‹ Romaine Mirmault; romanChapitre 8 sur 29 · CHAPITRE VIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIII

Le petit hippopotame du Jardin des Plantes était un personnage délicieux. Il présentait, dans un amas de chair molle et informe, la vag-uc esquisse du monstre qu'il serait un jour, à l'instar de sa mère l'hippopotamcsse , occupée à prendre le frais dans le bassin, d'où sa tête hideuse aux yeux libidineux et aux naseaux reniflants émergeait, ignoble, flottante et lippue.

Romaine Mirmault considérait ce nouveau-né avec curiosité et M. Claveret le contemplait avec sympathie. Il aimait les animaux, les plantes et les objets exotiques, tout ce qui lui rappelait les contrées lointaines qu'il avait jadis rêvé de parcourir. Aussi le Jardin des Plantes était-il une de ses promenades habituelles et favorites. Il en connaissait les moindres recoins et les plus humbles pensionnaires. Les gardiens le saluaient. A plusieurs reprises, M. Claveret avait fait des dons importants au Muséum. Grâce à ses libéralités, certains enclos avaient été élargis, certaines maisonnettes qui menaçaient ruine avaient été réparées. Les ratons-

nOMAINK MIRMAULT

laveurs, aussi bien que les phacochères, avaient bénéficié des bontés de M. Claveret. M. Claveret était un des protecteurs du Jardin, en reconnaissance des heures de rêveries vagabondes qu'il lui devait. Aussi tout ce qui s'y passait l'intéressait-il vivement. Or la naissance d'un petit hippopotame est un événement de conséquence, et M. Claveret examinait avec sympathie ce nouvel ornement de sa chère ménagerie. Il humait non sans plaisir l'odeur d'étable et d'écurie qu'elle dégageait.

11 en fit la confidence olfactive à M™« Mirmault, qui lui répondit en riant :

— Je ne suis pas tout à fait de votre avis, cher monsieur Claveret, mais chacun a le nez qu'il peut! Néanmoins, je suis ravie d'avoir vu ce jeune garçon d'hippopotame, et maintenant vous allez me faire faire connaissance avec vos autres protégés.

M. Claveret et M™^ Mirmault suivaient les allées tournantes du Jardin. Parfois, àun grillage, devant une pancarte, M. Claveret s'arrêtait. M""** Mirmault s'amusait aux noms bizarres que lui signalait son guide. Il y avait là d'étranges bêtes amenées des quatre coins du monde. Tout à coup, M"" Mirmault poussa une exclamation joyeuse. A la hauteur du feuillage d'un arbre, une tête mélancolique et bossuée apparaissait, balancée au sommet d'un long cou flexible et poilu. De ses yeux rêveurs un chameau regardait patiemment les visiteurs.

Avec attention, M'"^ Mirmault considérait l'ani-

102 ROUAINE MIHMAULT

mal. Soudain, il lui évoquait les étroites rues de Damas, avec leurs maisons fermées, les lar«:es places ensoleillées, les sombres galeries du bazar. Elle réenlendait le grelot du petit âne qui précède la file des bêles bossues, chargées de ballots et de couffins. Elle les revoyait, posant avec précaulion leurs larges pieds dans la poussière ou sur les dalles et laissant après elles un sillage do suint et de laine chaude. Là-bas, le chameau est le passant familier. Il se mêle à la foule, la divise de sa marche dandinée, conduit par le chamelier, qu'enveloppe un grand manteau noir et que coiffe un turban de corde... M™» Mirmault s'était avancée. Du bout de son ombrelle, elle flatta le long cou velu, puis, se retournant vers M. Claveret :

— Tenez, cher monsieur Claveret, celte bête me rappelle mon arrivée à Damas. Nous avions pris le train à Beyrouth, et, toute la nuit, nous avions traversé le Liban, par un clair de lune magnifique. Puis, le jour s'est levé. Notre wagon côtoyait un petit torrent aux eaux claires, parmi des arbres en fleurs. Il y avait aussi une roule et, sur cette route, une longue file de chameaux. C'étaient les premiers que je voyais. Tout à coup, la locomotive a sifflé ; et voici les chameaux qui se débalident, se mettent à galoper, pris d'une véritable folie. C'était si drôle, cette fantasia, que j'ai réveillé le pauvre Etienne,qui dormait à poings fermés. Heureusement que nous étions presque arrivés...

nOMAINE MIRMAULT I o3

Romaine Mirmault s'était tue. M. Claveret l'interrog-ea doucement :

— Alors, vous avez aimé tout de suite cette vie d'Orient ? Vous ne reg^rettez pas la France ?

Romaine Mirmault soupira :

— Ah ! cher monsieur Claveret, sait-on jamais pour quelle vie on est fait! Que savons-nous de nous-mêmes ? Que savons-nous d'autrui ? Nous sommes si pleins d'incertitude, si pleins d'imprévu. On s'apparaît souvent si différent de ce que l'on croit être. Ne sommes -nous pas simultanément capables des actions les plus contradictoires, des souhaits les plus disparates? Aussi le mieux est-il de ne se pas interrog^er, de ne pas chercher à se connaître, de vivre, au moral, comme vivent les femmes d'Orient, le visag^e voilé, pour que l'on n'aperçoive dans nos yeux ni désirs, ni regrets.

Tout en parlant. Romaine Mirmault se dirigeait vers un banc circulaire qu'ombrageait un bel arbre où des oiseaux chantaient. M. Claveret, assis à côté d'elle, la reg-ardait de ses bons yeux indulg-ents :

— Pardonnez-moi, mon enfant, je suis peut-être indiscret ; mais, que voulez-vous, un vieil homme comme moi, il faut bien qu'il s'intéresse à la vie des autres. Ce n'est plus la sienne qui peut le préoccuper.

Et M. Claveret, à son tour, soupira. Romaine Mirmault lui tendit la main avec amitié. Depuis

I04 nOHAINB HIRMAULT

cinq ans qu'elle ne l'avait pas vu, en effet, M. Antoine Glaverel avait vieilli. Il était maintenant un de ceux à qui plus rien ne peut arriver d'heureux, qui ont passé l'âge de l'amour et du bonheur. Oui, que de choses n'arriveraient plus jamais à M. Glaveret ! II était parvenu à ce moment de l'existence où les horizons se limitent et se ferment. Et cela M. Claveret le savait, et il en souffrait, parce qu'il y a en tout homme un éternel besoin d'avenir, on ne sait quoi d'insatiable et d'enfantin qui voudrait que la vie ne fût pas la vie. Et Romaine Mirmault serra la main qu'elle tenait dans la sienne, par un sentiment de compassion et de pitié :

— Pourquoi dites-vous cela, monsieur Claveret ? M. Claveret secoua la tête :

— Je dis cela, ma chère enfant, parce que c'est la triste vérité, parce que je n'ai rien en moi qui puisse intéresser personne ni moi-même, parce que je suis non seulement un vieux bonhomme, mais aussi quelqu'un qui a raté sa vie. Oui, un vieil original, et un original sans originalité. Tenez, je ne compte guère, en ce monde, plus que ces animaux qui sont ici. Ils ne sont d'aucune utilité. De là peutêtre ma sympathie pour eux...

Et M. Claveret sourit tristement en sa grosse figure désolée.

Romaine Mirmault intervint :

— Comme vous avez tort de parler ainsi, monsieur Claveret 1 D'abord, vous n'êtes pas si inutile

nOMAINB MIRMAULT Io5

que vous le pensez. Et puis, votre vie n'est pas plus manquée que toute vie. Qui donc a été exactement ce qu'il voulait être ? Moi pas plus que vous ; vous, pas plus que ce monsieur qui passe. Allez donc lui demander s'il vit exactement comme il eût voulu vivre. Mais tous, nous devons nous contenter de l'a peu près ! Tous nous en sommes au même point. Je sais, vous auriez voulu devenir un g^rand voyageur. Peut-être, tout à l'heure, en regardant ce chameau, songiez-vous que mon mari avait bien de la chance de parcourir en ce moment la Perse en caravane. Eh bien, détrompez- vous, M. Mirmault lui non plus, n'est pas ce qu'il eût désiré être. Il ne se consolera jamais de ne pas être né Turc ou Persan. Et moi, croyez-vous donc que je n'aie pas aussi mes secrètes déceptions? Quelle âme est sans chagrins, quel cœur est sans regrets. Ah ! cher monsieur Claveret, tout est bien mal arrangé dans toutes les vies ; mais vous, au moins, dans la vôtre, vous avez vos amis Glaircy, qui vous aiment et que vous aimez, et qui sont presque vos enfants !

Au nom de Glaircy, le bon visage de M. Claveret s'était animé d'une expression de joie:

— Oui, vous avez raison. Romaine, j'ai tort de me plaindre, car j'aime André et Pierre de Glaircy comme des fils; mais, voyez comme je suis fait, cette affection, qui devrait être ma joie, est pour moi un véritable tourment. Pensez donc, voilà deux êtres que je chéris, dont je désire ardement le bon-

I06 aOMAINB MIAMAULT

heur, à qui je souhaite de ne voir arriver que les choses les plus heureuses. Ils sont jeunes l'un et l'autre ; la vie leur offre encore toutes les possibilités. Toutes les avenues leur sont ouvertes, et je voudrais les aider à découvrir leur vraie voie, celle que l'on parcourt sans regret jusqu'au bout. Eh bien. Romaine, il se trouve que je ne puis rien pour eux, et, là encore, je me sens inutile et superflu.

M. Claveret fit un geste d'impuissance et continua :

— Oui, inutile; oui, superflu et, je dirais plus, désarmé. Hélas ! ma chère Romaine, malgré toute l'amitié qu'André et Pierre ont pour moi, comment en pourrait-il être autrement ? En effet, où prendrais-je l'autorité nécessaire pour les diriger ? De quel poids pourraient bien être mes conseils ? Au nom de quelle expérience parlerais-je, moi, vieux bonhomme comique qui n'a rien su faire de lui-même ? Quel prestige puis-je avoir à leurs yeux, quel ascendant sur leur esprit ? Qu'ai-je fait pour leur dire de faire quoi que ce soit? Je vous le répète, malgré l'amitié et la déférence qu'ils ont pour ihoi, ils ne pourraient s'empêcher de sourire. Pensez donc, monsieur Claveret, professeur d'existence, mais ce serait à pouffer de rire ! Aussi ai-je pris le parti de ne jamais intervenir dans leurs décisions ; je les écoute, je tâche de les comprendre, je les aime, mais je ne les conseille point ; et, pourtant,

HOMAINK MIf\MAULT IO7

il me semble les connaître mieux qu'ils ne se connaissent eux-mêmes, et c'est justement cela qui parfois me fait peur, Romaine.

Romaine M irmault écoutait M. Glaveret avec une attention croissante. Elle objecta :

— Mais, cher monsieur Glaveret, je suis sûreq«« vous vous tourmentez en vain. André de Claircy a l'air heureux de l'existence qu'il s'est faite. Quant à son frère, il me fait l'effet d'un gaillard déluré que la vie n'effraye pas.

MK^laveret baissaitla tête et poursuivait, comme s'il se parlait à lui-même :

— Oui, André a l'air heureux, mais l'est-il réellement ? Quelquefois, je crois lire en ses yeux une tristesse profonde^ cette tristesse des êtres qui ne vivent pas leur vraie vie, qui semblent s'attendre eux-mêmes. André vit selon son cœur, mais vit-il selon sa destinée ?

Cette allusion involontaire à la liaison d'André de Claircy et de Berthe de Vrancourt embarrassa M. Glaveret, qui reprit :

— C'est un si singulier caractère qu'André, si secret, si renfermé ! Que cachent son calme, sa froideur, son air d'avoir accepté l'existence ! Ah î Romaine, si vous saviez comme je songe souvent avec angoisse à ces choses, si vous saviez...

Romaine Mirmault, soudain nerveuse, grattait le sol du bout de son ombrelle :

— Cher monsieur Glaveret, je comprends votre

I08 nOMAINF. MIRMAULT

sollicitude inquiète pour André de Glaircy, mais son frère Pierre, lui, me paraît moins compliqué, plus ouvert, plus lisible.

M. Claveret agita les bras :

— Pierre, ah ! si vous croyez qu'il ne m'inquiète pas aussi, celui-là 1

M. Claveret se tut un instant et reprit :

— II m'inquiète non par lui-même, — c'est une nature charmante, tendre et douce, — mais par ce qu'on lui a mis dans la cervelle. Que voulez-vous. Pierre est de son temps. D'ailleurs, c'est c« qui devrait me rassurer. Tous les garçons de son âge sont dans le même état d'esprit. Oui, ils ont tous ce même goût de l'action qui est le credo de la nouvelle génération. Ils respirent une atmosphère d'énergie. Pierre est comme les autres, ou, du moins, il croit être comme eux. Mais cette exaltation n'est-elle pas chez lui artificielle ? Se soutiendra-t-elle, quand elle sera aux prises avec la réalité ? Et le plus grave, c'est qu'il voudra tenter l'expérience, se prouver à lui-môme qu'il est capable d'agir. Et alors ? Ah ! Romaine, Romaine Mirmault, ne voua moquez pas de moi, ne vous moquez pas du bonhomme Claveret et de ses terreurs ! Si vous saviez ce que c'est que d'aimer et de ne rien pouvoir pour ceux que l'on aime, rien, rien !

Et M. Claveret regardait tristement ses grosses mains, où les veines, apparentes et gonflées, dessi-

nOMAINE MinMAULT I OQ

naient des lacs, des fleuves et des montagnes comme sur les cartes en relief de ces contrées lointaines où il avait tant voyagé en imag-ination, ses grosses mains auxquelles il eût souhaité le pouvoir mag-ique de changer à son gré les fils des destinées qui lui étaient chères.

Page 1