‹ Romaine Mirmault; romanChapitre 22 sur 29 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

L'hôtel où était descendue, à Rome, M""* Mirmault était situé via SanNicolo daTolentino. C'était un établissement de modeste apparence, mais tranquille et bien fréquenté, tenu par un vieux ménag-e dont le mari avait été majordome du prince Alvanzi. M. de Termond leur avait rendu jadis quelques menus services et Romaine^ après la mort de son père, était restée avec eux en relations de politesse. Chaqueannée, au i*"" janvier, Romaine recevait une carte postale illustrée où le signore et la signora Collazetti lui adressaient, en un français difficile, leurs meilleurs vœux de bonheur et de santé, auxquels se joignait le souhaitde la revoir bientôt dans l'illustre cité latine. Tous les ans, cette carte rappelait à Romaine de douces et tristes heures et évoquait à ses yeux l'image du couple hôtelier : M. Collazetti en sa belle prestance ; M"'« Collazetti, très digne sous ses cheveux gris, avec son lorgnon à chaîne dorée.

Aussitôt qu'elle s'était résolue à partir pour Rome, Mme Mirmault avait télégraphié aux Colla-

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zetti afin qu'ils lui réservassent un appartement. Ils avaient répondu par une dépêche respectueuse et enthousiaste. A la §rare, Romaine avait trouvé M. Coliazetti, venu en personne la saluer à Tarrivée du train, tandis que M""' Coliazetti l'attendait dans le vestibule de Thdtel pour la conduire à sa chamhre, que l'excellente dame avait fait orner de bouquets.

Romaine Mirmaull avait été sensible à ces attentions et avait pris avec plaisir possession de son logis. II se composait de deux assez vastes pièces bien aérées et donnant sur une cour déserte et spacieuse que bordait d'un côté le mur de l'église san Nicolo da Tolentino, dont les cloches eussent pu importuner une voyageuse autre que ^me Mirmault; mais Romaine acceptait sans s'en plaindre ce voisinage. Ces sonneries lui rappelaient tant de souvenirs de jeunesse ! C'était Rome elle-même qui lui parlait par ces voix familières.

Ces souvenirs lui avaient rendu mélancolique sa première soirée de Rome, mais cette mélancolie n'avait pas été sans charme. Romaine s'y prétait avec une docile complaisance. Depuis longtemps, elle souhaitait de revoir Rome et d'y revivre les heures jadis vécues. Elle allait donc rentrer dans ce passé où elle retrouverait tant d'elle-même et de ceux qu'elle avait aimés. Aussi, dès le lendemain de son arrivée, s'étail-elle rendue au cimetière où reposaient son père et sa mère.

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Ce fut par une belle matinée, lumineuse et fraîche, qu'elle accomplit ce pieux devoir. Les deux pierres accolées semblaient encore presque neuves. Romaine avait apporté des fleurs, et elle les répandit sur la double dalle, puis elle gagna un banc abrité par un groupe de cyprès. Elle s'y asseyait souvent, quand elle accompagnait son père dans ses promenades de deuil. Souvent, sur ce même baric, M. de Termond lui parlait de la morte. C'était par ces conversations que Romaine avait le mieux connu sa mère, et il lui avait semblé, lorsque M. de Termond n'avait plus été là pour raviver par ses paroles l'image maternelle, que cette image, tout en lui restant aussi chère, était devenue moins précise.

Par contre, Romaine gardait de son père un souvenir si net qu'il allait jusqu'à l'hallucination. Cette présence continuée de M. de Termond auprès d'elle donnait à ses regrets quelque chose de familier et d'intime. La mort n'avait pas transformé M. de Termond aux yeux de Romaine, en un de ces personnages de convention que deviennent souvent pour nous ceux qui ne sont plus. Romaine retrouvait dans sa mémoire son père tel qu'elle l'avait connu et jugé. Lorsqu'elle pensait à lui, certains traits du caractère de M. de Termond lui redonnaient la même impression qu'elle en éprouvait de son vivant, et il lui arrivait de s'en amuser et d'en sourire comme elle s'en était amusée et comme

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elle en avait souri plus d'une fois. Aussi, duranl ■a visite au cimetière, avait-elle senti obsnirémenl qu'A travers cette Rome, tant parcourue ensemble, M. de Temiond serait le fidèle compat^non de sa solitude et de sa rêverie.

Ofut dans ce sentiment, et comme pour reprendre avec l'ombre paternelle un contact plus direct, que, ce même matin, F\omaine Mirmault voulut revoir la maison de la via Gregoriana où M. de Termond avait passé les dernières années de sa rie.

De la rue, Rornaino avait considéré lonjjucment les fenêtres de leur ancien appartement. Il était habité. Aux fenêtres ouvertes, un vent lét^er gonflait les rideaux. Romaine pénétra sous la voûte et mit le pied sur la première marche de l'escalier. Elle eut envie de monter jusqu'à l'étage et de sonner sous un prétexte quelconque, mai» un bruit depas la fit hésiter. Elle tourna les talons et sortit. Sur le trottoir, le locataire la rejoignit, et, en la dépassant, la dévisagea. Cétait un jeune homme, à peu près de la taille et de l'âge de Pierre de Claircy. A cette remarque, Romaine rouî^il et eut un geste de dépit. Elle ne voulait plus songer à l'incident désagréable et à la scène ridicule que ce nom lui rappelait.

M«ne Mirmault, durant les longues heures du voyage, avait beaucoup réfléchi à ce qui s'était passé entre elle et Pierre. Rien ne favorise mieux

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les examens de conscience que les loisirs forcés de la route et l'oisiveté solitaire du wag^on. Aussi Romaine, pendant le trajet de Paris à Rome, avaitelle pesé avec soin les circonstances de l'aventure qu'elle venait de traverser. Elle y avait réfléchi avec sérieux en l'envisageant sous toutes ses faces. Le résultat de ces réflexions l'avait tranquillisée. Tout bien considéré, il lui semblait n'avoir aucun reproche à s'adresser. Sa responsabilité ne lui paraissait nullement engagée. Elle n'avait été, ce que sont trop souvent les femmes, ni perfide, ni coquette, ni même imprudente, au sens précis du mot. Son seul tort réel, et à celui-là elle ne pouvait vraiment rien, était d'être femme. Il n'en avait pas fallu davantage pour déterminer les sentiments qui avaient poussé Pierre à des actes auxquels elle s'attendait si peu qu'elle n'avait rien fait pour les prévenir et pour l'en détourner. En somme, elle n'avait été que le prétexte de l'éclosion en lui d'une crise latente, dont elle avait subi les ennuyeux eff'ets. Ces eff^ets, d'ailleurs, constituaient une punition suffisante de son imprévoyance. Mais, encore une fois, ses torts s'arrêtaient là. Elle ne pouvait s'admettre responsable de cette sorte de coup de folie qui avait saisi Pierre de Glaircy.

Comment eût-elle pu supposer qu'il en viendrait envers elle à la tentative imprévue et inqualifiable qu'elle avait été obligée de repousser et où il s'était montré à la fois faible et violent ?

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Du reste, en celle occurrence, n'avait-elle pas agi comme elle devait ? Certes, elle avait traité durement son agresseur, mais cette dureté nécessaire avait eu l'avantage, en donnant une issue à son irritation et à sa colère, de ne pas lui laisser de rancune pour l'ofTense dont on s'était rendu coupable à son égard. Une fois remise de l'émotion et de la surprise de ce guet-apens, elle avail eu l'impression que le mieux serait d'oublier la méprise un peu forte dont elle avait été l'objet. Le pauvre garçon devait être fort penaud et fort contrit de son échec. Et Ilomaine constatait, presque en souriant, qu'elle plaignait peut-être autant Pierre de Claircy qu'elle lui en voulait.

Romaine Mirmault, une fois rassurée sur sa conduite, en était revenue volontiers à raisonner sur celle de Pierre. Elle la jugeait avec une indulgence apitoyée. Evidemment, il n'avait pas eu de chance en s'adressant à une femme comme elle, lorsque tant d'autres eussent été heureuses de lui céder.

A se trouver si différente, Romaine prenait un certain plaisir; et de ne se sentir décidémentpas faite pour l'amour lui donnait une sécurité d'ellemême, une certitude rassurante de son insensibilité sentimentale. Romaine en concluait comme infiniment probable qu'elle n'aimerait jamais, et elle acceptait cette destinée négative, qui la sauvegarderait au moins de bien des chagrins et de bien des

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déboires. Et puis cetteincapacité d'amour ne seraitelle pas une consolation pour Pierre de Claircy quand il se rendrait compte, un jour, plus tard, de la véritable cause de son échec ? D'ailleurs ce qu'elle se disait en ce moment, elle se promettait bien de le lui écrire, lorsqu'elle serait retournée à Damas et qu'elle aurait repris sa vie lointaine et solitaire. Mais d'ici là elle était bien résolue à ne plus se préoccuper de cet incident. Elle s'était, du reste, tenu parole, et il avait fallu la rencontre du jeune homme de la via Gregoriana pour ramener à sa pensée l'image importune de Pierre de Claircy.

Après ces mesures de défense prises contre ellemême et après la double visite faite à son passé, Romaine Mirmault s'était sentie comme allégée. Elle avait craint de retrouver à Rome le souvenir trop aigu du double deuil qui l'y avait atteinte et d'y éprouver un sentiment trop douloureux de ce qu'elle y avait souffert, mais elle s'apercevait que ces impressions d'autrefois ne la dominaient pas trop pesamment. Elle savait bien que M. et M'"^ de Termond se mêleraient intimement et continuellement à ses pensées et qu'elle vivrait dans la familiarité de ses chers morts, mais elle savait aussi que cette présence n'aurait rien de tyrannique. Tout en leur donnant place dans toutes ses heures, elle conserverait néanmoins une certaine indépendance d'esprit qui lui permettrait de goûter Rome, non seulement pour les souvenirs de ceux qui l'y attachaient.

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mais aussi pour le plaisir direct qu'elle lui procurerait.U s'ajii^issaitdonc maintenant d'org-aniser son existence de voyag-euse et de touriste et de profiter pour le mieux d'un séjour que des circonslances fortuites allaient rendre plus long; que celui qu'elle avait eu l'intention de faire dans la Ville Elerneile. Romaine se rejouissait, d'ailleurs, de cette perspective dont elle avait commencé, tout d'abord, par prendre sou parti. Elle se sentait pleine d'activité et de curiosité. Elle formait des projets d'itinéraires. Tel jour, elle visiterait le Palatin, le Forum , elle irait au Casino du pape Jules, à la Villa des Chevaliers de Malte sur l'Aventin : tel autre jour, elle se promènerait dans les jardins Bori^lièse ou Pamfili ; puis, ce seraient des excursions ù la Villa Adriana et à la Villa d'Esté. Elle referait cette promenade delà via Appiaque,si souvent, elle avait faite avec son père au coucher du soleil, à- l'heure où les aqueducs allongent sur la campagne leurs arcades d'ombre. Mais, avant tout, elle voulait aller à Viterbe rendre visite i son amie la princesse Alvanzi.

Ce fut en passant place d'Espagne, devant l'escalier de la Trinité du Mont, que Uomaine Mirmault se décida à écrire à la princesse pour lui dire qu'elle était à Rome et qu'elle désirait la voir. Gomment ne l'avait-elle point fait déjà, dès son arrivée 1 Pourquoi avoir ainsi laissé passer trois jours ? Romaine se reprocha cette indifférence envers une amie mal-

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heureuse, mais elle avait été si occupée d'ellemême, si absorbée par ses premières impressions I Pour ces mêmes raisons elle avait nég-ligé de donner de ses nouvelles à l'excellent M. Glaveret qui ne savait même pas son adresse, pas plus que Berthe de Vrancourt, à qui elle aurait bien dû annoncer son départ ! En songeant ainsi, Romaine Mirmault avait regagné l'hôtel, et, avant de monter chez elle, elle s'était arrêtée dans le hall. Des cartes postales griffonnées pour M'^« de Vrancourt et M. Glaveret, elle avait écrit une assez longue lettre à la princesse Alvanzi.

La réponse lui en vint le lendemain. Elle était de lamain duprince Alvanzi. Il mandait à Romaine que la princesse était très souffrante en ce moment, mais qu'elle serait heureuse si M'"^ Mirmault voulait bien venir passer une prochaine journée à Viterbe, d'autant plus que la princesse était sur le point de partir pour Florence afin d'y consulter le docteur Atkinson et d'y suivre un traitement. Cette absence, d'ailleurs, ne durerait guère plus de trois semaines, après quoi la princesse, reviendrait à Viterbe^ où M"e Mirmault serait la bienvenue, si elle consentait à faire à la villa un plus long séjour, cette première visite n'étant qu'un acompte d'amitié.

A la pensée de revoir la princesse Alvanzi, Romaine Mirmault éprouvait une certaine émotion, à laquelle se mêlait d'avance un sentiment

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de profonde commisération. Sans doute, la pauvre princesse lui paraîtrait tristement changée, ('.et étal de souffrance et de dépression dont le prince purlait dans sa lettre était, hélas ! une conséquence de la tragique histoire, du drame sanglant dont la princesse avait été la cause involontaire. Et Romaine imaginait la vie mélancoli<{ue que cette femme, de coeur si tendre et d'âme si scrupuleuse, devait mener dans cette demeure isolée et magnifique que hantait désormais un fantôme blessé. Néanmoins, malgré la sorte d'appréhension qu'elle ressentait de son entrevue avec la princesse, Romaine ne pouvait s'empêcher de songer au plaisir qu'elle aurait à retourner à la villa Alvanzi. Elle avait conservé un si beau souvenir de ses jardins, de leurs bassins, de leurs statues, de leurs fontaines ! Et ce rond-point où, sous des arcades de buis taillés, se dressaient des Hermès, et cette grotte dont la fantaisie baroque de l'architecte avait fait un bosquet souterrain où des oiseaux de bronze becquetaient, dans une ombre bleuâtre et sonore, des fruits de stuc t

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