec un air si absorbé que Gaumier en fut frappé. II insista :

— Alors, tu as des ennuis. Voyons, parle. Tu sais bien que ton vieux Gaumier est toujours là, sapristi! Tu ne veux rien dircu Libre à toi. Et alors, qu'est-ce que tu as fait à Argimon?

Pierre répondit évasivement. La conversation languissait entre les deux jeunes gens. Au bout d'un moment, Gaumier tira sa montre :

— Mais cet animal de Ponlignon est en retard. Il doit être à la suite de quelque jupe, le cochon 1

ROMAINE MIHMAULT

Il m'avait cependant bien promis d'être exact, mais il est enrag-é en ce moment.

Et Gaumier, en attendant Pontignon, entama des histoires de femmes.

Tout en pérorant, il allait et venait à travers le petit salon, qu'il remplissait de l'importance de sa grosse personne. Tout à coup, il avisa un étui de cuir posé sur la table et l'ouvrit machinalement. C'était un revolver dont le bon M. Claveret avait fait présent à Pierre en vue de ses rentrées nocturnes. Gaumier avait tiré l'arme de sa gaine et l'examinait :

— Big-re, monsieur Claveret fait bien les choses ; avec ça, mon vieux, pourvu qu'on ait du coup d'œil et du sang-froid, on ne rate pas son homme.

L'arme levée, il faisait mine de viser. A ce moment, la porte s'ouvrait pour laisser passer Pontignon. A la vue du revolver braqué, Pontignon fit un saut en arrière, avec une mine si comiquement terrifiée que Gaumier éclata de rire en lui criant :

— Entre donc, capon... Qu'est-ce que tu as fichu pour te mettre en retard comme ça ?

Pontignon fit une mine aigre :

— J'ai fichu, j'ai fichu que, d'abord, je n'aime pas que l'on joue avec ces machines-là et que je n'ai aucune envie de recevoir une balle dans le ventre... Voyons, Claircj, fais lui rengainer ce revolver, sans ça, je ne reste pas ici.

236 ROMAtNB MIIUIAm.T

Pierre de Claircy avait pris l'arme des mains de Gaumier et la glissa dans le tiroir de la tal>le. A cet instant, le rieux Laurent entrait, apportant le thé et le porto, Pontii^non, rassuré, s'approcha du plateau et se versa un verre de porto, puis il le leva à la hauteur de ses jeux et fit claquer la langue:

— A votre santé, mes petits.

Gaumier haussa les épaules et désigna Pierre de Claircy :

— Tu peux lM)ire à la sienne. Il a l'air d'en avoir besoin. Je ne sais pas ce qui le tient, mais regarde-moi cette mine de papier mâché ? Non, ce que tu as une sale tète, mon pauvre Claircy.

Pierre de Claircy n'écoutait pas. Il considérait Gaumier et Pontignon avec un singulier étonnement intérieur. Comment avait-il pu se lier avec eux, en faire ses compagnons de jeunesse ? Soudain Pontignonet Gaumier lui semblaient vulgaires et communs, et, subitement, il se sentait détaché d'eux, si éloigné de leurs façons de penser, de leur manière d'être ! Il les voyait avec une clairvoyance nouvelle, et cette vue ne leur était guère favorable, lis lui apparaissaient dans une sorte de lointain, dépouillés de tout prestige amical. Leurs paroles lui arrivaient aux oreilles, comme s'ils eussent été séparés de lui par une atmosphère d'indifférence, situés à une distance d'oubli.

Cependant Gaumier avait frappé sur l'épaule de Pontignon :

— Tu ne m'as toujours pas dit, farceur, pourquoi tu étais en retard ? Ah ! la jupe.

Pontig-non, qui, auprès du gros Gaumier, semblait petit et maigre, fit la moue, puis, se reculant, il prit une mine mystérieuse et satisfaite :

— Eh bien, oui, je suis en retard, et en retard à cause d'une femme, mais pas pour les raisons que tu supposes.

Il s'était assis sur un fauteuil, les doigts aux entournures de son gilet. Il continua :

— Je suis en retard parce que le prince m'a charg-é de notifier à Clara de Brive son prochain départ. Il ne voulait pas le lui apprendre luimême... Il est si délicat, le prince, et c'est g-entil de quelqu'un comme lui qui n'a à se gêner avec personne ! Alors, le prince m'a dit : « Pontig-non, vous avez du sang-froid et du doigté, je vous confie la mission de mettre mademoiselle Clara de Brive au courant de mes projets et de mes intentions.C'est une épreuve que je vous impose, je suis persuadé que vous en sortirez à votre avantage. »

Gaumier trépigna :

— Quel chic type tout de môme, hein, Claircy, que ce prince de Lérins I

Pierre de Claircy fit un signe vague que Gaumier considéra comme une approbation. Gaumier interrogea :

— Et alors?

Pontignon se rengorgeait :

aa8 noMAiNB mirmault

— El alors, je n'ai fait ni une ni deux, j'ai sauté dans l'auto du prince el je me suis fait conduire chez la demoiselle Clara de Brive.

Pontignon prit un temps, se versa un second verre de porto :

— Ça n'a pas été tout seul et le début de la conversation fut un peu dur. D'abord, Clara s'est mise à en^euler le prince dans les grands prix. Je l'ai laissée aller, puis elle a cassé un éventail, déchiré un mouchoir. Ensuite, elle a pleuré, a eu une crise de nerfs et a voulu se tuer. Je n'ai pas bronché. Haide comme barre, mon cher ! Voyant cela, elles'est calmée et nous avons pu causer. Je lui ai expliqué les motifs du prince, sesgrands projets, ce qu'il fallait penser de la situation. Peu à peu, elle s'est rendue à mes arguments, elle est devenue douce comme un agneau. Elle a consenti à tout ce que l'on souhaitait d'elle, à condition que le prince paierait ses dettes. J'avais là-dessus les ordres du prince. L'affaire est donc entendue, mais il faudra examiner les comptes de la donzelle. Ça te res^arde, toi qui es le financier de la bande, Gaumier. Et voilà pourquoi, devant être chez Claircy à trois heures,je n'y suis arrivé qu'à quatre. Ajoutons que je n'ai pas profité des bonnes dispositions que témoignait à mon égard la belle abandonnée, ce qui est méritoire de ma part, car elle doit avoir un fort joli corps, pour ne pas dire autre chose.

ROMAINE MIRMAULT SÎQ

Et Pontig-non, satisfait de son récit, vida le verre de porto qu'il s'était versé.

Pierre de Claircy écoutait avec stupéfaction ses amis. Il se sentait pris d'une infinie lassitude. Il aurait voulu reg-ag-ner son divan, s'y étendre en silence, y retrouver sa pensée^ sa rêverie interrompue. 11 se sentait abandonné par tout un passé. Et puis, pourquoi Pontignon et Gaumier lui rompaient-ils la tête avec leurs creuses divagations ? Que signifiait cette conversation falote? Etait-ce pour l'assourdir de pareilles billevesées que Ponlignon et Gaumier venaient le déranger de sa songerie, l'arracher à ses chôres mélancolies, à l'idée fixe qui ne le quittait plus depuis son retour d'Argimon?Quelui importaient les faits et gestes du prince de Lérins, le fils de ce pseudo-duc de Pignerol dans lequel les « Ventre-Saint-Gris » reconnaissaient chimériquement l'héritier authentique de Henri IV et de Louis XIV, le descendant du mystérieux Masque de Fer dont cet aventurier revendiquait la parenté douteuse et royale!

Gaumier reprit : •

— Maintenant, mon vieux Pontignon, il faut que tu expliques l'affaire qui nous amène. Attention, Claircy, on va causer.

Gaumier s'était assis sur le bras d'un fauteuil. Pontignon se mit à califourchon sur une chaise.

Pontignon prit la parole.

Quelques semaines auparavant, Gaumier et lui

a3o KOMAINB MIAHAULT

avaient eu l'honneur d'être présentés par Ferdinand de la Molte-Garay au prince de Lérins.

Dès l'abord, le prince les avait conquis. Laissant à son père, le duc de Pig^nerol, le soin de revendiquer et d'exploiter une filiation problématique et de cultiver sa popularité auprès des a Yentre-Saiut-Gris », le prince était plus occupé de ses plaisirs que de ses devoirs. Il ne manquait pas pourtant de prestige. Agé de trente-cinq ans, beau garçon, beau parleur, il avait assez haute mine, ce qui ne l'empêchait de se montrer, quand il le fallait, as^rëable camarade et bon garçon. Il i'aisaitface gaillardement à certaines difficultés, son père le tenant de court. Réduit parfois aux expédients, il n'en souffrait pas trop, persuadé qu'un jour ou l'autre il verrait lui sourire la fortune. En attendant il tirait comme il pouvait parti des circonstances. Or, il s'en présentait une où il lui fallait, avait-il confié à la Molte-Garay,deux gaillards déterminés, discrets et sûrs qui pussent le seconder dans une grande affaire qu'il allait entreprendre et dont il attendait de% gigantesques bénéfices. Il voulait, de préférence, des jeunes gens intelligents, qui lui fussent dévoués corps et àme, libres de toute attache, de la plus scrupuleuse honnêteté et muets comme des carpes, toute l'affaire reposant sur une combinaison secrète dont ils seraient en partie dépositaires.

En écoutant le prince, Ponlignon et Gauraier

ROMAINE MIRMAULT 23 I

avaient frémi. Le prince était vraiment l'homme qu'il leur fallait et eux les collaborateurs qui lui étaient nécessaires. Sur la recommandation de la Motte-Garay, il les avait invités à déjeuner. On n'était pas encore au dessert que Tarrang^ement était conclu. Depuis lors, Gaumier et Pontignon ne quittaient plus le prince de Lérins. Il les avait traînés à sa suite de restaurant de nuit en restaurant de nuit. C'était dans un de ces établissements, à Montmartre, qu'il s'était enfin ouvert à eux du g-rand projet auquel il voulait bien les associer.

Ce projet, Gaumier et Pontig-non n'en connaissaient que les g-randes lig^nes, mais ce qu'ils en savaient les enthousiasmait et ils avaient dans le prince une confiance aveug-le.

Il leur avait expliqué qu'il leur fournirait l'occasion de donner carrière à « toutes leurs activités». Cette perspective, pour eux, avait été mag-ique. Ils ne s'inquiétaient pas de quel bois était faite la baguette de l'enchanteur. Elle traçait les cercles les plus séduisants, et ils y avaient sauté à pieds joints. Ils étaient véritablement ensorcelés, et ils auraient suivi ce sorcier jusqu'au bout du monde.

Or, c'était justement au bout du monde qu'il s'ag-issait d'accompag-ner leprincede Lérins. L'exécution de son grand projet nécessitait, tout d'abord, un long voyage dans le sud de la Chine. Au retour

a33 ROMAINS MIRHAULT

seulement le prince révélerait à ses compag^nons le secret dont l'arcane les éblouirait. Il ne leur avait pas carhé, du reste, que l'expédition à accomplir demanderait de l'énergie, que l'on aurait à surmonter de graves difficultés, à parcourir un pays mal connu, peu sûr. Il faudrait faire preuve d'endurance, se débrouiller par ses seules ressources, dépister la méfiance des mandarins, déjouer la malignité des populations. Mais aussi quel magnifique apprentissage ! Et ensuite quel vaste champ d'action ! Gaumier et Pontignon trouveraient là l'emploi de leurs facultés financières et aventureuses. Au bout des tribulations qu'il annonçait, le prince laissait entrevoir, dans une brume dorée, le triomphe de l'entreprise, de la grande affaire, Tapothéose de la richesse et du succès.

Gaumier et Pontignon, pris par le mirage, ne s'arrêtaient plus. Ils renchérissaient l'un sur l'autre, se coupaient la parole, gesticulaient sous l'œil étonné de Pierre de Claircy, qui les écoutait silencieusement. Soudain, il s'aperçut que Gaumier et Pontignon s'étaient tus, mais ce silence ne fut pas de longuedurée. Pontignon le rompit:

— Et, maintenant, mon cher Claircy, voici de quoi il s'agit. Le prince nous a autorisés à choisir un troisième compagnon. Alors, nous avons naturellement pensé à toi. Tu sais de quoi il retourne. Nous avons répondu de toi au prince. Ainsi...

ROMAINE MIRMAOLT 2 33

Pontignon fit un geste encourageant et majestueux. Gaumier intervint:

— Cela te va-t-il ? Décide-toi, et nous t'emmenons, ce soir, dîner avec le prince. Ensuite, tu feras tes malles, et en route, on part dans quinze jours.

Pierre de Claircy demeurait toujours silencieux. Un grand vide, une grande dépression l'accablaient. Gaumier et Pontignon lui paraissaient de plus en plus lointains, vagues, inconsistants, chimériques^ comme leur projet. Leur proposition lui semblait s'adresser à un autre qu'à lui-même. Qui donc concernaient ce voyage en Chine, ces entreprises de roman-feuilleton? Et, pourtant, il avait connu un Pierre de Claircy qui eût prêté jadis, peut-être, l'oreille à ces chimères, tant ce Pierre-là était désireux de pénétrer dans le monde de l'action, de se jeter dans l'aventure, de se dépenser même en folles tentatives I Etait-il donc si changé qu'aujourd'hui les paroles de ses amis ne suscitaient en lui nul écho? Aujourd'hui, il restait indifférent à leur appel. De tout ce qu'ils venaient de lui dire, il ne percevait que l'incohérence et le ridicule.

Gaumier et Pontignon attendaient toujours la réponse de Pierre,

Gaumier s'étonna :

— Hein, mon vieux. Je pense que tu n'hésites pas !

Pierre de Claircy secoua la tête. Pontignon insista :

a34 KOXAiMB miumault

— C'est oui, n'est-ce pas, mon cher Qaircy ? Ah ! on va s'en donner enfin, de l'action 1

Pierre de Claircy s'était levé :

— Eh bien, non, je ne peux pas vous accompag^ner.

Gaumier avait reculé de trois pas, si brusquement qu'il renversa une chaise derrière lui :

— Comment, tu refuses! Nous t'offrons une occasion admirable de sortir de ton trou, de voir du pays, et tu refuses ! Par exemple, je ne te reconnais plus. Voyons, mon cher vieux, as-tu bien réfléchi ?

Pierre de Claircy fit un signe afhrmatif :

— J'ai bien réfléchi. Je refuse.

Gaumier et Pontiipion se regardèrent, stupéfaits.

Pierre de Claircy n'acceptait pas leur proposition, la « proposition du prince ». C'était inadmissible, prodigieux, insensé. Ils n'en revenaient pas. Que signifiait ce changement soudain ? AlorS| Pierre ne partageait plusieurs idées, leurs désirs I Qu'était donc devenu chez lui ce souhait, qui était aussi le leur, d'une vie active, mouvementée, énergique, aventureuse, ce rère viril qui avait été celui de toute leurgénération et que tous cherchaient à réaliser? Et combien déjà les devançaient dans cette voie ! Déjà, leurs camarades de collège peuplaient l'armée, la marine, étaient partis pour les colonies, travaillaient, spéculaient, luttaient, contribuaient à l'expansion nationale. Eux avaient

attendu l'occasion^ et ils avaient bien fait d'attendre! Aujourd'hui, l'heure sonnait d'entrer en campagne. Naturellement, ils faisaient appel à leur compag-non de jeunesse, et voici que, tout à coup, sans raison, celui-ci se dérobait. Devant Pierre de Claircy silencieux, Gaumier s'était planté, les bras croisés :

— Eh bien, puisque tu refuses d'être des nôtres, daigneras-tu au moins nous en donner les raisons ?

Pierre de Claircy fit un geste évasif. Pontignon intervint, conciliant :

— Voyons, est-ce le prince qui t'intimide? Mais tu ne le connais même pas. Laisse-moi, au moins, te présenter à lui. Tu verras quel type épatant il est!

Pierre de Claircy secoua la tête :

— Non, merci, Pontignon.

Pontignon, impatienté, frappa sur la table :

— Mais parle donc, sapristi, tu nous dois bien l'explication de cette dérobade.

Le mot porta. Pierre de Claircy rougit légèrement :

— Je ne me dérobe pas. Je ne veux pas quitter Paris en ce moment, et puis je suis fatigué, souffrant.

Pontignon éclata d'un rire pointu :

— Ah ! je comprends, monsieur aime ses aises. Il craint pour sa précieuse personne.

a36 noMAiNK mirmault

Pierre de Claircy avait pâli de rage. Il s'élança sur Ponlignon :

— Moi, craindre pour moi-même ! Al» 1 lu ne me connais guère, Ponlignon !

Brusquement, il avait ouvert le tiroir et saisi le revolver qu'il contenait :

— Tiens, veux-tu que je mecasse un bras avec ça? Gaumier, vigoureusement, lui arrêta la main et,

se tournant vers Ponlignon :

— Mais laisse-le donc irancjuille, tu vois bien qu'il est amoureux. C'est pour cela qu'il nous fait faux bond. Il fallait le dire, mon vieux, nous ne t'aurions pas tracassé.

Pierre de Claircy devint plus pâle encore :

— C'est vrai, j'aime.

Les trois jeunes gens se taisaient. Ponlignon rompit le premier le silence :

— Alors, puisque c'est ainsi, adieu, mon cher, et sans rancune.

Il avait tendu la main à Pierre de Claircy. Gaumier en fit de même:

— Allons, adieu, mon vieux, .et bonne chance ; mais c'est dommage, c'est vraiment dommage. Dis donc, Ponlignon, où devons-nous retrouver le prince ?

— Au restaurant de la Cascade. Filons, il m'a laissé l'auto.

Et, par la porte ouverte, ils disparurent sans se retourner.

ROMAINE MIRMAULT 2'i'J

Quand il fut seul, Pierre de Claircy alla vers li fenêtre. La triste rue d'Aumale s'étendait à demi déserte. Pierre vit Gaumier et Pontig-non monter dans l'auto, qui démarra bruyamment. Lorsqu'il Peut perdue de vue, il revint au divan. Il éprouvait une impression sing-ulière. Un frag-ment de son passé venait de se détacher de lui, de se dissoudre définitivement. Il considéra, en pensée, la déroute de ses anciennes ambitions, l'avortement de ses anciens désirs. Il savait maintenant qu'il ne serait jamais l'homme qu'adolescent il rêvait d'être. Il ne connaîtrait pas les âpres délices de l'action, les tensions généreuses de l'énergie ; et, cependant, avec quelle sincérité il avait souhaité cette existence d'héroïsme intime ! Il s'était songé «n avenir de force, de liberté, de décisions promptes; de tout cela, il n'en serait rien. Les ressorts de son être s'étaient détendus avant d'avoir joué, les cordes de sa volonté s'étaient rompues avant d'avoir vibré. De celte défaite sans lutte, il éprouvait un sentiment de vide et de déchéance. Gaumier et Pontignon avaient raison; c'était bien là une dérobade.

Et il se mordit les lèvres pour ne pas pleurer de honte, d'énervement et de tristesse.

Et cependant était-ce donc sa faute si tout ce qui l'avait passionné le laissait maintenant indifférent ? Et cependant il n'était pas un lâche. Il ne cédait ni à la peur de l'inconnu, ni à l'appréhension de

a38 ROVALM MIRMAULT

Taventiire, mais à quelque chose de plus profond, de plus indéfinissable. Soudain, il se rendait compte de ce qui s'était passé en lui. Oui, il avuit cru se connaître, mais il avait pris un moi factice pour son moi véritable. Hélas 1 n'en est-il pas ainsi pour beaucoup ? £tait-il donc une telle exception ? Oui donc est tout à fait ce qu'il se croit ? D'ailleurs, commentse défendre contre cet imprévu mystérieux qui nous guette et nous assaille au détour de nous» mêmes ? Etait-ce sa faute, après tout, si, dans sa vie, un autre intérêt s'était substitué à celui qui en avait été le principal ?

Et, malgré ces raisonnements, Pierre de Ciaircy ressentait une sorte de honte sourde et lancinante. Il souffrait, non des paroles de Gaumier et de Pontignon, mais du sentiment qu'il avait de lui-même. Certes, il ne se reprochait pas son refus d'accéder aux propositions de ses amis ; mais ces propositions, malgré leur ridicule, avaient été lapierrede touche qui lui rendait sensible son état d'esprit. Fussent-ils venus lui offrir les plus belles, les plus réelles occasions d'activité et d'énergie, sa réponse eût été la même. La qualité de l'aventure où Gaumier et Pontignon le conviaient n'était pour rien dans sa détermination. Elle avait une autre cause, et cette autre cause, Pierre de Ciaircy la connaissait bien.

Lumineuse, nette, despotique, l'image de Romaine Mirmault surgit devant ses yeux. Silencieux

et grave, il la considéra sans rancune. C'était Romaine Mirmaull, pourtant, qui avait provoqué en lui ce changement dont il souffrait. C'était elle qui, par sa seule présence, par son reg'ard, par son sourire, désorientait sa vie, la troublait à jamais, et sans vouloir y prendre la place de ce qu'elle y avait détruit.

Car Romaine Mirmault ne l'aimait pas. Elle avait écouté l'aveu de son amour et ne s'en était pas émue. Elle y avait répondu par des paroles gentilles , tranquilles , affectueuses , amicales, en cherchant à couper court à ce qu'elle appelait un malentendu. Elle lui avait offert son amitié. Son amitié, c'était tout ce qu'elle avait à lui donner I A cette pensée, Pierre se révoltait. Tout en lui protestait contre cette aumône. De l'amitié en échange de son amour! Car il aimait, il aimait Romaine, il l'aimait depuis l'instant où elle lui était apparue, depuis cette soirée au Pré-Gatelan où leurs yeux s'étaient regardés pour la première fois, où il avait entendu sa voix, où elle s'était détachée de la foule des vivants pour devenir sa vie, sa vie dont elle ne voulait pas et pour laquelle, lui, il ne voulait plus rien de ce qui en avait été le jeune désir, l'illusion martiale, l'espoir.

Brusquement, la porte s'ouvrit et encadra l'aimable corpulence de M. Claveret.

— Gomment, Pierre, Laurent me dit que tu n'es pas sorti aujourd'hui. Il fait bien beau, ce-

a4o nOMAINB MIRMAULT

pendant. Voyons, il ne faut pas l'enfermer comme cela après un grand mois de plein air. D'ailleurs, je ne le trouve pas très bonne mine, mon petit, ce qui, du reste, justiHe mes idées de vieux parisien et de citadin sur la campagne.

M. Claveret s'était tu devant le regard douloureux de Pierre. Le jeune homme avait les yeux cernés et brillants. M. Claveret reprit :

— Oui, pas très bonne mine, une mine à chagrins... Est-ce que tu aurais des ennuis? Il vaudrait mieux, en ce cas, les confier au père Claveret que les noyer dans le vin.

Et M. Claveret désignait en souriant les verres et la bouteille de porto. Pierre de Claircy haussa les épaules et éclata d'un rire nerveux :

— Ah! oui, le porto ! Ce n'est pas moi qui l'ai bu, c'est Gaumier et Pontignon qui sont venus me voir.

Il s'arrêta un instant, puis il continua négligemment :

— Oui, et figurez-vous qu'ils voulaient m'emmener en Chine, à la suite du prince de Lérins, dont ils sont devenus les séides. Oh ! un projet absurde I

M. Claveret leva les bras.

— En Chine !

Il s'était approché de Pierre, et, doucement, il lui posa la main sur l'épaule.

ROMAINE MIHMAULT 2^t

— En Chine, mon cher Pierre, eh bien! tu ne ferais peut-être'pas mal d'y aller, en Chine ! Cela te changerait les idées.

La voix de M. Claveret était grave. Pierre de Claircy baissa la tête et ne répondit rien.

Page 1