CHAPITRE VII
André de Claircy avait loué, pour y recevoir Berthe de Vrancourt,uii petit rez-de-chaussée rue de Grenelle, non loin de l'esplanade des Invalides. C'était dans une maison tranquille, au fond d'une cour pavée, un étroit logis, composé de trois pièces: un salon, une chambre et un cabinet de toilette. André et Berthe s'étaient plu à arranger à leur goût cet appartement discret, où ils se retrouvaient deux ou trois fois par semaine. Ils y avaient rassemblé quelques meubles anciens, des bibelots dont chacun leur rappelait quelque date ou quelque circonstance de leur vie amoureuse ; mais le principal luxe y consistait en fleurs constamment renouvelées. C'était un lieu calme, secret, comme leur amour.
Il datait déjà presque de loin, cet amour! André de Claircy, qui, ce jour-là, était arrivé d'avance au rendez-vous, se remémorait, étendu sur le divan du salon, les circonstances qui avaient fait de lui l'amant de Berthe de Vrancourt. Ils s'étaient connus peu après le mariage de Romaine de Termond avec
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Etienne Mirmault. M"« de Termond avait demandé àM.CIaveret d'être l'un de ses témoins ; l'autre devait être M. de Vrancourt. A cet effet, M. Claveret, qui, d'ordinaire, ne se déplaçait guère, avait été pendant deux jours l'hôte de M"<'* de Gerdières, à la Foulerie. M. Claveret, ainsi mis en rapport avec les Vrancourt, les relations continuèrent, lorsque ceux-ci quittèrent le château d'Argimon pour venir se fixera Paris une partie de l'année. Naturellement, M. Claveret leur avait présenté André de Claircy. André se rappelait la sauvagerie qu'il avait témoignée à cette occasion. Il traversait alors une crise de sombre mélancolie, de silencieuse détresse. Sa tristesse inquiétait alors profondément le bon M. Claveret.
C'était justement cette tristesse qui avait attiré sur lui l'attention de M«>' de Vrancourt. Elle-même n'était guère plus gaie à cette époque. L'indifférence de son mari, le départ de Romaine Mirmault pour l'Orient la faisaient souffrir. Le séjour souhaité de Paris ne parvenait pas à la distraire de ses peines. Dans le mouvement, dans l'agitation dont l'entourait la grande ville, elle sentait plus amèrement sa solitude, le vide de sa vie. Elle n'avait pas d'enfant. Aucun intérêt de cœur ne l'occupait, et cependant, au fond d'elle-même, quel obscur, quel secret besoin de se dévouer I Le hasard, alors, les avait rapprochés; lui, tout roidi de fière angoisse ; elle, toute vibrante de tendresse inu-
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tilisée. Sans qu'ils se fussent fait de confidences précises, il s'était établi entre eux une certaine entente de sentiment, préparée par de communes affinités morales.
Aussi leur amour commença-t-il par de l'amitié, et beaucoup de cette amitié demeurait mêlée à leur amour. André de Claircy se souvenait toujours avec douceur de ces premiers temps de leur intimité. Elle s'était marquée, tout d'abord, par des visites de plus en plus fréquentes, de plus en plus familières. Pour la première fois, André g-oûtait le délicat agrément d'une société féminine. En effet, depuis la mort de son père et de sa mère, il fréquentait peu le monde. Il n'avait pas de maîtresse. Certes, il avait bien rencontré des visag-es de femmes qui lui avaient plu, mais, par timidité, par fierté, il s'était toujours tenu à distance. D'ailleurs, on ne cherchait jamais beaucoup à l'attirer. Il ne s'en étonnait pas. Il y avait dans toute sa personne une espèce de réserve, de sévérité, qui écartait de lui. Aussi, avait-il vécu solitaire et renfermé, jusqu'au jour de sa rencontre avec Berthe de Vrancourt.
Celle-là, au contraire, ne s'était pas laissé rebuter par les apparences. Elle l'avait deviné et compris. Ah! comme elle avait bien su, peu à peu, doucement, tendrement, pénétrer dans sa vie! Comme elle s'était délicatement ingéniée à gagner sa confiance, à le connaître et aussi à se faire connaître
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de lui! A son tour, il l'avait découverte. Il avait appris sa bonté, sa délicatesse de cœur, son désir d'être utile, de consoler. Ainsi par une pente naturelle, l'amitié les avait conduits à l'amour.
Et le don d'elle-même, c'était elle qui avait voulu le lui faire I Certes, il l'avait reçu avec joie et reconnaissance, et, pourtant, l'eùt-il osé solliciter? Bien que loin d'être indifférent au charme physique de Berthe, il eût peut-être été retenu dans son désir par un scrupule. Saurait-il répondre dignement à la faveur dont il serait l'objet? Aurait-il le courage de se montrer à elle dans la vérité complète de toutes ses pensées? Et, si un jour elle s'apercevait qu'iln'était pas entièrement heureux? Ces craintes l'avaient cruellement préoccupé, sicruellementqu'il avait été sur le point de refuser le tendre amour qui s'offrait à lui.
Cependant quelle douce journée que celle où Berthe s'était donnée à lui, dans ce même appartenant de la rue de Grenelle où il l'attendait encore aujourd'hui ! Depuis que l'amitié les avait réunis, ils souhaitaient d'avoir un endroit où ils pussent se retrouver pour causer librement, sans risques d'être dérangés. Certes, M. de Vrancourt ne les gênait guère. M. Claveret, remarquant le progrès de leur intimité et devinant ce qui se passait entre eux, s'était lié davantage avec M. de Vrancourt pour faciliter la présence de son jeune ami au quai Voltaire. Mais tout cela ne leur suffisait pas. C'é-
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tait alors qu'il avait loué le pied-à-terre de la rue de Grenelle. Et, chaque fois qu'il y venait, il pensait, comme aujourd'hui, à la douce journée où, sur ce même divan, leurs lèvres s'étaient unies pour la première fois, tandis que, sur le marbre du petit guéridon, d'un vase de cristal, tombaient les lourds pétales d'une grosse pivoine pourpre. . .
André s'était levé du divan. La pendule sonnait six heures. Berlhe était en relard, ce qui ne lui arrivait pas d'habitude. Le plus souvent, même, André la trouvait qui l'attendait. Quelquefois aussi elle venait le chercher à la sortie du ministère. André, d'ailleurs, blâmait ces imprudences. Depuis quelque temps, Berlhe les multipliait. Au début de leur liaison, elle prenait toutes les précautions nécessaires pour se rendre rue de Grenelle. Maintenant, elle devenait plus hardie. Ainsi, la veille, après le déjeuner, sur le balcon, elle lui avait caressé la main, et Romaine Mirmault s'était aperçue de ce geste imprudent. Cette pensée agaçait André. Le retard deBerthe commençait à l'inquiéter. Enfin, il entendit dans la cour le pas de la jeune femme. Vivement, il courut ouvrir la porte.
Berthe lui avait passé ses bras autour du cou : — Ah 1 mon amour, j'ai cru que je ne parviendrais jamais à être libre aujourd'hui ! Comme j'allais sortir, Romaine Mirmault est arrivée ; elle a absolument voulu que je l'accompagne chez la couturière. Après, il a fallu goûter. J'étais sur les épi-
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nés. Je croisque Romaine y mettait un peu de malice. Et puis, figure-toi qu'elle m'a fait de la morale. Ah ! très gentiment, très discrètement, mais de la morale tout de même. Il paraît que je me tiens très mal. Voyons, trouves-tu que ce soit si vrai que cela? Elle est bonne, Romaine 1 Elle verra, quand elle aura un amant qu'elle aimera, s'il est facile d'être toujours raisonnable...
André de Claircy avait doucement détaché de son cou les bras de Berthe. Il réfléchit un instant :
— Alors, M"»* Mirmault est au courant...
Il y avait dans la voix d'André une nuance de reproche. Berthe se récria :
— Romaine, mais je ne lui ai rien raconté du tout, du moins rien de précis! Seulement, elle est fine. D'ailleurs, cela n'a aucune importance. Romaine m'aime, et elle est incapable d'une indiscrétion, d'un potin.
Et comme André de Claircy demeurait sérieux et conservait l'air un peu embarrassé, elle ajouta :
— Rassurez-vous, monsieur le peureux. Romaine est pour moi comme une sœur. D'ailleurs, elle m'a beaucoup plus parlé de Pierre que de mes inconséquences. Elle le trouve charmant, votre frère, et elle a raison. Il devrait bien lui faire la cour, cela empêcherait Romaine de nous surveiller. Qu'en dites-vous ?
Mais André de Claircy restait silencieux devant le rire de Berthe. Elle s'aperçut de sa mine assom-
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brie. Ses beaux yeux s'attristèrent. André était donc vraiment mécontent d'elle:
— Ne me gronde pas, mon amour, je ne le ferai plus. Tu verras comme je serai sage, et personne ne s'apercevra plus que je t'aime. Allons, tu n'es plus fâché, au moins. Heureusement que, ce soir, je puis ne rentrer qu'à huit heures. Attends-moi, je reviens.
El, tandis que Berthe de Vrancourt allait et venait dans la pièce voisine, André deClaircy écoutait, comme en une douce journée déjà lointaine, tomber sur le marbre du guéridon les lourds pétales des pivoines pourpres...