‹ Romaine Mirmault; romanChapitre 26 sur 29 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

Au bout d'une dizaine de jours, Romaine Mirmault put commencer à se lever. Une profonde lassitude l'accablait. Le moindre mouvement lui coiUait un effort infini. A la pi^riode de fièvre et d'exaltation succédaient une morne tristesse et un épuisement douloureux. Les objets lui apparaissaient inconsistants et di^colorës. Elle avait dans la bouche un goât de poussière et de cendre, et elle retrouvait ce même goât à l'air qu'elle respirait et aux aliments qu'elle absorbait. Contre cet abattement, le médecin prescrivait des remèdes, mais Romaine, devant les injonctions pressantes et les pronostics alarmants du docteur, se contentait de hausser tristement les épaules. La bonne M"» Collazetti, qui s'inquiétait du dépérissement visible de la jeune Française, la sermonnait en vain. M** Mirmault déchirait les ordonnances et reN'çuail au fond des armoires les boîtes et les fioles pharmaceutiques. Des remèdes 1 Elle n'en connaissait qu'un qui l'eût guérie, celui qui lui eût donné l'oubli, qui eût anéanti le passé, aboli le souvenir qui

la torturait. Le remède, c'eût été que Pierre de Claircy fût encore vivant. Mais Pierre de Glaircy était mort !

Cette pensée déchirait continuellement le cœur de Romaine. Elle souffrait. L'avenir lui apparaissait dans toute sa douloureuse monotonie. Ce qu'elle éprouvait, elle continuerait à l'éprouver. II lui faudrait vivre face à face avec le pesant secret qui lui faisait baisser la tête. A qui, d'ailleurs l'eûtelle confié? A quoi lui eût servi cette confidence? Qui donc eût pu la consoler? Les jours ainsi succéderaient aux jours, les semaines aux semaines, et cela formerait des mois et des années, et toujours, au fond d'elle-même, le remords et l'amour la tortureraient en silence. Elle reverrait des printemps et des automnes, des choses et des gens. Elle écouterait des paroles, mais il y aurait une voix qu'elle n'entendrait plus jamais, la voix d'un être pour qui automne et printemps n'existeraient plus. Et le temps passerait, et elle vieillirait ainsi, esclave taciturne du plus cruel des souvenirs.

Et cela durerait longtemps ! Puisqu'elle vivait, ne lui faudrait -il pas vivre? Il lui faudrait se vêtir, manger, dormir, répondre à des questions, se mêler aux faits quotidiens de l'existence. Pour tous, elle demeurerait pareille à ce qu'elle avait été, et personne ne saurait le drame mystérieux quiavait bouleversé sa vie, le crime moral dont elle s'était rendue coupable. Nul ne devinerait qu'elle avait

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causé ia mort d'un être jeune el beau. Son lamentable secret lui appartiendrait à elle seule. Elle s'en saturerait en silence. Elle en supporterait la solitaire angoisse. Pierre de Claircy lui appartenait désormais en entier. Il était le muet compagnon de sa destinée. Partout, elle mènerait avec elle ce fantôme déplorable et sanglant.

Car, à chaque minute, à chaque instant, Pierre de Claircy était présent à sa pensée, visible à ses yeux. Il n'avait pas l'aspect des spectres de Irat^édie. 11 ne se drapait dans aucun appareil funèbre. Il était là, fidèle et presque familier. Elle le voyait en réalité, avec ses gestes habituels, avec les expressions de son visage, dans la variété de ses attitudes, et, plus il lui paraissait vivant, plus elle ressentait, atroce et déchirante, la douleur qu'il fiU mort.

Plusieurs jours se passèrent pour Romaine en ces angoises désespérées; puis, un malin, à son réveil, elle éprouva une sorte d'apaisement étonné. C'était un malin gris et tiède. Les cloches de San Nicolo sonnaient comme lointaines dans l'air brumeux. Alors Romaine sentit sa poitrine se gonfler d'un irréprimable sanglot, et longuement, et profondément, pendant des heures, pour la première fois, elle pleura.

Le premier jour où Romaine Mirmault quitta sa chambre, elle ressentit une impression singulière.

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La rue lui parut vide. Il lui semblait errer dans un désert. Rome, tout entière, était une ville morte où elle n'était elle-même qu'une ombre, et ce sentiment de solitude fut si atroce à Romaine qu'à cet abandon, à ce vide, elle préférait la douloureuse angoisse des jours précédents. Désormais, elle solliciterait l'image aimée et cruelle d'accompagner ses pas 1

Alors commença pour Romaine Mirmault une étrange existence. Après l'état de prostration et d'épuisement qui l'avait abattue, des forces lui revenaient et une sorte d'activité nerveuse qui lui faisait de nouveau parcourir la ville en tous sens. De nouveau, elle refit les promenades qu'elle avait faites, quand elle s'efforçait de détourner sa pensée du tragique événement, quand elle se fuyait elle-même. Partout une présence l'accompagnait, et cette présence, voulue et appelée, lui causait une affreuse tristesse. Hélas ! pourquoi Pierre de Glaircj n'était-il pas auprès d'elle, vivant et réel, au lieu de n'être à son côté qu'un muet fantôme ? Pourquoi ses yeux ne voyaient-ils pas tel aspect du ciel, telle ligne des architectures? Hélas! pourquoi était-il mort? Et Romaine tressaillait, portant ses mains à son cœur. Parfois, elle pleurait. Les larmes coulaient sur ses ioues, et les passants se retournaient, surpris de cette douleur rencontrée.

Parfois aussi. Romaine, par une sorte de jeu désespéré, se laissait aller au dangeureux plaisir de

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corriger la destinée. Qui donc prétendaitque Pierre de Claircy ëlail mort ? Et iilors, à demi crédule au mensong^e qu'elle se créait, elle imaiçinait ce qu'aurait pu être leur vie commune. I^ourquoi n'eussenl-ils pas hahité Rome et n'y eussent-ils pas vécu d'une existence affranchie et cachée ? Et les détails de cette existence, jusqu'aux plus minutieux, jusqu'aux plus intimes, elle les supposait. Rêveries qui la remplissaient d'une fièvre périlleuse et dont elle sortait brisée d'amour et de regret 1 Certains lieux étaient plus favorahleN que d'autres à et» illusions. Romaine y retournait instinctivement, comme si elle eût voulu, par tous les moyens, loiirlipr If* fond de sa douleur cl de sa détresse.

Dk>rdinaire, hors certaines heures de révolte ou d'anéantissement, elle supportait sa misère stoïquement, courageusement, retenant ses larmes, dominant la palpitation de son pauvre cœur, de ce coeur qu'elle avait cru insensible et indifférent... Ah 1 l'amour, qu'elle avait méprisé, se vengeait cruellement, et sa vengeance, c'était à la mort qu'il l'avait confiée. Elle était durement punie. D'ailleurs, elle reconnaissait sa faute et en acceptait le châtiment. Elle ne soni^eait plus à se dérober à sa responsal)ilité. Elle ne récriminait pas contre sa destinée qui l'avait fait intervenir si tragiquement dans la vie d'un autre. Mais cependant était-elle donc aussi coupable qu'elle se le paraissait à elle-même ?

Quand elle tentait de rejeter sur des causes qu'elle ne pouvait démêler une part des motifs du suicide de Pierre de Claircy n'obéissait-elle donc qu'à sa lâcheté et à son égoïsme ? Un obscur instinct de justice ne la poussait-il pas à se décharger du fardeau qui l'accablait et pour lequel elle demandait quelque allég-ement ? Et parfois Romaine appelait quelque chose, elle ne savait quoi, à son secours. Malgré sa résignation, avec quel soulagement elle eût accueilli la parole de consolation 1 Mais d'où pouvait-elle lui venir? Et elle savait bien que personne ne prononcerait le mot magique.

Après ces abandons à de chimériques espoirs, Romaine haussait les épaules de pitié et cette pitié qu'elle ne pouvaits'empêcher d'avoir pour elle-même se changeait vite en une sorte de honte irritée. Romaine, en elfet, trouvait ces défaillances indignes d'elle. Est-ce donc ainsi qu'on accepte la juste expiation du mal que l'on a causé? Non, ce qu'elle souffrait n'était point même assez. Alors elle s'inventait, poursouffrir davantage, des châtiments volontaires. Elle se composait des tortures raffinées. Elle eût souhaité qu'à sa douleur morale s'ajoutât la douleur physique, et elle regrettait les jours de sa détresse où la migraine martelait ses tempes, comme si le sang en voulait jaillir pour se confondre avec celui du bien-aimé...

Toutes ces alternatives, tous ces sursauts de son âme torturée, Romaine, pour les mieux ressentir

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encore, pour se les formuler plus cruellement et plus intensément, les exprimait en de ion;^ues lettre^ qu'elle écrivait à Berthc de Vrancourt. Berllie,(jiii aimait, comprendrait. Et, chaque soir, Hoinuiiie couvrait de nombreuses feuilles de papier. Parfois, dans l'épanchement de ces confidences, Ilomaiiic s'arrêtait brusquement. Une rout^eur empourprait son visage. Quoi, elle, Romaine Mirinauli, la secrète, la réservée, avouait ainsi ses pensées les plus intimes! Comment Berlhe devait-eli«' l:i juger ? Sans doute avec sévérité, car les leilres :i elle adressées demeuraient sans réponse. Ce silence, Romaine l'interprétait comme un blâme et l'acceptait comme une punition. N'était-il pas juste que l'on s'éloignAt d'elle et qu'elle demeurât en face d'elle-même en sa douleur solitaire et réprouvée ?

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