‹ Romaine Mirmault; romanChapitre 23 sur 29 · CHAPITRE IJ · texte numérisé non relu

CHAPITRE IJ

A la gare de Viterbe, Romaine MirmauU avait trouvé l'automobile du prince Alvanzi qui l'attendait. Devant la grosse voiture, les Viterbois se rangeaient avec dédain. La ville de Viterbe n'est pas faite pour les lourds et brusques véhicules modernes. Romaine le constatait, tandis que l'auto, après avoir gravi la pente du plateau rocheux qui supporte la cité, s'engageait dans ses rues étroites et anguleuses. Viterbe est une vieille ville aux petites places silencieuses où coulent des fontaines en des vasques usées, où les maisons sombres et serrées, regardent le passant avec une mine renfrognée, où les habitants portent la cape montagnarde et considèrent l'étranger avec une hautaine méfiance.

Ville du passé, Viterbe a quelque chose de rude, de farouche et de triste. Avec son atmosphère archaïque et morose, elle semble disposer aux méditations violentes et taciturnes. Dans ce cadre sévère et morne, les passions, favorisées par la sohtude, le secret et le silence, doivent atlein-

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dre une dangereuse intensité. L'âme doit s'y exalter avec frénésie après s'y être concentrée avec contrainte. Romaine cherchait à découvrir sur les visages entrevus quelque indice qui Juslitiûl ces réflexions, mais la plupart des faces qu'elle scrutait étaient muettes et fermées. Peul-élre alors se trompait-elle, et un médiocre ennui provincial était peut-être l'état véritable de ces gens qui allaient et venaient parées ruelles sombres, entraient en des boutiques obscures, traversaient les places solitaires 1

Sans doute, ils avaient leurs petits intérêts, leurspetites préoccupations quotidiennes, leurs ambitions qui suffisaient à leur faire supporter cet ennui dont Viterbe entière paraissait imprégnée. Mais, par contre, quelle devait élre l'existence, en ce milieu, des habitants d'occasion qui, n'y étant pas nés, n'y avaient ni leurs habitudes, ni leurs attaches ? Et Romaine songeait aux fonctionnaires que les hasards de leur carrière fixaient momentanément dans celte résidence rébarbative. Et les officiers qui y tenaient garnison, comment s'accommodaient-ils de la monotonie de cet exil ? A quoi pouvait bien se distraire leur oisiveté ?

De ces derniers. Romaine Mirmault en croisa quelques-uns. Enveloppés dans leur manteau bleuâtre, laissant traîner leurs sabres sur les dalles usées, ils la dévisageaient hardiment au passage.

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C'était dans ces mêmes rues , sur ces mêmes places, en ce pareil uniforme, que, désœuvré, ardent, romanesque, avait dû roder bien des fois ce jeune marquis Crespini, dont la mort tragique était probablement encore commentée passionnément dans les conversations de cette petite ville curieuse et morose, où le ronflement inusité d'une auto faisait sortir les g"ens sur le seuil des portes et les attirait aux fenêtres.

Romaine , maintenant , comprenait mieux le drame qui avait ensanglanté la villa Alvanzi.

Elle comprenait quelle brusque et farouche croissance l'amour avait pu avoir, en ce décor sévère et triste où rien ne venait faire diversion à la hantise de l'idée fixe, au cœur de ce jeune officier, de ce Crespini venu de Naples et transporté dans cet âpre bourg montagneux, en pleine solitude et tout à la tyrannie de ses pensées. Une fois amoureux, ce garçon n'avait rien trouvé autour de lui qui contrebalançât sa passion. Elle s'était développée en lui, librement et furieusement, jusqu'à le pousser à l'emploi de stratagèmes de feuilleton, jusqu'à le hasarder sur une échelle fragile, dans une attitude de héros de roman. Mais était-ce bien seulement par imitation romanesque que ce Crespini en ^tait arrivé à sa tentative d'escalade nocturne et d'effraction amoureuse? L'antique Viterbe ne lui avait-elle pas refait une âme d'autrefois pour qu'il usât de moyens aussi brutalement anachroniques ? Cette

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camériste soudoyée, celle clé du jardin volée, ce narcotique, cette échelle appliquée à un balcon, n'élail-ce pas Viterbe qui en était responsal)Ie ? N'était-ce pas elle qui avait suscité ce drame d'un caractère si sing^ulièrement rétrospectif?

Romaine Mirmault continuait à songer à ces choses, après que l'auto avait quitté la ville. Rapidement, la voiture roulait à travers un pays varié et pittoresque. TantAt la route coupait des champs, tantôt elle longeait des jardins et des villages. On rencontrait des charrettes paysannes qui se rangeaient lentement aux avertissements de la trompe. Ils redoublèrent à l'entrée d'un petit bourg qui groupait ses maisons autour d'un campanile carré. Puis la voiture traversa une place bordée d'arcades, suivit une ruelle entre deux hauts mu rs de brique et s'arrêta devant un portail surmonté d'un écusson. D'une maisonnette basse, dissimulée sous des rosiers grimpants, le portier de la villa Alvanzi sortit en saluant. Son chapeau de feutre s'ornait d'une longue plume de faisan. L'antique grille tourna sur ses gonds, découvrant une longue allée de rouvres, au bout de laquelle une fontaine monumentale dressait ses pyramides, ses vasques, ses tritons et ses dauphins.

La villa Alvanzi est un vaste bâtiment carré que rehausse un fronton orné de statues et de vases. L'auto s'arrêta devant l'escalier de quatre marches par lequel on accède à un large vestibule dont le

plafond à caissons s'appuie à des colonnes de marbre. Ce fut là que le domestique en livrée qui avait ouvert la portière introduisit M"*^ Mirmault. Tout en rcg-ardant les quatre grandes tapisseries qui représentaient les principales actions de la vie du cardinal Alvanzi, évêque de Viterbe, à l'époque de la Renaissance, Romaine se débarrassait de son manteau de voyag-e. Le domestique s'était incliné :

— Madame la princesse prie lasig-norade l'excuser si elle n'est pas venue à sa rencontre, mais elle est trop souffrante pour descendre.

Romaine Mirmault parcourait une enfilade de salons. L'un était décoré d'arabesques et de figures de stuc, un autre tendu de vieux damas pourpre, un autre garni de miroirs sur lesquels des fleurs étaient peintes. Aux plafonds, des fresques mythologiques s'écaillaient. Partout régnait ce mélange de luxe et de délabrement qui rend si pathétiques les vieilles demeures italiennes. Dans un angle du dernier de ces salons, derrière une draperie, un petit escalier dérobé offrait ses marches étroites. Romaine les gravit, précédée du domestique. Au palier, l'homme ouvrit une porte et s'eff^aça. Romaine se trouvait dans une pièce basse, meublée à l'anglaise. Allongée surun large divan de cuir, la princesse Alvanzi tendait la main à l'arrivante :

— Comme je suis heureuse de vous voir, ma chère Romaine.

Romaine Mirmault pressa tendrement cette

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main amai?rie et la porta à ses lèvres, mois la princesse l'ailira vers elle cl les deux fenimes s'embrassj'Tpnl. Elles se considéraient en silence. Ccr^ tes, Romaine reconnaissait le heau visag-e de la princesse, mais quel air de détresse et quelle expression de souffrance étaient empreints sur cette noble et pure filtre ! I^ princesse Alvanzi était terriblement changée ! Elle se rendit compte de l'effet qu'elle produisait, et elle dit, avec un sourire mélancolique, à Romaine, qui venait de s'asseoir auprès d'elle :

— J'ai bien mauvaise mine, n'est-ce pas, ma chère Romaine? Oui, je ne suisg^ère vaillante, ces temps-ci. J'ai la fièvre tous les soirs. Mais le docteurAlkinson promet de me guérir. Alors je vais essayer de son traitement. C'est pour faire plaisir au prince que j'ai consenti à ce voyage de Florence, car, pour moi, je n'en attends pas grand bien. D'ailleurs, je n'ai jamais eu une très forte santé ; mais, depuis l'événement, au sujet duquel vous m'avez écrit, Romaine, une si tendre lettre, je me sens bien profondément atteinte, oui. Romaine, bien profondément.

Elle avait baissé la tête. Des ■ mèches blanches parsemaient sa chevelure. Romaine, en silence, considérait avec une infinie pitié cette attitude d'accablement et de détresse. Elle en sentait 1^ cruelle injustice. Ainsi, pour un fait dont elle n'était nullement responsable, pour un acte que sa volonté

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n'avait pas provoqué, la vie de cette femme était bouleversée à jamais, frappée d'un remords et d'un regret insurmontables. Parce qu'il avait plu à un écervelé de concevoir pour elle une passion qu'elle n'avait ni autorisée, ni encouragée, ni partagée, parce que cet indiscret amoureux s'était avisé de pénétrer, la nuit, dans un jardin avec une clé volée, d'appuyer une échelle à la balustrade d'une log-gia, cette âme délicate et douloureuse ne connaîtrait plusjamais la paix et le repos ! N'était-ce pas vraiment trop injuste ! Et Romaine allait répondre à la plainte de la princesse, protester de toute sa révolte contre la participation qu'incluait cette plainte à un événement qui n'était, en somme, qu'un jeu trag-ique du destin ; mais, à ce moment, on avait annoncé que le déjeuner était servi, et Romaine n'avait pu que serrer tendrement la main fiévreuse et amaigrie qui frémissait dans la sienne. La table était dressée dans une pièce contiguë. Elle ne portait que deux couverts. Le prince Alvanzi avait été obligé de s'absenter pour une affaire urgente, mais il reviendrait probablement dans le milieu de la journée. Il se réjouissait de voir M"« Mirmault et du séjour qu'elle ferait à la villa au retour de Florence... Malgré l'effort visible de la princesse, la conversation languissait. Il y avait de longs silences pendant lesquels on n'entendait que le pas du maître d'hôtel sur le dallage. La princesse touchait à peine aux plats qu'on lui présentait.

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Romaine la voyait lasse, absorbée. Parfois, elle posait ù Romaine une question dont elle n'écoutait pas la réponse. Romaine se sentait ga^ée par cette tristesse désolée. Elle se demandait si sa venue n'avait pas été importune. Les êtres qui vivent dans la douleur souffrent de tout ce qui les distrait de leur tourment.

Quand, le repas achevé silencieusement, elles furent revenues dans le petit salon voisin, la princesse dit à M"* Mirroault :

— Je suis une bien triste convive, n'est-ce pas, ma petite Romaine ? et comme je regrette que le prince n'ait pas été là ! Lui, il est toujours comme auparavant ; il a repris son existence habituelle. Vous le trouverez tel qu'autrefois, toujours actif, alerte, toujours curieux de toutes choses. Il a mille détails à vous demander sur Damas, tandis que moi, ma pauvre Romaine !...

Elle fit un geste de découragement, puis elle reprit :

— Oh ! je sais bien que vous me comprenez, je sais bien que vous avez pitié de ma misère morale... Mais j'ai honte de mon manque de courage. Je voudrais vous parler d'autre chose que de moi, que de cet événement funeste quia brisé ma vie. Quand vous m'avez proposé de venir, j'avais bien pris la Yésolution d'être forte, de ne vous rien montrer de ma détresse, mais je ne peux pas, je ne peux pas...

Des larmes jaillirent des yeux de la princesse Alvanzi et coulèrent sur ses joues. Romaine, émue, répétait avec pitié :

— Princesse, chère princesse.

La princesse Alvanzi secoua tristement la tête:

— Oui, Romaine, je sais bien ce que vous allez me dire et que je me suis dit bien des fois en vain. Vous me direz que je ne suis pas responsable de ce qui est arrivé, que ce n'est pas ma faute si ce jeune homme a provoqué son destin. Hélas ! Romaine, ces raisonnements, je me les suis tenus ; ces raisons, je me les suis données ! Pendant de longues journées de solitude, pendant de longues nuits d'insomnie, j'ai tenté d'écarter la pensée qui me tue. J'ai essayé, et je n'ai pas pu ; car, Romaine, vous ne savez pas ce que c'est que d'avoir causé la mort de quelqu'un, même indirectement, même innocemment; ce que c'est que de penser : il vivait, il respirait, il était, et, maintenant, il n'est plus. Ah! Romaine, voyez-vous, c'est terrible, c'est terrible...

Elle avait caché sa figure dans sesmains. Romaine se taisait. Devant cette douleur, elle éprouvait une indéfinissable impression d'angoisse. Elle subissait une sorte de contagion tragique. Elle aussi, elle aurait voulu se voiler la figure pour ne pas voir se dresser devant elle l'affreuse image. Elle frémissait d'une sorte d'anxiété secrète, d'une appréhension nerveuse qui l'oppressait. Aussi fut-ce pour elle un

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soulagement, quand elle entendit la princesse lui dire :

— Laissez«moi seule, Romaine, laissez-moi me remettre de ma faiblesse. Allez faire un tour dans les jardins. Quand vous reviendrez, je serai mieux, plus calme. Vous me pardonnerez, Romaine, mais vous ne pouvez pas savoir, vous ne pomez pas savoir...

Les jardins de la villa Alvanxi étaient justement célèbres. Devant la villa, ils se composaient de parterres ré^iiers, disposés autour d'un bassin central dans lequel se reflétait le bronze sombre d'un groupe mythologique. Au delà de ce premier jardin, s'en étendait un autre, plus mystérieux et plus rustique, percé de longues allées couvertes qui aboutissaient au rond-pointdes Mermès età la grotte des Stucs.

De nombreuses fontaines entretenaient la fraîcheur des ombrages et le remplissaient d'une rumeur d'eaux vives. Il sortait du jardin de la villa Alvanzi une plainte perpétuelle et mélancolique qui en était l'âme harmonieuse et solitairement dolente.

Romaine Mirmault marchait doucement, atten^ tive à la beauté du lieu. L'odeur des fleurs, le murmure de l'eau, suffisaient à ses pensées. Il faisait une belle journée d'automne, fraîche et douce. Dans une allée, un jardinier ratissait. Une atmosphère pacifique et noble enveloppait les choses. Au passage de Romaine, un pigeon, posé sur le bras d'une

statue, s'envola avec un bruit doux. M""® Mirmault, distraite de sa rêverie, suivit des yeux l'oiseau. Il tourna un instant dans le ciel, puis alla se percher sur la balustrade d'une loggia qui s'ouvrait à l' angle de la villa.

Romaine tressaillit. Maintenant, l'eau chantait en vain dans une vasque proche, en vain l'odeur des roses voisines parfumait l'air. Romaine oubliait le chant limpide et le parfum pur. Ce qui l'intéressait, c'était cette balustrade de marbre. A cette saillie, le marquis Grespini, fou d'amour, avait appuyé son audacieuse échelle ! A l'endroit où serpentait cette bordure de buis il avait dû tomber de l'échelon, frappé par la balle mortelle du prince Alvanzi ! Et il était mort, et rien ne pouvait faire qu'il ne fût pas mort, et, à cause de cette mort, dont elle n'était pas responsable, une femme douloure.use souffrait le plus injuste des tourments! Pour elle, la vie n'était plus qu'une suite d'heures accablées ; pour elle, les eaux n'avaient plus de murmures, les roses plus de parfums ; pour elle, ce beau jardin avait perdu son charme, cette noble villa son repos et sa paix. Et, tout cela, par la faute de cet intrus tragique qui, au nom d'un amour importun, était venu bouleverser des destinées heureuses auxquelles le hasard aveugle l'avait imprudemment mêlé !

Soudain, Romaine Mirmault détesta l'officier. Elle l'imaginait pareil à ces jeunes lieutenants,

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croisés dans les rues de Viterbe, enveloppés de leurs manteaux hleui\tres et laissant traîner leurs sabres sur les dalles. Elle l'iniaginail arrogant, avantageux et fat, se jugeant sans doute irrésistible,' se cro)^ant le droit d'imposer son amuur, et, pour cela, de recourir aux actes les plus scélérats. Oui, ce Crespini, il appartenait à la race haïssable des séducteurs qui croient que toutes les femmes n'ont qu'à obéir à leurs injonctions amoureuses et qui pensent leur faire trop d'honneur en les distinguant du haut de leur vanité. Après tout, n'estil pas juste de leur montrer, à ces insolents, que l'on peut résister à leur désir, le considérer comme néglig'eable et non avenu ? C'était ce qu'avait fait la princesse Alvanzi, en feignant d'ignorer l'amour dont elle était l'objet, en traitant ce Crespini comme un indifférent. Elle n'avait pas eu l'air de s'apercevoir de sa passion. Eh bien, quoi, cette passion avait eu des effets funestes. Certes, il avait été châtié durement de sa présomption. Certes, ses torts, quels qu'ils fussent, ne méritaient peut-être pas la punition mortelle qu'il avait subie. Le destin avait eu la main lourde avec ce fat; mais, en somme, tant pis pour lui I

Homaine Mirmault se sentait l'âme dure et irritée. Cette mort d'homme ne la touchait pas. D'un geste bref, elle accentua sa pensée.

Oui, tant pis pour ce Crespinil... Il avait risqué et il avait perdu. EUle lui en voulait du mal qu'il avait

causé. L'imag-e de la pauvre princesse revint à ses yeux. Elle pressa le pas. S'éloig-nant de la villa, elle se mit à marcher vite dans la grande allée de rouvres qui aboutissait au rond-point des Hermès. Arrivée là, elle s'arrêta... Autour d'elle, sous leurs arcades de buis sombre, les dieux, gainés de pierre, faisaient cercle. Ils bombaient leurs torses musculeux et ricanaient en leurs visages barbus. L'un d'eux, rongé par l'humidité, gisait abattu sur le sol. Ce cadavre de statue ramena de nouveau la pensée de Romaine à Crespini et à la princesse. Pauvre femme, le temps la guérirait-il jamais du regret inutile et généreux qui l'accablait? Comprendraitelle, un jour, que nous ne dépendons pas de la folie d'autrui, que nous ne sommes responsables que de nous-mêmes? Parviendrait-elle à chasser le sinistre souvenir qui l'obsédait? D'un pied impatient, Romaine frappa la statue tombée. Dans le silence, une fontaine cachée pleurait des larmes intermittentes et intarissables.

Romaine Mirmault fut tirée de sa rêverie par un bruit de pas. Du bout de l'allée, le prince Alvanzi venait à elle. Quand il l'aperçut, il leva les bras en signe d'appel :

— Bonjour, chère madame Mirmault, voici un bon moment que je vous cherche. Comme je suis content de vous voir. Ma femme m'a dit que vous étiez au jardin. Je craignais de n'être pas de retour avant votre départ.

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La Yoix du prince Alvanzi rc^sonnait forle et gaie sous les ombrages. Gainé de pierre, avec son torse rigoureux et sa large barbe t^rise, il eût pu fissurer parmi les bermès du rond-point. Honinine le retrouvait à peu près tel qu'elle l'avait laissé, à peine un peu plus grisonnant et plus corpulent. Les récents événements semblaient n'avoir rien changé en lui. Instinctivement, Romaine considéra la main robuste qu'il lui tendait, et qu'il avait posée sur la sienne. Celte main avait tué, mais aucune crispation ne la faisait frémir. Elle était solide et calme. I^s muscles j jouaient tranquillement sous la peau. Cette main acceptait le fait accompli.

— Chère madame Mirmnull, dites-moi romnient vous avez trouvé la pauvre princesse?... Très changée, n'est-ce pas? Votre présence l'a beaucoup émue. Elle est si nerveuse, si triste; mais le docteur Atkinson assure qu'il la guérira. Ah 1 je compte beaucoup sur ce voyage de Florence I 11 faudrait tant la distraire, la dépayser, lui faire oublier; mais elle s'est obstinée à ne pas quitter la villa, et elle y vit dans une atmosphère de solitude et de souvenirs terriblement déprimante. El moi, je ne suis guère capable de la détourner de ses pensées; ma présence lui rappelle conlinnellement le drame dont j'ai été, hélas! un des acteurs. Oui, et, même, il y a des moments où elle me prend en aversion... Cependant est-ce ma faute si j'ai abattu ce malotru? Positivement, j'ai cru que c'était un

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voleur, et j'ai tiré pour l'effrayer. Que voulez-vous, le hasard a trop bien fait les choses; mais est-ce une raison pour se désespérer indéfininement ? Ah I la pauvre princesse n'est guère raisonnable 1 Ses nerfs sont plus forts que sa raison I Et puis, à quoi bon revenir sans cesse là-dessus? Elle a dû tout vous raconter? Je l'ai compris à l'état dans lequel je l'ai trouvée tout à l'heure... Mais il faudra que vous reveniez à la villa passer une semaine, deux semaines. La première émotion calmée, votre présence lui fera du bien. Vous êtes une femme raisonnable, vous, madame Mirmault... Allons, venez, la princesse m'a promis d'être plus calme. Elle doit nous attendre pour prendre le thé...

Lorsque Romaine Mirmault eut pris congé de la princesse Alvanzi, le prince, en l'accompagnant jusqu'à l'auto qui devait la mener à la gare de Viterbe, s'excusa de ne pas l'y reconduire. Il jugeait préférable de ne pas quitter la princesse. Romaine fit donc seule la route déjà parcourue. Comme on approchait de Viterbe, la nuit était presque tombée. Il faisait froid. Le crépuscule assombrissait les rues. Sur les places, les fontaines murmuraient plaintivement. Des hommes enveloppés d'amples manteaux frôlaient les murailles comme des conspirateurs. A la gare, un groupe d'officiers discutaient sur le trottoir du quai contre lequel le train ne tarda pas à venir se ranger. L'un d'eux fit mine

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de s'installer dans le compartiment où Homaine prenait place, mais elle le toisa si ironiquement que, décontenancé, il monta dans un autre waçon, et Romaine resta ainsi seule à voir fuir par la portière le beau paysage nocturne.

Les arches entrevues d'un aqueduc, des hAiiments éclairés, signalèrent les approches de Rome. De hauts lampadaires électriques dardèrent leurs feux diamanlés. En descendant du train, Romaine fut frappée de la douceur de l'air, et elle se résolut à gagner l'hôtel à pied. Le trajet était assez court et Romaine se trouva bientôt sur la j)lace Barberini. En passant elle jeta un regard amical à la fontaine du Bernin.

Elle aimait son triton contourné et le jetde cristal liquide qu'il soufflaitde tout l'effort de ses joues gonflées, et, comme elle prenait la via San Nicolo da Tolentino, elle tourna la tête pour l'apercevoir encore. Cette fontaine du Triton, jadis, avait donné à M. de Termond l'idée de son livre sur le Bernin, et cette première étude avait contribué à le fixer en Italie. C'était donc un peu à cause de ce petit dieu que, née à Rome, elle portait le prénom de Romaine. Il était un peu comme son parrain.

Comme elle traversait le hall de l'hôtel, elle rencontra M. Collazetti, quis'enquit de son voyage et lui demanda des nouvelles du prince et de la princesse Alvanzi. Après avoir causé un moment avec lui, elle gagna l'escalier et suivit le corridor

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qui menait à son appartement. La porte ouverte, elle tourna le commutateur. Tout en montant, elle avait retiré les épingles de son chapeau. Comme elle l'enlevait, sur le g-uéridon qui était au milieu de sa chambre, elle aperçut, placée en évidence, une enveloppe jaune.

C'était un télégramme. Elle le prit. Dans le mouvement qu'elle fit, une de ses longues épingles qu'elle tenait à la main la piqua assez vivement au doigt. Elle porta ce doigt à la bouche, mais une goutte de sang était tombée sur l'enveloppe. Romaine Mirmault considéra un instant la petite tache rouge, haussa les épaules et, posément, rompit la fermeture du message...

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