‹ Roman d'une jeune fille 1770-1794Chapitre 9 sur 17 · CHAPITRE VIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIII

Le premier dimanche du mois de septembre 1793, vers dix heures du matin, une jeune fille vêtue de deuil sortit d'un joli cottage situé aux environs de Londres. Elle descendit lentement les degrés de l'élégant perron qui précédait l'habitation, traversa un jardin, et, ayant ouvert la grille qui donnait sur la route, regarda attentivement dans la direction de la ville.

Brune, un peu frêle, petite plutôt que grande, elle avait sinon une beauté éclatante, du moins un visage sympathique et tout à fait charmant. L'élégance innée de sa personne, la blancheur de ses mains, la timidité naturelle peinte sur ses traits délicats, révélaient une jeune fille appartenant à la classe aisée. Elle ne paraissait pas avoir dépassé vingt ans. Dans tout son être, sa radieuse jeunesse débordait, parée d'une fraîcheur et d'un parfum pénétrants. A voir l'anxiété

avec laquelle ses grands yeux bleus interrogeaient l'horizon, il était facile de deviner qu'elle attendait un être aimé. Mais, sans doute, celui que son cœur appelait n'arrivait pas assez vite au gré de ses désirs, car elle semblait inquiète, préoccupée.

— Ne viendrait-il pas ? murmura-t-elle tout à coup.

Au même moment, comme si ces paroles eussent été entendues, une voix y répondit.

— Ne vous impatientez pas, chère Antoinette ; M. Philippe nous a annoncé sa visite pour aujourd'hui sans en fixer l'heure, et la journée commence à peine. Vous le verrez, soyez-en sûre.

La personne qui venait de parler ainsi s'exprimait dans la langue anglaise. Déjà sur le retour, vêtue comme une bonne bourgeoise, n'affichant dans ses allures et dans ses manières d'autres prétentions que celles d'une femme qui veut mettre une certaine coquetterie à vieillir, elle inspirait, dès le premier abord, la sympathie. Elle avait rejoint Antoinette, comprenant l'impatience qui dévorait la jeune fille et voulant tenter de l'apaiser. Celle-ci lui répondit, non sans amertume :

— Je veux bien croire que nous le verrons, chère madame Recd. Mais n'ai-je pas le droit

d'être inquiète ? N'est-il pas resté trois semaines sans venir ?

— Ne savez-vouspas quelsintérêtsleretiennent à Londres ?

Antoinette secoua la tête. Puis, ayant jeté sur la route déserte un nouveau regard, elle se dirigea tristement vers la maison. Madame Reed la suivit, essayant de la distraire, afin de lui faire oublier. les tourments que causait à son cœur la longue absence de Philippe. Les deux femmes entrèrent dans un petit salon simplement meublé, mais égayé par le paysage des environs que, de cette pièce, Fœil embrassait tout entier. Elles s'assirent devant une table ronde sur laquelle une servante venait de déposer une théière fumante, des tasses vides et des tranches de pain beurrées. Au même moment, un gros homme entra. C'était M. Reed, le propriétaire du cottage* Il ressemblait beaucoup à sa femme. Même âge, même corpulence, même bonne figure bienveillante et réjouie.

— Eh bien! Mademoiselle, dit-il à la jeune fille, en se versant une large rasade de thé, c'est grande fête aujourd'hui ? Vous attendez M. Philippe.

Antoinette ne répondit pas. Madame Reed prit la parole pour elle :

— Mademoiselle Antoinette a peur que son cousin ne lui manque de parole.

— Elle se trompe alors, ditsimplement M. Reed qui, tout en buvant son thé à petites gorgées, s'était approché de la croisée. Elle se trompe, car le voilà.

Antoinette se leva, poussant un cri de joie. Elle allait s'élancer au dehors à la rencontre de Philippe. Mais celui-ci ne lui en laissa pas le temps. Il entra presque aussitôt, et Antoinette vola dans ses bras. Toutes ses peines, tous ses griefs étaient oubliés. Ah ! si l'heure de la séparation est cruelle lorsqu'elle sonne aux oreilles de ceux qui s'aiment, combien en revanche est douce celle qui les réunit! Antoinette, heureuse, extasiée, se pressait contre Philippe. Les époux Reed, voulant laisser entièrement les jeunes gens au bonheur de leur entrevue, se retirèrent. Mais, avant de sortir, M. Reed dit à Philippe :

— Vous nous donnez cette journée, n'est-ce pas? Vous dînez avec nous?

— Hélas ! je le voudrais, mais je suis obligé de partir dans une heure.

M. Reed stupéfait resta un moment immobile.

— Quoi! vous allez me quitter? s'écria Antoînette.

— Je vous expliquerai tout, répondit Philippe.

M. Rced s'inclina et suivit sa femme, qui venait de disparaître. Deux années s'étaient écoulées depuis le jour où Philippe avait entraîné Antoinette loin du château de Chamondrin saccagé, pillé, incendié, et du marquis expirant. En quittant le théâtre sinistre de la catastrophe qui détruisait son berceau, Philippe, accompagné de mademoiselle de Mirandol, s'était rendu à Valence. Là, un ami de la famille de Chamondrin s'était empressé de mettre à sa disposition quelques secours qui lui permirent, après des péripéties dont la relation allongerait inutilement ce récit, de gagner l'Angleterre avec mademoiselle de Mirandol.

Londres, comme un grand nombre d'autres villes étrangères, servait déjà de refuge aux émigrés. Mais, si Philippe avait choisi la capitale de la Grande-Bretagne pour y mettre Antoinette en sûreté, c'est qu'il savait qu'une partie de la fortune de mademoiselle de Mirandol était déposée chez un banquier de cette ville, et qu'en outre, il lui serait plus facile à Londres qu'à Paris de correspondre avec la Louisiane, où l'héritière de M. de Mirandol possédait encore des biens considérables. Eu arrivant au terme de ce périlleux voyage, Philippe n'eut qu'à se féliciter du parti qu'il avait pris. Les parents

qu'Antoinette avait en Angleterre étaient morts. Mais, en la faisant connaître, il put la faire entrer sur-le-champ en possession d'une partie de leur héritage et la mettre à l'abri du besoin.

Un mois s'était écoulé de la sorte, au milieu d'émotions quotidiennes qui n'avaient pas permis aux jeunes gens de se rendre compte dé l'état de leur cœur. Mais, lorsqu'aux agitations qui suivirent le grand désastre auquel ils venaient d'échapper et qui les frappait si cruellement dans les objets de leur tendresse, succéda un calme relatif, chacun d'eux se trouva en face de la situation que ce désastre leur créait et l'envisagea à son point de vue. Antoinette ne se rappelait qu'une chose, c'est qu'elle aimait Philippe et qu'obéissant à son père mourant, ce der- . nier s'était engagé à l'épouser. Elle attendait l'exécution de sa promesse et se considérait déjà comme sa femme. Quant à Philippe, il maudissait intérieurement cette promesse. Il songeait à Dolorès; il se disait que, les couvents n'existant plus, si elle n'était pas morte, elle était libre. Et il ne voulait pas croire qu'elle fût morte. Tout le portait à croire qu'elle vivait encore, que Coursegol était demeuré auprès d'elle pour la protéger et qu'un jour prochain verrait leur réunion. Cette pensée rendait son cœur rebelle

aux sentiments auxquels il avait vainement tenté de Je soumettre. Quoi qu'on fasse pour la détruire, l'espérance ne meurt pas dans un cœur sincèrement amoureux. Elle résiste au temps, aux épreuves. La mort seule peut, sinon la briser, du moins la transformer, en en rattachant la réalisation aux perspectives d'une vie future contre les douceurs de laquelle la mort ne prévaudra plus.

Animé de ces pensées, Philippe n'osait cependant parler avec franchise à mademoiselle de Mirandol. Il l'aimait fraternellement. Ses résolutions se brisaient lorsqu'il songeait au mal qu'il ferait à cette jeune fille naïve et tendre que les événements précédents devaient disposer à se voir, dans un avenir prochain, la femme de celui auquel elle s'était moralement donnée. Et puis, la promesse qu'il avait faite à son père était sans cesse devant ses yeux, cause constante de trouble et de remords. Il ne poursuivait donc pas d'autre but que celui de gagner du temps. Le temps, il le gagna aisément. Peu de jours après leur arrivée à Londres, il eut une explication avec Antoinette. Sans revenir sur des engagements que celle-ci avait le droit de regarder comme irrévocables, il demanda que l'accomplissement en fût retardé jusqu'à l'expiration du deuil qu'importait.

Il allégua la mort tragique de son père, Tincertitude.dans laquelle il était encore sur le sort de Dolorês et de Coursegol, pour faire comprendre combien son cœur était en ce moment peu disposé à se livrer aux joies radieuses de la lune de miel. Antoinette comprit et consentit. Puis il songea à l'éloigner de lui. Il lui donna à entendre que, n'étant pas mariés, ils ne pouvaient habiter sous le même toit. Il lui annonça qu'il lui avait trouvé un asile chez de braves gens qui habitaient aux environs de Londres et qui, n'ayant pas d'enfants, seraient heureux de prendre auprès d'eux, comme pensionnaire et moyennant un prix modique, une jeune fille. Antoinette consentit encore. C'est ainsi qu'elle fut installée chez les époux Reed. M. Reed était un ancien négociant de la Cité qui s'était retiré des affaires pour donner à sa vieillesse et à celle de sa femme la solitude et le repos. La situation des émigrés français répandus dans toute l'Angleterre l'avait disposé à leur venir en aide, et il accepta avec joie la proposition de Philippe. Antoinette s'installa doncdans sa maison. Elle y fut tout d'abord choyée, soignée comme si elle eût été Ja fille de ces excellents vieillards. Ils l'aimèrent bientôt, et elle put alors goûter un bonheur relatif qui la reposa des alarmes précédentes.

Philippe habitait Londres. Mais , une fois toutes les semaines, il venait passer une journée auprès d'Antoinette, présentée comme sa cousine. Ce jour-là, pour la fêter, monsieur et madame Reed mettaient, pour nous servir d'une expression vulgaire, les petits plats dans les grands. Ces heures, que mademoiselle de Mirandol trouvait charmantes, s'envolaient, hélas ! trop vite. On ne parlait jamais de l'avenir. Philippe paraissait éviter avec soin de mettre l'entretien sur ce sujet. Mais on parlait du passé, de Dolorès, dont le sort était encore un mystère. On n'osait vivre d'espérances, mais on vivait de souvenirs.

Parfois, accompagnée de madame Reed, Antoinette se rendait à Londres, afin de visiter les pauvres émigrés et de leur distribuer quelques secours. Elle avait enjoint à Philippe, qui gérait ses biens, de ne jamais refuser une aumône. Elle exigeait qu'il s'en servît comme des siens propres et trouvait dans les bienfaits qu'elle répandait secrètement autour d'elle des allégements à ses tristesses. Quant à Philippe, comme s'il eût voulu demander aux distractions l'oubli de ses peines secrètes, il s'était plongé dans la vie active et fiévreuse que menaient la plupart des émigrés. Londres était alors le rendez-vous

d'un grand nombre de ceux qui avaient fui la Terreur. On y trouvait des princes, des gentilshommes, des prélats, des grandes dames qui cherchaient à tromper les douleurs de l'exil, en donnant à leurs espérances un aliment quotidien. On conspirait contre la République, on ne rêvait que descentes en France, marches sur Paris, mouvements en Vendée, coups de main pour faire disparaître Robespierre et ses amis. Mais presque tous ces efforts étaient stérilisés par les rivalités et les intrigues. L'accord régnait sur le but à atteindre ; la division, sur les moyens à employer pour y parvenir. Dans ce grand parti, il y avait mille partis. On se brouillait pour un mot, on se réconciliait pour un rien. On se calomniait. On n'agissait pas. La société française, émigrée, avait apporté dans l'exil tous ses défauts, ses vanités, sa légèreté, son ignorance. Les femmes tenaient une grande place dans ce tumulte. Plusieurs avaient salon ouvert, et c'est là que se méditaient les grands complots qui tous avortaient à l'heure de l'exécution. Philippe de Chamondrin était de ce monde. Mais, plus que d'autres peut-être , il gémissait sur l'impuissance qui se révélait à ses yeux. Du moins, il vivait dans une fièvre constante et y trouvait l'oubli. Mais il n'en était pas de même

d'Antoinette, et s'il avait espéré qu'en vivant loin de lui, en ne le voyant qu'à des intervalles de plus en plus éloignés, elle cesserait de l'aimer, il se trompait. Le cœur d'Antoinette restait le môme. Elle attendait toujours, et sans les événements qui vinrent précipiter une solution, elle eût toujours attendu ainsi.

Trois ans s'écoulèrent de la sorte sans rien changer dans la situation d'Antoinette. Elle soutirait. Mais elle prenait à tâche de cacher son mal à tous les yeux, et les époux Reed, auprès desquels elle vivait, qui l'aimaient comme si elle eût été leur fille, ne surent jamais sa peine. Cependant, à mesure que les jours, les semaines, les mois passaient ainsi, les visites de Philippe devenaient de plus en plus rares, comme s'il eût voulu, par ses longues absences, obliger iftademoiselle de Mirandol à cesser de l'aimer. Peines perdues ! Quand elle avait donné son cœur, c'était pour toujours. Et puis, elle ne possédait pas encore une expérience telle qu'elle pût apprécier l'indifférence de Philippe et y voir la preuve qu'elle n'était pas aimée. Elle attribuait sa froideur aux maux successifs qui l'avaient frappé, et elle attendait du temps l'occasion qui permettrait l'explosion de. sentiments semblables au* siens.

On comprendra maintenant pourquoi ce jourlà elle avait attendu Philippe avec une si vive impatience. Trois semaines s'étaient écoulées depuis qu'elle ne l'avait vu, et les consolations que lui prodiguait la bonne madame Reed ne pouvaient rien contre le chagrin qu'elle en ressentait. Enfin, Philippe s'était présenté à ses yeux. Elle s'était précipitée dans ses bras sans songer à cacher la joie que lui causait la perspective de toute une journée à passer avec lui. Puis le jeune homme lui avait annoncé qu'il allait la quitter dans une heure.

— M'expliquerez-vous la cause de ce départ? demanda-t-elle lorsqu'ils furent seuls.

Sa voix tremblait. Des larmes obscurcissaient ses beaux yeux.

— Je vous quitte, Antoinette, pour courir où le devoir m'appelle, répondit gravement Philippe.

— Le devoir ! Quel devoir ?

— La reine est toujours en prison au Temple. On assure qu'elle va passer en jugement. C'est dire assez à quel supplice la destinent les bourreaux qui la retiennent prisonnière. J'ai formé le projet de l'arracher de leurs mains, de la soustraire à leurs sanguinaires fureurs.

— Seul ! s'écria Antoinette, terrifiée, éperdue,

en songeant aux dangers que Philippe allait courir.

— Nous sommes six résolus à la sauver ou à mourir ! Nous partons ensemble. Un bateau doit nous transporter sur les côtes de Bretagne. De là, nous gagnerons Paris.

— Mais, que pourrez-vous, en si petit nombre ?

— Nous aurons Dieu pour nous ! répondit Philippe. D'ailleurs, à Paris, nous retrouverons quelques amis qui se joindront à notre petite troupe.

En entendant ces paroles qui lui prouvaient que la résolution de Philippe était inébranlable, Antoinette ne fut pas maîtresse de son émotion. Elle se laissa tomber dans un fauteuil, couvrit de ses mains fiévreuses son visage pâli, et fondit en larmes.

— Apaisez-vous, amie, dit Philippe touché de ce désespoir.

En même temps il s'agenouilla devant elle.

— Que ne m'avez-vous consultée avant de vous engager dans cette expédition folle et périlleuse? fit-elle enfin. Vous m'abandonnez! Vous vous éloignez de moi sans vous demander quel sera mon sort lorsque je ne vous aurai plus pour me protéger ; sans vous dire, ingrat, que je souffrirai de votre absence, et que si vous veniez à

mourir, je mourrais du coup qui vous aurait tué!

Philippe, attendri, lui prit les mains; puis d'une voix douce :

— Avant tout, rassurez-vous; dites- vous bien que je vivrai, que bientôt vous me reverrez. Et puis, comprenez donc que je me déshonorerais, si je reculais devant la tâche qui s'impose à moi. Voudriez-vous d'un homme que le premier venu pourrait accuser d'avoir manqué à ses devoirs, d'avoir été lâche ? La reine fut jadis ma protectrice; ne dois- je pas tenter aujourd'hui de l'arracher à la mort?

— Mais, si tu meurs !

Ce cri trahissait tout l'amour d'Antoinette. Il eut un écho dans le cœur de Philippe.

— Je ne mourrai pas, dit-il, en essayant de faire partager à mademoiselle de Mirandol la conviction qui l'animait lui-même.

En même temps, il eut, en la voyant si triste, si désolée de son départ, comme un remords mêlé d'un regain de tendresse. Il ajouta :

— A mon retour, rien ne s'opposera plus à ce que je tienne enfin la promesse que je vous fis.

Depuis longtemps, il ne s'était exprimé aussi clairement, et cette simple parole fut un baume délicieux pour le cœur d'Anioinette.

— Je n'ai pas le droit de vous retenir, dit-elle* Partez. Puissiez-vous réussir et revenir bientôt ! Je prierai pour vous.

Ils s'entretinrent longtemps encore. Philippe, qui jusqu'à ce jour avait pris soin des intérêts d'Antoinette, lui annonça qu'il allait en charger, jusqu'à son retour, M. Reed. M. Reed était un honnête homme en qui l'on pouvait avoir toute confiance. Il donna ensuite à la jeune fille des éclaircissements sur l'état de sa fortune. Puis il voulut voir monsieur et madame Reed. Il leur recommanda mademoiselle de Mirandol et, pour la première fois, leur révéla qu'elle devait être un jour sa femme. Au moment de s'éloigner d'elle, il s'efforçait ainsi de lui rendre la séparation moins amère. Les adieux furent touchants. L'espoir d'un bonheur prochain atténua la douleur d'Antoinette, et Philippe s'était à peine éloigné d'elle qu'elle commençait à oublier le passé pour ne plus songer qu'à Favenir.

Durant les six semaines qui suivirent le départ de son ami, Antoinette vécut dans les transes et dans les alarmes. Elle ne pouvait se dissimuler les périls de l'aventure dans laquelle Philippe venait de se jeter. Ce qu'à Londres on disait dd Paris, n'était pas fait pour la rassurer. Elle coi> naissait l'active surveillance du Comité de

Salut public, l'éclat de ses vengeances. Sans cesse elle tremblait, redoutant qu'il n'arrivât quelque malheur à Philippe. Tous les matins, tous les soirs, elle priait pour lui. Dans la journée elle y pensait encore, essayant de deviner où il pouvait être, ce qu'il pouvait faire en ce moment. Puis, chaque jour elle attendait quelque lettre qui vînt apaiser ses craintes. C'était en vain. Aucune nouvelle ne lui arrivait, el elle était obligée de se contenter des rumeurs que M. Reed allait recueillir pour elle dans la Cité.

Le vingt-deux octobre, le brave homme ne revint de Londres que fort tard dans la soirée. Antoinette l'avait attendu plus anxieusement que de coutume, l'âme pleine de pressentiments sinistres. Lorsqu'il arriva, elle remarqua surle-champ qu'il était ému, et son visage bouleversé.

— Vous avez appris de mauvaises nouvelles ? s'écria-t-elle.

M. Reed n'essaya même pas de nier. Il fit connaître à Antoinette que l'infortunée reine de France avait été mise à mort le seize, six jours auparavant.

— Ils l'ont assassinée ! murmura la jeune fille.

En môme temps, elle demandait, non sans

épouvante, quel avait été le sort de Philippe. Si la reine était morte, c'est que la conspiration à laquelle Philippe prenait part venait d'échouer; c'est que, sans doute, les conspirateurs étaient découverts et arrêtés! Cette pensée mit sur ses joues une pâleur mortelle. Monsieur et madame Reed la virent chanceler, ils s'élancèrent pour la retenir. Elle tomba dans leurs bras, en poussant des sanglots désespérés.

■ — Dites-moi tout ce que vous savez ! fit-elle en s'adressant à M. Reed.

— Hélas ! je sais fort peu de chose, répondit ce dernier. La reine a été condamnée le seize et exécutée le même jour. Plusieurs des personnes qui la gardaient au Temple, arrêtées avec elle, sont en prison aujourd'hui , accusées d'avoir conspiré dans le but de la délivrer et de faire monter son fils sur le trône. On ne dit rien de plus.

— C'est assez! s'écria- 1- elle. Philippe est arrêté.

Elle garda un moment le silence. Puis, tout à coup, elle dit d'une voix ferme :

— Je veux partir !

Les époux Reed poussèrent en même temps une exclamation d'effroi.

— Partir ! Pourquoi faire ? demanda le mari.

22b LE ROMAN D'UNE JEUNE FILLE.

— Pour rejoindre Philippe.

— Mais, c'est vouloir aller au-devant de la

mort, continua la femme.

Antoinette répéta :

— Je veux partir.

En même temps, elle pleurait, se désespérait. Alors, madame Reed la prit entre ses bras, séchant ses larmes, s'efforçant de la rassurer, lui prodiguant toutes les consolations qu'un cœur tendre et bon sait prodiguer à un cœur affligé.

— - Chère demoiselle, disait-elle, M. Philippe vous a placée sous notre garde. Nous ne pouvons vous laisser nous quitter. D'ailleurs, qui vous dit que votre fiancé n'aura pas échappé aux dangers que vous redoutez pour lui? 11 est jeune, vigoureux, habile. Peut-être, en ce moment, estil en route pour revenir vers vous.

Antoinette ne répondait pas. Elle secouait la tête, indiquant ainsi qu'elle ne conservait plus aucune espérance. Néanmoins, elle se montra docile. Madame Reed la conduisit doucement dans sa chambre, l'obligea à se coucher et ne la quitta que lorsqu'elle la vit endormie. Ce premier sommeil fut de courte durée. Il était à peine minuit lorsnie Antoinette se réveilla en sursaut. Elle avait eu une vision épouvantable. Philippe était apparu à ses yeux, les mains liées

derrière le dos, le cou nu, les cheveux coupés ras, dans la lugubre^toilette des condamnés. Il appelait Antoinette avec des supplications dans la voix !

— Oh! j'irai! j'irai pour le sauver ou mourir avec lui!

Tel fut le premier cri d'Antoinette en se réveillant. Elle fut bientôt sur pied, se vêtit à la hâte, prit sur elle l'argent qui se trouvait dans ses tiroirs, quelques bijoux, et, au premier rayon du jour, animée d'un saint courage, elle quitta furtivement la maison où elle avait vécu trois années. Lorsque, quelques heures plus tard, madame Reed entra dans la chambre de la jeune fille, elle ne trouva rien qu'une lettre qui l'avertissait de la résolution inébranlable prise par celle-ci et qui la remerciait avec effusion de ses soins et de son amitié. M. Reed partit aussitôt pour Londres, avec l'espoir de rattraper la fugitive. Peine inutile! Ses recherches furent \aines. Antoinette avait disparu.

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