‹ Romaine Mirmault; romanChapitre 18 sur 29 · CHAPITRE VU · texte numérisé non relu

CHAPITRE VU

M*"* Mirmault, en entrant dans la vaste salle du restaurant, se sentit sentit soudain rassurée, caria salle était à peu près vide. En ces derniers jours d'un septembre magnifique, les Parisiens prolongeaient leurs villégiatures et les rentrées étaient encore rares. Romaine Mirmault, revenue de la Foulerie, retrouvait Paris aussi désert qu'elle l'avait laissé en le quittant au mois d'août. Réinstallée à l'hôtel d'Orsay, elle avait repris ses habitudes de flânerie à travers la ville. Dans ses promenades, elle avait eu pour compagnon le brave M.Claveret et, une ou deux fois, Pierre de Claircy ; mais Pierre se disait très occupé, et, en somme, depuis son retour, elle le voyait peu.

Quant aux Vrancourt, ils étaient encore en Normandie. M. de Vrancourt y guettait l'héritage d'une vieille tante qui possédait un exemplaire admirable des Contes de La Fontaine dans l'édition des Fermiers généraux, sur grand papier, et avec une reliure aux armes de M™» du Barry. Ce malin même, Romaine avait reçu une lettre de Berthe de

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Vrancourt. Elle l'avait lue en marchant, le longdès quais. Le courrier lui avait aussi apporté des nouvelles de son mari. M. Mirmault se dirigeait vers Mesched. La Perse l'enchantait. Arrivée à la place de la Concorde, Romaine Mirmault s'était arrêtée. Elle hésitait. L'idée de rentrer déjeuner à l'hôtel ne la tentait guère. Pourquoi n'irait-elle pas au restaurant du Pré-Catelan ? Elle avait hélé un taxi-auto et s'était fait conduire au Bois.

Maintenant, accoudée à la table, elle se félicitait de son choix. En attendant qu'on la servît, elle regardait avec plaisir la vaste salle solitaire, en même temps fraîche et lumineuse. Sur un dressoir, de l'argenterie brillait doucement. Presque toutes les tables étaient inoccupées. Çà et là, quelques convives silencieux et isolés. Les garçons allaient et venaient, d'un air actif, capable et indolent. Par la large baie vitrée, Romaine apercevait l'aimable décor du Pré-Catelan, l'allée bien sablée, la large pelouse, les massifs de beaux arbres, où quelques feuilles commençaient à jaunir. Malgré la tiédeur de l'air, on sentait pourtant que l'automne approchait, et cette impression donnait une valeur singulière à ces douces journées de fin d'été.

Cependant Romaine Mirmault avait achevé son repas. Le maître d'hôtel posait sur la table une corbeille de fruits :

—: Madame prend-elle du café ?

Romaine Mirmault, de la tête, fit signe que oui.

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Elle regaHait les fruits que l'on venait de placer devant elle. Dans la corbeille, il y avait des poires de diverses espèces, des figues, du raisin, entremêlés de feuilles. Romaine Mirmault choisit une grappe de muscat. Sur son assiette, les peaux vides s'amassèrent comme de petites outres dégonflées. Dans sa tasse, le café versé arrondissait son petit lac sombre. Romaine Mirmault but quelques gorgées de la noire liqueur et alluma une cigarette d'Orient. L'étui d'où elle la tira était presque vide. C'était une des dernières de celles qu'elle avait apportées de Damas.

Damas, comme c'était loin 1

Soudain, sa pensée évoqua la ville lointaine et magnifique, parmi la verdure des oasis, au pied de ses montagnes, à la limite des sables du déserf, la ville des jardins fermés et des fraîches fontaines. Elle revoyait le paysage syrien, tel qu'il lui apparaissait des hauteurs de Salayé, où, souvent, elle allait se promener en voiture, pour voir le soleil se coucher sur la cité lumineuse. Comme elle était belle à cette heure-là avec ses palmiers et ses minarets, ses toits innombrables que dominaient les coupoles de ses mosquées, les lourds murs jaunes de sa forteresse ! Et Romaine Mirmault songeait aux rues inextricables, aux places découvertes, aux galeries du Grand Bazar, où elle aimait -k rôder. Quel plaisir elle éprouvait, au retour de ces courses, à retrouver, dans la cour de sa maison,

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r^troit bassin de marbre qui mirait la pierre blanche et noire des bâtiments, à respirer l'odeur du jasmin dont une antique treille accrochait à la muraille ses branches embaumées! Que de fois elle avait écouté le murmure de l'eau en regardant se balancer les blanches étoiles fleuries, dans celte maison de Damas que son mari avait su rendre confortable, tout en lui conservant son caractère oriental, et qu'il avait remplie de bibelots précieux: armes, faïences, tapis, qui s'harmonisaient avec les plafonds ornés d'arabesques et incrustés de nacre.

Cette vision rappela à Romaine le souvenir de M.Mirmault. D'après la lettre reçue de lui le matin même, il était en route pour Mesched.

Mesched! ce nom excitait soudain la curiosité de Romaine. En somme, pourquoi n'avoir pas accompagné son mari dans ce voyage de Perse ? Pourquoi n'être pas restée à Damas ? Elle était donc plus habituée qu'elle ne le croyait à son existence orientale, puisqu'elle la regrettait presque à présent. Celte vie avait du charme et de la douceur, et elle la reprendrait volontiers. Au fond, qu'étaitelle venue faire à Paris? Certes, elle avait été heureuse de retrouver Berthe de Vrancourt, mais Berthe n'était plus tout à fait la Berthe d'autrefois. Berthe avait maintenant un amour au cœur, et l'amour accapare, isole, détourne de l'amitié. Berthe était la maîtresse d'André de Claircy. Qu'était pour

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elle, auprès d'André de Claîrrv.RomainoMirm.'iult? Peu de chose.

Alors, à elle, Romaine, qui lui resluil-il ? Romaine Mirmault sourit ironiquement. Il lui restait les vieilles demoiselles de Gerdières. Evidemment, elle avait été contente de revoir tante Tine et tante Nine, mais qu'y avait-il de commun entre elle et ces personnes falotes, pleines de manies, momifiées dans leur existence étroite et provinciale, confinées en leur vieille mnison, parmi les amours en grisaille d'Eros et de Psyché î Seul un lien de parenté les unissait à elle, et le souvenir de leur bon accueil, lorsque, orpheline et isolée, fuyant la mélancolique solitude de Rome, elle était venue se réfugier sous leur toit à la Foulerie. Romaine s'attrista. Elle pouvait partir, retourner dans sa ville d'Orient sans risquer de manquer à personne. Berthe de Vrancourt n'avait pas besoin d'elle, heureuse dans un amour partagé. Les tantes l'oublieraient bientôt. Et elle-même, après tout, n'était-elle pas aussi comme les autres, égoïste et indifférente ? Pourquoi, par exemple, en apprenant le drame qui avait troublé la vie de la pauvre princesse Alvanzi ne pas être partie sur-le-champ pour Rome afin de donner au moins à son amie par sa présence une preuve d'affection et d'intérêt? Mais non, une sorte de lâcheté lui avait fait différer ce voyage. A présent, elle se le reprochait. Certes, elle ne retournerait pas en Orient sans passer par Rome

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et s'y arrêter quelque temps. D'ailleurs, que de souvenirs l'appelaient vers cette ville, dont elle portait le nom et qu'elle avait tant parcourue avec son père et dont les architectures et les paysag-es lui avaient été si profondément familiers ! Vivement, sa mémoire les comparait au décor bocag-er du Bois. Romaine le jug"ea dépourvu de lignes, de grandeur. N'en était-il pas de même du parc d'Argimon ? Aussi, avec quel plaisir n'avait-elle pas retrouvé, le jour du pique-nique au château de Ronville, cette grotte à l'italienne où l'on avait goûté !

Romaine Mirmault avait déposé le bout de sa cigarette dans le cendrier. Au milieu de la table, la corbeille de fruits était toujours là. Elle rappelait à Romaine cette autre corbeille devant laquelle, dans la grotte de Ronville, Pierre de Claircy lui avait avoué son amour ; et soudain Romaine se représentait cette scène avec une singulière netteté.

Elle réentendait les paroles de Pierre, elle réentendait ses propres paroles. Elle se les répétait mentalement. Plus elle y songeait, plus elle s'approuvait d'avoir parlé ainsi. Tant pis pour Pierre s'il n'avait pas compris, s'il n'avait pas voulu comprendre! Pourquoi s'obstinait-il ainsi à vouloir l'entretenir d'un sentiment auquel elle se refusait? L'avant-veille encore, en effet, n'était-il pas revenu à la charge avec une insistance, une véhémence, une ardeur dont Romaine avait été vivement contrariée? Donc, tout ce qu'elle faisait pour détourner

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Pierre de son amour était vain. Pierre avait été pressant, presque éloquent. Aussi pourquoi lui avoir fourni l'occasion de s'exprimer de nouveau?... Pourquoi n'évitait-elle pas de le revoir seule à seul? Elle avait eu tort; il aurait fallu l'éloiçner d'elle, à la suite de la scène dans la grotte de Ronville. Elle avait été imprudente.

Ces réflexions absorbaient Romaine cl la rendaient soucieuse. Les déclarations renouvelées de Pierre, cependant, ne changeaient rien à ses sentiments. Quand elle s'examinait, elle était parfaitement sûre de ne pas l'aimer. Il lui plaisait par sa jeunesse, par son caractère, par sa fii^ure, mais son penchant vers lui s'en tenait là. Comment pouvail-il supposer autre chose ? Celle méprise venait sans doute du Ion d'amitié familière par elle adopté dans leurs relations. Mais, après tout, cette méprise sentimentale avait été la faute de Pierre et non la sienne. Les jeunes gens, uniquement préoccupés de l'amour, le voient partout, à tort. Elle aurait dû y songer, mais elle pensait si peu à l'amour qu'elle ne pouvait croire quelesautres y pensassent. Et puis, en somme, n'avait-elle pas été le prétexte d'un sentiment latent chez Pierre? A son âge, on est amoureux de toutes les femmes avant qu'on le soit de la femme que l'on croit aimer?

El d'ailleurs Pierre, par ce désir d'aimer, ne ressemblait-il pas à la plupart des gens? L'amour, en effet, n'est-il point la préoccupation générale? Jus-

qu'au brave M. Claveret,qui n'était nullement indifférent au beau sexe. A défaut des grands voyages qu'il avait rêvés, il s'était fréquemment embarqué pour Cythère et y avait débarqué plus d'une fois. Berthe de Vrancourt et André de Claircy étaient amants. L'amour est partout. Sur les murs de la Foulerie n'étalait-il pas, en grisailles mythologiques, ses héros et ses légendes? Les vieilles demoiselles de Gerdières n'en incarnaient-elles pas inconsciemment l'image en la personne juvénile de Pierre?

Gela était si vrai que Romaine Mirmault se demandait comment elle échappait à la loi universelle. Du reste, y échapperait-elle toujours? Ne viendrait-il pas un jour où son cœur solitaire souffrirait de ne s'appartenir qu'à lui-même? Oui, peut-être? mais, en tout cas, ce moment n'était pas venu. De cela, elle en était entièrement sûre. L'aveu de Pierre n'avait rien changé en elle. Elle n'emporterait de cette épreuve aucun trouble dans sa sensibilité. Elle retournerait à Damas, comme elle en était partie. Gette pensée la rassura et la satisfit. Un peu lasse de ses réflexions, elle éprouva soudain le besoin de s'en détourner et de s'intéresser au monde extérieur. Justement, quatre personnes , trois hommes et une femme, venaient d'entrer dans la salle du restaurant. Romaine Mirmault tourna la tête pour les regarder plus à l'aise. Autour des nouveaux arrivants, on s'empressait avec une obséquiosité marquée. Quand ils

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eurent choisi une table, Romaine Mirmault entendit que le maître d'hôtel, en «'adressant à l'un de ces retardataires, l'appelait pompeusement : « Monseigneur. »

Qui pouvait donc bien être le personnage d'importance que Ton traitait ainsi? Ses compagnons lui parlaient avec une déférence évidente. Romaine Mirmault interrompit son examen. Elle avait attiré l'attention de « monseigneur », qui s'était mis à la dévisager, tandis que ses deux compagnons s'occupaient de la jeune femme assise à leur table. L'insistance audacieuse du regard de cet inconnu gêna Romaine. Sans doute, la voyant déjeuner seule au restaurant, il la jugeait d'abord facile. Par bravade, elle alluma une nouvelle cigarette, mais elle éprouvait un certain agacement. Pour que les hommes regardent ainsi les femmes avec ces airs de conquête assurée, il faut donc qu'ils se croient bien irrésistibles ou qu'elles soient bien peu résistantes! Autrement, d'où leur viendrait cette fatuité de paraître ainsi disposer d'elles par avance? Les prétentions masculines irritaient toujours Romaine Mirmault. Hles lui faisaient l'effet d'un empiétement indirect sur sa liberté, d'une mainmise éventuelle sur son indépendance. Les plus discrets, même les plus timides, lui donnaient cette sensation d'outrecuidance contre laquelle elle se révoltait instinctivement. Pierre de Glaircy lui-même, le réservé, avait parfois de ces

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regards qui semblent prendre possession de toute la personne qu'ils enveloppent.

Elle fit sig-ne au maître d'hôtel de lui apporter la note. Le maître d'hôtel, en lui rendant la monnaie du billet, lançait des coups d'œil vers la table voisine. Tout d'un coup, il se pencha d'un air confidentiel :

— Madame voit bien ce monsieur qui est là, à cette table?

Romaine Mirmault, méfiante, fronça les sourcils. S'agissait-il de quelque message galant ? Le maître d'hôtel eut un geste de reproche :

— Je me permettrai seulement de signaler à madame que ce monsieur est monseigneur le prince de Lérins.

Romaine Mirmault sourit, se leva et se dirigea vers la porte, tandis que monseigneur lui adressait au passage un dernier regard d'attention.

Une fois dehors. Romaine Mirmault ressentit une impression d'allégement et de bien-être. Il faisait un temps admirable, le ciel était d'un bleu léger et doux, l'air d'une tiédeur molle et fine. C'était encore l'été, mais avec une sorte de suavité particulière répandue sur les choses. Malgré la beauté de la journée, il y avait peu de monde au Pré-Catelan. Quelques groupes d'enfants jouaient sur la pelouse où serpentaient des tuyaux d'arrosage. Des gens oisifs se promenaient, çà et là, dans les

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allées. Romaine Mirmault marchait doucement. Elle arriva ainsi au Théâtre de verdure. Il était ù peu près désert. Sur la scène de cfazon, deux petites filles sautaient ù la curde. Cette vue amusa Romaine; les fillettes remplaçaient les brillantes danseuses dorées du sultan de Timoloor. Et elle repensa à cette soirée du mois de juin où elle avait rencontré là André et Pierre de Claircy, en compagnie de M. Claveret.

M. Claveret ! Mais c'était lui qu'elle voyait, assis sur le talus, un panama de planteur sur la tète. Il songeait sans doute, lui aussi, aux petites danseuses lointaines. M''* Mirmault s'était approchée de lui sans qu'il la vît venir :

— Ah ! je vous y prends, monsieur Claveret : n'auriez-vous pas ici rendez-vous avec certaines petites sultanes jaunes, à moins que vous n'y attendiez quelque jolie Parisienne ?

Elle lui tendit la main en riant et l'aida à se lever de son siège de gazon :

— Comment! c'est vous, ma chère enfant ! Oh ! non, je n'attendais personne; et puis, à mon âge, voyez-vous, celles que l'on attendrait risqueraient bien de nous faire attendre longtemps... L'amour aime la jeunesse. Je suis tout bonnement venu me promener et prendre l'air. Je suis venu aussi réfléchir à certaines choses...

Romaine Mirmault l'interrompit gaiement en le menaçant du doigt :

— Ah ! VOUS réfléchissiez, cher monsieur Claveret ; et vos réflexions sont-elles au moins philosophiques? Est-ce que vous retrouvez, dans le souvenir des petites danseuses que nous avons vues ici l'image de nos illusions? Ne nous apparaissentelles pas ainsi, légères, brillantes, parées d'étranges oripeaux ? Elles nous charment, et nous leur tendons les bras ; mais elles appartiennent à un méchant sultan qui les emmène dans son île lointaine. Et cela vaut peut être mieux; car, si nous nous approchions d'elles et si nous les serrions sur notre cœur, nous nous apercevrions qu'elles ne sont que de décevantes poupées, de pauvres petites choses jaunes, bizarres et saugrenues.

M. Claveret écoutait Romaine Mirmault. Debout devant elle, il la considérait avec un peu d'ironie :

— Vous êtes bien sage pour votre âge, ma petite Romaine, et vous me semblez vraiment bien désabusée! Eh bien, puisque vous êtes dans cet état d'esprit, cela m'encourage à vous entretenir d'un sujet qui me tient au cœur, mais qui m'embarrasse un peu à traiter avec vous. Oui, j'hésitais, mais, puisque l'occasion se présente, je m'enhardis. Vous promettez que vous ne m'en voudrez pas?

■^{me Mirmault haussa les épaules et regarda M. Claveret bien en face :

— Vous en vouloir, cher monsieur Claveret, mais je suis très fière que vous parliez avec moi à

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cœar ouvert. Tenez, reprenons notre conversation du Jardin des Plantes, le jour où nous sommes allés voir le jeune hippopotaoM, vous souvenezvous?

Elle s'ëtait assise sur une des chaises qui se trou, vaient là. M. Clavcret fit de même et demeura quelques instants silencieux :

— Eh bien, ma chère Romaine, c'est justement celte conversation que j'ai à reprendre avec vous. Il y fut question, vous le rappelez-vous, de Pierre de Claircy. C'est de lui que j'ai à vous parler.

M. Claverel reg'ardait Romaine Mirmault à la dérobée, de dessous son grand chapeau. Elle ne manifestait aucune surprise à ces paroles. M. Claveret continua :

— Oui, ma chère Romaine, Pierre m'inquiète. Il se passe en lui quelque chose de çrave. Je l'observe depuis qu'il est revenu d'Argimon. Il n'est plus le même. Il est nerveux, sombre, agité, taciturne. Il a très mauvaise mine; il a pâli et maigri. Voyons, Romaine, de vous à moi, ne vous êles-vous aperçue de rien ? J'en appelle à votre franchise et à votre clairvoyance.

Romaine Mirmault fit un geste d'embarras. M. Claverel insista :

— Alors, vous n'avez rien vu en lui d'anormal ? Romaine Mirmault se taisait toujours. M. Claverel reprit :

— Ma chère enfant, laissez-moi vous dire quelle

est, selon moi, la cause de ce chang-ement qui m'occupe. Pierre est amoureux.

A cette déclaration de M. Claveret, Romaine Mirmault répondit par un éclat de rire un peu forcé :

— Amoureux, mais c'est bien possible : tous les jeunes gens de son âg'e sont amoureux. Il n'y a pas de quoi s'alarmer, cher monsieur Claveret.

M. Claveret secoua la tête :

— Vous vous trompez, Romaine, car, si Pierre est amoureux, il est amoureux de vous. Et il n'est pas seulement amoureux de vous, il vous aime, et il vous aime éperdument.

M. Claveret avait pesé sur ces derniers mots. Romaine Mirmault protesta :

— Oh ! monsieur Claveret, comme vous exagérez ! Oui, je crois bien que monsieur Pierre a un petit sentiment pour moi. Il me l'a même avoué, un jour, à Argimon; mais j'ai pris la chose en plaisanterie, et je vous assure qu'il n'y pense plus guère.

M. Claveret leva les bras :

— N'y plus penser, mais vous ne l'avez donc pas regardé. Romaine! Oh! non, je n'exagère pas. Pierre vous aime avec passion, et c'est justement ce qui m'efFraie.Oui, il vous aime, Romaine, et vous ne l'aimez pas. D'ailleurs, l'aimeriez-vous, vous n'auriez pas l'intention de devenir sa maîtresse. Je vous connais, Romaine. Alors...

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M. Claveret avait enlevé son chapeau et s'essuyait le front. Il reprit :

— Alors, Romaine, il n'y a plus qu'une chose à faire, et je sais que vous la ferez, pendant qu'il en est encore temps peut-être. Il faut que vous cessiez de voir Pierre, que vous l'ëloigniez de vous le plus possible; il faut que vous lui fassiez perdre tout espoir, il faut...

Romaine Mirmault avait rougi.

— Lui faire perdre tout espoir ! Mais je ne lui en ni jamais donné aucun. Est-ce ma faute, à moi, s'il s'est mis dans la tète des idées folles? Je n'y suis pour rien. Je n*ai rien à me reprocher.

Elle frappa le sol du bout de son ombrelle. Ln peu d'irritation colorait ses joues, durcissait son beau profil busqué et rétif. Elle continua :

— iMais c'est insupportable, c'est tyrannique! Qu'y puis-je, si monsieur Pierre de Claircy se sent du goût pour moi ets'ilsouffre de ce que je ne suis pas d'humeur à lui rendre la pareille? Car, je vous répèle, monsieur Claveret, je ne me trouve aucun tort dans cette affaire, aucune responsabilité. Je croyais Pierre de Claircy un garçon fort peu sentimental, fort peu passionné, surtout avide d'action, d'aventures, soucieux d'exercer son énergie. Pouvais-je deviner ce qui est arrivé? Evidemment, je n'aurais pas dû adopter avec lui un ton de camaraderie, de familiarité, d'amitié, sur lequel il s'est sans doute mépris... Mais voilà que je me

mets encolère, c'est ridicule. Pardonnez-moi, cher monsieur Claveret. Je comprends votre inquiétude et votre ennui de voir ainsi Pierre de Claircy faire fausse route, et, cependant, je ne puis pas tout à fait croire ce que vous me dites de lui. Tout cela s'arrangera, cher monsieur Claveret.

Elle avait repris un ton de badinage, mais, au fond, elle demeurait sérieuse et préoccupée. M. Claveret soupira:

— Puissiez-vous dire vrai, ma chère Romaine ! Mais c'est à vous de me pardonner de vous avoir confié mes anxiétés. Enfin, je sens qu'il faut agir au plus vite, et je savais bien, Romaine, que vous me seconderiez, vous si bonne, si loyale, si sage!

jVfme Mirmault se mit à rire :

— Allons, allons, ne me flattez pas, cher monsieur Claveret. Tenez, voici ce que je vous propose. J'ai l'intention de m'arrêter à Rome en retournant à Damas. Eh bien, je vais partir tout de suite pour Rome, et j'y resterai jusqu'au moment d'aller rejoindre mon mari. Je ne repasserai par Paris que quelquesjours, le temps d'embrasser Berthe de Vrancourt. Je vais télégraphier à mon amie la princesse Alvanzipour savoir si elle est à Viterbe. Et je vous assure que, dès que monsieur Pierre ne me verra plus, il ne pensera plus guère à moi. Il m'aura bien vite oubliée, car, tout de même, je no le crois pas si épris que vous l'imaginez. Voyons, êtes-vous content de moi, cher monsieur Claveret?

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M. Claveret s'était penché et avait déposé vn baiser sur la main de Romaine Mirmault :

— Merci, Romaine, de ce que vous allez faire. Merci de m'aider ainsi. Ah! le pauvre Pierre va cruellement souffrir!

Romaine Mirmault fit un geste de re^et. M. Claveret continua :

— Heureusement qu'il a son frère, son pauvre vieux Claveret, qu'il a sa jeunesse ; mais, ce qui m'effraie c'est qu'il n'a confié son amour ni à André, ni à moi; et cela prouve que cet amour est bien profond, hienprofond. Et puis ce chani^ement, cette tristesse !

Romaine Mirmault n'écoutait plus M. Claveret. La tète inclinée, elle songeait à cet amour dont Pierre de Claircy lui avait fait l'aveu, et qui était né en lui en ce soir d'été où, sur le tréteau de verdure, dansaient les petites ballerines exot nues que remplaçait maintenant le groupe des Hilettes sautant à la corde et dont les rires aigus et jojeox perçaient l'air tranquille, que troublaient, dans le lointain, les détonations sourdes du Tir aux pigeons...

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