CHAPITRE X
Coursego] rentra vers minuit. Suivant son habitude, il allait traverser, sans s'y arrêter, les couloirs du rez de-chaussée, pour gagner sa chambre située au premier étage, lorsqu'il s'entendit appeler. Il reconnut la voix de Vauquelas. Elle venait de la chambre de Dolorès. Surpris que celle-ci ne fût pas couchée à une heure aussi avancée, craignant qu'elle ne fût malade, il entra. Vauquelas était seul, pâle, ému, fiévreux. Le lit de la jeune fille n'avait pas été défait. Son absence frappa Courscgol.
— Où est Dolorès? demanda-t-il vivement.
— Coursegol, pourquoi ne m'avoir pas dit qu'elle recevait ici secrètement Philippe de Chamondrin ?
— Elle recevait M. Philippe ! s'écria Coursegol stupéfait.
— Dans ma maison, dans cette chambre. On les a surpris là tous les deux.
— Mais alors, M. Philippe vit !
— Il vit, pour mon malheur.
— Que veux-tu dire? demanda Coursegol qui ne comprenait qu'une chose, c'est que son maître n'était pas mort.
— Je veux dire que Dolorès, qu'à ta prière j'avais reçue ici, y donnait asile, au risque de me compromettre et de me perdre à jamais, à un réactionnaire exalté, à ce Philippe de Chamondrin, un des chefs de la conspiration formée par les émigrés pour sauver la veuve Capet.
— Ah ! je comprends, murmura Coursegol, qui devina sur-le-champ que Philippe, fugitif, s'était réfugié dans le domicile de Vauquelas et y avait trouvé Dolorès. Eh bien, citoyen, reprit-il, ce jeune homme ne restera pas ici. Nous le ferons partir, et nul ne saura...
— Il ne peut plus partir,
— Pourquoi ?
— Il est arrêté ainsi que Dolorès, lui, pour crime de conspiration contre l'Etat, elle, comme complice du crime.
Coursegol laissa échapper une imprécation terrible. Puis, s'élançant vers Vauquelas et le saisissant au collet :
— C'est toi, misérable vieillard, qui les as livrés.
— Tu m'étrangles ! dit Vauquelas, qui perdait haleine sous la pression de ce poignet énergique.
— Mais, dis-moi donc où ils sont ! continuait Coursegol sans l'entendre. Je veux les voir. Où sont-ils?
— Lâche-moi d'abord, répondit Vauquelas d'une voix éteinte.
Coursegol obéit. Mais il resta debout, menaçant, devant Vauquelas. Celui-ci tremblait. Il n'avait pas prévu que Coursegol se vengerait sur lui de l'arrestation de Dolorès et de Philippe.
-—Explique-toi donc! cria Coursegol.
— La patrouille est entrée ici, poursuivant le jeune Philippe qui s'était caché dans cette chambre. Pour le sauver, Dolorès a dit qu'elle était sa femme, Philippe, craignant qu'elle ne fût compromise, a démenti cette allégation, et comme leurs explications n'ont pas paru suffisamment claires, on les a conduits l'un et l'autre en prison.
— Ne pouvais-tu répondre d'eux, déclarer que tu les connaissais?
— J'ai tout fait pour les sauver ! objecta Vauquelas.
— Tu mens ! tu mens! Je te dis que tu mens.
C'est toi qui les as livrés, j'en suis sûr. Tu as eu peur pour ta vie, pour ton argent ! Malheur à toi !
Et Coursegol accompagna ces paroles d'un geste si terrible que Vauquelas, croyant sa dernière heure arrivée, tomba sur ses genoux en disant :
— Pitié i
Mais Coursegol semblait impitoyable. Des plaintes et des menaces sortaient de sa bouche.
— Pauvres enfants ! les tuer au moment où la Providence prenait soin de les réunir ! Vieillard imbécile ! tu as été moins clément que le destin,
— Aie pitié de moi !
— As-tu donc eu pitié d'eux? Non! Eh bien, tu vas mourir.
Et, tirant de sa poche un poignard qu'il portait toujours sur lui, Coursegol le leva sur la tête de Vauquelas.
— Mais, si je te promettais de les sauver?.., La main de Coursegol, prête à frapper,
s'arrêta.
— Tu les sauverais ! Mensonge ! Comment t'y prendrais-tu? Les prisons de la République ne laissent sortir ceux qu'elles gardent que poulies envoyer à l'échafaud.
— Je donnerai tant d'argent aux geôliers,
qu'ils ouvriront les portes devant ceux que tu réclames.
— Les geôliers ne sont pas seuls maîtres. D'ailleurs, quel est celui d'entre eux qui, même pour s'enrichir, s'exposerait à la mort !
— Eh bien, reprit Vauquelas, je ferai mieux encore. Je séduirai les juges du tribunal révolutionnaire, et ils prononceront l'acquittement.
— Mauvais moyen ! Les juges exigeront l'argent avant, et, quand ils l'auront touché, ils condamneront.
— Mais que faire, alors?
— Le mal est sans remède, et c'est parce que tu en es l'auteur, que je vais me venger sur toi.
— Arrête. J'irai, s'il le faut, jusqu'à Robespierre.
— 11 te refusera.
— Non. Mon influence sur lui est toute-puissante. Je sais ce qu'il faut lui dire pour l'obliger à me satisfaire.
— Même lorsqu'il saura qu'il s'agit de l'un des auteurs du complot formé pour délivrer la reine?
— Oui, il accordera la grâce.
Coursegol réfléchit un moment. Vauquelas, agenouillé devant lui, avait levé la tête, essayant de lire, dans ces yeux où brillait la vengeance, quel allait être son sort.
— Ecoute, dit enfin Coursegol, je te fais grâce de la vie provisoirement. Il dépend de toi que mon arrêt devienne définitif.
— Ordonne, j'obéirai! murmura servilement Vauquelas qui commençait à respirer.
— Je veux demain, au coucher du soleil, recevoir de tes mains un ordre en blanc signé de Robespierre, à l'aide duquel il soit possible de faire sortir des prisons deux des personnes qui y sont enfermées.
— Tu l'auras.
— Je veux, en outre, que Robespierre ignore le nom des prisonniers que sa signature doit délivrer.
— Il l'ignorera.
— A ce prix, ta vie est sauve. Seulement, ajouta Coursegol, n'essaye pas de me tromper. Je sais que tu pourrais obtenir, au lieu d'un ordre d'élargissement pour mes enfants, un ordre d'arrestation pour moi, et te préserver ainsi du châtiment que tu mérites...
— Oh ! peux-tu croire?...
Vauquelas ne put achever sa phrase. Il balbutia et rougit, en voyant ses plus secrètes pensées devinées.
Coursego. reprit:
— Mais, afin que tu ne puisses agir de la sorte,
c'est dans cette maison que je vais attendre ton retour, et, si demain, des soldats conduits par toi venaient m'y arrêter, ils me trouveraient dans le caveau où tu caches tes richesses. C'est moi qui aurais le plaisir de les initier aux secrets de ta vie patriotique.
Vauquelas poussa un cri étouffé.
— C'est là, continua Coursegol, que j'entends recevoir de tes mains le sauf-conduit que je» t'ai demandé. Maintenant, à toi de déciderai tu veux mourir ou si tu veux vivre.
En disant ces mots, Coursegol, auquel l'émotion avait coupé la voix, poussa la porte qui conduisait au caveau transformé en coffre-fort par Vauquelas, et disparut. Vauquelas, qui, pendant une partie de la scène précédente, était resté à genoux, se releva atterré par ce qu'il venait d'entendre. Ce qui le désolait, c'était l'extrémité à laquelle il était réduit, d'aller solliciter l'incorruptible Robespierre. En faisant cette promesse à Coursegol, il était résolu à ne pas la tenir, à le dénoncer. Mais l'habileté avec laquelle celui-ci avait déjoué ses plans le plaçait dans un embarras cruel. Obligé d'agir ainsi qu'il l'avait promis, il ne pouvait le faire qu'en compromettant son influence et son crédit. Et cependant il était poussé parles menaces de Coursegol, qui n'avait,
pour le perdre, qu'à prononcer un mot, c'est-àdire à révéler le lieu secret où il cachait ses richesses. Combien il regretta les forces et l'énergie de sa jeunesse maintenant paralysées par l'âge ! S'il avait eu seulement vingt ans de moins, avec quelle joie il serait entré en lutte avec Coursegol devenu son ennemi, afin de le tuer et de lui fermer à jamais la bouche. Mais un tel plan n'était plus possible, et force lui était de baisser la tete sous la fatalité qui l'accablait. Une heure après que Coursegol l'eut quitté, il gagna sa chambre, afin de prendre un repos dont le besoin se faisait impérieusement sentir. Il s'étendit sur son lit. Mais le sommeil refusa de venir l'y trouver, et il passa la nuit dans une agitation pire que la fatigue la plus excessive. Au lever du jour il était sur pied. Il voulait, avant de quitter sa maison, revoir Coursegol. Ce dernier avait dormi, la main sur un pistolet, gardant le coffre-fort qui servait, à cette heure, de garantie à ses propres jours aussi bien qu'à ceux de Dolorès et de Philippe.
— As- tu le sauf-conduit? demanda Coursegol.
— Je vais l'aller quérir, répondit Vauquelas.
— Ne reviens pas sans l'apporter, si tu veux sortir vivant de ce caveau.
vauquelas se retira en chancelant. Robespierre
2oS LE ROMAN D'UNE JEUNE FILLE.
•habitait rue Saint-Honoré. C'est de ce côté que Vauquelas porta ses p^s, se demandant sous quelle forme il présenterait sa requête. L'amitié que lui portait le célèbre membre du Comité de salut public était vive et profonde. Elle avait son origine dans des relations anciennes, dans des services mutuellement rendus, dans une entière communauté d'idées. Mais, de la part de Robespierre, elle n'allait pas au delà de ce qu'il considérait comme son devoir. Même dans ses décisions les plus sanguinaires, il était de bonne foi ; il se prenait au sérieux, et aucune considération étrangère à ce qu'il entendait être le bien du pays ne pouvait le toucher. Il n'accorda jamais une grâce; il ne se laissa jamais fléchir, et, lorsqu'on lit son histoire, on ne sait ce qui est le plus horrible, .des actes de sa vie ou de l'épouvantable bonne foi qui les inspirait. Vauquelas connaissait la trempe de ce caractère fanatique, de cette nature froide et convaincue. Aussi, après avoir réfléchi longtemps, il perdit l'espérance de toucher Robespierre par le récit des infortunes de Dolorès et de Philippe, ou de le convaincre par l'exposé de l'embarras dans lequel il se trouvait, et se décida à recourir à la ruse pour se procurer le sauf-conduit.
Lorsqu'il arriva chez Robespierre, ce dernier
venait de sortir. Vauquelas n'en parut pas contrarié. Il entra dans le cabinet de travail, — lieu redoutable d'où partaient les accusations qui allaient frapper les citoyens suspects. — Le vieillard était connu par les familiers de la maison ; il lui était facile de circuler dans les appartements. Il se trouva donc seul un moment, ayant prétexté qu'il attendrait le retour de Robespierre. Il courut au bureau de ce dernier, et, tout en veillant afin de n'être pas surpris, il se mit à fouiller dans les papiers amoncelés dans les tiroirs et sur les tablettes. 11 y avait là des ordres en projet, des listes de proscriptions, des documents venus des provinces, des notes de police. Mais Vauquelas ne fit aucune attention à ces pièces. 11 continua à chercher jusqu'au moment où la signature de Robespierre placée au bas d'une page en blanc vint frapper ses yeux et lui arracher une exclamation de joie.
Cette page blanche, revêtue de la griffe du puissant triumvir, était la dernière d'un rapport de police approuvé par le Comité et la seule sur laquelle l'expéditionnaire chargé de copier le rapport n'eût rien écrit. C'est sur celle-là que Robespierre avait placé son visa. Son nom écrit de sa main, orné de son paraphe, s'étalait dans la blancheur immaculée du papier, comme une
tache de sang. Vauquelas, sans hésiter, arracha au Volumineux cahier la précieuse feuille. Puis, d'une écriture contrefaite, il traça ces mots : « Ordre de laisser sortir de prison le citoyen et « la citoyenne porteurs du présent. » Ces deux lignes, placées au-dessus de la signature, transformaient le papier en un sauf-conduit, tel que Coursegol l'avait exigé. Singulièrement ému par l'acte qu'il venait d'accomplir, Vauquelas enferma dans sa poche le document fabriqué par lui. Il cacha le cahier déchiré au fond d'un tiroir, sous une liasse de dossiers. Puis, ayant laissé à son trouble le temps de se dissiper, il sortit et passa en fredonnant devant les gens qui gardaient la porte, et auxquels il jeta ces mots :
— Je n'ai pas en ce moment le loisir d'attendre. Mais, je reviendrai.
A peine dans la rue, il se mit à inarcher à grands pas, comme s'il eût redouté d'être suivi. Bien qu'on fût au commencement de la mauvaise saison, il arriva chez lui, suant, essoufflé, courut au caveau et, s'adressant à Coursegol qui n'avait pas changé de place, il lui dit :
— Voilà ce que tu désirais ! Va-t'en, Coursegol prit, s^ns répondre, le papier qu'on
lui lendait, l'examina, afin de se convaincre que
la signature n'était pas fausse. Puis, satisfait de son examen, il répondit :
— Je m'en vais avec l'espoir que je pourrai sauver Dolorès et Philippe. Mais je ne te tiens pas encore pour pardonné du mal que tu leur as fait. Souviens-toi que, si mes efforts échouent et que s'il leur arrive quelque malheur, c'est sur toi que je les vengerai. Il se leva pour sortir. Mais, s'étant ravisé, il ajouta :
— Depuis six mois, nous travaillons de concert à des opérations industrielles. Comme j'aurai vraisemblablement besoin de beaucoup d'argent pour réussir dans la tâche que je vais entreprendre, je réclame ma part des bénéfices.
— Estime-la toi-même ! répondit Vauquelas, qui avait trop peur pour essayer de marchander.
— Donne-moi cinquante mille livres, moitié en assignats, moitié en or.
Vauqucîas respira. Il avait craint que Coursegol n'exigeât une somme dix fois plus considérable. Il compta les cinquante mille livres. Coursegol serra les assignats dans son portefeuille, l'or dans une ceinture de cuir qu'il portait toujours sur lui. Puis, sans ajouter un mot, il se mit en route, à la recherche de Dolorès et de Philippe.
Comment arriverait-il jusqu'à eux? Telle fut
la première question qu'il s'adressa, Il fallait d'abord les découvrir. Les prisons étaient alors fort nombreuses. Il y avait le Luxembourg, l'Abbaye, la Force, les Carmes, les Madelonnettes. Saint-Lazare, Port-Libre, beaucoup d'autres encore. Laquelle avait reçu Dolorès et Philippe ? Les avait-on laissés ensemble. Les avait-on séparés? Vauquelas avait été hors d'état de fournir aucun renseignement à ce sujet et Coursegol ne pouvait former que des conjectures. Décidé à commencer sur-le-champ ses recherches, il se rendit d'abord chez Bridoul, où il prit provisoirement domicile et auquel il confia les événements qui s'étaient accomplis depuis la veille. Cornélie ne put retenir ses larmes en apprenant que sa jeune amie était sous les verrous. Quanta Bridoul, il avisa sur-le-champ ce qu'il y avait à faire. Dans la plupart des prisons de Paris, tant que ceux qui les habitaient n'étaient pas désignés pour passer en jugement, ils jouissaient, en dépit de la surveillance dont ils étaient l'objet, d'une liberté relative. Il ne leur était pas absolument interdit de communiquer avec le dehors , et , s'ils possédaient quelques ressources pécuniaires, il leur était possible d'acheter la complaisance de leurs gardiens et d'obtenir d'eux la permission de recevoir des lettres ou des vivres du de-
hors, et parfois môme des visites. Soit que le nombre des prisons et celui des prisonniers empêchât le maintien d'une discipline sévère, soit que, résolu à frapper successivement tous ceux sur lesquels il mettait la main, le Comité de salut public ne voulût pas maintenir une surveillance trop étroite et trop rigoureuse , il tolérait cet état de choses, sous la responsabilité du concierge de chaque maison de détention. Les communications des prisonniers avec le dehors étaient quotidiennes. Les femmes et les enfants arrivaient sans trop de difficultés à être admis à visiter leurs époux et leurs pères, et il s'était établi, pour remplir les messages des détenus, des commissionnaires reconnus, avoués, autorisés, qui entraient et sortaient librement à toutes les heures du jour, à condition de laisser entre les mains des gardiens une part de leurs bénéfices. Coursegol ignorait ces détails. Mais Bridoul les lui fit connaître.
— J'ai pour ami un des individus qui se mettent au service des prisonniers. C'est un homme inoffensif qui, moyennant une honnête rétribution, consentira à t'amener avec lui comme auxiliaire dans les prisons. A sa suite, et sans courir aucun danger, tu les visiteras toutes jusqu'à ce que tu aies trouvé ceux que tu cherches.
Cette proposition combla de joie CoursegoL Le même soir, il fut mis en relations avec l'homme dont Bridoul lui avait parlé. Le lendemain, il entrait en campagne, et, à trois jours de là, il savait que Dolorès était enfermée à la Conciergerie et Philippe aux Madelonnettes.