CHAPITRE IX
Plusieurs mois s'étaient écoulés depuis le jour où Dolorès et Coursegol étaient venus s'installer dans la maison du citoyen Vauquelas, située, ainsi que nous l'avons dit, dans le fond du faubourg du Roule. Coursegol, pour les besoins du commerce qu'il avait entrepris de concert avec Vauquelas, sortait tous les jours, allant dans les clubs, dans les sections, à la Convention, au palais Egalité, fréquentant les hommes les plus en évidence de cette triste époque. Dolorès, au contraire, ne quittait qu'à de rares intervalles l'asile que le hasard lui avait donné. Si parfois elle s'échappait et gagnait le centre de Paris, c'était pour aller voir Cornélie Bridoul, pour entendre avec elle une messe dite à la hâte, dans quelque chambre obscure, par un prêtre courageux que cachaient les bonnes âmes, afin de le soustraire aux rigueurs du comité de Salut public. Sauf
ces sorties rares et rapides, Dolorès restait chez elle. Elle y vivait tranquille et calme, sans connaître, autrement que par les récits de Vauquelas et de Coursegol, l'intensité de la terreur profonde qui régnait sur Paris.
Sa vie s'écoulait solitaire et triste. Sans amies de son âge, sans amour, frappée par l'absence de ceux qui lui étaient chers, sa jeunesse s'étiolait ainsi qu'une fleur privée de soleil. Elle se voyait en quelque sorte dépérir. Depuis trois ans, tant de malheurs avaient surgi autour d'elle, qu'elle ne conservait plus même l'espérance d'un bonheur à venir. Dégoûtée de la vie, le courage pour s'y rattacher lui manquait. Un immense affaissement s'était emparé de tout son être. Elle ne possédait plus le rire joyeux et sonore de la vingtième année. Au lieu des beaux rêves qui viennent charmer le sommeil des jeunes filles, elle ne voyait, durant ses nuits agitées, que les , tristes souvenirs de son passé. Comme dans un nuage sombre apparaissaient tous ceux qu'elle avait perdus après les avoir aimés : la marquise de Chamondrin, qui lui avait tenu lieu de mère ; le marquis, dont la tendresse avait versé de si pures joies sur ses jeunes ans; Philippe et Antoinette, son frère et sa sœur d'adoption. Les morts tant pleures, les vivants, — à supposer qu'An-
toinette et Philippe vécussent encore, étant d'ailleurs pour elle comme s'ils n'étaient plus, — passaient devant ses yeux désespérés sans éveiller dans son cœur meurtri autre chose que la douleur profonde des éternelles séparations. Elle ne pouvait même plus goûter la triste douceur des austérités monacales et de cette vie commune du couvent, dans laquelle le sacrifice de soi-même puise des encouragements précieux. De quelque côté qu'elle regardât autour d'elle, elle ne trouvait aucun appui. Elle était condamnée à porter seule le lourd fardeau de ses chagrins amers. Et puis, en ces jours de terreur et de périls incessants, la défiance était générale. Il n'était guère d'amitié qui pût naître et se développer. On était réduit à vivre .pour soi, entre soi, dans la crainte d'ouvrir, sans le savoir, sa maison aux émissaires del'échafaud. Or, ni Vauquelas ni Coursegol n'étaient pour Dolorès des compagnons tels qu'il les aurait fallu pour la distraire et l'égayer. Durant les courts instants que Coursegol passait auprès d'elle, elle le voyait absorbé, préoccupé, entièrement livré à ses calculs. Quant à Vauquelas, il témoignait a la jeune fille les égards respectueux et un peu froids qu'un vieillard peut prodiguer à une femme. 11 était difficile de savoir exactement ce que pensait
le bonhomme. Sa face ridée ne trahissait aucune de ses impressions, et ce n'est pas en lui que Dolorès pouvait trouver les consolations dont elle aurait eu besoin. Le matin, ella travaillait aux comptes qu'elle était chargée de tenir. A midi, elle prenait seule et à la hâte un léger repas, et c'est le soir seulement que le dîner réunissait autour d'elle les compagnons habituels de sa triste vie.
Un soir du mois d'octobre, elle était seule dans sa chambre, située au rez-de-chaussée de la maison, et s'ouvrant sur le jardin par une grande porte vitrée, devant laquelle tombait un lourd rideau. Il était environ neuf heures. Vauquelas et Coursegol étaient absents; les gens de service, rentrés chez eux, Dolorès pouvait se croire entièrement abandonnée. Assise devant le feu, auprès d'un guéridon, elle brodait. Mais il était facile de voir que si son corps était là, occupé par un travail machinal, sa pensée était bien loin. Elle rêvait au passé. Elle se demandait en quel point du monde elle devait chercher à rejoindre Antoinette de Mirandol et Philippe de Chamondrin.
— Que font-ils? se demandait-elle. Songent-il? à moi? sont-ils heureux?
Et de telles questions lui ouvrant des per-
spectives sans fin, elle s'abandonnait aux rêveries les plus diverses.
Soudain, le souffle bruyant du vent se fit entendre au dehors. Le bruit des arbres violemment secoués dans le jardin arriva jusqu'à ses oreilles. Elle tressaillit. En même temps, une rafale plus tumultueuse que les autres retentit dans le silence de la nuit avec des mugissements inquiétants. On eût dit le vacarme d'une mer furieuse. Puis, par la porte vitrée que le rideau soulevé laissa voir à demi, un flot dépoussière entra. La flamme des bougies trembla. De la cheminée, un nuage de fumée fut rejeté dans l'appartement. Enfin, un bruit semblable à celui d'une porte qu'on referme vint s'ajouter au tapage mystérieux que causait la tempête.
— On a oublié de fermer cette porte, pensa Dolorès.
Et murmurant quelques mots qui, malgré elle, traduisaient sa pensée, elle se leva pour aller réparer l'oubli des domestiques de Vau quelas. Soudain elle s'arrêta, stupéfiée, presque effrayée. Elle venait de voirie rideau s'agiter, non pas seulement parce qu'il obéissait au vent , mais encore parce qu'une main invisible semblait en secouer les plis.
— Ciel ! il y a quelqu'un derrière ce rideau.
Qu'un malfaiteur eût pu s'introduire dans la maison, à cette heure de la nuit, cela n'avait rien d'impossible. Cette pensée fut la première qui se présenta à son esprit. Coup sur coup, elle se rappela que Coursegol et Vauquelas venaient de sortir, que les domestiques était eouchés; qu'elle était, en quelque sorte, seule dans la maison. L'esprit d'une femme est prompt à s'alarmer. La nuit, la solitude ajoutent encore à l'effroi si prompt à naître dans une imagination enfiévrée. Dolorès eut peur; Elle pâlit. Ses lèvres tremblèrent, machinalement, elle étendit les mains derrière elle, soit pour chercher une arme, soit pour rencontrer le dossier d'une chaise, où elles pussent s'appuyer.
— Je suis folle ! se dit-elle tout à coup. Par le temps qui court, qui songerait à s'introduire ici, si ce n'est le vent ? Allons fermer la porte.
Et se roidissant contre l'effroi qui la dominait, elle marcha vivement devant elle. Soudain, elle s'arrêta de nouveau. Ses yeux avaient parfaitement vu une ombre humaine se dessinant derrière le rideau.
— Oh ! c'est affreux ! fit-elle en portant la main à son cœur.
Et d'une voix faible, elle dit :
— Qui va là ?
Pas de réponse.
Alors, elle s'arma de courage, fit deux pas en avant, saisit le rideau et le souleva. Appuyé contre la porte vitrée, maintenant fermée, un homme se tenait debout. Elle était si troublée que, n'osant lever les yeux, elle ne vit pas son visage.
— Qui êtes-vous? demanda-t-elle.
Elle n'avaitpas encore prononcé ces trois mots que l'homme qu'elle interrogeait s'avança sans lui répondre et en criant :
— Dolorès ! Dolorès!
— Philippe !
Et elle tomba dans les bras de son ami, de celui qu'elle n'osait plus appeler son frère, séparé d'elle depuis trois ans. Ils restèrent quelques minutes ainsi, sans parler, livrés à leur émotion. C'était Philippe, mais Philippe vieilli, maigri, la barbe inculte, les vêtements en désordre, l'œil éteint, pâle à faire pitié. Ils se regardèrent longtemps, et en voyant les ravages du temps et de la souffrance sur les traits de son ami, Dolorès fondit en larmes.
— 0 Dolorès, dit-il enfin, est-ce bien toi que je retrouve après t'avoir tant cherchée?
Elle pleurait et souriait à la fois, tandis que ranimé peu à peu par la douce chaleur qui régnait
dans la salle, il dévorait des yeux sa chère aimée. Elle passa derrière lui, s'assura que la porte vitrée était bien fermée, laissa tomber le rideau et entraîna Philippe dans un fauteuil devant le feu.
— Me trouves-tu changée ?demanda-t-elle.
— Plus belle encore que par le passé.
Elle rougit, détourna la tête ; puis, tout à coup :
— Comment es-tu ici, Philippe ?
— J'étais venu à Paris, avec quelques gentilshommes, pour tenter d'arracher la reine à ses bourreaux. Triste expédition ! La reine est morte sur l'échafaud. Mes camarades sont arrêtés. Seul, j'ai pu m'échapper...
— Mais, alors, tu es poursuivi, fugitif, signalé peut-être aux agents du comité ?
— Pendant huit jours, je suis resté caché chez un brave homme que ma misère avait touché. J'espérais vivre dans sa maison jusqu'au moment où il me serait possible de quitter Paris. Avant-hier, il est venu tout à coup m'annoncer qu'il était soupçonné de donner asile à des ennemis de la nation ; que son domicile pouvait, d'une minute à l'autre, être envahi par les émissaires de Robespierre, et que si je ne voulais sa mort, je devais fuir. Je suis parti, et depuis j'ai
erré dans les rues de Paris, cherchant les quartiers solitaires, vivant jour et nuit comme un chien, n'osant demander l'hospitalité de peur d'être dénoncé. Ce soir , mourant de froid et de faim , je me demandais s'il ne vaudrait pas mieux aller me livrer, lorsque, à deux pas d'ici, j'ai rencontré un ancien serviteur du duc de Penthièvre auquel j'avais autrefois rendu quelques services. Croyant qu'il ne les aurait pas oubliés, je me suis approché de lui, je me suis nommé. Le misérable , m'injuriant , a voulu m'arrêter. L'instinct de la conservation a doublé mes forces. J'ai lutté avec lui, je l'ai renversé, et tandis qu'il appelait du secours, je me suis enfui à travers les terrains vagues qui avoisinent cette maison. Un mur peu élevé s'est rencontré devant mes pas. Je l'ai franchi, et je me suis trouvé dans ce jardin. Par cette croisée, j'ai vu de la lumière. Une porte était entr'ouverte. Je suis entré, et Dieu a voulu que les heures d'angoisse que je viens de passer m'aient conduit auprès de toi. Ah ! je peux mourir, maintenant. Puisque je t'ai vue, Dolorès, je mourrai content.
— Que parles-tu de mourir? s'écria Dolorès. Puisque te voilà, tu es sauvé. Tu resteras ici. Elle s'arrêta soudain; se rappelant que cette
maison n'était pas sienne, elle hésita. Philippe surprit son hésitation.
— Suis-je chez toi ? demanda-t-il.
— Non. Tu es chez le citoyen Vauquelas dont Coursegol est l'associé.
— Vauquelas ! Malheur !
— Pourquoi ?
— Parce qu'à moins qu'il n'y ait deux individus de ce nom, le maître de cette maison est un des amis de Robespierre, un de ceux qui ont le plus contribué à faire découvrir le complot que nous avons formé, mes compagnons et moi, pour sauver la reine.
Dolorès poussa un cri et, de ses mains, cacha son visage.
— Que faire murmura-t-elle.
— Coursegol n'est-il pas là ? demanda Philippe.
— Il ne rentre que fort tard dans la nuit.
— - Il aurait pu me cacher jusqu'à demain !
— Je te cacherai dans sa chambre, dit Dolorès, subitement inspirée. Personne n'y pénètre jamais. J'attendrai son retour et je le préviendrai.
Philippe approuva ce plan.
— Mais, j'y songe ! reprit-elle. Tu disais tout à l'heure que tu avais faim. Ah ! mon Dieu ! les domestiques sont couchés.
Elle s'éloigna à la hâte, tandis que Philippe, exténué d'émotion, de fatigue et de besoin, demeurait assis dans le fauteuil où il avait pris place. Dolorès revint bientôt, portant du pain, du vin et un morceau de viande froide qu'elle avait heureusement trouvé dans l'office. Elle déposa le tout sur le guéridon qu'elle traîna devant Philippe. Sans mot dire, ce dernier se mit à manger et à boire avec l'avidité d'un homme affamé. Dolorès, debout devant lui, le regardait, tandis que son cœur battait avec violence, tandis que de ses yeux brillants de fièvre des larmes brûlantes tombaient sur ses joues.
Peu à peu, Philippe se ranima. La chaleur, la nourriture aidant, ses forces revinrent. Un peu de sang monta à son visage, un sourire d'espérance apparut sur ses lèvres. Alors seulement Dolorès osa prononcer un nom, qui depuis un moment cherchait à s'échapper de sa bouche.
— Tu ne m'as pas parlé d'Antoinette.
Ce nom rappelait a Philippe des engagements sacrés que Dolorès ignorait, qui jamais plus qu'à cette heure ne lui avaient semblé lourds et difficiles.
— Antoinette! répondit-il. Elle vit. Elle habite aux environs de Londres, chez des amis auxquels je l'ai confiée.
— Elle est ta femme? demanda Dolorès, qui n'osait regarder Philippe en face.
— Non *
— Les désirs de ton père, cependant.. „
— Tais- toi, par pitié, interrompit Philippe. Si je ne t'avais pas retrouvée, si j'avais eu la preuve certaine que tu ne vivais plus, peutêtre aurais-je épousé Antoinette. Mais, maintenant...
— Maintenant?
— Elle ne peut plus être ma femme.
— Ne t'aime-t-elle plus?
Philippe baissa la tête et il se fit un assez long silence. Soudain, il se leva :
— Pourquoi te le cacher plus longtemps ? Je t'aime, Dolorès. Je t'aime comme autrefois, lorsqu'aux Buissières j'osai t'ouvrir mon cœur! Depuis, malgré tous les obstacles, je n'ai pas cessé de t'aimer. Et mon amour n'était pas maudit de Dieu, puisque c'est le ciel qui, malgré toi, nous réunit aujourd'hui. Oh ! je te le jure, rien ne nous séparera plus.
Dolorès se sentait sans énergie pour répondre à ce langage, pour détruire d'un mot les espérances dont elle était l'objet et qui lui apparaissaient plus vivantes que par le passé, plus touchantes surtout, puisque trois années n'avaient
pu les éteindre dans le cœur âdèle et passio&né de Philippe. Celui-ci continua :
— Ah ! si je pouvais te révéler comme j'ai été malheureux loin de toi! Ma Dolorès, savais-tu en partant, en quittant le château où nous avions grandi ensemble, pour aller faire à Dieu le sacrifice d'un amour que tu partageais, et dans lequel, par grandeur d'âme, tu voulais voir un cçime, savais-tu que tu emportais une part de moi-même ?
— Arrête ! murmura-t-elle en tombant assise en face de lui.
Mais il n'entendait plus.
— Depuis, continua-t-il, j'ai vécu malheureux, m'efforçant en vain de chasser de ce cœur dont tu n'avais pas voulu, le souvenir de ta grâce et de ta beauté, obligé d'écouter d'une oreille complaisante Antoinette, dont tu m'avais ordonné défaire ma femme! Vois-tu, ce sacrifice était au-dessus de mes forces. Je ne pouvais pas. Je l'aime comme une sœur, mais toi !...
Dolorès l'interrompit. Apaisée tout à coup, rappelée par une inspiration mystérieuse au sentiment de son héroïque devoir, elle se leva, et d'une voix émue mais ferme :
— Philippe, dit-elle, je ne dois pas en enten-
dre davantage. J'appartiens à Dieu, et ioi-même tu n'es pas libre. Antoinette...
— Veux- tu donc m'obliger à la haïr?
Ge crï effraya Dolorès et remplit son âme de pitié tendre pour le malheureux qui se tordait à ses pieds et qu'elle adorait, en le désespérant.
— Eh bien, répondit-elle, ne l'épouse pas, si l'union que ton père avait souhaitée est audessus de tes forces. Mais n'espère pas que jamais je sois assez faible pour céder à tes prières. Que tu l'aimes ou que tu la détestes, Antoinette sera éternellement entre nous.
Philippe, qui était debout, bondit à cette déclaration. Puis il se laissa aller dans le fauteuil, et, la tête dans les mains, il éclata en sanglots.
Dolorès était à bout de forces. Elle eut cependant assez d'énergie pour tenter de mettre un terme à cette scène cruelle.
— L'heure approche, dit-elle, où le maître de cette maison a l'habitude de rentrer. 11 ne faut pas qu'il te trouve ici. Je vais te conduire dans la chambre de Coursegol. Tu y seras en sûreté.
Mais Philippe ne l'entendait pas. Il pleurait comme un enfant et parlait au milieu de ses larmes.
— Ah! c'est exiger plus que l'homme ne peut faire! disait-il. Dieu ne demande pas tant à notre
m LE ROMAN D'UNE JEUNE FILLE.
faiblesse, et s'il veut, après nous avoir créés l'un pour l'autre, que nous vivions éternellement séparés, éternellement malheureux de l'ê. tre, pourquoi nous a-t-il réunis ce soir? Notre rencontre n'a-t-elle pas quelque chose de providentiel ? Dolorès, ta décision ne peut être irrévocable.
Elle arma son cœur de courage, afin de retenir les paroles qui gonflaient sa poitrine oppressée.
— Viens, Philippe, dit-elle, en essayant de donner un accent maternel à sa voix.
— Mais, alors, promets-moi !...
— Eh bien, demain, fit-elle doucement, en essayant de l'apaiser.
Elle y réussit. Philippe se leva, docile et prêt à la suivre. Déjà elle avait pris un flambeau et marchait devant lui, lorsque soudain des pas retentirent dans la pièce voisine.
— Ciel ! Vauquelas ! Nous sommes perdus !
— Il n'entrera peut-être pas, répondit Philippe, qui se redressa vivement.
D'un geste, Dolorès lui imposa silence et, prêtant l'oreille, elle attendit, espérant que Vauquelas passerait devant sa chambre sans s'y arrêter. Son attente fut déçue, Vauquelas frappa deux fois contre la porte.
— Puis-je entrer, citoyenne Dolorès?
— Non! répondit celle-ci. Je suis couchée.
— Lève-toi, alors, et ouvre vite. On a vu tout à l'heure un homme franchir le mur qui sépare le jardin de la rue. Il doit rôder autour de la maison. On s'est mis à sa poursuite. Une patrouille est derrière moi.
— Je me lève ! fit Dolorès qui, tout en cherchant à gagner du temps, se demandait comment elle ferait fuir Philippe.
— La nuit est sombre, dit alors celui-ci à voix basse. Je vais dans le jardin. Je m'y cacherai et j'y attendrai que les soldats soient partis.
Dolorès l'approuva d'un signe de tête, marcha sur la pointe des pieds jusqu'à la porte vitrée, afin de l'ouvrir et de faire fuir Philippe, Elle tourna doucement le bouton, tira la porte à elle, s'écarta pour laisser passer son ami. Mais elle poussa un cri. Dans le fond du jardin, éclairé par la clarté des bougies placées dans sa chambre, elle venait de voir cinq gardes nationaux qui s'avançaient vers la maison, en battant avec la crosse de leur fusil les massifs qui bordaient l'allée. Elle recula épouvantée. Philippe sïlança pour fuir avant que les soldats fussent arrivés jusqu'à lui. Ceux-ci le mirent vivement eu joue.
— Ne tirez pas! s'écria-t-il. Je me rends.
Et s'arrêtant, il les attendit. Au même moment, par l'autre porte, Vauquelas entrait. Dolorès jeta sur Philippe un regard éperdu. Puis, par un mouvement instinctif, elle se rapprocha de lui. Il y eut d'abord un moment de silence causé par la surprise des uns, par l'effroi des autres. Philippe était atterré, non que le courage lui fît défaut, mais parce qu'il se voyait devenu pour Dolorèsla cause d'une catastrophe. Celle-ci n'épouvait pas un effroi moindre en se disant que Philippe allait être arrêté sous ses yeux par les soldats qui venaient d'envahir la maison. Ceux-ci considéraient d'un œil ironique ce beau jeune homme et cette jolie fille, se demandant si leur arrivée ne troublait pas simplement un doux rendez-vous, el s'ils avaient devant eux des amoureux ou des conspirateurs.
Quant à Vauquelas, il promenait de l'un à l'autre des regards interrogateurs, irrités et surpris à la fois. La présence d'une patrouille dans son appartement, les soupçons auxquels l'arrestation d'un inconnu trouvé en tête-à-tête avec Dolorès, pouvaient l'exposer, lui, un si pur patriote, troublaient un peu sa cervelle. Peut-être allait-il laisser tomber sur Philippe toute sa colère, quand le sergent qui commandait les sol-
dats prit la parole, et s'adressant au jenne homme :
— Que fais-tu dans cette maison, muscadin ? Qui es-tu?
Philippe allait répondre. Vauquelas l'en empêcha.
— Qui il est ! s'écria-t-il, rien de plus facile à deviner : un ennemi de la République, qui a cherché un asile chez moi, au risque de compromettre l'honneur de cette jeune fille et mon propre civisme.
A ces mots, Dolorès tressaillit, et avec un effort qui semblait coûter à sa pudeur :
— Tu te trompes, citoyen Vauquelas. Cet homme est mon mari!
— Ton mari ! tu es mariée?
— Pour des causes particulières, je cachais à tous la vérité.
— Mais Coursegol...
— Lui-même l'ignorait ! dit Dolorès en baissant les yeux.
— Mariée ! répétait machinalement Vauquelas. Philippe se rapprocha et d'une voix dont nul n'entendit les accents, il dit à Dolorès :
— Ah ! cruelle! si tu l'avais prononcé plus tôt ce mot, nous ne serions pas ici.
Dolorès ne répondit pas. Elle suppliait du
regard Vauquelas qui pouvait d'une parole éloigner les soldats. Quant à celui-ci, il se rappelait l'histoire de Dolorès, dont Coursegol lui avait raconté les détails. Il se disait que la fille adoptive du ci-devant marquis de Chamondrin n'avait pu épouser qu'un gentilhomme et que ce gentilhomme devait être un de ces adversaires implacables du nouvel état de choses, que le comité de Salut public poursuivait et frappait sans rémission. Qu'un tel personnage fût rencontré dans sa maison, c'était plus qu'il n'en fallait pour le perdre lui-même, quelle que fût d'ailleurs son influence sur Robespierre. Aussi, était-il nécessaire de frapper un grand coup, afin de sortir pur et sans tache de cette épreuve.
— Pourquoi m'a voir caché que tu étais mariée? demanda-t-il à Dolorès.
— Pour des causes purement intimes.
— Et pourquoi ton mari pénètre-t-il chez moi comme un malfaiteur, au lieu d'entrer par la porte ?
— Parce que nous voulions garder notre mariage secret.
— Tout ceci n'est pas clair, dit alors le chef de la patrouille.
Et, Adressant à Philippe, il ajouta :
— Ton nom ? D'où viens-tu ?
Philippe ayant hésité, cet homme reprit :
— Le citoyen et la citoyenne vont nous suivre à la section. Ils s'expliqueront là, et s'ils n'ont rien à se reprocher, on les mettra sur-le-champ en liberté.
— Oui ! oui ! emmenez-les, répondit Vauquelas, heureux d'une solution qui éloignait les soldats de chez lui.
Alors, seulement, Dolorès comprit que le mensonge auquel elle avait eu recours pour sauver Philippe ne le sauvait pas et la perdait ellemême. Elle n'en éprouva de regret qu'en ce qui touchait son ami. Quant à elle, depuis longtemps, elle avait fait le sacrifice de sa vie. Mais Philippe ne voulait pas de ce sacrifice. Alors qu'il vit qu'on allait les arrêter tous les deux,ils'écria :
— Cette jeune fille a menti, sans doute pour sauver un inconnu qu'elle aura oublié dans quelques eures. Je ne suis pas son mari, et si l'on me trouve auprès d'elle, c'est que, fuyant tout à l'heure un homme qui me poursuivait, je me suis réfugié ici. Je me nomme Je marquis Philippe de Chamondrin; je suis un conspirateur et un émigré.
— Ah ! le malheureux ! murmura Dolorès. Il se perd.
Quant à Vauquelas, en entendant la déclaration de Philippe, il avait bondi.
— Tu t'appelles Philippe de Chamondrin ? demanda-t-il.
— C'est mon nom, répondit Philippe.
— Mais, alors, tu es le frère adoptif de cette jeune fille, et si tu es ici, toi un conspirateur, toi un émigré, c'est qu'elle est ta complice. La coquine ! faire de ma maison un rendez-vous d'ennemis de la nation.
La colère avait rougi son teint, agrandi ses yeux. Il écumaitï
— Qu'on les arrête ! s'écria-t-il.
Philippe, qui supposait, par la déclaration
qu'il venait de faire, sauver Dolorès, eut un mouvement de rage impuissante.
— Monsieur, dit-il, ceci vous portera malheur.
— Ce qui me porterait malheur, ce serait d'abriter sous mon toit des aristocrates tels que vous. Mais, je suis un patriote, moi ! j'aime la république ; la France avant tout! Citoyens, cet homme est dangereux. Ci-devant gentilhomme, il a conspiré pour sauver la reine et faire monter le petit Capet sur le trône. Quant à celle-ci, c'est une vipère qui payait d'une trahison infâme l'hospitalité que je lui ai donnée. Emmenez-les, Gt périssent les ennemis de la nation !
11 prononça ces paroles d'une voix énergique, comme s'il eût voulu attester ainsi son patriotisme. Pendantce temps, lessoldats causaient entre eux. Lorsqu'ils curent fini, la patrouille se divisa en deux escouades. L'une arrêta Dolorès, l'autre Philippe. On les entraîna. Il était environ onze heures du soir.