‹ Romaine Mirmault; romanChapitre 19 sur 29 · CHAPITRE VIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIII

La lettre que Pierre de Claircy avait reçue de ]yjme Mirmauit ëtait écrite sur du papier bleuté, d'une haute écriture rég'ulière. Le portier de l'hôtel d'Orsay la lui avait remise lorsque, dans l'aprèsmidi, il avait demandé au bureau M""*^ Mirmauit. Il venait la chercher pour faire avec elle une promenade dans Paris, mais on lui avait dit que jyjrae Mirmauit était sortie, en laissant pour lui une lettre à son adresse.

Ce billet, ving't fois relu, Pierre de Claircy le connaissait par cœur. Les caractères dansaient devant ses yeux. Pendant le dîner, il n'avait cessé de s'en répéter mentalement la teneur. Son état de distraction était si visible qu'André s'en était aperçu. Comme Pierre négligeait de se servir d'un plat que lui passait le vieux Laurent, André l'avait interpellé doucement:

— Voyons, Pierre, qu'est-ce que tu as aujourd'hui ? Il ne t'est rien arrivé d'ennuyeux, au moins ?

A cette question, Pierre avait tressailli :

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— Mais non, je l'assure ; je me suis promené toute la journée. H faisait beau, beau...

Et Pierre de Claircy revoyait le quai ensoleillé, le parapet, où il s'était accoudé pour lire le billet de M"** Mirmaull, l'eau qui coulait. Il réenlendail le bruit des voitures. Le papier bleuté de la lettre était juste de la couleur du ciel au-dessus des maisons.

Brusquement, Pierre fit uu effort de volonté pour ne plus penser à cette lettre, et il se mit à parler avec animation, passant d'un sujet à un autre, posant questions sur questions à André étonné de ce changement subit. Il adressa des plaisanteries au vieux Laurent, si bien que le brave homme finit par dire:

— Comme monsieur Pierre est gai ce soir !

André de Claircy considérait son frère avec surprise. Que signifiait cette brusque saute d'humeur, cette gaieté soudaine, qui contrastait avec la tristesse dont Pierre donnait des signes les jours précédents ? André aurait voulu l'interroger, mais il éprouvait, devant l'attitude de Pierre, un obscur embarras. L'idée que Romaine Mîrmault était pour quelque chose dans les alternatives de joie et d'abattement que manifestait Pierre le troublait confusément.

Le dîner terminé, et quand ils furent passés dans le bureau d'André, Pierre continua à rire et à bavarder. Puis, tout à coup, il se tut. Au bout d'un

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moment, il se leva du fautçuil où il fumait son cig-are et fit plusieurs tours à travers la pièce. André de Claircj le reg^ardait aller et venir :

— Est-ce que lu sors, ce soir, Pierre ? Pierre s'était arrêté de marcher pour déposer la

cendre de son cig^are au cendrier.

— Non, je vais te laisser travailler ; et puis, il faut que j'écrive à mesdemoiselles de Gerdières, à qui j'ai envoyé une caisse de sucreries. A propos, André, as-tu des nouvelles de madame de Vrancourt ? Quand revient-elle ?

André de Claircy, qui rang-eait des papiers sur la table, répondit :

— Je ne sais pas. Elle est encore pour une quinzaine en Normandie, probablement.

Pierre avait pris un livre :

— Bonsoir, André, à demain.

La porte fermée, André l'entendit qui s'éloignait en sifflant.

Sa chambre lui parut plus vide que de coutume, à la clarté des lampes électriques. Pierre, le commutateur tourné, se dirigea vers la cheminée. Dans la glace, il s'apparut. Les deux coudes appuyés sur le marbre, longuement, soigneusement, il s'examina. Pour la première fois de sa vie, son visage lui plut. Pour la première fois de sa vie, il prenait plaisir à contempler son image. N'était-il pas jeune, vigoureux, presque beau? Une expression de hardiesse,

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de décision, de confiance, se répandit sur ses traits. Quelle différence avec l'être découragé, incertain, qu'il était encore, quelques heures auparavant 1 II se sourit à lui-même comme s'il saluait en lui un nouveau venu. Les bras croisés sur sa poitrine, il perçut avec orgueil un léger froissement de papier. C'était la lettre de Romain**.

Si Romaine Mirmault la lui avait écrite, si Romaine Mirmault lui demandait d'espacer ses visites, de la voir moins souvent, de s'éloigner d'elle, c'était donc qu'il ne lui était pas indifférent. Romaine Mirmault l'aimait ou craignait de l'aimer, et cette pensée le remplissait d'un trouble \iolentet orgueilleux. Pour que Romaine agit ainsi, elle le reconnaissait donc capable de se faire aimer. Elle n'était donc plus tout à faire sûre d'ellemême; et, à mesure qu'il pensait ainsi, une confiance hardie lui gonflait le cœur.

Maintenant il comprenait et se comprenait. Il savait maintenant pourquoi les vagues désirs d'action qui le tourmentaient n'avaient pas abouti ; pourquoi il avait vécu incertain, indécis, tiraillé, en désaccord avec lui-même, sans trouver le point d'appui nécessaire à l'emploi de ses forces profondes. Il voyait clair à présent dans sa vie. L'amour faisait tomber, de sa baguette magique, la barrière qui le séparait du monde. Romaine Mirmault lui ouvrait le magnifique chemin au bout duquel elle lui était apparue, et il j marcherait désormais sans

regarder derrière lui, sans se laisser arrêter par les obstacles, la tête haute, les mains tendues.

Pierre de Glaircy s'était redressé. D'un pasferme, il allait et venait à travers la chambre. Il éprouvait une impression de liberté, de sécurité. Maintenant il savait ce qu'il souhaitait, ce qu'il désirait, ce qu'il voulait. Ce qu'il voulait, c'était l'amour, en sa possession la plus étroite et la plus complète; l'amour, qui prend et qui a, qui conquiert et qui g'arde, et dont l'éternelle illusion s'incarnait pour lui sous la %ure de Romaine. Et ce qu'il lui fallait d'elle, ce n'était pas celte petite place dans son cœur qu'elle lui offrait comme une aumône, c'était tout elle-même, âme et corps, Romaine en sa beauté, dont l'image voluptueuse lui enflammait le sang, d'un désir ardent et passionné.

Les tempes bourdonnantes, le souffle oppressé, Pierre de Glaircy réfléchissait.

Une sensation étrange le dominait et le remplissait d'une sorte d'étonnement ébloui. Pour la première fois, le désir déchaînait en lui ses puissances. Il se sentait subitement capable d'actions inattendues, de gestes nouveaux. Dans une espèce de fièvre lucide, il s'apparaissait transformé en ce qu'il allait être. Non seulement il ne doutait plus de lui-même, mais des mouvements de présomption le transportaient, à la conscience de ses forces soudain révélées. Par une sorte de défi, il aurait voulu que lesobstacles'qui le séparaientde Romaine

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fussent encore plus insurmontables. Ceux qu'il prévoyait lui paraissaient insuffisants à la preuve qu'il allait se donner de son pouvoir en les surmontant. Romaine se dérobait devant lui, Romaine l'évitait, prétendait l'éloigner ! Tant mieux ! Son enivrement orgueilleux souhaitait ce qui, hier encore, le désespérait. Que lui eût importé d'être haï, que lui importait de ne pas être aimé, sa victoire n'en serait que plus belle, plus éclatante, plus victorieuse !

Et, dans une sorte d'hallucination, il assistait aux péripéties de cette lutte amoureuse. Il se voyait habile, éloquent, violent, persuasif, brutal. Il inventait des stratagèmes, combinait des plans, déjouait des ruses. Ah ! Romaine pourrait se défendre, il la vaincrait I II saurait bien la forcer à l'aimer. Et si elle cherchait un refuge, là-bas, dans cette vaste Asie d'où elle était venue? Mais y a-t-il un refuge contre l'amour? Quelle âpre joie de l'arracher, s'il le fallait, à la calme retraite de sa maison orientale ! Ah ! l'échelle, l'escalade, la fuite au milieu des cris, et cette femme, résistante peutêtre entre ses bras, mais domptée par un baiser !

Haletant, Pierre de Claircy passa sa main sur son front moite, étonné presque de l'emportement de sa passion. Eh quoi! était-ce bien lui qui s'exaltait à ce rêve brutal et violent, lui dont la vie avait été jusque-là si plate, si médiocre, nour-

rie d'aspirations vagues, de vains désirs ? Celte vie, comment avait-il pu la supporter si longtemps! Les figures de ceux qui en avaient été les témoins familiers lui apparurent. Quel pauvre homme qu'un Claveret, demeuré au seuil de ses désirs, sans avoir jamais tenté de les réaliser I Voyageur qui n'avait jamais voyagé, libertin qui n'avait jamais aimé, ne se considérait-il pas lui-même comme un inutile fantoche? Pauvre M. Claveret, dont les rêves ironiques avaient passé devant lui en dansant, comme les petites danseuses jaunes du sultan de Timoloor, hautaines, minuscules, intangibles! Pauvre M. Claveret, qui ne s'était jamais mis en route pour l'île lointaine ! Et André, son frère, qu'avait-il obtenu de la vie ? Qu'avait-il fait de sa jeunesse, de ses ambitions? Il les ployait sur de vieux papiers d'archives, sous le poids d'une liaison tranquille, médiocre et bourgeoise!

André ! M. Claveret ! Pierre se répéta ces deux noms. II les redisait avec un léger dédain, avec le sentiment de sa supériorité. Qu'avaient- ils fait, eux? Tandis que lui, quelles intenses ivresses ne goûterait-il pas ! Quelle magnifique preuve de son énergie n'allait-il pas se donner en conquérant cette femme qu'il aimait ! Et quelle plus belle préparation à toutes ses destinées que le droit d'avoir confiance en soi-même, définitivement, complètement, triomphalement I

Pierre ide Claircy, au miroir de la cheminée, de

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nouveau, se regardait. Il examina ainû tout son visage : ses yeux, son nez, sou front, aa bouclie. Tout cela, c'élail lui, lui, Pierre de Claircy. Celle image vivante de lui-même qu'il avait là, devant hii, lui représentait l'être à qui incombait la merveilleuse aventure de posséder Romaine Mirmaull.

C'était celte bouche, la sienne, qui baiserait la bouche de Romaine et en recevrait l'aveu d'amour et de défaite ; c'étaient ces yeux qui contempleraient la nudité amoureuse de Romaine vaincue. Oui, mais pour cette victoire, serait-il celui qu'il fallait ? Etait-ce bien à lui qu'écherrait cette proie magique ? Saurait-il vaincre les résistances, conduire les événements, être, à la fois, prudent et prompt, car le temps pressait?

Brusquement ramené à la réalité, soudain Pierre s'inquiéta. Romaine Mirmault devait retourner à Damas en décembre ou janvier au plus tard, et le mois de septembre finissait. Et puis, M"* Mirmault n'avait-elle pas parlé d'un séjour à Rome chez son amie la princesse Alvanzi? Oui, le temps pressait. Pierre de Claircy, anxieux, réfléchissait. Un sursaut de confiance le rassura. Dans quelques jours, ne serait-il pas l'amant de Romaine? Cette pensée redoubla son exaltation. L'amant de Romaine? Alors il faudrait organiser leur vie. Que feraientils? La situation présenterait des difficultés, mais il les résoudrait. Elles s'aplaniraient devant sa volonté — leur volonté,car à ce moment ils seraient

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unis dans un réciproque désir d'eux-mêmes; et qui prévaudrait contre eux?... Mais d'ici là? Pierre de Glaircy fit un geste d'indifférence superbe. L'avenir ne l'effrayait pas. Il était à un de ces points de tension extrême où tout paraît aisé et, cet état de fierté, survenu en lui après des semaines d'incertitude, il le goûtait vivement et en jouissait profondément. Orgueilleusement, il jeta un dernier regard au miroir. Il s'y apparut sous les traits d'un jeune héros. Dans sa poche, il tâta la lettre de Romaine Mirmault. C'était sa carte de fortune au jeu delà vie, sa feuille déroute vers le bonheur, son talisman d'amour et de félicité 1

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