‹ Romaine Mirmault; romanChapitre 20 sur 29 · CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX

M. Clavcrel repoussa son assiette, tira de son étui de cuir un §^ros lorgnon à monture d'écaillé et le posa sur sonnez. Puis, soigneusement, il déchira le pointillé du petit bleu que le domestique venait de lui remettre. André et Pierre de Claircy, qui déjeunaient, ce matin-là, avec M. Claverel, s'entreregardèrent en souriant. M. Claveret aimait beaucoup à recevoir des petits bleus et les exhibait avec une certaine coquetterie. Il ne lui déplaisait pas que Ton supposât que ces missives lui apportaient les ordres ou les désirs de ses nombreuses petites amies« car M. Claveret comptait d'importantes relations dans les coulisses.des théâtres et sur les hauteurs de Montmartre. André et Pierre ne l'ignoraient pas et parfois s'en" amusaient.

M, Claveret, après avoir lu la dépêche, sembla un instant indécis, puis il la posa sur la nappe, glissa sous son lorgnon un regard à la dérobée vers Pierre de Claircy,etdit, d'un ton assez dégagé :

— C'est de madame Mirmault. Elle m'écrit qu'elle

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va passer quelque temps à Rome pour voir son amie la princesse Alvanzi.

Il remettait son binocle dans l'étui, et il ajouta :

— Je ne comprends pas, d'après son billet, si elle va partir ou si le pneu a été mis à la poste, de l'hôtel, après son départ.

Tout en parlant, .il examinait la contenance de Pierre de Claircy, et il conclut avec une feinte jovialité :

— Ah ! les femmes sont bien mystérieuses. Au fond, il s'inquiétait de la pâleur subite

répandue sur les traits de Pierre. Evidemment, le départ de Romaine Mirmault affectait vivement Pierre ; et pourtant ce départ n'était que temporaire, et l'absence de M™e Mirmault serait sans doute de courte durée, du moins Pierre devait le supposer. Gomme le pauvre enfant souffrirait , lorsque M™« Mirmault retournerait définitivement à Damas et qu'il s'ag-irait d'une véritable séparation! M.Claveret s'attristait à cette pensée. Le visage douloureux et contracté de Pierre lui faisait peine. Ah ! l'amour est un sentiment bien redoutable ! Dans un involontaire égoïsme, M. Claveret se félicita de l'avoir banni de sa vie et de s'être contenté, depuis long-temps, de ces plaisirs de rencontre que l'heure apporte à sa fantaisie et qu'elle emporte de même.

Mais, hélas ! personne n'échappe entièrement à l'amour! L'amour a tant de formes. Ainsi, lui n'ai-

ayO liOMAlHS MllUIAULT

mait-ii pas comme ses propres eiifanU ses jeunes amis Glaircy ? Le chagrin de Pierre le touchait. Et cependant ne vaUit-il pas mieux avoir averti Romaine Mirmaitlt, lorsqu'il élail temps encore d'eaipècker Pierre de s'engager ù fond dans une passion sans issue? Oui, il était nécessaire que Romaine Mirmault s'éloignât. C'était pour Pierre la seule chance de guérison, mais le moment serait dur à passer. Il le prévoyait uu petit tremblement nerveux qui agitait la main du jeune honmie, tandis que le déjeuner s'achevait dans un silence que coupaient de rares paroles.

Lorsque, au bureau de rhôtel,on lui eut dit que M"* Mirmault était sortie, mais qu'elle rentrerait sûrement, — car elle devait prendre le train de neuf heures et demie pour Home et elle n'avait pas encore donné d'ordres pour son bagage, — Pierre de Claircj respira longuement. L'angoisse qui l'étreignait à la gorge se desserra. 11 remercia de l'indication. L'horloge de la gare d'Orsay marquait deux heures. Où pouvait bien être en ce moment Romaine Mirmault ? Sans doute, M"»* Mirmault faisait quelques dernières courses. Elle ne rentrerait , sans doute, que juste à temps pour ses derniers préparatifs de départ. A trois heures, peut-être mêmeplus tard. Tout en songeant, Pierre de Glaircy marchait, la tête basse, absorbé dans ses pensées. Il alla ainsi, en suivant les quais, jusqu'au Pont-

Neuf, le traversa, longea le Louvre et, par le Carrousel, gagna les Tuileries.

A l'entrée des jardins, il s'arrêta. Ils se présentaient à lui dans leur noble étendue, avec leurs quinconces d'arbres, massés de chaque côté de l'allée centrale, dont la perspective se continuait par les Champs-Elysées. Dans le lointain, l'Arc de Triomphe dressait son portique monumental, au delà duquel le Bois disposait ses ombrages. Soudain, Pierre revoyait ce soir de juin où, dans la Victoria de M.CIaveret,il se rendait au Pré-Catelan pour assister à l'exhibition exotique des petites danseuses jaunes du sultan de Timoloor. C'était là qu'il avait rencontré, pour la première fois, Romaine Mirmault, L'image de Romaine lui apparut, lumineuse et brusque, si éclatante que ses paupières battirent et qu'il en fut comme ébloui.

Il s'était laissé tombé sur un banc, et, la tête dans ses mains, il réfléchissait.

Romaine Mirmault ! Ces syllabes exerçaient sur lui un pouvoir magique. N'était-elle pas, en effet, une étrange magicienne, celte Romaine ! Quel chemin elle avait fait dans sa vie ! Comme elle s'en était emparée, peu à peu, souverainement et despotiquement.Elle avait accaparé, une aune, toutes ses pensées sans qu'il eût essayé de lutter contre cette domination, de préserver sa volonté, de se défendre de l'usurpatrice aux doux yeux qui l'avait détourné de ce qu'il croyait, la veille encore,

aya ROMAINS MIRMAULT

le but de son existence, la vocation de sa destinée. Ah! comme il se trompait alors 1 D'ailleurs, pourquoi résister au mystérieux pouvoir de Romaine ? Ne venait-elle pas lui apporter l'orientation souhaitée, la magnifique occasion de se donner à luimême la mesure de son énergie? Non, elle n'avait rien détruit en lui, elle ne faisait qu'exalter ses forces, lui révéler la plénitude de sa nature. L'amour avait accompli ce miracle. Sur la bouche de Romaine, il apprendrait le secret de vivre, de vivre ardemment, orgueilleusement.

Il avait ouvert les yeux, et, de nouveau, il regarda autour de lui. Par cette belle et molle journée, le jardin rayonnait d'une gaieté tendre et douce. Au centre du bassin, le panache du jet d'eau ondulait harmonieusement. Ah I pouvoir s'abandonner au charme de l'amour 1 Aimer sans lutte, sans appréhension. Revenir là, un jour, avec Romaine, non plus une Romaine fuyante et réservée, mais avec une Romaine amoureuse etconfiante! Et il regarda, de nouveau, le ciel, les arbres, les statues, les enfants qui jouaient, les passants. Soudain, las de lui-même, il s'intéressa à eux. Une petite fille lança vers lui son cerceau ; un vieux monsieur, qui marchait en lisant son journal, lui adressa un coup d'œil sympathique. A quoi pouvait bien songer ce vieux petit rentier? Saurait-il jamais que cejeune homme assis sur ce banc était Pierre de Claircy et que Pierre de Claircy aimait Romaine

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Mirmault? Et ce petit garçon qui jouait à la balle, et ce militaire qui hâtait le pas, et cette dame en noir, qu'est-ce que la vie pouvait bien valoir pour eux, puisqu'ils ne savaient pas qu'existait une Romaine Mirmault, puisque Romaine Mirmault était pour eux une inconnue?

A cette pensée, Pierre de Glaircy sourit anxieusement. Après tout, n'élait-il pas aussi, pour lui-même, un inconnu ? Que savait-il exactement de lui sinon ses rêves, ses sentiments, ses désirs? N'ig-noraitil pas son pouvoir à les réaliser? Cette vérité lui apparaissait avec une redoutable netteté, juste au moment où il allait tenter l'épreuve décisive dont dépendrait toute sa vie. Tout à l'heure, bientôt, dans quelques instants, il quitterait ce banc, traverserait ce jardin, pénétrerait dans une maison, monterait un escalier, ouvrirait une porte. Alors, il lui faudrait parler et agir; et, selon qu'il agirait, il prendrait place au rang- des faibles ou au rang des forts, il serait marqué du signe des débiles ou de celui des énergiques, il serait de ceux qui réalisent ou de ceux qui échouent. Quelques paroles, quelques gestes décideraient de sa destinée...

En se disant cela, Pierre de Claircy sentait son cœur battre avec violence. D'un effort d'orgueil et de volonté, il se raffermit. Donc, il acceptait le combat, avec ses chances et ses risques. Il ferait taire son imagination, afin de mieux maîtri-

TJ^ ROMAIKC HmMAUtT

serses nerfs et de ne leur pas donner prise sur cette pleine possession de lui-même dont il aurait tant l>osoin. Aussi, au lieu de s'ai>pcsanlir à prévoir la façon dont Romaine Mirniault l'accueillerait, chercha-l-il À détourner sa |>ensëc de toute supposition à cet égard. 11 s'était levé, il s'était rais à marcher rapidement pour tromper son impatience et apaiser sa nervosité! Il s'arrêla devant une partie de barres. Puis il fit plusieurs fois le tour du bassin. Un couple amoureux, les mains enlacées, contemplait la furie étincelanle du jet d'eau. Pierre de Claircy les observa avec une attention qui les gêna.

Il regretta de n'avoir pas eu de nombreuses aventures amoureuses. 11 regretta aussi de n'avoir pas voyagé. Ces doubles souvenirs l'eussent aidé, en ce moment, à occuper et à distraire sa pensée. Elle vagabondait, inquiète, mobile, indécise ne trouvant pas à quoi se fixer. Des images se formaient et se défaisaient dans sa mémoire. Tour à tour, lui apparurent les petites danseuses jaunes du sultan de Timoloor et le jardin de M. Clavcrel, où, auprès du bassin, il avait appris la mort de sa mère, des scènes de régiment , des visages rencontrés çà et là. Il revit le pavillon Flaubert, à Croisset, et ce tournant sur la route de Rouen où, conduisant l'auto de la Motle-Garay, dans une minute de danger, il n'avait pas craint la mort. Puis ces images s'épuisèrent, et il tomba dans une

sorte d'anéantissement où il continuait à errer sans but et presque sans pensée.

Cet état d'inertie dura assez long-temps. Tout à coup, Pierre en fut tiré par un choc à son coude. En passant, il s'était heurté au piédestal d'une statue. Instinctivement, il leva les yeux.

Sculpté dans le marbre, d'un vigoureux élan, un héros enlevait entre ses bras une héroïne éperdue. A cette vue, Pierre tressaillit. Ce groupe enlacé lui rappelait soudain l'épreuve qu'il allait tenter... Le moment approchait où il se trouverait en face de Romaine Mirmault. Sa montre marquait cinq heures et demie. A six heures, il franchirait la porte de l'hôtel. Il regarda les aiguilles. Elles s'avançaient doucement, sûrement, inexorablement.

Lorsque la porte tournante l'eut poussé dans le hall de l'hôtel, il éprouva un minute d'étourdissement... Demanderait-il au bureau si M«Be Mirmault était rentrée ? Comme il hésitait, le garçon de service ouvrait la porte de l'ascenseur. Pierre de Claircy lui fit un signe et prit place dans la machine, où se trouvaient déjà deux messieurs. D'une voix brève, Pierre dit un numéro. L'ascenseur se mit en mouvement; au troisième étage, il s'arrêta. Le garçon, la main sur la corde de manœuvre, l'avertit :

— C'est ici, monsieur, pour le 36o.

Pierre de Claircy demeura sur le palier, tandis que l'ascenseur continuait sa montée. Il était seul

ayft noMAiNE MinMAUtr

dans un lont^ et vaste corridor. Une plaque indicatrice portait inscrits les numéros des chambres que ce corridor desservait. Celle de Romaine Mirmault devait être tout au bout. Pierre de Claircy s'avança. Avec un violent battement de cœur il s'arrêta devant la porte à laquelle il allait frapper, qui allait s'ouvrir devant lui et dont il ne repasserait le seuil que l'amant de Romaine Mirmault.

L'amant de Romaine ! C4es mols,qui,tout à l'heure, l'enivraient, soudain n'éveillèrent plus en lui aucun désir. Certes, il aimait toujours Romaine Mirmault, mais, avec une lucidité subite, il s'apercevait qu'il ne la désirait plus. 11 obéissait, en cet instant, à une injonction qui n'avait plus rien de sensuel. Ce qu'il allait tenter d'obtenir d'elle, c'était une preuve de sa force et de son énergie. 11 faisait une sorte d'expérience égoïste, destinée à l'exaltation de lui-même. Peut-être, néanmoins, l'impression qu'il ressentait ne serait-elle que passagère ? Peut-être, plus tard, retrouverait-il cet élan d'âme et de corps qui l'avait poussé vers Romaine 1 Mais maintenant il ne lui demeurait plus qu'un avide besoin d'action et de lutte, un violent appétit de conquête et de victoire. Pierre de Claircy avait fait un geste. Le coup frappé à la porte de la chambre de Romaine retentit dans le silence du corridor. Une voix cria : — Entrez I

Pierre de Claircy poussa la porte, fit un pas, le chapeau à la main.

Une exclamation l'arrêta :

— Gomment, Pierre, c'est vous ?

Romaine Mirmault, debout au milieu de la chambre, ramena vivement en avant les longs plis de la robe flottante dont elle était vêtue... Le désordre du départ proche rég^nait dans la pièce. Des lingeries s'apercevaient d'une valise ouverte. A côté, les malles déjà fermées dressaient leurs solides blocs à courroies fauves. De la salle de bains venaient des parfums de toilette qui se mê laient à l'odeur du cuir des objets de voyage. A la vue de Pierre de Claircy, Romaine Mirmault avait eu un mouvement de surprise, mais elle se remit promplement, et ce fut en riant qu'elle dit :

— Vraiment, le service de l'hôtel est drôlement fait I Gomment vous a-t-on laissé monter ainsi dans ce capharnaûm ? J'en suis honteuse. Quand vous avez frappé, j'ai cru que c'était la femme de chambre.

Elle parlait avec une vivacité inaccoutumée, pour dissimuler son embarras et sa contrariété. Pierre la considérait sans répondre. Il y eut entre eux un moment de silence. Pierre le rompit brusquement:

— Pardonnez-moi l'incorrection de ma démarche. Romaine ; mais je voulais vous voir, vous parler à tout prix. Romaine, il ne faut pas que vous parliez, il ne faut pas...

il s'exprimait d'un ton saccadé, d'une voix rau-

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que, el, louten parlant, il s'avançait vers M™» Mirmault. Tout à coup, il voulut la saisir par les poignets. Dans le mouvement qu'elle lit pour se dégager, le haut de sa robe s'entr'ouvrit el glissa légèrement sur son épaule.

Elle avait reculé d'un pas. Il répéta :

— 11 ne faut pas que vous parliez ; je ne veux pas que vous parliez.

Leurs regards s'étaient rencontrés. Ils demeurèrent un instant immobiles en face l'un de l'autre. Pierre s'obstina :

— Je ne veux pas que vous parliez, iloniaine. A celte injonction, Romaine Mirmaull filun geste

d'irritation :

— Mais vous êtes fou, mon cher. Que veut dire cette scène intempestive el ridicule ? Comment, vous pénétrez chez moi, par surprise, el après ce que je vous ai écrit 1 Vous n'avez donc pas reçu ma lettre ? Qu'est-ce que tout cela veut dire ?

Pierre de Glaircy se taisait. Romaine Mirmaull reprit plus doucement :

— Voyons, Pierre, ne faites pas cette lète-Ià. Soyez raisonnable el gentil. Tenez, je ne vous en veux pas de cette incorrection, nrais allez-vous-en. La femme de chambre peut venir d'un moment à l'autre. Allez-vous-en.

Elle s'était rapprochée de lui. Amicalement, elle lui posa la main sur l'épaule, A ce contact, il tressaillit de tout son corps :

— Non, Romaine, je ne m'en irai pas. Je vous aime, Romaine, je vous adore, je vous veux.

Brusquement, il s'arrêta, la gorge serrée, la bouche sèche. Il éprouvait une sorte de honte. La pauvreté des mots qu'il prononçait le navrait. Ah I comme ils banahsaient misérablement sa pensée. A cet instant, où il s'était rêvé persuasif, éloquent, ardent,il s'exprimait en paroles inutiles et gauches. D'ailleurs, à quoi bon les paroles ? Romaine ne savait-elle pas son amour ? Ce qu'il fallait lui montrer maintenant, c'était sa volonté de rompre tous les obstacles, de triompher de toutes les résistances, de déjouer toutes les fuites. Et c'était pour cela qu'il était venu dans cette chambre, pour dire à Romaine qu'elle serait à lui, parce que tout, dans la vie, est aux énergiques et aux volontaires — et qu'ilélait un de ceux-là. Oui, ce qu'il fallait, c'était agir, agir, agir !

Qu'attendait-il donc? Romaine Mirmault était devant lui. Ils étaient seuls. Qu'attendait-il pour saisir cette femme entre ses bras, pour l'étreindre de son désir, pour la marquer de son baiser, pour lui imposer à jamais sa volonté triomphante, pour posséder sa bouche et son corps, pour lui prendre son âme et sa vie pour qu'elle fût à lui entièrement et pour toujours? N'était-il pas décidé, en entrant dans cette chambre, à tout risquer dans unetentativedésespérée?Oui, et maintenant, il hésitait! Certes, sa détermination n'avait pas changé.

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mais tout à coup, devant Romaine, il se sentait comme paralysé. Une sorte d'inertie haletante l'accablait. Soudain, Romaine lui apparaissait lointaine, intant^ible. Non, jamais il ne pourrait saisir ces poignets, si proches de ses mains, pourtant; jamais il ne pourrait supporter la surprise irritée de ces yeux; jamais il n'oserait s'emparer de force de cette chair vivante, proie d'amour et d'orgueil dont il s'était juré la prise! Non, non, il avait trop présumé de son audace !

Le sentiment de cette défaillance l'exaspéra. Quoi! sa volonté, son énergie, à qui il avait si longtemps rendu un culte muet, en prévision du jour où elles le consacreraient à ses propres yeux ce qu'il voulait être, allaient-elles donc le trahir au moment décisif? Assisterait-il donc à l'avortement dérisoire de lui-même?

A cette pensée, sous une ardente poussée d'orgueil, ses sourcils se froncèrent; un flot de sang empourpra son visage ; ses mains se tendirent, et brusquement il marcha sur Romaine Mirmault.

Elle comprit le danger et recula souplement. Un large guéridon occupait le centre de la chambre, derrière lequel elle s'abrita, et, des yeux, elle chercha la sonnette. Pierre de Claircy vit ce regard. La voix de Romaine Mirmault retentit impérieuse et nette :

— Pierre, vous allez vous en aller immédiatement, ou je sonne.

ROMAINK MIRMAULT

A cette mise en demeure impérative, Pierre de Claircy se troubla de nouveau. Il avait appuyé ses deux poing-s sur le guéridon qui le séparait de Romaine. C'était un meuble lég-er qu'il pourrait renverser facilement. Peut-être que ce simple geste de violence suffirait à donner à sa brutalité l'élan nécessaire, et il se vit saisissant Romaine, la portant sur le lit qui étairt là, à quelques pas. Certes, ce geste, il allait le faire, il le fallait, mais l'idée de Romaine se débattant sous son étreinte, criant peut-être, l'affola. Il éprouvait comme un sourd besoin de lui expliquer l'acte qu'il allait accomplir, d'invoquer la grande excuse de l'amour. Elle comprendrait alors qu'il n'agissait pas par goujaterie, par bas instinct de guet-apens et d'embuscade. Lentement, il se redressa. Ses mains lâchèrent le guéridon et se tordirent dans une supplication :

— Je vous aime, Romaine ; Romaine, écoutezmoi, je vous aime.

Romaine Mirmaulthaussa les épaules. Son visage prit une expression d'ironie que Pierre ne lui avait jamais vue et qui lui causa une subite souffrance.

— Vous m'aimez, vous m'aimez. Vraiment, mon cher, mais est-ce ma faute, à moi, si vous m'aimez ? Et cela n'a rien à voir avec la façon dont vous vous conduisez envers moi, et qui est, je vous le répète, inqualifiable.

Elle s'arrêta une minute, puis elle reprit, sur un ton plus âpre et plus mordant :

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— Vous m'aimez, dites-Toas ? Mais, moi, je ne vous aime pas, et, sur ce point, vous ai-je laissé quelque illusion ? Voyons, répondez ? Ai-je été délovaic ou coquette ? Non, je vous ai parlé franchement. Je vous ai prévenu, tout de suite, que je n'aimerais personne d'amour. Je vous ai offert d'être votre amie. Mais, non, ce n'est pas de l'amitié qu'il vous faut, c'est de l'amour, ou, plus précisément, mon amour 1 Car c'est moi que vous avez choisie, et je n'ai, n'est-ce pas, qu'à me conformer à votre désir? Ah 1 quel égolsme et quelle fatuité! Mais ce n'est pas un reproche personnel que je vous fais. Tous les hommes sont comme vous. Il n'en est pas un qui, aimant, ne se croie le droit d'imposer son amour. Nous autres, femmes, nous sommes à leurs yeux dans l'oblig^ation de répondre au sentiment que l'on manifeste pour nous, sous peine de nous exposer aux entreprises les plus folles ou les plus injurieuses. Un homme qui aime se croit tout permis. Il aime, et c'est pour lui une justification suffisante. Tant pis si nous ne sommes pas du même avis 1 On nous aime. Mais l'amour, vraiment, qu'apporte-t-il donc pour nous de si beau dans la vie que nous devions accueillir son assaut le plus brutal ? Quand uh homme a dit à une femme : Je vous aime, n'a-t-il pas le droit de disposer à sa guise de l'existence de cette femme, qu'il prétend aimer? Ne trouve-t-il pas naturel qu'elle devienne sa chose, son esclave, qu'elle abdique sa

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personnalité, qu'il use d'elle à song^ré? Vous me direz qu'il y a des femmes qui consentent à ce marché et qu'il y a des hommes qui savent le leur imposer. Peut-être, mais je ne suis pas plus de ces femmes-là que vous n'êtes de ces hommes. Tenez, mon cher, vous me faites rire.

Pierre de Glaircy poussa un sourd g-émissement. La tête basse, il répéta de nouveau :

— Je vous aime. Romaine.

Romaine Mirmault haussa de nouveau les épaules :

— Oui, vous m'aimez, c'est entendu; j'en suis bien fâchée, mais, que voulez-vous, l'amour me paraît une chose ridicule. Et je vous assure que nous sommes ainsi bien comiques, vous, avec votre mine farouche, et moi, derrière mon guéridon. Tenez, cessons cette scène grotesque. Quittez vos airs furieux et laissez-moi sortir de ma situation d'assiégée, car vraiment...

Elle n'eut pas le temps d'achever la phrase. Pierre de Glaircy, contournant la table, s'était précipité sur elle. Dans le mouvement qu'elle fit pour l'éviter, sa robe glissa de son épaule. Il l'avait saisie à plein corps, et, avidement, il baisait l'épaule nue. Romaine chercha à se dégager. L'étreinte se resserrait. Haletante, elle vit contre le sien le visage contracté de Pierre de Glaircy. Avec colère, elle le repoussa. Pierre eut un instant d'hésitation. Elle profita de ce répit :

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— Mais laissez-moi, laissez-moi donc. Olil la brute ! Et vous dites m'aimer.Lâchez*moi, Pierre, vous me faites mal.

Il l'avait reprise avec violence. H ne cherchait plus à atteindre la bouche de Romaine, à palper ce corps frémissant. Tenacement, insensiblement, il l'entraînait vers le lit. 11 ne la regardait plus, il ne regardait que ce lit, qui était comme l'autel où triompherait sa volonté. Il s'attachait à cette idée avec violence, avec égarement. Il ne voulait plus voir les yeux de Romaine, le visage de Romaine. Il sentait que, s'il touchait cette bouche de ses lèvres, il n'aurait plus le dur courage d'en supporter les paroles de colère et de mépris. Il sentait qu'il ne pourrait pas soutenir le regard de ces yeux et que leur dédaigneux reproche le ferait tomber à genoux pour implorer son pardon. Et, alors, ce serait fini. Elle pourrait le chasser hors de chez elle, et il lui obéirait, car il l'aimait d'un amour profond, absolu, docile, d'un amour d'esclave et non pas de cet amour de maître, dont il essayait maladroitement les gestes brutaux, pour se masquer sa propre faiblesse, pour stimuler son énergie défaillante, et dont il cherchait désespérément la preuve dans l'acte odieux qu'il commettait. El il en eut un sentiment si intense que son étreinte se desserra.

Romaine Mirmault profita de celte détente , pour repousser Pierre de toute sa force :

— Si vous ne me lâchez pas sur-le-champ, Pierre,

VOUS êtes le dernier des goujats 1 Ah ! voulez-vous donc que je prenne en horreur jusqu'au souvenir de notre amitié, que je haïsse votre lâcheté! Oh 1 Pierre ! vous I vous !

Elle s'était dégagée et se tenait devant lui, très pâle et haletante de la lutte qu'elle avait soutenue. Pierre la considérait en silence. Un douloureux étonnement l'envahit. Gomment avait-il pu penser que sa volonté serait plus forte que son amour? L'idée d'être méprisé et haï de Romaine lui causait une souffrance inexprimable, et il en sentit une sueur d'angoisse mouiller son front, en même temps que des larmes lui montaient aux yeux. Non, non, tout valait mieux que cette torture que lui serait la la haine de cette femme. Son amour était plus fort que son orgueil. Mieux valait constater l'échec lamentable où sombrait à jamais en lui toute confiance de soi. Certes, il se mépriserait et se haïrait, mais Romaine n'aurait pas au moins à le haïr et à le mépriser !

Elle s'était adossée au mur et attendait. Il la regarda une dernière fois. Puis, sans rien dire, la tête basse, les jambes lourdes, il se dirigea vers la porte. La voix ironique de Romaine l'arrêta :

— Vous oubliez votre chapeau, mon cher.

Pierre de Claircy prit le chapeau que Romaine lui désignait du geste et sortit sans se retourner.

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