‹ Romaine Mirmault; romanChapitre 24 sur 29 · CHAPITRE m · texte numérisé non relu

CHAPITRE m

... Ainsi Pierre de Clairry était mort, Pierre de CWircy sVtail tué! Durant 1rs Ioniques heures de la nuit, immobile dans le fauteuil où elle s'était laissée tomber, le télégramme de M. Claverctposé sur set genoux, Romaine s'était répété ces mots: Pierre de Claircy est mort, Pierre de Ciaircy s'est tué I A chaque fois, il se faisait en elle un grand silence. Puis, de nouveau, une voix funèbre s'élevait du fond d'elle-même, et Romaine se redisait les termes de la dépêche.

Ils étaient brefs. Ils annonçaient le terrible événement sans détails, mais avec assez de précision pour que Romaine comprît que, le soir même de son départ pour Rome, Pierre s'était tué, chez lui, dans sa chambre, d'une balle de revolver.

Oui, Pierre de Claircy s'était tué. Cette petite phrase laconique évoquait pour Romaine le trafique instant : la détonation, André tiré de son sommeil et accouru, la maison en rumeur, la course aux médecins, l'arrivée de M. Claveret prévenu, le désespoir du frère et du vieil ami devant ce jeune

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cadavre au front brisé qui avait été ce qu'ils aimaient le plus au monde. Et, toute celte scène, Romaine Mirmault l'imaginait avec une implacable netteté. Elle se formait dans sa pensée et se reproduisait devant ses yeux, d'abord lointaine, puis de plus en plus proche, et, quand elle avait atteint toute son intensité, elle se dissipait. Alors, pendant la sorte d'accalmie momentanée qui se produisait dans son esprit, Romaine tâchait de raisonner son émotion. Elle s'efforçait de réfléchir, de se définir ce qu'elle ressentait.

Par moment, elle croyait être parvenue à une appréciation juste, logique, modérée, de l'événement. Certes, elle n'en discutait ni l'horreur tragique, ni la douloureuse tristesse. Cette mort de Pierre deClaircyen pleine jeunesse, cette mort volontaire et imprévue était un aff"reux malheur. Il aurait fallu avoir le cœur bien dur et l'âme bien dépourvue de sensibilité pour y demeurer indiff"érente. Romaine n'entendait nullement se dégager de la part de pitié et de chagrin que lui imposaient, en de telles circonstances, les relations d'amitié qu'elle avait eues avec Pierre. Elle acceptait l'émotion violente qu'elle avait éprouvée à la fatale nouvelle et qu'augmentait encore en elle la pensée de ce que devait être la douleur d'André de Claircy et de M. Claveret. M. Glaveret aimait Pierre comme son fils et André adorait son frère. Ah! les pauvres gens, quelles heures abominables ils

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avaient dil passer I Et Hoinaine imaginuit leur dé> sespoir, et c'était i\ travers ce désespoir que cette mort la toucliait le plus profondément.

Du moins était-ce ce dont elle voulait se convaincre en ces instants où elle tentait de prendre pied au fond d'elle-même pour résister aux pensées qui l'assaillaient de leur marée amère ; car, enfin, Pierre de Claircy,qu'étail-il exactement pour elle? Quelle place tenait-il dans ses sentiments? Comme M. Claveret,qui avait été l'ami de son père, il ne se rattachait pas pour elle au passé ; comme André, pour qui elle avait eu, jeune fille, une inclination (le cœur, il n'évoquait en elle rien d'intime et de lointain.

Cela, elle avait bien le droit de se le dire, même en ce moment de deuil et de compassion. Bien plus, il fallait même qu'elle se le dit, si elle voulait conserver de l'événement d'aujourd'hui celle vue juste et logique à laquelle elle prétendait et où elle cherchait, même au prix peut-être de quelque égoïsme, une sauvegarde contre la sensibilité contagieuse que dégagent de pareilles catastrophes. Pierre de Claircy, après tout, n'était qu'un jeune homme sympathique et charmant et dont le sort était digne de pilié. Pendant quelques semaines, elle avait eu du plaisir à le voir, soit à Paris, soit à Argimon. Ils avaient vécu dans une sorte d'amitié improvisée d'où il avait eu le tort, d'ailleurs bien juvénile, de tirer des espoirs un peu trop audacieux dont

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elle avait su lui montrer l'inutilité et dont elle ne lui aurait pas gardé rancune. Ce mauvais souvenir se fût effacé avec le temps ; et voici que, tout à coup, une dépêche lui apprenait que Pierre de Claircy était mort, que Pierre de Claircy s'était tué! Pourquoi s'était-il tué? M. Glaveret n'indiquait, du drame, aucune cause. Le télégramme ne contenait que la mention d'un fait, mais, ce fait, Romaine ne pouvait s'empêcher de remarquer que M. Glaveret le lui communiquait comme s'il la concernait particulièrement. Il n'y ajoutait nul commentaire, comme si tout commentaire eût été inutile. Mais, après ce télégramme, une lettre ne viendrait-elle pas, qui lui laisserait entendre, d'une façon plus ou moins détournée, qu'elle était la cause de la mort volontaire de Pierre, que Pierre s'était tué par amour pour elle, par colère, par boutade funèbre, parce qu'elle avait refusé d'écouter ses supplications, résisté à ses désirs, tenu tête à sa violence, usé de son droit de femme, d'honnête femme ?

Contre l'éventualité de ce reproche ne lui importait-il pas de se prémunir ? Elle se rendait compte du danger qu'elle courait ; que, si, une seule minute, elle acquiesçait à cette responsabilité, elle serait perdue à jamais. Elle pouvait bien accorder à cette mort tragique les regrets émus que cette mort méritait. Elle pouvait y compatir par sympathie pour les survivants, pour André, pour M. Cla-

ao.

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vcrel, cl aussi par ce sentiment de tristesse que l'on doit à la disparition d'un être jeune enlevé à la vie par un de cea déi^oùls de vivre qui ne sont pas la marque d'un être vulgaire. Mais elle ne devait pas admettre davantage, sous peine de se laisser entraîner aux pires désordres d'esprit, d'entrer dans la voie misérable des scrupules, des doutes, et de se trouver peut-être en face de ce compagnon redoutable qui nous saisit à la gort^e et qui s'appelle le remords. C'est pourquoi il lui paraissait essentiel de se faire une rigoureuse règle de sensibilité, d'imposer silence à la voix intérieure de toute suggestion.De même qu'elle s'était défenduecontre l'amour de Pierre vivant, ainsi elle avait à se défendre, bien plus flpremeut encore; contre la mainmise que, par la mort, il tenterait d'appesantir sur sa destinée. Et Homaine sentait avec angoisse le péril qui l'environnait et auquel elle devait faire face de toutes les forces de sa raison; mais, ce combat, elle ne l'envisageait pas sans une sorte d'obscure répu^^uance! Ah ! certes, qu'il lui eût donc été plus facile de s'abandonner au réel chagrin qu'elle éprouvait que de résister ainsi à ses sentiments 1 Mais, hélas 1 elle ne pouvait se permettre celle faiblesse. Si elle laissait s'établir dans son esprit le moindre lien entre la mort de Pierre et la façon dont elle avait agi avec lui, si elle consentait à considérer autrement que comme une funèbre coïncidence l'acte fatal de Pierre de Claircy et la scène qui avait eu

lieu entre elle et lui le jour de son départ pour Rome^ ne serait-elle pas exposée désormais à toutes les insinuations sournoises et cruelles qui naîtraient pour elle du rapport admis entre le premier fait et le second ? Peut-être ne serait-ce, tout d'abord, qu'une vague appréhension, qu'un vague malaise dû à la possibilité d'une responsabilité encore hypothétique; puis le malaise s'accentuerait, l'hypothèse se renforcerait, la responsabilité deviendrait plus probable, et l'ang-oisse désolante qui en résulterait ne tarderait pas à prendre la forme despotique de l'idée fixe. Et alors c'en serait fini à jamais de son repos intime, de sa paix intérieure, de cette paix, de ce repos qui étaient ses seuls biens dans son existence d'exilée, dans la vie lointaine qu'elle avait acceptée et vers laquelle elle retournerait bientôt! Et alors quelle ne serait pas son irrémédiable misère ! Acelte pensée. Romaine frémissait d'épouvante. Elle se sentait lâche devant ce morne avenir de solitude qu'empoisonnerait un remords torturant. Vain et imaginaire, n'en serait-il pas moins accablant et destructeur ? Elle deviendrait donc une autre princesse Alvanzi ! Mais non, elle saurait se défendre contre ces funèbres chimères; elle les réduirait à leur néant; elle ne leur permettrait pas de la charger de leurs liens étroits et cruels. Elle ne serait pas leur prisonnière et leur esclave ! Pendant toute la nuit, sur ce même fauteuil où la tenait l'insomnie, Romaine Mirmault avait inter"

rogé son aiixiélé, el loujuurs elle eu uiTivuilà celle même nécessité de ne pas laisser s'élahlir de relation entre l'événement tragique qui la bouleversait et sa conduite, qu'elle maintenait irréprochable. Peu à peu, elle était parvenue, par raisonnement, à s'isoler, en quelque sorte, du drame qui tentait de l'attirer à lui. Elle l'avait, pour ainsi dire, relégué hors d'elle-même, à dislance, mais cet état de défense où elle s'était mise lui causait une sorte d'irritalion dont elle se rendait assez mal compte. Si elle avait pu l'analyser. Romaine Mirraault se serait aperçue qu'au juste regret qu'elle donnait à la mort de Pierre de Claircy se mêlait un sentiment de sourde colère contre lui. Elle avait, en effet, l'impression informulée que le suicide de Pierre constituait, vis-à-vis d'elle, une espèce d'indélicatesse posthume, une manière de chantage d'outre-tombe. 11 lui semblait que cet acte violent et sommaire, dont l'origine remontait sûrement à une disposition d'espril antérieure, Pierre de Claircy eût voulu l'utiliser contre elle, afin de s'imposer malgré elle à sa pensée et, du fond de la mort, de dominer sa vie. Il y avait là comme une obscure el brutale tentative de revanche sentimentale dont la tragique imporlunilé blessait Romaine Mirmaull. Pierre de Claircy ne la concernait pas, après tout, davantage qu'un fait divers qu'on lit, sur lequel on s'attendrit un instant, que l'on déplore et qu'on oublie. Et, pour bien se prouver sa parfaite liberté d'es-

prit, elle imaginait les termes de la lettre qu'elle allait écrire à M. Claveret et de celle qu'elle écrirait aussi à André de Claircy. Elle en cherchait le ton juste ; elle s'efforçait de trouver exactement l'accent de sympathie que méritait leur douleur, et qui serait en même temps l'expression sincère de l'émotion qu'elle éprouvait elle-même ; et, avec cette émotion, se reformait à ses yeux la funèbre image de ce jeune homme étendu mort sur son lit ; et, de nouveau, Romaine recommençait les raisonnements par lesquels elle s'acharnait à se défendre contre la menace qu'elle sentait suspendue sur sa vie.

Ce ne fut qu'au matin que les cloches de San Nicolo daTolentino la tirèrent de ce débat angoissé où elle s'épuisait, depuis de longues heures. A leur appel. Romaine Mirmault alla vers la fenêtre et l'ouvrit. Le jour, qu'elle n'avait pas vu venir, blanchissait le ciel. L'air était frais et pur. En se levant de son fauteuil, elle fit tomber sur le tapis le télégramme de M. Claveret. Elle le ramassa et le relut une fois encore. Oui, Pierre de Claircy s'était tué, mais elle avait maintenant une notion juste, vraie, de cet événement douloureux. Elle lui attribuait une valeur stricte, limitée, définitive. Posément, elle replia le carré de papier jaune et le replaça sur le guéridon. La petite tache de sang dont elle l'avait marqué en l'ouvrant avait noirci et n'y figurait plus qu'un signe de deuil où n'était empreinte nulle effigie.

CFIAPITRE IV

Romaine MirmauU vivait dans un état singulier. Levée de bonne heure, elle s'habillait rapidement. Cette promptitude nouvelle était assez contraire aux habitudes de Romaine. D'ordinaire, en elTet, elle accomplissait ces opérations de toilette avec une paresseuse minutie, en les interrompant de fréquentes distractions et de ces rêveries que suggèrent à toute jolie femme la vue de sa beauté et l'usage des objets familiers qui servent à la mettre en valeur. Depuis la crise d'angoisse qu'elle avait subie à la nouvelle de la mort de Pierre de Claircy, Romaine s'abstenait de ces pauses et de ces lenteurs. Une activité subite, une sorte de nervosité inquiète, la faisaient procéder avec hâte à ces soins personnels, mais, à cette hâte, s'ajoutait une attention étrangement soutenue. Son esprit s'astreignait tout entierà ces menues besognes. Elle évitait toute pensée étrangère à son occupation du moment. En cet accaparement par des riens, elle éprouvait un repos, une sécurité.

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Une fois habillée et prête, Romaine Mirmault sortait. D'un pas rapide, comme automatique, elle descendait l'escalier, traversait le hall de l'hôtel, répondait brièvement aux souhaits de bonjour de M. et de M""^ Collazetti, puis elle se dirigeait vers l'endroit choisi pour but de sa promenade. Cette promenade durait jusqu'à l'heure du déjeuner. Elle la faisait de préférence à pied ou en tramway. Elle aimait, dans les rues et dans les voitures publiques, à être coudoyée par des inconnus. Leurs visages, leurs gestes l'intéressaient. Elle s'exerçait à deviner leur condition ou leur métier^à imaginer leurs désirs ou leurs soucis, à prendre part à leur vie supposée. Ces gens lui formaient une compagnie. Ils se mêlaient à sa solitude. A leur contact. Romaine s'oubliait elle-même. Ils gardaient son esprit en mouvement et lui proposaient des sujets de réflexion qu'elle accueillait avidement, dont, hier encore, elle se fût détournée avec ennui, mais qu'à présent elle recherchait avec empressement.

Ce même besoin d'occupation, de discipline, lui avait fait s'imposer, pour ses promenades dans Rome, un plan rigoureux auquel elle obéissait ponctuellement. Romaine avait ainsi réglé d'avance l'ordre d'un certain nombre de ses matinées et de ses journées. Quant à ses soirées, elle leur trouvait un emploi régulier en tenant une sorte de journal minutieux et précis de ces courses quotidiennes. Fort avant dans la nuit, courbée sur sa table, elle

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écrivait, s'uppliquant fébrilement A celte t;\clie volontaire et vaine, car, ces feuilles qu'elle ne tleslinail à personne, elle les déchirait souvent, une fois achevées. Ce qu'elle leur demandait, c'était de fixer et d'asservir sa pensée, de lui donner un aliment. Aux descriptions d'églises, de musées, de tableaux, de statues qu'elle rédigeait ainsi, longuement et raéticuleusement, elle n'ajoutait aucune réflexion personnelle. Ces pages demeuraient strictement objectives.Elles aidaient Homaineàretoubli de soi qu'elle cherchait avec une obstination entêtée dans l'acti» vite physique et dans les obligations matérielles. Ce qu'il lui fallait, c'était être absente d'elle-même le plus possible. Elle était comme quelqu'un qui passerait au-dessus d'un rapide dangereux, sur une corde raide tendue, et qui, les yeux fermés pour éviter le vertige, se confierait à cet instinct de conservation qui, aux heures périlleuses, nous possède tout entiers.

Romaine Mirmault éprouvait le l)esoin de se disperser. Le séjour de Rome favorisait pour elle celle extériorisation. Nulle ville plus que l'antique cité latine, par ses beautés, par ses contrastes, son pittoresque grandiose ou baroque, ne présente de plus nombreux sujets d'intérêt visuel, n'est riche en alibis de toutes sortes. Très jeune. Romaine Mirmault, sous l'influence de sonpère, s elail habituée à regarder et à observer. Elle savait apprécier le spectacle des choses et se laisser absorber par elles. Ce

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goût s'était encore développé chez Romaine par son séjour en Orient. Transportée dans un pays nouveau, elle y avait eu beaucoup à voir, et Damas avait été pour elle une bonne école d'objectivité. La vie solitaire et isolée qu'elle y menait l'avait rendue de plus en plus sensible à l'aspect de ce qui l'entourait. Aujourd'hui, dans la crise qu'elle traversait, cette sensibilité se trouvait lui être d'un grand secours. Elle était, ce qui est rare, capable de donner toute son attention aux images qui s'offraient à elle, et elle mettait à les retenir dans sa mémoire une volonté d'autant plus tenace qu'elle avait le sentiment instinctif que c'était là le meilleur moyen de laisser se calmer l'ébranlement nerveux qu'elle avait subi.

Cette surcharge d'images qui s'imprimaient en Romaine constituait donc pour elle un tonique bienfaisant dont elle comprenait la nécessité. Elles recouvraient, de leurs superpositions successives, la vision cruelle et funèbre dont Romaine conservait le souvenir latent. Aussi tâcha-t-elle de les renouveler sans cesse, s'exerçant à les percevoir avec netteté, à les classer méthodiquement dans sa mémoire. Romaine apportait à cet effort une sorte de curiosité indifférente, mais acharnée, et une rigueur égoïste. De ses promenades à travers les rues, de ses visites aux églises et aux musées, elle ne retirait aucun plaisir personnel. Elle les accomplissait comme une espèce de thérapeutique, comme

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une cure dont elle s'acquittait ponctuellement et méticuleusement, et qui Tentreteiiait dans un ëtat d'aclivitt^ corporelle et inh'lUvMddlf qu'ell»» jut^enit salutaire et opportune.

A ce besoin de mouvement, Home entière ne lui suffisait pas, et, A plusieurs reprises, Romaine coniacra ses après-midi à diverses excursions aux environs. Une s^rie de journées magnifiques favorisèrent ces déplacements. Elle alla ainsi à Frascati et au lac de Nemi, à Oslie, et à Tivoli, à la villa d'Esté.

Elle était bien souvent venue à la villa d'Esté avec son père. M. de Termond aimait ce lieu somptueux, délabré et mélancolique, et le jour où Romaine se mit en route était un de ceux comme les préférait M. de Termond, un de ces jours d'automne légèrement voilé où les couleurs s'amortis* sent et où les lignes s'estompent, où les choses s'entourent de plus de silence, où le frisson des feuillages et le murmure des eaux ont des délicatesses infinies.

Romaine se défendait plus mollement contre cette douceur qui l'environnait. Rassurée par la présence très proche du souvenir paternel, qui la ramenait à son passé et l'éloignait de ses préoccupations actuelles, elle s'était relâchée un peu de la surveillance continuelle qu'elleexerçait sur ses pensées, delà tension d'esprit défensive où elle vivait, roidie,

depuis quelque temps. En entrant dans les jardins, celte détente s'était encore accentuée. Accoudée à la balustrade de la haute terrasse qui dominait leurs étages successifs, Romaine, pour la première fois, s'était sentie délivrée momentanément de la contraction morale qui l'oppressait. Le doux murmure des fontaines, qui, d'en bas, montait jusqu'à elle, l'assoupissait. Elle avait l'impression d'avoir pénétré dans un refuge harmonieux et sûr où elle n'avait plus besoin de se défendre contre elle-même. Ce sentiment de repos et de liberté lui fut si précieux que, d'un pas allégé et nonchalant, elle descendit les pentes et les escaliers qui mènent à la partie basse des jardins d'Esté. Elle arriva ainsi au rond-point où se dressent quelques cyprès séculaires. Au tronc de l'un d'eux, elle s'adossa.

Les fontaines s'étaient presque tues. Autour d'elle, tout n'était que solitude et silence, et, ce silence, il semblait à Romaine qu'il s'étendait, aussi bien qu'autour d'elle, au plus profond d'elle-même, absolu, définitif, complet. Il ne s'y mêlait aucun frémissement, aucun chuchotement, aucune voix, aucun cri. Elle y était enclose comme dans une sphère de cristal. Pour mieux savourer cette paix, Romaine ferma les yeux.

Derrière ses paupières baissées, les jardins d'Esle réapparurent. Au dé tour des allées, à l'angle des piédestaux, à l'abri des buis, dans les miroirs des bassins, aucune figure ne s'embusquait ni ne l'épiait.

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Alors une joie profonde l'envahit. Elle respirait comme si un poids cessait de peser sur sa poitrine. Elle était comme quelqu'un (|ui vient d'ëcliapper à une Ionise poursuite et halète encore de sa fuite. Mais le danger était passé. Elle était hors d'atteinte. Elle n'aurait plus à guetter et à fuir. Elle allait enfin pouvoir se reposer de sa vigilance. De nouveau, la vie lui appartenait...

Elle avait rouvert les yeux, et elle regardait autour d'elle. Elle était seule, bien seule. Les beaux jardins qui l'entouraient lui offraient leur réalité rassurante. Et, partout où elle irait, il en serait ainsi ! Elle allait pouvoir revivre. Elle avait franchi le pièm:e que le destin avait tendu sous ses pas.

Il lui semblait, à cette minute, rentrer dans sa propre vie, d'où l'avait chassée l'affreuse anxiété à laquelle elle avait été en proie. Elle ne risquait plus d'y retrouver ce sentiment de responsabilité dont elle s'était sentie si tragiquement menacée, contre lequel elle avait dû organiser une épuisante défense de tous les instants.

Et pour la première fois, depuis la nuit d'angoisse où la dépêche de M. Claverct la mettait en présence de la mort de Pierre de Claircy, Romaine Mirmault repensa volontairement à l'événement redoutable. Au lieu de chercher à éloigner ce sombre souvenir, elle l'acceptait sans trouble, et même avec une sorte de fierté triste et tranquille. N'y avait-il pas, en effet, pour elle quelque mérite de

caractère à ne pas s'en être laissé dominer et à l'avoir, au contraire, asservi et réduit à sa juste valeur pathétique ? N'avait-elle pas, en ag-issant ainsi, fait preuve d'énergie et de jugement ?

Et puis n'est-il pas assez rare, pour une femme, qu'elle se refuse, quand l'occasion s'en présente, à faire figure d'héroïne romantique ? N'est-il pas bien tentant de se reconnaître une part, même indirecte, dans une histoire d'amour et de mort ? A cet attrait malsain, elle avait su résister. Certes, il lui eût été sans doute possible, tout en répudiant, du drame qui l'avait effleurée, toute responsabilité passionnelle, d'en retenir quelque vanité sentimentale. Mais, non, elle l'avait écarté d'elle tout entier, avec force, avec clairvoyance, sans vouloir se laisser contaminer d'émotions morbides. Aussi, après cette dure période de défense et de tension, le calme renaissait en elle. L'épreuve était finie. Tout à l'heure elle allait, de terrasse en terrasse, remonter jusqu'au seuil de ce jardin solitaire où elle avait pris conscience de sa sécurité. Elle allait rentrer à Rome, s'y retrouver dans sa vie ordinaire, et, ce soir, elle écrirait à M. Claveret et à André deClaircy les lettres différées, car elle n'avait jusqu'alors répondu que par une simple dépêche au télégramme qui lui avait annoncé la tragique nouvelle.

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