‹ Romaine Mirmault; romanChapitre 27 sur 29 · CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII

La nouvelle de la mort soudaine de Pierre de Claircy avait ramené à Paris Berthe de Vrancourt. Son mari, soufïrant d'une attaque de g-outte, était resté en Normandie, mais il avait trouvé naturel que sa femme vînt à Paris assister aux obsèques de Pierre et apporter ses consolations à ses amis Claircy et Claveret.

Berthe de Vrancourt avait été atterrée par le spectacle de leur désespoir. André était frappé en plein cœur, mais sa pâleur seule montrait la profondeur de sa blessure. Silencieux, absorbé, il portait au front un pli de souffrance qui disait la présence lancinante de l'idée fixe. Il vivait entièrement en lui-même, et rien ne semblait capable de l'arracher, même un instant, à ses pensées. Berthe de Vrancourt, navrée, se rendait compte silencieusement de son impuissance. Elle avait compris bien vite l'inutilité de toute parole de consolation. André ne les eût même pas entendues.

M. Claveret, lui, souffrait différemment. A travers ses sanglots et ses larmes, il raisonnait le tra-

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gique événement; il y revenait sans cesse en lamentations désespért^es. Ce fut de lui que Berlin' apprit les circonstances du suicide de l*ierre de Claircy cl les coïncidences qui permettaient d'en supposer la cause. D'ailleurs, ce n'étaient pas de simples suppositions auxquelles se livrait M. Claveret. La photographie de Romaine Mirmault, retrouvée sur le tapis du petit salon, fournissait plus qu'un indice. Et pourtant M. Claveret ne pouvait se résoudre à admettre qu*un amour contrarié eût sufK A provo<|uer le geste fatal. Certes, Pierre aimait Romaine Mirmault ; cela, M. Clavcrol le savait dr Romaine elle-même. Mais tout le* jeunes gens aiment, tous les jeunes gens souffrent de peines d'amour. Et se tuer ! se tuer ! El M. Claveret agitait ses grosses mains avec un désesf>oir qu'augmentait encore la |)ensée qu'en conseillant à Romaine de partir pour Rome il avait j>eut-èlre contribue à déterminer l'affreux malheur. Car, de la mort df Pierre, n'étail-elle pas, après tout, la cause k plus présumable, la seule certaine même? Et la pauvre M. Claveret éclatait en reproches contre Roaiaino. Oui, pourquoi avait-elle joué avec Pierre au jeu dangereux de le rendre amoureux d'elle? Pourquoi, bien qu'elle s'en défendît, avait-elle exalté sa passion juvénile ? A ces reproches que M. Claveret adressait à Romaine, Berthe de Vrancourt répondait en excusant son amie. Rien ne prouvait que Romaine eût agi avec préméditation. Ne soinuies-nous pas

tous imprudents, hélas I Envisageons-nous exactement les conséquences de nos actes? Et elle-même n'avait-elle point eu tort de réunir Pierre et M^^ Mirmault à Argimon ?

Néanmoins, tout en défendant Romaine par g-énérosilé naturelle et par celte bonté indulgente qui était un des traits de son caractère, Berthe de Vrancourt se demandait si elle aurait jamais la force de la revoir. Le nom de Romaine, chaque fois que^ par inadvertance, M. Glaveret le prononçait devant André de Glaircj, produisait sur le visage de ce dernier une telle contraction de douleur que Berthe s'était mise peu à peu à détester M'^e Mirmault.

Romaine, en effet, n'était-elle pas la cause, au moins indirecte, de cette sorte d'absence désespérée où s'absorbait André de Glaircy et dont Berthe souffrait cruellement, car elle ne pouvait rien con-* tre ce détachement qui l'éloignait d'elle, le lui enlevait chaque jour davantage, faisait d'elle pour lui une indifférente et une étrangère ? Malgré ce sentiment cependant, dès la première lettre de Romaine, Berthe de Vrancourt se sentit si émue de cette douleur qui s'adressait à elle, du fond de sa détresse, que son premier mouvement fut d'y répondre par des paroles de commisération et de pitié, mais l'idée que cette pitié et cette commisération seraient une offense à la douleur d'André l'arrêta.

D'autre part, lorsqu'elle reçut les autres lettres

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de Romaine, elle se demanda si elle ne devait pas avertir André de celle correspondance et la lui montrer. La lecture de ces lettres mist^rables ne serait-elle pas pour lui un affreux soulagement? Ne trouverait-il pas dans la soulTrance de Romaine un obscur allégement à la niennc?

Après plusieurs jours d'hésitation, Berthe se décida; elle se décida par lâcheté d'amoureuse, par ce besoin qui était en elle de consoler, de jneiulre part par ce moyen à la douleur de son amant, à cette douleur d'où elle se sentait comme exclue.

Depuis la mort de Pierre, André de Claircy, sans avoir quitté l'appartement delà rue d'Aumalc, s'était réfugié dans le petit rez-de-chaussée de la rue Saint-Dominique. Il y passait ses journées, ayant donné sa démission de son emploi au ministère, ne lisant pas, se promenant pendant des heures de long en large, ou étendu sur le divan. Berthe de Vrancourt l'y trouvait taciturne et accablé. A sept heures, André de Claircy sortait et allait dîner avec M. Claveret.

Lorsque Berthe de Vrancourt entra, André était allongé sur le divan. Berthe s'approcha doucement, sans qu'André se fût aperçu de sa présence. Il tenait à la main une photographie. Berthe de Vrancourt reconnut le petit portrait de RomaineMirmaultretrouvédans le salon de Pierre, ce portrait qu'il avait contemplé une dernière fois

avant de mourir, ce portrait qui lui avait conseillé la mort.

Berthe de Vrancourt avait posé la main sur l'épaule amaigrie d'André et lui tendait un paquet de lettres.

— Tenez, André, lisez. C'est d'elle.

Du doigt, elle désignait la photographie où Romaine Mirmault souriait de toute sa figure délicate et busquée.

André de Claircy s'était soulevé, très pâle :

— Des lettres de madame Mirmault?

Berthe inclina la tête, puis elle ajouta :

— Elle m'écrit presque chaque jour. Elle souffre, elle aussi.

Elle épiait l'expression des yeux d'André. Y distinguerait-elle l'éclair d'une joie vengeresse ? André avait baissé la tête.

Berthe de Vrancourt vit seulement que ses mains tremblaient.

aa.

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