CHAPITRE V
L'auto roulait à toute vitesse vers Rouen, dont on approchait, car on avait déjà dépassé la Bouille. Ferdinand de la Motte-Garay tenait le volant. A côté de lui siégeait le chaufFeur Ludovic. Dans la voiture se trouvaient Louis Gaumier, Albert Pontig-non et Pierre de Claircy. Les quatre jeunes gens étaient enveloppés d'amples cache-poussière et munis de grosses lunettes. Ils étaient partis de Paris depuis quatre jours pour celte randonnée, organisée par la Motte-Garay. Il s'agissait de stimuler le zèle des comités des « Ventre-Saint-Gris » de Normandie. Gaumier, Pontignon et Pierre de Claircy s'étaient joints en amateurs à l'expédition. La Motte-Garay avait voulu à les emmener pour les avoir comme témoins de ses triomphes oratoires, car la Motte-Garay se piquait d'éloquence, ce qui ne l'empêchait pas de se proclamer, avant tout, homme d'action. Il ne tarderait pas à en donner des preuves. Grâce aux « Ventre-Saint-Gris », le règne des politiciens allait finir. On verrait bientôt du nouveau au « Royaume de France ». Cet
espoir, il avait su le faire partager aux délégués dont il était venu chauffer l'enthousiasme. Ces récents succès consolaient la Motle-Garay de l'échec, de la manifestation de la place de la Concorde, le jour du départ du sultan de Timoloor.
La Motte-Garay était un grand erarçon dégingandé, mais vigoureux. Il possédait un long torse solide, des bras démesurés, que terminaient des poings énormes, et une toute petite tête, composée d'une figure aux traits fins et durs et d'un crâne pointu, que surmontait une houppe de cheveux jeunes. Dans ce crâne logeaient quelques idées très simples, dont la principale consistait en un parfait mépris d'autrui et en un sentiment très vif de sa valeur personnelle. La Motte-Garay se croyait appelé aux plus hautes destinées et était persuadé que la France lui devrait un jour le changement du régime politique sous lequel elle vivait. Cette conviction suffisait à alimenter l'éloquence de la Motte- Garay. Cette éloquence présentait un singulier mélange de déclamation, d'emphase et de burlesque, car la Motte-Garay ne craignait ni le calembour, ni le coq-à-l'âne. Seulement, il aimait à parler et savait, par là même, se faire écouter. Les « Ventre-Saint-Gris » l'avaient nommé par acclamation leur président. Cette présidence lui valait du plaisir et des avantages. Le plaisir était celui de prendre la parole à tout propos. L'avantage était de s'être fait allouer par les comités une automo-
bile pour son usage. H s'en servait pour parcourir Paris et la province, à toute vitesse, dans une senteur de benzine et au fracas d'une trompe puissante.
La Motte-Garay n'était pas seulement populaire auprès âes« Ventre-Saint-Gris ». Son air important, sa faconde d'orateur, ses façons de conspirateur faisaient grande impression sur Louis Gaumier et sur Albert Pontig-non. C'était par Gaumier, cousin éloigné de la Motte-Garay, que Pontignon et Pierre de Claircy l'avaient connu. Claircy, Pontignon et Gaumier étaient camarades de régiment. Ils avaient fait ensemble leur service militaire au 12*' dragons, à Amboise. Tous trois étaient fils de famille; tous trois avaient aussi certains goûts communs, parmi lesquels ce fameux «goût de l'action », qui estla toquade de la jeunesse actuelle. Gaumier, Pontignon et Claircy partageaient sur ce point la préoccupation de leur génération. Tous trois prétendaient être des hommes d'énergie. Ils voulaient vivre avec hardiesse et plénitude. Ils rêvaient aventures, initiative personnelle, existence agissante. Ils se considéraient un peu comme de jeunes conquérants à qui l'avenir appartenait, puisque l'avenir est à ceux qui osent et qui veulent.
Cette idée les avait écartés tous trois des carrières classées et même de la carrière militaire. Certes, la vie de l'officier est belle, mais elle a des dépendances bien étroites. Et puis, comme tout le
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monde est soldai, au moment opportun, chacun aurait sa part de péril et de gloire. Ainsi donc, nul besoin d'attendre l'heure, l'arme au pied. Quand le clairon sonnerait, on serait, de droit, à son poste, pour la grande action.
Donc, dès leur sortie du régiment, Gaumier et Ponlignon avaient fait leur choix. Gaumier songeait à devenir « explorateur ». Pontignon, lui, se sentait doué pour les « affaires ». Cette double perspective les exaltait. Gaumier se voyait grand voyageur, Pontignon grand financier. Ni l'un ni l'autre ne doutaient qu'ils ne rencontrassent les occasions de montrer leurs qualités de garçons déterminés et qui n'ont pas froid aux yeux. Quant à Pierre de Claircy, il était moins certain de l'appel de sa destinée que ses deux amis. Ce qu'il savait, pourtant, c'était qu'il ne serait pas un oisif et un inutile. Cette pensée le tourmentait, et, parfois, il s'accusait de paresse et d'indécision. A ces moments, il éprouvait un désir impérieux de se prouver à lui-même que ses rêves de collégien, ses désirs d'adolescent n'étaient pas de vaines inquiétudes de jeunesse. Il souhaitait vivement que sa vie se réalisât dans le sens espéré. Mais cette ardeur à vivre et à agir qu'il se sentait au fond de lui-même il n'en avait pas encore trouvé l'emploi. Les affaires ne le tentaient guère; les voyages l'attiraient peu. L'exemple de M. Claveret et de ses continuelles expéditions imaginaires les lui rendait quelque peu
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comiques. Quant à la politique, elle le laissait assez indifférent, malgré les objurgations de Ferdinand de la Motte-Garaj. Les rodomontades, l'ag-itation à vide du chef des « Ventre-Saint-Gris » l'amusaient tout au plus. Ce n'était pas encore de ce côté qu'il chercherait sa voie.
Restaient les sports. Pierre de Claircy était trop intelligent pour s'y borner. Certes, il reconnaissait leur beauté. Certainesprouesses des navigateurs aériens l'enthousiasmaient. Il y admirait le mépris du danger, la discipline de tout l'être qu'elles nécessitent. Ces jeux héroïques lui apparaissaient comme des intermèdes passionnants, mais il imaginait mal une vie entière occupée au maniement des leviers et à la manœuvre d'un gouvernail. Il rêvait quelque chose de plus complet. Depuis sa sortie du régiment, il s'examinait, il réfléchissait. Il était inquiet, mécontent de lui-même. Il lui semblait que les autres ne souffraient pas des mêmes inquiétudes que les siennes. La Motte-Garay paraissait parfaitement heureux quand il avait rassemblé les « Ventre-Saint-Gris » et qu'il leur avait adressé quelque allocution ampoulée. Gaumier établissait des plans d'exploration. Pontignon échafaudait des projets d'affaires. Ils étaient heureux, tandis que lui! Et il se rendait compte qu'il avait des aspirations autres que celles de ses camarades. Il possédait une vie intérieure qui leur manquait. S'il partageait certaines de leurs idéest
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il connaissait aussi, par contre, certaines préoccupations qui leur demeuraient étrangères. Il n'avait ni leur ig-norance, ni leur manque de culture. Sans être un intellectuel, il lisait tout de même autres chose que des journaux.
Certes, l'action lui semblait bien le but de la vie, mais, parfois, la vie l'intéressait pour elle-même, ce qu'il se reprochait comme une faiblesse.il était sensible à mille choses qui laissaient Gaumier, Pontig-non et la Motte-Garay tout à fait indifférents. Ainsi, pendant ce voyag-e en auto, il avait joui vraiment des paysages traversés, des nuances du ciel, d« la qualité de l'air, de cet air qu'il aspirait largement, qui se répandait dans tout son être pleia de force, de jeunesse, d'énergie et de désir.
Pierre de Claircy regarda autour de lui. Gaumier et Ponlignon discutaient. La Molle-Garay, au volant, dirig-eait l'auto. Aucun d'eux ne faisait aucune attention au magnifique paysage qui les environnait de sa vaste ampleur. La Seine en était le motif principal avec sa large coulée d'eau lisse et mouvante, sous un ciel de grands nuages ttèdes et comme gonflés de vapeurs humides, entre des rives où se marquait déjà le voisinage de Rouen par des maisons éparses çà et là, dont les toits luisaient entre les feuillages mouillés, car il avait plu récemment et de larges flaques d'eau parsemaient la route qui suivait la berge du fleuve. Pierre de Claircy goûtait ce spectacle grandiose et plantureux.
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lorsqu'il vit tout à coup la Molte-Garay se pencher de côté. La voilure ralentissait son allure. Les choses environnantes, que la vitesse de la course déplaçait, s'étaient soudain immobilisées. L'auto s'arrêta. La Motte-Garay et le chauffeur avaient sauté à terre. Gaumier et Pontignon interrog-eaient. Le chauffeur Ludovic avait relevé le capot. La Motte- Garay jurait :
— Allons, bon, c'est la panne. En avons-nous pour longtemps, Ludovic ?
Ludovic avait ôté ses lunettes.
— Bah ! une petite demi-heure... Si ces messieurs veulent bien descendre, je vais réparer ça.
Quelques maisons, abritées par un coteau, bordaient la route. A peu de distance, un pavillon carré, coiffé d'un toit d'ardoises, se dressait, isolé, au milieu d'un jardin. Une des maisons proches était un cabaret. Sur la façade on lisait ces mots : « Colansin, ancien cuisinier de Gustave Flaubert I » Pierre de Glaircy désigna Fenseig-ne :
— Mais nous sommes à Groisset, et ce pavillon est le pavillon Flaubert.
Ferdinand de la Motte-Garay haussa les épaules :
— Oui ça, Flaubert ? Ah oui, ma foi, je n'ai jamais rien lu de lui!... Et toi, Gaumier? Dites donc, mes garçons, pendant que Ludovic va réparer, si nous allions nous rafraîchir dans ce bouchon? Dépêchetoi, Ludovic, il est déjà cinq heures et demie et j'ai rendez-vous à- Rouen pour six heures avec Hector
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de la Nérancière, à l'hôtel d'Angleterre. Affaires graves, mes petits.
Et la Motte-Garay, plein d'importance, se dirigea vers l'auberge.
Ils s'installèrent sur une table, le long de la route, et commandèrent des bouteilles de cidre. Gaumier et Pontignon portèrent la santé de la Motte-Garay, qui accepta modestement cet honneur. Pierre de Claircy avait vidé son verre. Il se leva :
— Je vais jusqu'au pavillon, vous m'y repren. drez en passant. Personne ne vient avec moi ?
On ne témoigna aucune envie de l'accompagner.
Pierre de Claircy avait lu Haubert et l'admirait. Il l'admirait pour ses œuvres, et sa vie lui inspirait une sympathie émue. Deux instincts contraires s'étaient longuement et cruellement combattus en lui : l'un qui le portait à agir, l'autre qui lui montrait la vanité de toute action. Pierre plaignait en Flaubert le romantique désabusé. En sa jeunesse, Flaubert avait rêvé de grandes choses. Il souhaitait d'être un conquérant et un vainqueur ; mais, peu à peu, le sentiment lui était venu de l'inanité de tout effort. C'était alors qu'il s'était fait, de la littérature et du style, une passion exclusive et désespérée, et qu'il s'était enfermé dans un travail solitaire et acharné. Que d'heures il avait passées dans ce pavillon écarté, penché sur la table, à réaliser ses rêves et à tromper dans leur évocation passionnée les déceptions de sa vie !
Pierre deClaircy avait tiré la sonnette de la petite grille. Au bout d'un instant, une vieille femme vint lui ouvrir. Il entra. Le jardin humide était plein de fleurs soig-neusementcultivées. Dans le feuillage sombre et verni d'un magnolierjune vaste fleur, blanche et charnue, s'épanouissait. Elle fit songer Pierre aux héroïnes du romancier, à la joue de M™« Arnoux, à la chair voluptueuse de M™e Bovary, aux parfums secrets de Salammbô. Çà et là, des roses, lourdes de pluie, s'effeuillaient sur le gravier. Au fond, s'alignait un quinconce de tilleuls. C'était tout ce qui subsistait de cette allée couverte où Flaubert aimait à se promener en « gueulant » ses phrases harmonieuses et sonores.
La vieille femme ouvrit à Pierre la porte du pavillon.
Il se composait d'une seule pièce carrée. Les murs étaient revêtus d'une boiserie peinte en blanc. Les quatre fenêtres avaient vue, deux sur le jardin et deux sur la route. Ces dernières donnaient accès à un balcon. Au milieu de la pièce, près d'une table, était placé le fauteuil de Flaubert. Sur un des panneaux se dressait un buste en plâtre de l'écrivain, entre deux vitrines.
La vieille femme les désigna à Pierre de Claircy. — Souvenirs de monsieur Flaubert.
Pierre de Claircy s'approcha.
Sur les rayons, divers objets étaient rangés. Un encrier de plomb, — l'encrier du maître. Il repré-
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sentait un crapaud. A côté de l'encrier, une des plumes d'oie dont se servait Flaubert. Sur une tablette de carton, on avait fixé une j)ipe en terre au fourneau culotté, et où Flaubert avait fumé, peutêtre, en reg-ardant le Bouddha de bois doré qui ornait jadis la cheminée, comme un symbole de sag-esse et de néant, et qui, maintenant couché, occupait le rayon inférieur de la vitrine.
Pierre de Claircy continuait son examen. Il y avait là aussi des épreuves d'imprimerie, corrig^ées de la main de Flaubert; des lettres de son écriture. Quelques-unes avaient sans doute été écrites sur cette même table, avec cette plume qui était là. Pierre de Claircy s'émut. Dans le fauteuil, il imaginait le grand corps énergique et cassé de Flaubert. Il lui semblait voir son visage puissant, sanguin et ravagé.
La vieille femme l'avait laissé seul. Il rêvait.
C'était donc là que Flaubert avait vécu, songé, travaillé, et, à cause de ce souvenir, on avait préservé ce pavillon. Xes hommes honorent donc autre chose que l'action. L'action n'est donc pas le dernier mot de la vie, son suprême but, sa suprême raison. Et Pierre de Claircy réfléchissait. Du petit balcon, il considérait le paysage de Seine que Flaubert avait si souvent contemplé. A ce moment, un grand vapeur remontait le fleuve vers Rouen. Sa haute coque rougeâtre évoquait les longues traversées, les lointaines escales. Et des phrases de
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V Education sentimentale chantèrent dans la mémoire de Pierre. Il se répétait le passage célèbre : « Il connut les longs voyages, les froids réveils sous la tente, l'amertume des amitiés interrompues. » Tout à coup, il tressaillit. L'auto cornait. 11 n'eut que le temps d'acheter quelques cartes postales à la vieille gardienne. La voiture l'attendait à la grille...
Lorsque Rouen apparut au tournant du fleuve, avec ses tours, ses clochers, l'auto roulait déjà au milieu de docks et dé hangars. Le port de Rouen envahit, peu à peu, les deux rives qu'il borde de son double quai où s'amarrent les grands navires : cargo-boats, pétroliers, voiliers de toutes sortes. Ponlignonet Gaumiers'exclamèrent. Ils admiraient les grues à vapeur, le pont transbordeur, l'entassement de caisses, de ballots et de barriques. Pierre de Glaircy les écoutait distraitement. Ce qui le fascinait, c'était la prodigieuse flèche de la cathédrale, pointée dans le ciel avec une extraordinaire hardiesse. Aussi, à peine arrivé à l'hôtel d'Angleterre, emmena-l-il Gaumier et Pontignon à travers Rouen. Il voulait voir l'étrange monument qui dardait, au-dessus de la ville, cette étonnante corne aérienne. Ils avaient le temps. On ne devait dîner qu'à huit heures, car la Motte-Garay était en conférence avec Hector de la Nérancière, jeuHe homme joufflu et rose, et dont les naïfs yeux bleus témoignaient pour l'éloquent chef des \( Ven-
tre-Saii)t-Gris » d'une admiration sans borne.
A dîner, on fut très gai. LaMolteGaray pérora. Il tenait à éblouir définitivement Hector de la Nérancière, qui s'arrêtait de manger pour le considérer avec des yeux ébahis. La Motte-Garay traitait le brave de la Nérancière avec condescendance et bonté. Il daigna le complimenter de ses services et lui promit de le présenter prochainement au duc de Pignerol. La Nérancière, en effet, avait apporté une « idée ». La Motte-Garay s'adressait à Gaumier, Pontignon et à Claircy :
— Oui, une « idée », et je vais même vous en faire part, de l'idée de notre ami la Nérancière, bien que vous soyez des profanes. Eh bien, voici. Vous savez, ou vous ne savez pas, qu'un certain banquier allemand, paré du beau nom de Hellerslein, vient d'acheter aux environs de Rouen le magnifique'château de Garqueville. Vous ne dites rien. Ça ne vous dégoûte pas de voir un pareil bijou aux mains d'un pareil coco? Eh bien, ça a dégoûté la Nérancière, et voici ce qu'il a imaginé. Un de ces jours, à la brune, les « Ventre-Saint-Gris » envahiront Garqueville. N'ouvrez pas de grands yeux, rien de plus simple. Le château est isolé et l'on coupera le fil téléphonique. Une fois cela fait, on s'emparera de HelIerstein,on le mettra à poil et on lui fera subir une bonne schlague, puis on le fourrera dans un auto et on le déposera sur la place du Vieux-Marché ou devant la Grosse Horloge,
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bâillonné et les yeux bandés. Avouez que, pour un coup, c'est un coup. Ah, mon petit la Nérancière, Ventre-Saint-Gris et Jarnicoton !
La Motte-Garay, enthousiasmé, frappa sur l'épaule de la Nérancière et vida son verre. Gaumier et Pontig-non s'esclaffèrent. La farce leur semblait excellente. Elle paraissait médiocre à Pierre de Glaircy, qui demeurait silencieux. La Motte-Garay l'interpella :
— Vous ne dites rien, Glaircy; ça ne vous tente pas, de mettre la main à la pâte? Vous avez tort. Quand le Roi reviendra, la poule au pot ne sera pas pour les poules mouillées.
Pierre de Glaircy haussa les épaules. Il était habitué aux reproches de la Motte-Garay aussi bien qu'à ses projets extravagants. Il savait bien que tout cela se passerait en paroles et que l'usurier allemand ne serait pas inquiété dans son château de Carqueville. Tout cela n'était que des propos de table.
Ils n'en sortirent qu'assez tard, après de nombreuses rasades que le pauvre la Nérancière n'avait pas très bien supportées, car il fallut le faire reconduire à son domicile. Néanmoins la Motte-Garay ne le laissa pas partir sans lui donner l'accolade. Luimême était assez échauffé, et il voulut absolument que l'on regag-nât Paris, cette nuit même. II prétendait que sa présence y était nécessaire dès les premières heures du lendemain. Il devait rendre compte de sa mission à Mgr le duc de Pignerol. Il était
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fort éméché, et Gaumier et Ponlignon n^ëtaient pas sans inquiétude en le voyant prendre le volant.
Ils avaient raison, car, à peine l'automobile en marche, la Motte-Garay faillit écraser un vieux monsieur et lancer la voiture contre une borne. Gaumier et Pontignon poussèrent des cris, lis menacèrent de descendre si la Motte-Garay ne cédait pas la direction au chauffeur ou à Pierre deClaircy. La Motte-Garay commença par regimber, puis consentit à donner sa place à Claircy. Malgré sa résistance, il se rendait obscurément compte qu'il valait mieux qu'il en fût ainsi. Il se cala sur les coussins en disant :
— Vous me réveillerez, quand nous passerons devant Carqueville. Je veux cracher sur le seuil de ce sale Prussien...
On le lui promit et il s'assoupit immédiatement. Comme Napoléon, la Motte-Garay se vantait de pouvoir dormir à volonté et en tous lieux, au théâtre aussi bien qu'au sermon, assis ou même debout, à la manière du cheval blanc d'Henri IV, ajoutaitil fièrement, sans dire de qui il tenait ce détail sur la célèbre monture du Béarnais.
Une fois surlesiège de la voiture, Pierre de Claircy éprouva une impression agréable. On était sorti de Rouen. Devant lui, la route se déroulait avec ses tournants, ses montées, ses descentes. Il ressentait le plaisir de la responsabilité. L'espace lui appartenait avec la nuit, ses dangers, ses sur-
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prises. C'était à son attention, à sa présence d'esprit de les éviter. Tout dépendait de la vigilance de ses yeux, de la sûreté de sa main. Cette pensée redoubla son allégresse. L'idée du péril le fortifia. Une distraction, un faux mouvement, et c'en serait assez pour produire un accident grave, peut-être mortel. Mais il veillerait. Il était heureux. Toutes ses énergies trouvaient momentanément leur emploi. Il se sentait comme augmenté des forces brutes qu'il dirigeait; il participait au mouvement du moteur, à l'activité des roues. Ses yeux confondaient leurs regards avec la lumière dardée par les phares puissants.
L'auto roulait depuis une heure et l'on avait dépassé Carqueville, entrevu dans l'ombre avec sa magnifique façade de Mansart, sans que personne eût songé à réveiller la Motte-Garay, dont la petite tête dodelinait comiquement au sommet de son long corps affalé.
L'enthousiasme routier de Pierre de Giaircy s'était calmé. Il conduisait tranquillement, accomplissait presque inconsciemment les gestes nécessaires. Peu à peu, familiarisé avec la nuit, il avait activé la vitesse, quand, soudain, à un tournant, le phare éclaira une énorme roulotte, placée presque au milieu de la route. Il était trop tard pour freiner. Passerait-on ou serait-on écrabouillé? Rapide, sûre, l'auto passa à quelques centimètres du fossé et des roues du lourd véhicule. Ni la Motte-Garay,
ni Gaumier, ni Ponlignon ne a'élaienl aperçus de rien. Seul, le chauffeur Ludovic fit un petit claquement de lèvres et murmura :
— Ah ! ben, monsieur Pierre I
Pierre de Claircy avait ralenti. Il réfléchisgait. Ainsi, il venait probablement d'échapper à la mort, à une mort affreuse. Il constatait avec un plaisir sing^ulier qu'il n*en éprouvait aucune émotion. Il envisageait cette éventualité rétrospective avec une parfaite indifférence. Cette constatation l'enorerueillit légèrement. Il était donc courageux. Il avait donc ce mépris de l'existence qui fait les braves. Ce fait seul le mettait au-dessus du commun des hommes. C'était une preuve que son énergie demeurait entière, et ce sentiment venait d'autant plus à propos qu'il avait conçu récemment quelques doutes à cet égard. Il craignait de s'être laissé aller à trop aimer la vie, cette vie oisive et facile qu'il menait depuis sa libération du service militaire, oi^ subsistaient bien ses désirs d'action, maisoîi ils n'avaient pas encore su trouver leur emploi. Soudain, il se sentait rassuré sur lui-même. Il était intact, prêt au hasard, à l'aventure, à la pire même, celle qui vous supprime sans profit, sans gloire, bêtement, obscurément. Il revit la roulotte et réimagina l'accident qui aurait pu se produire. Il continuait à demeurer indifférent à cette pensée. Décidément, il ne s'était pas trompé. Une rapide fierté fit battre son cœur.