‹ Romaine Mirmault; romanChapitre 3 sur 29 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

André de Claircy avait éprouvé une si violente douleur de la mort de sa mère que la perte de son père le laissa presque insensible. Ce nouveau malheur sembla à André comme la continuation du premier. Les deux disparus formaient, dans son esprit, une même absence. André, doublement atteint, souffrait d'une seule blessure qui tenait tout son être et en pénétrait les profondeurs les plus intimes. Il s'était produit en sa vie un brusque arrêt, comme devant un horizon fermé.

Or, ce qui nous aide à vivre, c'est ce que nous imaginons de la vie, c'est l'avenir que nous nous créons continuellement. André de Claircy se trouvait incapable de s'inventer de nouvelles raisons d'existence. N'ayant jamais songé à la douloureuse éventualité qui se présentait, il était aussi mal préparé que possible à l'initiative que les événements exigeaient soudain de lui.

Ce quile sauva de la détresseabsolue, ce fut une circonstance tout extérieure et toute matérielle, sans quoi il eût succombé au désespoir qui l'accablait,

car il n'était soutenu ni par un goût très vif pour la vie, ni par aucune de ces affections passionnées qui nous y rattachent malgré nous. Ce qui sauva André de Claircy, ce ne fut donc ni l'amour profond de soi-même, ni l'amour d'une créature vivante. Le salut lui vint d'ailleurs et indirectement de ceux mêmes dont la perte l'atteignait si cruellement.

En effet, M.etM""^ de Claircyne s'étaient pas unis au hasard. En s'épousant, certes, ils avaient bien cédé à un certain attrait du cœur, mais ils se plaisaient aussi par la ressemblance des caractères, par un même sens de l'ordre, qu'ils portaient aussi bien dans leurs sentiments que dans leurs habitudes. D'un commun accord, M. et M^e de Claircy avaient organisé leur vie avec solidité. Tous deux détestaient l'imprévu, et ils imposèrent à ce qui les entourait ce même aspect de stabilité. Tout, autour d'eux, devait fonctionner avec une ponctualité rigoureuse. Les Claircy n'en étaient, pourcela, nullement des maniaques, mais des gens ordonnés. Chez eux, les occupations, les divertissements avaient quelque chose d immuable. Ils ne ressemblaient en rien à unClaveret qui, lui, ne vivait d'une certaine façon que par incapacité à vivre autrement. Rien de tel chez les Claircy. Les rouages de leur existence étaient combinés selon leur gré. Ils en avaient réglé le mouvement et en tenaient la clé. On citait la maison de M. de Claircy comme un modèle de

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tenue, mi-aristocralique, mi-bourgeoise, où loui s'accomplissait avec une régularité aisée, mai« absolue.

Cela était si vrai que, le jour môme où mourut M"® de Claircy, le dîner fut servi à l'heure exacte et que M. de Claircy eut la force de s'asseoir à ce*te table où il ne se devait plus jamais trouver en fiftce d'une femme qu'il adorait. Pourtant, ce jourlà, M. de Claircy se sentait lui-même frappé à mort; mais tel était son caractère qu'il aurait cru moins honorer le souvenir de sa chère Alice s'il eût chance quoi que ce fût à leurs habitudes. S'y conformer était encore, en quelque sorte, afhrmer la présence de l'absente, lui rendre un hommaij^e qu'il ne croyait pas vain, et qui avait, en effet, sa sloïque grandeur. M. de Claircy disparu, à son tour, André se trouva donc enfermé dnns une tradition domestique qui s'imposa à lui, pour ainsi dire, et dont il profita à son insu. Les images avaient été déchirées, mais le cadre subsistait.

Celte permanence de l'atmosphère familliale sauva André de Claircy, cndiçua, aplanit son chagrin. La douleur est un lourd poids, et tout est bon qui nous aide à le supporter. Les étais matérielsy contribuent aussi bien que les appuis moraux. l\ien n'est négligeable de ce • qui peut alléger le cruel fardeau. Il restait à André, autour de lui, à défaut des chers visages disparus, certaines de ces figures familières par lesquelles la vie a l'air de se

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continuer, ce qui nous permet d'en renouer le fil rompu. L'humble regard d'une servante, le g-este d'un serviteur peuvent être des soutiens puissants. Les objets ont aussi leur part dans cet obscur travail de reconstitution où il s'ag^it de rassembler les brins du passé et de refaire la trame qui nous en voile les tristesses. Ces sauvegardes ne manquèrent pas à André de Claircy. Ses parents les lui avaient préparées de long"ue date. André de Claircy accepta le leg-s.

Il conserva l'appartement de la rue d'Aumale, où M. et M'"*' de Claircy habitaient depuis leur mariag-e, où M™** de Claircy avait amené avec elle sa fidèle femme de chambre Ernesline, où M. de Claircy avait introduit son fidèle valet de chambre Laurent, qui étaient devenus, à leur tour, un vieux ménag-e admirablement dévoué, au courant de toutes les habitudes de la famille et en état de les continuer. Ainsi entouré, maintenu, André de Claircy essaya de se remettre à vivre, d'abord timidement, puis avec plus de sécurité, bien qu'il lui restât, au fond de lui-même, une sourde méfiance contre la destinée.

A ces salutaires influences, qui, peu à peu, rattachèrent André de Claircy à la vie, se joig-nitla présence de son jeune frère. Pierre de Claircy avait douze ans. C'était un enfant doux, tendre et g-entil. Pour André, c'était presque un inconnu et un inconnu qu'il fallait apprendre à connaître, afin de

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pouvoir le dirig-er, le surveiller. André sentit vivement la responsabilité qui lui incombait. Un sentiment nouveau naissait en lui pour cet enfant, qui prenait tout à coup dans sa vie une importance inattendue et lui imposait une sorte de paternité indirecte et délicate.

Il parlait souvent de ces choses avec M.CIaveret. Certes, M. Claveret avait profondément souffert de la perte de ses amisClaircy; il avait profondément compati à la douleur d'André, mais cette douleur et la sienne lui semblaient, jusqu'à un certain point, naturelles. L'un et l'autre étaient d'âge à la supporter.Lui, étnit presque un vieux bonhomme ; André, à vingt-deux ans, était un homme ; mais Pierre, un enfant ! L'entrée de la pensée de la mort dans cette petite àme, dans cette jeune imagination, le navrait. Ah ! de ces pays lointains dont il avait tant rêvé, n'y en avait-il donc pas un où la mort n'existât pas, où les enfants ignorassent que l'on mourût! Il se rappelait sa propre détresse, quand la nécessité de la mort s'était révélée à lui, et c'était lui qui, à son tour, avait dû la révéler, celte nécessité misérable, à cet enfant qu'il aimait.

C'était dans le petit jardin de la maison de la rue de la Tour-des-Dames que la scène avait eu lieu. Pour éloigner Pierre de la rue d'Aumale, où la pauvre M""" de Claircy agonisait, M. Claveret l'avait emmené chez lui. Pierre jouait à faire aller un bateau sur le bassin. M. Claveret, le voyant occu-

pé, était retourné aux nouvelles. Bientôt, il était revenu, les yeux rougis. Alors, Pierre s'était approché de lui et M.Claveret lui avait expliqué que sa maman était très malade, qu'il avait fallu qu'elle partît pour un long, un très long voyage. Mais le petit secouait la tête, et il s'était mis à pleurer, tout bas, doucement, comme une grande personne. Et M. Claveret avait senti que Pierre, à partir de ce jour, appartenait véritablement à la vie, qu'il était sorti de ce monde particulier de l'enfance, dont les illusions bienfaisantes venaient, hélas ! de commencer à se déchirer devant ses yeux.

Cependant il s'agissait de pourvoir à l'éducation de Pierre. Son frère et M. Claveret y veillèrent de leur mieux. On lui donna pour professeur un excellent homme, M. Ligerac.M.Ligeracse faisait fort de conduire son élève aux plus hautes destinées universitaires et de le préparer victorieusement aux examens qu'illui plairait d'affronter. Les choses allèrent ainsi pendant deux ans, quand M. Ligerac commença à se plaindre de ce que son élève se montrait moins docile et moins appliqué. Le travail semblait avoir cessé de l'intéresser. Pierre s'ennuyait. En vain M. Claveret et André s'ingénièrent à le distraire. Enfin, M. Ligerac déclara de lui-même que l'éducation particulière ne valait rien pour certaines natures, que Pierre avait besoin de la société de garçons de son âge et qu'il conviendrait de le mettre demi-pensionnaire dans un lycée. M. Ligerac lui

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servirait de répétiteur et ne le perdrait p«i de vue.

Le lycée produisit d'excellents résultats. Pierre travailla avec plus de koM, mais ses fa<;ona cbaug^èrenl. Autant il avait été doux et docile, autant il devint turbulent et décidé. Pierre avait simplement respiré l'air ambiant, et, comme ses camarades, il ne rêvait plus que vie active, exercices, sports. Il devint habile à quelques-uns et plein d'admiration pour tous les autres. A dix-huit ans, Pierre de Claircy était escrimeur adroit, bon cavalier, joueur de golf et de tennis éinérite. Il devint aussi bachelier, mais il éUiit infiniment moins fier de ses diplômes (jue de ses records. Il proclamait la supériorité de l'action sur le rêve et le mépris de nntellectualisme. Seulement,comme il était intellig'entet j^entil, il ne donnait pas h ses opinions une forme tranchante et péremptoire, convaincu très sincèrement,néanmoins,que l'on assislaiten sa personne à un cas représentatif de l'instinct unanime qui pousse la jeunesse actuelle à s'adapter franchement aux conditions de l'existence moderne et à accepter courageusement les exig'ences de l'heure présente.

Cet état d'esprit fit que Pierre de Claircy rit venir sans appréhension le moment d'accomplir son service militaire. Le jeune drai^on s'y comporta fort bien. Pierre de Claircy ne se destinait- il pas à l'action, et cela, par goût, par raisonnement, par con-

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viclion, par une sorte d'entraînement général auquel il participait volontairement, par conformité avec l'exemple de son entoura^^e, par communauté avec l'élan juvénile contemporain? Car, sur ce point, il n'obéissait pas à une tradition de famille. Les Claircj, de vieille race parlementaire, n'avaient jamais manifesté aucun esprit d'aventure. Il cédait donc plutôt à un mouvement d'opinion contag-ieuse, dontii subissait l'influence. Gomme les jeunes gens de son âçe l'action le tentait, sans qu'il eût pourtant trouvé le sens où s'exercerait la sienne. Où tourner son activité ? A quoi appliquerait-il cette énerg-ie dont il sentait en lui l'aiguillon?

Souvent André de Claircy, quand il songeait â l'avenir de son frère, se posait cette même question. Il s'avouait peu apte à y trouver réponse, n'ayant pas éprouvé les mêmes inquiétudes et les mêmes sollicitations.il était d'une autre génération. Deux ans après la mort de son père, au moment où, sur le conseil de M. Ligerac, Pierre fut mis au lycée, André de G'.aircy avait été attaché au service des archives du ministère des Affaires étrangères. Cette situation lui semblait conforme à ses aptitudes. Elles le portaient à s'accommoder d'un travail ordonné et méthodique auquel l'adaptaient, aussi bien qu'une influence héréditaire, certaines dispositions de sa nature intime.

Quoique cependant les paperasses diplomatiques l'intéressassent et que leur maniement le

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divertît, André de Glaircv ne pouvait s'empêcher parfois de contempler avec une certaine pitié leur séculaire amas. Que d'efforts, d'ambitions, d'intrigues ne représentaient-elles pas ! Que de mains fiévreuses et rusées les avaient griffonnées ! Quelle somme prodigieuse d'activité s'accumulait en leurs grimoires immobiles ! Parfois, dans le silence de celte nécropole, André croj'ait entendre sortir de ce monceau de dépêches et de rapports comme un bourdonnement de colloques, d'entrevues, de négociations. II réentendait la rumeur courtoise et passionnée des discussions. Ces feuilles de papier, venues de tous les coins du monde, avaient, en leur temps, décidé de la paix ou de la guerre, des grands intérêts des Etats, du destin des rois et des peuples; et toute cette fièvre ne vivait plus que dans la mémoire des historiens, toutes ces agitations ne faisaient même plus palpiter les feuillets qui les avaient contenues. Des centaines d'hommes s'étaient évertués à ce jeu enivrant et vain. Et André de Claircy, tout en en sentant la vanité, admirait le labeur formidable qne cette vanité avait produit. Comme il se jugeait ehétif, lui, en sa demi-oisiveté bureaucratique I Evidemment il n'avait pas été créé pour prendre part aux affaires du siècle, et, cependant, il n'était ni un indifférent, ni un égoïste. Il eût aimé être utileàses semblables. Il aurait souhaité se dévouer à une idée, servir une cause, mettre toutes ses for-

ces dans un sentiment g-énéreux. Mais quand, cet élan passé, il s'examinait,il était oblig-é de se reconnaître plus enclin au sacrifice qu'à l'action. Physiquement, d'ailleurs, rien ne l'y prédisposait. Sans être de mauvaise santé, il n'était pas extrêmement robuste. Ni timide, ni lâche, il manquait de hardiesse, de décision. Le dang-er ne l'eût pas efFrayé, mais il ne l'attirait point. Et pourtant il ne tenaitpas à la vie. Il lui semblait que la sienne ne valait qu'en vue d'un but qu'il ignorait. André de Claircy se sentait, pour ainsi dire, disponible, dans un état d'attente et comme prêt à obéir au moindre clin d'oeil de la destinée.

André de Claircy poursuivait souvent ce genre de rêveries. Elles donnaient à son visage régulier et grave quelque chose de fermé et de lointain. André de Claircy était fort apprécié par ses collègues pour la distinction de ses manières, la sûreté de ses relations, sa ponctualité dans le service, moyennant quoi on lui passait volontiers sa réserve un peu hautaine, son air distant...

— Eh bien, mon cher Claircy, venez-vous, il est cinq heures.

André de Claircy sursauta légèrement et leva la tête. Son collègue, M. François Jauret, le monocle à l'œil, le considérait en souriant. Jauret arrivait toujours le dernier au ministère et en partait le premier. Il continua :

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— Mais oui, venez donc.On dit que les* Ventrc- Saint-Gris » vont faire une manifestatioii,pl8ce de la Concorde, sur le passade du sultan de Timoloor. Ce sera drôle. Allons donc voir ça, si vous n'avez rien de mieux à faire.

Les « Venire-Sainl-Gris » étaient une association de jeunes cens qu^ sous couleur de réaction, profitaient de tous les préle.xtes pour faire tapage dans les rues, casser les réverbères, bousculer les passants et finir leur journée ou leur nuit au poste. Ennemisjurés de la République et des institutions démocratiques, ils travaillaient à donner à la France un roi de leur façon, et ils avaient choisi pour prétendant lésritime le personnai^e à la NaundorfF qui se faisait appeler le duc de Piçnerol, en souvenir du Masque de Fer, de qui il disait descendre en lig-ne directe et, par là, de Louis XIV, dont le fameux prisonnier masqué eût été le frère jumeau. La cause du duc de Pignerol avait recruté de nombreux partisans parmi la jeunesse surtout, partisans rai-fumistes, mi-convaincus qui se groupaient sous . le nom de « Ventre-Saint-Gris » pour le triomphe de la future restauration et dont la propagande bruyante divertissait le public, sans inquiéter autrement le gouvernement. Les « Ventre- Saint-Gris » tenaient des meetings, or^nisaient des conférences, apposaient des placards, provoquaient quelques tumultes et publiaient un journal où personne n'était ménagé. François Jauret était

un lecteur indulgent et narquois de cette feuille dont les violences naïves l'amusaient sans le convaincre. Il reprit, tandis qu'André de Glaircy se levait et refermait le dossier qu'il achevait de classer :

— Oui, il paraît que les « Ventre » veulent enlever les danseuses du sultan et les baptiser dans l'eau des bassins de la place. La tentative est intéressante, seulement les choses n'iront pas toutes seules. Il y aura certainement du grabug-e. Allons voir ça. J'adore qu'on prenne les gens au collet et qu'on les passe à tabac. C/est un des divertissements de la vie moderne. Et puis cela donne l'impression qu'il y a encore une « force publique », et je ne sais rien de plus rassurant.

Comme André de Claircyet François Jnuret descendaient l'escalier du ministère, Jauret se retourna vers son collègue :

— Dites donc, Glaircy, j'espère que votre jeune frère n'est pas parmi les manifestants. On m'a dit qu'il coquetait avec les « Ventre-Saint-Gris » et qu'il est assez lié avec leur chef, Ferdinand de la Motte-Garay, un drôle de toqué que j'ai rencontré quelquefois. Non, tant mieux! Ce serait tout de même ennuyeux pour vous s'il se faisait pincer dans cette bagarre...

Ils avaient traversé le pont de la Concorde. Quelques pelotons de sergents de ville en occupaient les abords, mais c'était à l'autre bout de la place que se massaient les curieux. Une foule assez com-

pacte se trouvait réunie afin de voir le sultan de Timoloor quitter l'hôtel Grillon pour se rendre à la gare de Lyon. Parmi les badauds, on remarquait, dispersés, quelques « Venlre-Sainl-Gris », reconnaissables par leurs feutres à la Henri IV. André de Ciaircy et François Jaurct s'arrêtèrent auprès d'une des fontaines dont le bassin devait servir de cuve baptismale aux danseuses du sultan. Ils étaient là depuis quelques instants, quand Jaurct, en riant, poussa le coude d'André de Claircy : — Voyez donc, mon cher, ah I par exemple, elle est bien bonne. Voici qu'on arrête l'eau.

André de Claircy regarda. La vasque supérieure achevait de déborder en s'égouttarit. Les gros poissons que tenaient par les ouïes les tritons et les sirènes de bronze demeuraient gueule béante, le jet qu'ils lançaient rentré au fond de la gorge. A ce moment, une clameur retentit. Le sultan montait dans son landau. Escortée de gardes municipaux, la voiture se mettait en marche. Aucune autre ne la suivait. Pour éviter la manifestation annoncée, la suite du sultan, y compris les danseuses, avait été conduite à la gare préalablement. Les Parisiens ne reverraient plus, une dernière fois, les petites idoles dorées qu'ils aimaient à acclamer. Seul, le sultan de Timoloor, sous son gros turban de soie et de mousseline, disparaissait vers la rue de Rivoli.

Cependant la foule dépitée s'agitait avant de se disperser. On commentait le coup du préfet de

police. Soudain, les « Venlre-Saint-Gris », groupés sur un des terre-pleins de la place, entonnèrent leur chant de ralliement. Ce fut le signal de la bagarre. Des protestations s'élevèrent. Les « Ventre » ripostèrent par des bordées de sifflets. Une nuée d'agents se précipita. André de Claircy vit des cannes levées. Les sifflets redoublèrent, mêlés de vocitérations. Cette fois, la police chargeait pour de bon. Le choc fut brutal. Bientôt les « Ventre-Saint- Gris » se débandèrent. Plusieurs passèrent en courant auprès d'André de Claircy et de François Jauret. L'un d'eux s'arrêta une minute et plongea son mouchoir dans le bassin de la fontaine pour « baigner » son œil poché. François Jauret le considéra avec sympathie et le montra à André de Claircy :

— A-t-il de la chance de pouvoir trouver agréable de recevoir des horions en l'honneur de Mgr le duc de Pignerol, petit-fils du Masque de fer! Ah! c'est beau, la jeunesse, ventre saint-gris!

Et François Jauret rajusta son monocle sous son sourcil, dont la contraction dessinait au coin de l'œil la précoce patte d'oie du sceptique.

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