‹ Romaine Mirmault; romanChapitre 6 sur 29 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

M. de Vraiicourt s'ennuyait visiblement. De temps en temps, il tâchait de s'intéresser à la conversation ou à ce qu'on lui avait servi sur son assiette, mais ses efforts demeuraient infructueux. M. de Vranconrt était distrait au point de paraître^, par instant, tout à fait étranger à ce qui se passait autour de lui. Parfois aussi, son reg"ard se dirigeait vers les deux hautes bibliothèques vitrées qui occupaient deux des panneaux de la salle à manger. A travers les vitres, M. de Vrancourt apercevait des dos de volumes rangés sur les rayons. Sans que, de sa place, il en pût distinguer les titres, il les aurait pu énumérer, tant il connaissait, un par un, les ouvrages contenus dans les deux meubles. La mémoire bibliographique de M. de Vrancourt était prodigieuse et la seule chose au monde dont il conçût quelque vanité. M. de Vrancourt était aussi insensible à l'élégante tenue de sa maison qu'à l'excellente cuisine que l'on mangeait chez lui, surtout les jours où M'^^ de Vrancourt se plaisait à

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inviter, pour déjeuner ou pour dîner, (juelquesuns de ses amis.

A ces réceptions, M. de Vrancourt préférait de beaucoup les repas solitaires où il s'asseyait à table en face de sa femme. Berlhe de Vrancourt semblait à son mari le convive idéal. Le plus souvent en retard, elle prenait place silencieusement et demeurait volontiers taciturne, perdue en quelque rêverie dont M. de Vrancourt ne faisait rien pour la tirer. La plupart du temps, M. de Vrancourt ouvrait sur la nappe quelque catalogue de librairie, qu'il feuilletait tout en mangeant. Or, quand il y avait du monde chez lui, ce plaisir lui était interdit et cette privation le rendait fort malheureux. C'était précisément le cas actuel. Le matin même il avait reçu d'Allemagne des catalogues très intéressants, et il n'avait pu achever ,de les dépouiller avant le déjeuner.

Ce contretemps ne contribuait pas peu à sa mauvaise humeur, dont,heureusement, ni M"« Mirmault,ni M.Claveret, ni André et Pierre de Claircy ne s'apercevaient. La physionomie de M. de Vrancourt était assez insignifiante pour que les sentiments ne s'y peignissent 'pas avec une évidence gênante.

M. de Vrancourt, en ces dispositions, avait vu arriver ses hôtes sans plaisir. Ils le dérangeaient, d'autant plus qu'aucun d'eux n'était capable de soutenir avec lui une conversation tant soit peu

bibliographique. Depuis longtemps déjà, M. de Vrancourt avait renoncé à entretenir sa femme de ses préoccupations favorites. Ce sujet de conversation causait à Berthe de Vrancourt un tel ennui que, malgré sa bonne volonté, sa charmante et douce fig'ure le reflétait sans mystère. Romaine Mirmault, à cet ég-ard, n'offrait pas beaucoup plus de ressources que son amie. M. Claveret, certes, aimait la lecture, mais les livres en eux-mêmes le laissaient assez froid. M. de Vrancourt avait également remarqué qu'André de Claircy écoutait ses discours avec plus de courtoisie que d'intérêt. M. de Vrancourt, cependant, déclarait volontiers André de Claircy un charmant garçon, en la compagnie de qui il comprenait fort bien que sa femme se plût.

André de Claircy fréquentait assidûment la maison et y déjeunait ou dînait assez souvent, soit seul, soit avec M. Claveret. Ces jours-là, M. de Vrancourt s'arrangeait volontiers pour aller prendre un repas avec son ami M. de Gironville. CeGironville, vieux garçon bibliomane, le seul homme de France dont M. de Vrancourt reconnût l'incontestable supériorité , était un catalogue vivant. Mais M. de Gironville étant absent de Paris en ce moment, M. de Vrancourt devait se résigner à tenir sa place de maître de maison,, tout en regrettant la lecture de ses chers catalogues, tandis que ses invités causaient avec une animation qui lui

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paraissait inexplicable, puisqu'il s'agissait entre eux de choses qui ne l'intéressaient à aucun point etquilui semblaient, par là même, les plus vaines qui se pussent être.

Le sentiment de cette vanité était si complet chez lui que M. de Vrancourt, en proie à une distraction absorbante, s'empara, par mégarde, du verre de M™* Mirmault, placée à sa droite. Romaine Mirmault, qui avait vu le geste, arrêta en nantie bras de M . de Vrancourt :

— Cher monsieur de Vrancourt, je vous assure, ne buvez pas dans mon verre. Cela ne vous servirait à rien de connaître mes pensées ; je suis certaine qu'elles ne vous intéresseraient pas du tout.

M. de Vrancourt s'excusa avec confusion. M"® de Vrancourt intervint :

— Romaine, je vous en conjure, ne tourmentez pas mon pauvre mari, il est déjà assez malheureux comme cela. II a reçu, ce malin, des catalogues d'Allemagne ; il ne pense qu'à eux.

M. de Vrancourt leva les yeux au ciel d'un air résigné. M. Glaveret l'interpella:

— Allons, mon cher Vrancourt, consolez-vous et prenez patience, nous ne vous retiendrons pas trop longtemps. Je suis sûr que ces dames ont mille courses à faire; quant à moi, il faut que j'aille, tout à l'heure, au Jardin des Plantes, voir le petit hippopotame qui vient d'y naître. On m'a dit qu'il était délicieux... un amour... S'il est vraiment

joli, nous irons lui rendre visite un de ces jours... N'est-ce pas, madame Mirmault?

jyime Mirmault acquiesça :

— Monsieur Claverel, nous irons voir l'hippopotame, mais vous viendrez me voir à Damas, quand j'y serai retournée.

A ces mots, Pierre de Glaircy leva la tête. A plusieurs reprises déjà, il avait longuement regardé Romaine Mirmault. Il l'observait avec une attention silencieuse. Elle lui plaisait infiniment. Elle avait une façon charmante d'écouter. Son visage était fin et doux. C'était bien ce même visage auquel il avait songé plus d'une fois depuis la soirée du Pré-Catelan. Soudain, l'idée que M^^ Mirmault repartirait lui fut pénible, sans qu'il sût précisément pourquoi.

Au mot de Damas, M^^ de Vrancourt s'était exclamée :

— Voulez-vous bien vous taire. Romaine, et ne pas parler de départ. Vous venez à peine d'arriver. En attendant prenez de ce poulet à la gelée. Ce n'est pas du jeune hippopotame, mais vous m'en direz des nouvelles.

Mme de Vrancourt avait des prétentions culinaires. Elle tenait à ce que tout chez elle fût parfait. Elle suivit des yeux le domestique passant le plat. Quand il arriva à André de Glaircy, elle s'exclama :

— Mais vous ne prenez rien,monsieurde Glaircy! Romaine Mirmault remarqua l'intonation tendre

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et désolée que Berthe de Vrancourt donnait à cette phrase banale. Elle l'avait prononcée avec un accent si particulier, si intime, si amoureux, que Romaine Mirmault eut le sentiment qu'un lien secret existait entre Berthe et André. Ce même sentiment, elle l'avait éprouvé déjà à l'entrée d'André de Claircy. La manière dont Berthe lui avait tendu la main, la façon dont ils s'étaient reg^ardés lui laissaient peu de doutes. André était sûrement le personnage auquel Berthe faisait allusion, l'autre jour, dans la demi-confidence du jardin. Romaine n'avait pas besoin que Berthe en avouAt davantage. André de Claircy était l'amant de Berthe. Leur amour se révélait de lui-même. II était visible, certain, si visible, si certain, que Romaine Mirmault se demandait comment tout le monde ne s'en apercevait pas. II est vrai qu'entre gens qui se voient fréquemment s'établit une sorte d'indifférence amicale. Cependant, il était possible et même probable que M. Claveret et Pierre de Claircy fussent au courant de la situation. Mais M. de Vrancourt? M. de Vrancourt, perdu dans sa continuelle distraction bibliophilique, devait fort peu s'occuper de ce qui se passait autour de lui. Néanmoins, Berthe et André devaient être l'imprudence même, à en juger par leur attitude de tout à l'heure! De cette imprudence qui éclatait ainsi à des yeux nouveaux, devrait-elle les prévenir? Oui, certes, pensait Romaine Mirmault, si

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Berthe, comme c'était probable, lui parlait, un jour ou l'autre, de sa liaison. Dans ce cas donc elle l'avertirait. Son devoir l'exigeait. Romaine estimait trop peu l'amour pour laisser une amie s'exposer ainsi. L'amour n'est un sentiment acceptable que s'il peut se concilier avec la sécurité. Autre ment, vaut-il les risques que Ton court pour lui? Non, mille fois non 1 Et cependant il fallait que le besoin d'aimer et d'être aimée fût bien fort pour que Berthe lui eût cédé. Et Romaine, étonnée, considérait, de l'autre côté de la table , cette amie au tranquille et doux visage, aux beaux yeux pleins de tendresse amoureuse, qui hasardait ainsi la paix de sa vie, qui la sacrifiait aux désirs et aux penchants de son cœur.

Et cependant Berthe de Vrancourt n'était pas une personne romanesque, une chercheuse d'aventures, une faiseuse d'expériences. Romaine l'avait toujours vue prudente, raisonnable, d'un charme fait de bonté, de grâce calme et bienveillante. Pourtant, elle avait pris un amant. Elle admettait donc ainsi, délibérément, dans son existence, le risque, l'imprévu. Berthe, la prudente, la calme Berthe, était tout de même devenue la maîtresse l'André de Glaircy ! Depuis combien de temps leur liaison durait-elle? Tour à tour, Romaine Mirmault observait Berthe et André, et elle ressentait, à cet examen, une impression pénible. « Envieraisje leur bonheur? se disait-elle. Cela serait indigne

de moi... Qu'ils soient heureux, qu'ils soient heureux I »

Elle avait détourné ses regards. Ses yeux rencontrèrent ceux de Pierre de Claircy. Les yeux de Pierre de Claircy avaient de la hardiesse et témoignaient une admiration réelle. Des siens, Romaine Mirmault leur sourit involontairement.

On se levait de table pour passer ausalon. Quand jyjme Mirmault eut quitté le bras de M. de Vrancourt, elle demeura, un instant indécise. Pierre de Claircy se trouvait justement à côté d'elle, et elle en éprouva un rapide plaisir. Elle n'avait aucune envie de parler à Berthe ni à André. Elle se sentait contre eux un peu d'humeur. Leur vue lui causait une gêne indéflnissable. D'ailleurs ne valait-il pas mieux les laisser ensemble ? Charitablement, M. Claveret accaparait M. de Vrancourt dans un coin du salon. Berthe en profita pour emmener André vers le balcon. Tous deux s'étaient accoudés à la balustrade. Romaine Mirmault s'était assise dans un fauteuil. Elle de manda à Pierre de Claircy de lui donner des cigarettes.

Vivement, Pierre de Claircy lui tendit son propre étui. M"* Mirmault alluma la cigarette à l'allumette que Pierre lui offrait. A travers la légère et fine fumée du tabac d'Orient, elle considérait le jeune homme avec une attention dissimulée. De nouveau, elle lui sourit. Il avait approché un tabouret et s'était placé auprès d'elle. Il semblait

qu'ils vinssent subitement de faire connaissance. Leurs jeunesses se plaisaient et se retrouvaient soudain. Au bout de quelques minutes d'un léger embarras, ils causaient avec animation. M. Claveret, qui les entendit rire, tourna la tête. M"^® Mirmault l'appela :

— Vous savez,monsieurGlaveret,que monsieur de Claircy et moi, nous allons devenir une paire d'amis. Nous avons des tas de goûtscommuns. Il m'a promis de me faire visiter les environs de Paris; mais, cher monsieur Claveret, cela ne m'empêchera pas d'aller avec vous voir le petit hippopotame du Jardin des Plantes. Gomment les nourrit-on, ces bêtes-là?...

Pendant que Romaine Mirmault s'entretenait avec M. Claveret et avec Pierre de Claircy, M. de Vrancourt avait déployé machinalement un journal posé sur une table. A défaut de ses chers catalogues, c'était toutde même de l'imprimé, c'està-dire la seule chose intéressante qui fût au monde. Il s'absorbait si bien dans sa contemplation qu'il n'entendit pas la voix de sa femme qui, du balcon, appelait M'^^» Mirmault :

— Romaine, venez donc, venez donc voir un aéroplane.

^me Mirmault se dirigea vers le balcon. M. Claveret et Pierre l'y suivirent. André de Claircy leur fit place. M™* de Vrancourt s'écria :

— Tenez, là, le voyez-vous?

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Dans le ciel clair, au-dessus du L»)uvre, la libellule mécanique volait.

Comme elle n'était pas très haut, on (lislint^uait neltemenl le détail de sa structure, son armature, ses ailes, tout son appareil aérien. Klle semblait dessinée sur l'écran souple du ciel par un artiste délicat et méticuleux. Peu à peu, l'aéroplane se rapprochait rapidement, sûrement. H traversait la Seine. En bas, sur le quai, on apercevait des ^ens arrêtés, la lète levée, et qui reçardaienl l'insecte métallique. Soudain, on entendit le bruit réçulier du moteur. C'était comme le battement d'un cœur lointain et suspendu. Et, dans la hauteur de l'espace, au-dessus de la ville dang^ereuse, ce vol fragile avait quelque chose de hardi, de paradoxal et d'émouvant. Romaine Mirmault s'exclama:

— C'est beau !

Elle baissa les yeux. Berthe de V'rancourt et André de Claircy étaient à côté d'elle, et elle remarqua que Berthe avait pris la main d'André et la serrait furtivement. André s'aperçut du regard de M™» Mirmault et rougit. Romaine se pencha au dehors de la balustrade, tandis que l'aéroplane disparaissait au-dessus de la maison. Elle était contrariée d'avoir été témoin de cette familiarité amoureuse. M. Claveret et Pierre n'avaient rien vu.

Pierre de Claircy était songeur. L'aéroplane l'avait laissé indifférent; et pourtant, hier encore, ce spectacle l'eût passionné. Il repensait à ce que lui

avait dit M">« Mirmault. Elle lui avait permis de venir la voir à Thôtel pour se concerter au sujet de leurs promenades.

Tout à coup, la voix de M. Claveret le tira de sa rêverie, mêlée à celle de M. de Vrancourt, qui froissait entre ses mains lejournal qu'il lisait :

— Vous avez lu, Claveret? Qu'est-ce que ce fou, ce poète portugais, qui réclame que l'on détruise tous les monuments et que l'on brûle les bibliothèques? Ahl elle est forte, celle-là, par exemple! Voilà donc ce que souhaitent les jeunes d'à présent.

M. de Vrancourt était furieux. M. Claveret le calmait :

— Mais, laissez donc déclamer cet énergumène. D'abord, il est Portug-ais; ensuite, tous les jeunes gens ne parlent pas ainsi; n'est-ce pas, Pierre?

Un autre jour, Pierre de Glaircy eût peut-être cédé au plaisir de faire monter à l'arbre M. de Vrancourt, mais il sentit que Romaine Mirmault le regardait. Peut-être prendrait-elle au sérieux ses fanfaronnades? L'idée de lui paraître ridicule l'arrêta.

Comme il se taisait, M. Claveret reprit :

— Allons, mon cher Vrancourt, ne vous alarmez pas de ces balivernes portugaises. La Bibliothèque nationale en a encore pour longtemps. Retournez tranquillement à vos bouquins... Quant à moi, je vais accompagner André jusqu'à son ministère, et, de là, j'irai voir mon petit hippopotame. Viens-tu avec nous, Pierre? Il faut laisser ces dames sortir.

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Comme André de Claircy prenait congé de M™" Mirmault, elle lui dit :

— Mes compliments de votre frère : il est très gentil et me plaît beaucoup.

André de Çlaircy s'inclina. Un sourire illumina sa figure grave et pensive. Toute louange donnée à son jeune frère lui allait droit au cœur.

Penchées au balcon, Berthe de Vrancourt et Romaine Mirmault regardèrent s'éloigner la voilure qui emmenait les Claircy et M. Claveret. Les deux femmes demeurèrent assez longtemps silencieuses, chacune absorbée dans ses pensées. Enfin M"* de Vrancourt rompit la première le silence :

— Quand comptez-vous aller à la Foulerie? Vos tantes de Gerdières doivent vous attendre avec impatience.

Romaine Mirmault répondit vivement :

— Je pense partir vers la fin delà semaine, mais pour cinq ou six jours seulement.

Puis elle ajouta :

— Quel âge a Pierre de Claircy ?

Berthe de Vrancourt réfléchit un instant :

— Vingt-deux ans... juste dix ans de moins qu'André.

Elle prononça ce nom d'André avec adoration.

De nouveau elles se turent... Au-dessus du vieux Louvre, le pur ciel de juin était de la couleur même du bonheur.

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