CHAPITRE V
... Maintenant Romaine Mirmaiilt était envahie tout entière par l'atTrcuse vérité. i\>ndant les deux jours qui avaient suivi la visite À la villa d'£stc, elle avait vécu calme et tranquille. Ce n'était que le soir du troisième jour, comme elle traversait la place Uarberini, devant la fontaine du Triton, que la terrible révélation s'était produite, soudaine, foudroyante 1 Et elle était tombée évanouie. Des passants attroupés, l'un d'eux l'avait reconnue, et on l'avait transportée à l'iiùtel.
Désormais elle savait que ce qui lui restait de vie appartenait à l'amour, au reg^reletau remords. Elle avait eu beau se défendre, elle était à présent vaincue et désarmée. Elle avait fui, et elle avait été rejointe. Elle s'était menti à elle-même, et la trame de son mensonge s'était brusquement déchirée. Elle avait été lâche. A quoi lui avait servi sa lâcheté ? La vérité était la plus forte, la tenait à la gorge, haletante et terrassée. Une atroce évidence s'imposait à son esprit. En vain, renfermée dans son égoïsme, elle avait voulu, de ses mains hypocrites
et coupables, coudre à un mort un linceul d'oubli. Car c'était bien ce qu'elle avait essayé de faire, elle, responsable du sang versé, elle pour qui Pierre de Claircy, s'était tué, Pierre de Claircy qui l'aimait — et qu'elle aimait !
A cette pensée, Romaine Mirmault se sentait parcourue d'un long- frisson. Un cri venait jusqu'à ses lèvres, qu'elle étouffait de ses mains. Elle ne cherchait plus à éloigner la tragique image. Elle la considérait avec une docile épouvante. Oui, elle était responsable de la mort de Pierre, aussi responsable que si elle eût dirigé l'arme meurtrière et pressé la délente. C'était elle qui avait fait, d'un jeune et beau vivant, un cadavre inerte et glacé. Au geste tragique de Pierre, elle avait été invisiblement présente. Elle l'avait déterminé secrètement, insensiblement, par une série de minimes poussées, d'imperceptibles suggestions. En vain elle avait essayé de se nier à elle-même la part qu'elle avait eue à l'acte désespéré du jeune homme, cette part n'en élait pas moins réelle, évidente, certaine.
Et lentement, posément, avec une lucidité douloureuse. Romaine remontait à l'origine de la catastrophe, elle en analysait les circonstances préparatoires ; elle en raisonnait l'enchaînement. Parfois, à ces raisonnements, faisaient place des images soudaines. Alors elle revoyait son arrivée à Paris, la soirée au Pré-Catelan, où, sur la pelouse nocturne,
348 nOMAINI MtRMAULT
elle avait reconnu M. Clavcret. Pierre de Ciaircy s'inclinait pour la saluer. Elle voyait les yeux «le Pierre fixés sur elle, ces yeux qui, à présent, fernu'S pour toujours, ne la reg^arderaient plus jamais. Puis d'autres souvenirs s'évoquaient à sa penséo. Le déjeuner chez les Vrancourt, où, pour la pn*mière fois, elle avait parlé un peu longuement à Pierre; leur camaraderie naissante et l'intimité amicale qui s'en était vile suivie, leurs promouades à travers Paris et les visites à la Foulerie, duu^ la salle à manger provinciale où Erus et Psyché, en leurs grisailles effacées, semblaient écouter les propos des vieilles tantts de Gerdières, et les journées dans le parc d'Argimon, et le goûter aux ruines de Honville, dans la grotte aux rocaiiles...
Cette grotte, elle se la représentait, en ses moindres détails, avec une netteté hallurinante. Elli; revoyait la corbeille de fruits posée sur la grande tablr rustique et Pierre de Ciaircy accoudé, pendant qu'il lui parlait. Elle réenlendait sa voix, l'accent passionné et violent de cet aveu dont elle feignait de ne pas comprendre l'ardente supplication. Et pourtant, dès ce jour-là, ne sentait-elle pas obscurément que quelque chosede grave se préparait, dont la responsabilité lui incomberait... Mais celle idée, elle l'avait écartée avec humeur, comme portant atteinte à son égoïsme et à sa tranquillité. Celait le ménn sentiment inavoué qui lui avait fait repousser cel amour qui s'offrait à elle. Cependant, lorsqu'elle
ROMAINE MrRMAULT 349
répondait aux déclarations de Pierre par des mots de sagesse et d'amitié, d'autres mots lui venaient à la pensée. Pourquoi, alors, n'avoir pas osé se formuler ce qu'elle éprouvait déjà au fond d'ellemême? Pourquoi s'être dissimulé avec tant de soin ses sentiments? Et, le jour où, à l'hôtel d'Orsay, quand Pierre de Claircy était monté dans sa chambre, pour lui crier à la face son désir, pourquoi lui avait-elle imposé silence? Pourquoi, lorsqu'il avait porté sur elle ses mains ardentes, s'étaitelle dérobée à l'étreinte qu'elle appelait, obscurément et sourdement, de toute sa chair et de toute son âme? Et lui, pourquoi avait-il reculé?... Ah! qu'il eût été plus hardi, plus impérieux, plus violent ! N'eût-elle pas succombé avec joie entre ses bras ! Gomme elle lui eût rendu ses baisers, avoué son amour! Mais ses lèvres étaient restées muettes, et, maintenant, les siennes étaient closes à jamais. Maintenant Pierre de Claircy était mort, Pierre de Claircy s'était tué, et elle l'aimait !...
Elle l'aimait. Elle savait, à présent, qu'elle l'avait aimé dès le premier soir du Pré-Catelan. Elle l'avait aimé durant les douces journées d'Arg-imon; elle l'avait aimé, timide et passionné, dans la grotte de Ronville, suppliant et affolé dans la chambre de l'hôtel d'Orsay. Elle l'avait aimé pour sa jeunesse, pour sa grâce, et aussi peut-être pour une raison plus mystérieuse, peut-être parce qu'il était auprès d'elle comme le délégué, le porte-parole de ce
S50 KOMAINI MIUMAULT
frère taciturne, de cet André, distnnt et fermé, qui l'avnit émue jadis. Pierre n'avait-il pas été un peu André lui revenant du passé, plus juvénile, plus ardent, et se présentant à elle sous une forme nou- Telle et inattendue? Mais tout cela, hélas I elle ne le ' riail que trop tard. Sa sombre erreur ne
s'il :.. il qu'à la flamme meurtrière du revolver.
La fleur d'amour ne s'épanouissait en elle que sous une rosée sanjE^lanlel...
A cette pensée, le cœur de Romaine so (léchirail de douleur et de rci^ret, et, à celte douleur, A ce regret, se mêlait un poignant remords. Non seulement elle n'avait pas compris qu'elle nimait Pierre, mais elle n'avait pas voulu admettre qu'il TaimAt. Bien plus encore, h la preuve tragique qu'il lui avait donnée de son amour, elle était demeurée froidement, durement, égoïstement insensible. Sa hk'hcté avait décliné toute p:irl dans l'acte terrible dont elle avait été la cause avcuî,'le. Elle s'en était irritée. Elle avait poursuivi dans la mort, de son indifférence et de son désaveu, celui qui était mort pour elle. Par peur, elle avait fermé les yeux, s'était bouché les oreilles, avaitdétournéla tète. Répudiant Pofffande, elle avait haï la victime.
Ah I comme elle se délestait et se méprisait ! Elle se regardait avec dégotU. Elle considérait avec honte son visage, ses mains. Elle haïssait son corps où le sang coulait d'un cours régulier, tandis que le sang de Pierre avait jailli de la plaie ouverte.
Elle frémissait en song-eant qu'il n'était plus, lui, qu'un cadavre, une chair inerte et rigide, qui, lentement, se décomposait, tandis que sa chair, à elle, était toujours vivante.
Et cette horreur d'elle-même, Romaine la subissait cruellement, en savourait la répugnante amertume.
Lorsqu'elle se regardait au miroir, son image n'allait-elle pas lui crier la misère qu'il y a à vivre quand celui qui vous a aimée est mort, mort parce qu'on n'a pas voulu l'étreindre de ces bras qui ne peuvent plus maintenant se refermer que sur une ombre, le baiser de ces lèvres dont la caresse ne peut plus à présent que s'adresser à un vain souvenir, mort parce qu'on n'a pas voulu se donner?
Le beau don, vraiment! Quoi! c'était cela qu'elle avait refusé stupidement à un être jeune et beau ? Ce corps misérable élait-il donc d'un si haut prix pour qu'elle l'eût refusé au désir de Pierre? Désir insensé, d'ailleurs, et qui la remplissait d'un étonnement douloureux; désir fatal, dont elle sentait toute la vaine folie! Quoi, pour ce corps qu'elle méprisait, un homme s'était tué, sans qu'elle fît rien pour conjurer cette catastrophe ! Qu'il lui eût suffi de peu, cependant! Un mot de sa bouche, et tout un destin eût été changé ! Un regard de ses yeux, un geste de ses mains, et elle aurait pu créer dans une âme de la joie et du bonheur ! Mais ce mot, elle ne l'avait pas prononcé ; ce regard, elle
35s HOHAINK MIBHAULT
ne l'avait pas eu; ce g^este, elle ne l'avait pas fait, et un irréparable malheur en était résulté. Pourquoi avait-elle agi ainsi? Par pudeur, par ori^ueil, par vertu ? Elle l'ignorait. Mais, ce qu'elle savait, c'était que Pierre était mort, que de celte mort elle était cause, qu'elle avait disposé d'une vie, d'une vie qu'elle aurait pu conserver par le simple, par le pauvre, par le misérable don d'elle-même !
Celte idée remplissait Romaine de désespoir et la plongeait dans une sombre rêverie. Tomme elle comprenait maintenant la pauvre princesse Alvanzi ! Elle, du moins, elle n'aimait pas celui qu'elle pleurait cependant avec tant d'amertume. Oui, mais la princesse était femme, et elle sentait bien que les femmes sont faites pour créer la vie, cl elle se mourait de ce que la mort fût sortie d'elle el se fût servie de sa beauté comme d'un piège néfaste et cruel.
Et Romaine, à ces réflexions, sentait redoubler l'angoisse déchirante qui l'accablait et dont la torture variait avec les heures du jour et de la nuit. Elle passait du regret au remords et du remords à une sorte d'épouvante panique qui la faisait cacher sa tête dans ses mains et frissonne^ de toute sa chair. Au lieu d'être une créatrice de bonheur, elle avait été une destructrice de vie. Il lui semblait n'pandre autour d'elle une puissance de mort. La mortl'environnaitde sa présence mystérieuse. Elle la retrouvait dans le parfum des fleurs que la bonne M'"«Collazelli
lui apportait chaque malin ; elle la retrouvait dans l'odeur des médicaments que le médecin appelé auprès d'elle prescrivait pour calmer sa nervosité. Elle l'entendait dans les cloches de l'ég-lise voisine et dans les lointaines sonneries du ciel romain. La mort hantait les inquiétudes de ses veilles et les cauchemars de son sommeil.
Ce cauchemar, toujours le même, dressait chaque nuit Romaine en sursaut, haletante et la gorge serrée... Sur un lit, Pierre de Claircj gisait étendu, la tempe brisée, et, de sa blessure, le sang coulait. Il coulait d'abord, goutte à goutte, rougissant la morne blancheur des draps. Puis, peu à peu, en mince filet, il descendait sur le parquet et y formait une flaque écarlate qui s'élargissait, remplissait toute la chambre, glissait sous la porte, se répandait sur l'escalier et gagnait la rue. Là, toujours plus abondant, il teignait le ruisseau et inondait Rome entière. Et ce sang, ce sang intarissable. Romaine le retrouvait dans les ardeurs du couchant. Les passants l'emportaient à leurs semelles. 11 se mêlait à l'eau des fontaines, et c'était lui que le triton du Bernin, sur la place Barberini, soufflait de sa conque en un jet flexible, et qui en éparpillait au vent les gouttelettes.
Et Romaine Mirmault s'éveillait de ce rêve, le cœur palpitant, les artères battantes et le visage empourpré de fièvre...