‹ Romaine Mirmault; romanChapitre 4 sur 29 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

Du palier, Romaine Mirmault poussa le bouton de descente pour renvoyer l'ascenseur. L'appareil s'effondra avec un bruit doux. A la porte qui £aisail face à la cage grillt'e, M"** Mirmault sonna :

— M'"« de Vrancourt est-elle chez elle? Le domestique qui ouvrait s'inclina :

— Oui, madame, madame la comtesse est au jardin; si madame veut bien passer par ici.

Romaine Mirmault traversa une assez longue galerie. Deux grandes biblioUièques roccupaient tout entière. Derrière leurs treillages de cuivre, les volumes montraient leurs reliures sombres ou vives. M™** Mirmault se serait volontiers arrêtée, car elle aimait les livres, mais le valet de chambre s'effaça pour la laisser passer. Au bout d'un couloir que tapissaient des rayons chargés de brochures et de revues, une porte donnait accès à un étroit escalier.

— Si madame veut bien monter...

Chauve, gros, joufflu, il n'avait évidemment aucune envie de faire lui-même l'ascension. Il ajouta :

— C'est tout droit.

jyjnie Mirmault lui adressa un petit siçne de remerciement et posa sur la première marche son pied chaussé de daim gris. Au haut de l'escalier, elle se trouva en plein air.

Le jardin de M™« de Vrancourt était un jardin suspendu.

Le confort de cette maison moderne, construite sur l'emplacement d'un vieil hôtel du quai Voltaire, par sa situation au bord de la Seine et surtout par ce jardin aérien d'où l'on avait une vue admirable, avait tenté M'"" de Vrancourt. Si Berthe de Vrancourt n'aimait guère la campagne, elle se plaisait aux horizons de Paris, et les fleurs qu'elle dédaignait, quand elle était à son château d'Argîmon, dans l'Aisne, lui semblaient infiniment agréables sur cette terrasse urbaine. M™^ de Vrancourt l'avait fait aménager avec beaucoup de goût. Des arbres verts taillés s'y dressaient en de grands pots de terre sangruine et ocre. Ils entouraient une sorte de tonnelle enguirlandée. C'était un vrai jardin, avec des plates-bandes de fleurs. On y trouvait des chaises longues indolentes et un hamac paresseux. L'été, M"® de Vrancourt y passait chaque jour plusieurs heures. L'hiver même, elle ne l'abandonnait pas et s'y étendait, couverte de fourrures, à l'air vif du matin ou au clair soleil d'un beau midi...

De son hamac, M""^ de Vrancourt poussa une exclamation joyeuse :

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— Bonjour, ma petite Romaine, c'est gentil d'être venue de bonne heure.

jyjme ^Q Vrancourt s'était levée de sa couche oscillante et pour aller au-devant de son amie. Berthe de Vrancourt était grande et de taille harmonieuse. Son visage, sans être régulièrement beau, plaisait par une charmante expression de bonté, de douceur et de calme, par un air de bienveillance tranquille répandu sur ses traits. Elle installa Romaine Mirmaull dans un large fauteuil d'osier, auprès d'un guéridon chargé de boissons fraîches, de fruits et de sucreries :

— Voulez-vous boire quelque chose. Romaine? Il fait très chaud aujourd'hui...

Il faisait chaud, en effet, dans le jardin suspendu de M""® de Vrancourt.

C'était une de ces journées de juin, pesantes et voilées, derrière la brume légère desquelles on sent le soleil vigilant, prêt à se montrer. Le ciel était d'un gris brillant. Au delà de la Seine, la façade du vieux Louvre s'étendait comme amollie et vague. On respirait une odeur de poussière subtile où se mêlait un parfum de fleurs. Une grosse rose musquée, au treillage de la tonnelle, embaumait. Comme Romaine considérait la rose sans répondre, M™» de Vrancourt lui dit en riant :

— Elles doivent vous paraître bien maigres, nos roses de France, ma petite Romaine, à vous qui venez de Damas 1 J'ai lu dans Loti que vos jardins

de là-bas sont mag-nifiques. Cela a dû vous rendre difficile, et mon parterre sur le toit doit vous sembler bien comique. Mais que voulez-vous, nous ne sommes pas en Orient ! Je n'ai pas à vous offrir de confitures des Mille et une nuits, mais prenez donc un peu d'orangeade.

Romaine Mirmault sourit. M'^^ de Vrancourt, d'un broc de cristal, versa dans un verre l'orang-eade dorée. Romaine s'était accoudée à la balustrade de pierre de la terrasse. Elle songeait. Ce n'était plus Paris qu'elle avait sous les yeux, avec ses toits aigus ou bombés d'ardoises ou de zinc, avec ses clochers et ses cheminées ; ce qu'elle voyait en imagination, ce qu'elle évoquait soudain en son souvenir, c'était une ville différente et singulière, des rues étroites, désertes ou grouillantes, où s'ouvraient de larges places nues, des jardins ombreux retentissants de fontaines ; une ville où s'arrondissaient les coupoles courbes des mosquées, où se fuselaient les colonnes des minarets ; une ville lumineuse, fauve et rose, que prolongeaient des verdures fleuries, qu'entouraient de grands espaces de sable; une ville avec ses bains et ses bazars, ses ânes et ses chameaux ; une ville peuplée de gens à turbans ou à fez, vêtus de robes multicolores ; une ville mystérieuse où les femmes allaient voilées et où flottait dans l'air une odeur de cuir et de fleurs, d'encens et d'urine, qui est l'odeur inoubliable de l'Orient. Et, tout à coup. Romaine Mirmault re-

grettait presque cette lointaine Damas oè «lie vivait depuis cinq ans et qoc cependant elle avait quittée. pleine de joie à la pensée île retrouver Paris, oe Paris qui s'étendait là devant elle, immense, cob iiis, mystérieux, lui aussi, en sa paresse de Juin, sous son voile de brume tiède, iégère et subtile.

M™^ de Vrancourt était venue s'accouder à la balosirade, à côté de Kooiaioe Mirmault. Tendrement, elle lui avait passé «n bras autrMir de la taille. Elles demeurèrent ainsi un instantsilencieuseti;.

— Allons, Romaine, venez boire votre cran geade. Je suis contente de vous voir ici et que nous puissions causer un peu tranquillement. Jusqu'à présent, nous avons toujours été dérangées. J'ai beaucoup de choses à vous dire, mais, d'abord, j'ai un reproche à vous faire. Pourquoi voulez-vous habiter à l'hôtel au lieu de vous installer chez moi ?

Romaine Mirmault fit un geste évasif. M™* de Vrancourt reprit :

— Après tout, vous avez peut-être raison. Vous avez envie d'être libre, d'aller et de venir comme il veut plaît. C'est bien naturel, quoique ici vovs eussiez vécu à votre guise. Par exemple, «e qui m'étonne davantage, c'est que vous ne m'ayez rien écrit de ce projet de voyage. Il est vrai que vous n'êtes guère écriveuse. Tenez, je n'ai pas reçu plus de quatre ou cinq lettres de vous depuis un an, et encore de simples billets ! Gela m'a fait un peu de

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chagrin, Romaine; j'ai cru que vous ne m'aimiez plus.

Romaine Mirmault protesta :

— Il ne faut pas m'en vouloir de mon silence, Berthe. Je pensais à vous très souvent, mais je suis paresseuse. Et puis, j^étais si loin ; je menais une vie si différente de la vôtre. Il aurait fallu vous expliquer la mienne, et je ne savais pas. Et puis, en Orient, le temps passe si bizarrement, à la fois si vite et si lentement !

Elle parlait, de sa douce voix, un peu sourde. M™^ de Vrancourl la reg"ardait. Toutes les femmes, même les meilleures, sont curieuses. Romaine, en ce moment, intéressait j)articulièrement Berthe de Vrancourt pour diverses raisons.

Le long- séjour qu'elle venait de faire dans un pays étrang-er lui donnait aux jeux de son amie un attrait particulier, un certain mystère attirant. Berthe de Vrancourt, en revoyant Romaine, avait presque été étonnée qu'elle ne fût pas habillée à la turque. Mais non. Romaine était toujours laRomaine d'autrefois, élégante et discrète. Sa toilette n'avait nen d'excentrique, ni de démodé. On trouvait donc des robes et des chapeaux au g-oût du jour à Damas ! Mais pourquoi Romaine avait- elle ainsi brusquement quitté Damas et était-elle venue à Paris ? M™« de Vrancourt lui posa la question.

Romaine répondit avec simplicité qu'elle avait déjà plus d'une fois song-é à faire ce voyag-e. L'été

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est très chaud à Damas, et, à plusieurs reprises, il avait été question de l'aller passer en France, mais M. Mirmault préférait, pour ses conçés annuels, Constantiiiople. On s'installait à Thérapia. L'endroit est très charmant et l'air vif du Bosphore est très agréable. M. Mirmault s'y plaisait beaucoup. Ce déplacement présentait, en outre, l'avantage de ne pas trop l'éloigner de son poste et de ne lui pas faire quitter sa chère Turquie. Durant leur dernier séjour à Thérapia, M. Mirmault avait formé le projet qu'il réalisait en ce moment, celui d'un voyage de six mois en Perse. Il avait bien offert à Romaine de l'emmener avec lui, mais les difficultés pratique s'y opposaient. Alors, de lui-même, il avait engagé sa femme à aller à Paris se distraire un peu. La chose ayant été décidée assez brusquement, Romaine n'avait fait qu'un saut de Damas à Beyrouth, où elle était arrivée juste pour prendre le paquebot de Marseille.

Et elle ajouta en riant :

— Vous voyez, ma chère Berthe, que ce n'est pas plus difficile que cela. Cependant, tout de même, il y a quinze jours, quand je regardais, de mon jardin, le soleil se coucher sur Damas, je ne pensais guère que je serais si tôt en train d'attendre le crépuscule parisien sur le toit d'une maison du quai Voltaire! Mais voilà, c'était écrit, comme disent les musulmans. Allah l'a voulu ainsi, et ainsi en a disposé mon maître et seigneur, Etienne Mirmault.

Ces derniers mois furent dits avec une ironie qui frappa M™® de Vrancourt :

— Eh bien, Romaine, votre maître et seig-neur a eu là une excellente idée, bien qu'il ait dû regretter de partir sans vous pour ce voyage de Perse.

Romaine Mirmault releva, avec un peu de brusquerie, sa figure fine et busquée :

— Mon mari ne regrette rien, ni personne, quand il s'agit de voir des mosquées, des faïences et des tapis. Il me préfère de beaucoup ses chères turqueries. Il a sans doute raison, et tout est bien ainsi.

Romaine Mirmault se tut. Il y avait eu un peu d'amertume dans sa voix. M'^^ de Vrancourt la considérait, puis, doucement, elle lui prit la main et lui dit :

— Ah ! ma pauvre petite Romaine, vous aussi !

M. de Vrancourt était un mari négligent. Certes, Octave de Vrancourt n'était pas un méchant homme, et il témoignait à sa femme beaucoup d'estime et de respect. Il avait même été amoureux d'elle, l'ayant épousée sans dot, ce qui a toujours été admis comme une preuve d'amour, mais cet amour ne fut pas de longue durée. M. de Vrancourt en était vite revenu à la passion principale de sa vie, c'est-à-dire aux soins qu'il donnait à sa bibliothèque. Celte bibliothèque, dont il était fier, lui avait été léguée par son oncle, le marquis d'Argimon , avec

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le châleau qui la contenait, et M. de Viancourt mcessait de l'augmenter d'achats importants. M. de Vrancourt, réellement, ne vivait que pour ses livres. Par quelle singulière aberration s'avisa-l-il, un beau jour, que ses livres ne sufiisaieni pas à son bonheur, et comment cette idée saugrenue le conduisit-elle à se marier ? C'est ce qu'il n'aurait pu dire lui-raéme, mais ce qui, cependant, avait eu lieu. Pendant quelque temps, M. de Vrancouit délaissa ses chers volumes pour faire sa cour à la belle Berlhe de Versigny. Une fois agréé, une fois le mariage conclu, il amena sa jeune femme à Argimon, avec les meilleures intentions de la rendre heureuse; mais la passion livresque n'avaitpas tardé à le reprendre tout entier, et Berlhe de Vrancourt comprit qu'elle avait affaire à une manie incurable. Alors, loyalement, elle essaya de s'intéresser à ce qui passionnait si profondément son mari, mais la bibliophilie est un plaisir qui ne s'apprend pas, et Berthe de Vrancourt ne fut pas touchée par la grâce. Son incompétence demeura irrémédiable. Certes, elle était bien capable d'apprécier la beauté d'une reliure ou la pureté d'un texte, mais c'était tonf, c'est-à-dire à peu près rien, la bibliophilie tournée en bibliomanie étant tout autre chose, on ne sait quoi d'inexprimable et d'infiniment mystérieux, dont l'attrait absorbait complètement M. de Vrancourt et lui faisait trouver les heures brèves. Par contre, celles de sa femme coulaient moins vile

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dans ce château d'Argimon, dont elle supportait mal le vide et la solitude.

Ce ne fut pourtant qu'après un séjour de quatre ans à Argimon que M""'^ de Vrancourl obtint de son mari de venir habiter Paris une partie de l'année. M. de Vrancourt consentit, non sans difficultés, à cet arrangement. A rgimon, heureusement^ n'est qu'à quelques heures de Paris, et M. de Vrancourt pouvait aisément s'y transporter, quand le temps lui durait trop de sa chère bibUothèque. Bientôt, même, ses escapades livresques à Argimon lui parurent délicieuses. C'était d'ailleurs les seules qu'il se permît. M. de Vrancourt était aussi indifférent aux autres femmes qu'à la sienne.

M"^ de Vrancourt n'avait donc pas regretté Argimon; cependant les deux dernières années du séjour qu'elle y avait fait s'étaient embellies du voisinage de Romaine. A la mort de son père, M. de Termond, survenue à Rome en 1903, Romaine de Termond , orpheline et sans autres parents que ses cousines, IVP'^^ de Gerdièrcs, était venue se réfugier chez elles, dans la propriété qu'elles habitaient à quelques lieues d'Argimon, et qui s'appelait la Foulerie. La proximité d'Argimon et de la Foulerie avait mis en rapport M'^«* de Gerdières et Mme jg Vrancourt. Dès qu'elles se connurent, Berthe de Vrancourt et Romaine Mirmault se prirent d'amitié Tune pour l'autre.

Romaine, triste, abandonnée, intéressa Berthe,

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dont la charmante bonté de cœur ne demandait qu'à s'exercer. Une liaison assez intime s'ensuivit, malgré une petite différence d'âs^c. Romaine avait dix-huit ans lorsqu'elle vint s'établir à la Foulerie, et Berthe de Vrancourt avait cinq ans de plus qu'elle. Romaine et Berthe se voyaient presque chaque jour, tantôt à Arçimon, tantôt à la Foulerie. Et c'étaient entre elles des conversations infinies.

Le mariage en était un des sujets coutumiers. Bien que Berthe de Vrancourt dût convenir que le sien n'était pas ce qu'elle avait rêvé, elle demeurait d'avis qu'il fallait que Romaine se mariât. Romaine ne pouvait passer sa jeunesse entre les deux vieilles demoiselles de Gerdières, exctllentes filles, mais personnes absolument nulles. Il fallait donc, atout prix, sortir de là. Ce fut alors que M"* de Vrancourt conçût le projet de faire épouser à son amie Etienne Mirmault.

Il y avait eu entre les deux femmes un long moment de silence. Romaine Mirmault le rompit la première. Doucement elle retira sa main de la main de Berthe de Vrancourt. Puis, tout à coup, elle secoua la tête et, en souriant, haussa légèrement les épaules :

— Eh! oui, ma pauvre Berthe, moi aussi I Que voulez-vous, c'est ainsi, et nous n'y pouvons rien. Il est évident que l'amour ne nous a pas favorisées,

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VOUS, pas plus que moi. Mais à quoi bon récriminer? Et puis, je vous assure que nous ne sommes pas si à plaindre. M. de Vrancourt vous préfère ses livres; Etienne me préfère ses turqueries. Il n'y a là rien de bien tragique, après tout. Pour ma part, je vous jure que je ne lui en veux nullement. Je l'aide môme de mon mieux dans ses recherches et dans ses achats. Vous ririez si vous me voyiez, là-bas, dans le bazar, fureter chez les marchands de tapis et de faïences, remuer de vieilles armes et de vieilles étoffes. C'est une occupation comme une autre, et il faut bien que je m'occupe. D'ailleurs, je me suis mise à aimer cette Damas magnifique et délabrée. J'aime ses mosquées, ses rues, ses jardins. J'aime ma maison, avec sa cour dallée de marbre blanc et noir, son bassin, son grand jasmin qui embaume, ses roses. Je ne suis pas malheureuse du tout. Je sais bien, cependant, que l'on a le cœur un peu vide, que l'on se demande à certaines heures : « Pourquoi ne suis-je pas aimée ? » Mais cela passe, on s'habitue, on se résigne, on se crée de petites joies. Il y a de beaux couchers de soleil à Damas et de si remarquables confitures !

Et Romaine Mirmault, en riant, étendit sa main vers le plateau du goûter et y choisit un gâteau qu'elle croqua. Puis, soudain sérieuse, elle reprit :

— Et, d'ailleurs, vraiment, l'amour, est-ce donc si indispensable? Mais oui, voyons, n'y a-t-il pas des

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tas d'autres choses qui le valent l)ien? Il yn le soleil, l'air, la lumière, la musique, l'amilié et la toilette. Tenez, je vous assure qu'ca ce moment je suis parfaitement contente. Je suis contente de vous revoir, de revoir I^aris. Tout à riicure, je vais aller dînercliez le bon monsieur Claveret.Je mettrai une très jolie robe, le repas sera excellent, monsieur Glaveret plein de gentillesse. Que souhaiter de plus, vraiment? Ah! si, je veux que demain nouH allions ensemble h quelque théâtre. J'ai envie de me distraire, de m'amuser. Il faudra aussi que vous me meniez chez les couturières el chez les modistes, surtout. Vous ne trouvez pas, Berthe, que mon chapeau est un peu trop turc ? Il vous paraît ridicule? Ah ! oui, je sais bien, il y a l'amour, el, quand on est aimée, on ne s'occupe plus ^uère de ces niaiseries. On irait toute nue ! Mais ce n'est pas dans ce costume queje viendrai vous prendre demain, voulez-vous, à quatre heures, pour faire des courses...

Mme (Je Vrancourt écoutait M"« Mirmault d'un air distrait. Visiblement sa pensée était ailleurs depuis un instant. Aux mots « à demain quatre heures », elle tressaillit :

— Oh ! non, demain à quatre heures, je ne peux pas...

Et, quand elle eut dit cette phrase si simple, elle rougit de tout son beau visage embarrassé.

A cette vue, Romaine Mirmault fit un mouve-

ment de surprise. La réponse de Berlhe de Vranceurt n'avait cependant rien que de naturel. Il y avait mille raisons pour que M'"" de Vrancourt ne fût pas libre à l'heure que lui indiquait Romaine Mirmault. Elle pouvait avoir à faire quelque visite, être retenue chez elle on attirée ailleurs par quelque eng-ag-ement préalable. Et cependant, soudain, Romaine avait l'impression nette, clairvoyante, du motif qui dictait la réponse de son amie. Tout à coup, elle devinait, elle savait que, le lendemain, à cette heure-là, Berthe de Vrancourt irait rejoindre son amant. De cela. Romaine avait la conviction, subite, absolue, aussi forte que si Berthe venait de de lui assurer qu'elle aimait quelqu'un. Ce sentiment fut si intense, si évident, que Berthe le lut clairement sur le visag-e de son amie, et elle regardait Romaine avec une certaine ang-oisse. Qu'est-ce que Romaine allait penser d'elle? Et Berthe de Vrancourt demeurait immobile, les yeux baissés et le cœur opprimé d'émotion. Romaine Mirmault se taisait. Le ciel était toujours d'un gris doux et brillant. Sur la Seine^ la sirène d'un remorqueur déchira l'air. La cloche d'un tramway retentit, puis il y eut un moment de silence.

Des hirondelles rasèrent d'un vol aigu lefeuillag-e de la tonnelle. Romaine Mirmault caressait une des grosses roses musquées qui pendaient à portée de de la main. Elle l'inclina vers sa bouche et la respira longuement. Il lui semblait que la fleur dég-a-

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geaitun parfum intime, plus vivant, comme si la présence invisible de l'amour en eût réveillé les forces odorantes; puis elle considéra Berthe de Vrancourt.

Jamais Berthe ne lui avait paru plus belle, en cette anxiété confuse de tout son visage. Elle lui semblait une femme nouvelle, et, doucement, elle lui sourit. Ce simple sourire n'ëtablissait-il pas entre elles deux une sorte de secrète entente, de muette complicité? Berthe de Vrancourt le sentit, et, enlaçanttimidement son amie, penchée sur elle, elle lui murmura à l'oreille :

— Ah ! ma petite Romaine, si vous saviez, si vous saviez....

Romaine mit un doigt sur ses lèvres.

Au haut de l'escalier, un paquet de livres sous le bras, apparaissait M. de Vrancourt.

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