CHAPITRE XI
Arrêtés chez Vauquelas, à onze heures du soir, Philippe et Dolorès avaient été conduits à la section du Roule. On les introduisit dans une salle où se trouvaient déjà trois personnes, arrêtées comme eux dans la soirée et qui attendaient d'être interrogées. Malheureusement, le délégué de la Commune, chargé de procéder à l'interrogatoire, s'était déjà retiré. Comme il ne devait plus revenir que le lendemain, il fut décidé par le chef du poste que les prisonniers passeraient la nuit dans cette salle. Une lampe resta allumée ; on étendit des matelas par terre, et se coucha qui voulut. Dolorès refusa de prendre aucun repos. Elle s'assit dans un fauteuil déchiré que Philippe ne se procura qu'à grand'peine et déclara qu'elle passerait la nuit ainsi. Philippe prit place à ses pieds sur un escabeau, et ils attendirent que le jour parût.
Cette nuit, qui s'annonçait comme une nuit d'insomnie cruelle et de fatigue, s'écoula pour Dolorès et pour Philippe comme un rêve splendide. Leurs compagnons s'étaient étendus sur les matelas et dormaient.
Eux seuls veillèrent en proie à des pensées diverses qu'ils se communiquèrent, qui, se concentrant peu à peu sur un même objet, leur procurèrent une ivresse fiévreuse pleine de charme. Ils ne pouvaient se faire d'illusions sur le sort qui les attendait. Philippe avait conspiré en faveur de la reine. C'est dans ce but qu'il était revenu de l'émigration. En le recevant dans sa chambre,, Dolorès s'était faite sa complice. Un tel crime ne devait rencontrer aucune indulgence. Au malin, ils seraient interrogés par un commissaire à l'avance prévenu contre eux, que ne saurait émouvoir ni leur beauté ni leur jeunesse; légalement accusés d'avoir souhaité le renversement de la République et le retour des Bourbons, envoyés en prison, traduits ainsi devant le tribunal révolutionnaire et condamnés à l'échafaud : telle était la procédure sommaire de la Terreur. Espérer qu'elle s'adoucirait en leur faveur eût été folie. Il ne leur restait donc plus qu'à s° préparer h mourir. Si la perspective d'un tel destin mit d'abord des larmes dans leurs yeux,
ce n'était pas qu'aucun d'eux manquât de courage et gémît sur son sort. Non, c'est sur le sort de l'autre qu'il pleurait. Mais, lorsqu'il leur fut prouvé, par l'échange de quelques paroles, qu'ils étaient mutuellement résignés , leur douleur s'apaisa, et, comme si leur jugement eût étédéjà prononcé, ils ne songèrent qu'à rendre douces et calmes les heures qui leur restaient à vivre.
— Pourquoi craindrais-je de mourir ? disait Dolorèsà Philippe, qui avait d'abord tenté de lui faire partager des espérances menteuses. La mort n'est redoutable que pour ceux qui laissent après eux quelque objet qui les aime. Mais, toi ne vivant plus, qui restera après moi pour me pleurer ? Antoinette! Ne suis-je pas morte depuis longtemps pour la chère petite ! Je peux donc disparaître sans creuser de vide dans un cœur, quel qu'il soit, sans lui faire une blessure. Je peux sans souci aller chercher l'éternel repos après lequel j'aspire?
— Y as-tu donc parfois songé ? demanda Philippe.
— J'ai vu peu à peu tomber autour de moi tant d'êtres que je chérissais, mes yeux ont vu tant de catastrophes; j'ai subi tant de meurtrissures intérieures; après une enfance fortunée, ma jeunesse a été si triste que j'ai
souvent supplié Dieu de me rappeler à lui.
— Cependant Dolorès, si tu avais voulu m'entendre; si, lorsque j'essayais eu vain de te fléchir, ta main était tombée dans la mienne, que de malheurs tu eusses moins ressentis!
— Ne seraient-ils donc pas arrives?
— Qu'importe! nous aurions été deux pouf les supporter, et, après avoir pleuré ensemble, nous nous serions consolés l'un par l'autre.
— Je ne pouvais être ta femme.
— Est-ce donc que tu ne m'aimes pas?
A cette question, Dolorès garda le silence. Enhardi par le calme solennel de ces instants qui, dans leur pensée, précédaient pour eux l'éternité, Philippe continua:
— Toutes les fois que je t'ai pressée d'être sensible à mes prières, tu ne m'as objecté que la volonté de mon père. Obéissant à de puériles ambitions, il souhaitait de me voir épouser Antoinette. Eh bien, la volonté de mon père n'existe plus, les engagements que je pris vis-à-vis d'Antoinette et qu'elle-même aurait déliés si jamais j'avais eu le courage de lui dire que je t'aimais, ces engagements sont détruits par la situation nouvelle qui nous est faite. Nous voici libres en foee de la mort qui nous attend. Ne me diras-tu pas toute la vé-
rite? ne m'ouvriras-tu pas ton cœur comme ie t'ai ouvert le mi^n?
Dolorès avait écouté ces paroles l'œil ardemment fixé sur Philippe, la poitrine oppressée, frappée surtout par cette phrase: ce Nous voici libres en face de la mort qui nous attend ; » se disant qu'elle ne pouvait refuser à son ami la dernière joie qu'il réclamait; qu'elle-même, dont les jours passés n'avaient été qu'un long sacrifice devant lequel elle s'était plu à briser héroïquement son bonheur et ses espérances, avait bien le droit de laisser échapper de son âme le secret si longtemps contenu. Enfin, de ses lèvres, tombèrent ces mots :
— Entends donc, puisque tu le veux, mon Philippe, un aveu suprême : je t'ai toujours aimé comme je t'aime, et je t'aime comme je suis aimée.
11 y avait tant de tendresse dans la manière dont elle parla, que Philippe, éperdu, se releva, le regard embrasé d'une joie immense.
— Le voilà donc, cet aveu que tu me refuses depuis cinq ans ! Je savais bien, moi, que mon amour était partagé. Tu l'as dit, et devrais-je payer de ma vie le bonheur de l'apprendre de ta bouche, que je ne trouverais pas l'avoir payé trop cher. Mais tu m'as rendu mon
énergie, ma vaillance. Je me sens fort à soulever le monde pour nous sauver, pour assurer la félicité à laquelle nous avons droit. Nous vivrons, Dolorès, pour être l'un à l'autre et pour nous chérir.
— Je t'en supplie, s'écria Dolorès, ne demande pas à vivre, puisque la certitude de mourir m'a seule décidée à parler.
— Encore ! répondit Philippe frémissant. Mais, si, dans le péril extrême où nous sommes, je parviens à te délivrer, en me délivrant moimême, seras-tu plus rigoureuse que le destin? Ne voudras-tu pas reconnaître que Dieu est avec nous, et que c'est lui qui prend soin de nous réunir?
— Philippe ! Philippe ! murmura Dolorès. Elle ne put achever et, vaincue par les prières
de son ami, elle laissa rouler sa tête sur cette mâle poitrine que depuis si longtemps son image et son souvenir embrassaient de l'amour le plus pur et le plus fidèle, et commença la confidence des tendres aspirations dont son cœur était rempli.
Il était neuf heures du matin, lorsque le délégué de la Commune, dont l'absence avait contraint les prisonniers à coucher dans la grande salle de la section, y fit son entrée. Tout se passa
comme Philippe et Dolorès l'avaient prévu. Il les interrogea sommairement, entendit le rapport verbal du chef de la patrouille qui Jes avait arrêtés, prit des notes, forma un dossier, puis ordonna que les inculpés seraient envoyés l'un à la Conciergerie, l'autre aux Madelonnettes.
— Ne peut-on nous laisser ensemble? demanda Philippe que désolait la perspective d'une séparation.
— Le Comité décidera. Pour le moment, je suis obligé de vous séparer, repondit le délégué de la Commune.
Philippe s'approcha de Dolorès.
— Ne perds pas courage, lui dit-il. Je te rejoindrai bientôt.
Dolorès avait été désignée pour être conduite à la Conciergerie. Une escouade de gendarmes se présenta. Sur la demande de la jeune fille, l'un d'eux fit avancer un fiacre. Elle y monta, s'assit dans le fond, tandis que les hommes chargés de l'accompagner prenaient place les uns dans l'intérieur de la voiture, à ses côtés, les autres sur le siège du cocher. Pour arriver à la Conciergerie, on devait passer devant le Palais de Justice. Sur les degrés du palais, non loin de la porte de la prison, étaient groupes des femmes en grand nombre, mégères ei tricoteuses
qui venaient quotidiennement assister au départ des condamnés à mort. Il fallut que Dolorès descendît de voiture sous leurs yeux. Les mains se réunirent pour applaudir, les bouches s'ouvrirent pour crier, et ce fut sous les huées, les quolibets et les insultes qu'elle fit à pied le court trajet qui la séparait de la prison, protégée à grand' peine, contre les furies populaires, par les hommes qui formaient son escorte. Enfin, la porte fatale s'ouvrit devant elle. On la fit pénétrer dans le greffe, petite pièce où se tenait l'employé auquel était confiée la triste comptabilité du registre d'écrou. On inscrivit sur ce registre son nom, ses prénoms, son âge. Puis on la confia à un guichetier, chargé de lui trouver un logement dans la partie de la prison placée sous ses ordres.
— J'ai deux grâces à vous demander, dit Dolorès à cet homme, dont la figure bienveillante lui inspira confiance.
— Que désires-tu, citoyenne?
— D'abord, avoir une chambre pour moi seule, si c'est possible. Je payerai pour cela.
— Ce sera difficile. Mais, enfin, j'aviserai. Et encore?
% — Faire parvenir une lettre à une personne qui m'est chère.
— Son nom?
— Coursegol. Elle habite chez le citoyen Vauquelas, où j'habitais moi-même, lorsque j'ai été arrêtée en son absence. Vous pourrez prendre connaissance du contenu de celte lettre, et vous convaincre qu'elle ne renferme rien de contraire aux lois.
— Bien, citoyenne ! répondit le concierge que touchait le sort de cette belle jeune fille. Je vais te conduire dans une salle où tu seras seule et tu écriras ta lettre.
En parlant ainsi, il introduisit Dolorès dans une petite pièce au second étage de la prison, qu'éclairait une croisée haute et grillée donnant sur la cour.
— Tu resteras ici autant que tu voudras et nul ne viendra t'y troubler. Les repas se prennent en commun dans le réfectoire, à moins que l'on ne préfère être servi à part, moyennant six livres par jour.
— Je n'aurai d'argent que lorsque la lettre que je vais écrire sera parvenue à sa destination, objecta Dolorès. J'ai donné celui que je possédais pour payer le f:3cre qui m'a conduite ici.
— Je te ferai crédit, reprit le guichetier. C'est bon ! c'est bon ! ne me remercie pas. Il faut bien s'entr'aider quand on peut. Je vais maintenant
chercher du papier, de l'encre et une plume.
Le brave homme sortit et revint bientôt apportant à Dolorès les objets qu'elle avait demandés. Elle écrivit à la hâte un billet à Coursegol, afin de lui annoncer son arrestation et celle de Philippe, et de le prier de lui faire parvenir quelque argent. Le guichetier lui promit que sa lettre serait remise dans la journée. Puis, il se retira. Dolorès, restée seule, tomba à genoux et pria pour Philippe. Elle ne l'avait jamais tant aimé, et le malheur immérité qui venait de la frapper n'eût été rien s'il eût été seulement allégé par la joie de savoir son ami auprès d'elle.
Durant une partie de ce jour, elle demeura seule, surprise elle-même du repos de son esprit et. de son cœur ; livrée à des pensées qui la ramenaient sans cesse aux immortelles espérances qu'éveille dans les âmes chrétiennes la perspective de la mort; planant dans une sphère idéale où l'avaient élevée le terrible résultat des événements de la veille et les aveux éloquents de Philippe complétés par les siens, et d'où elle voyait la vie comme une chose méprisable, indigne d'elle, et qu'elle quitterait sans regrets. Vers le soir, le guichetier revint. Il rapportait la Lettre écrite par Dolorès. On n'avait pu trouver Coursegol. 11 n'habitait plus chez Vau-
quelas et l'on ignorait ce qu'il était devenu.
Cette nouvelle ramena Dolorès à la réalité de sa situation. Elle devinait ce qui avait dû se passer après son arrestation. Elle craignait que Coursegol n'eût excité , par ses menaces , le courroux de Vauquelas et attiré sur lui-même quelque malheur. En outre, la disparition de son protecteur la laissait privée de toutes ressources pécuniaires, alors que, dans sa position nouvelle, les prisonniers n'obtenant les plus légères faveurs qu'à prix d'or, ces ressources pouvaient seules aider à adoucir la rigueur de son sort. Le guichetier eut pitié de sa peine. Il n'était pas rare qu'on rencontrât en ces temps de terreur, parmi les individus auxquels était confiée la garde des prisonniers, des cœurs généreux, charitables, qui prenaient en pitié les maux dont ils étaient témoins et s'efforçaient de les soulager.
— Ne te tourmente pas, citoyenne, dit cet homme à Dolorès. Tu seras nourrie ici et tu y demeureras seule, sauf contre ordre des inspecteurs. Plus tard, tu te souviendras, je Fesperf. de ce que je fais pour toi.
Pénétrée de reconnaissance, Dolorès prit une petite croix ornée de brillants qu'elle portait au cou et, l'offrant au guichetier :
— Acceptez ceci en garantie des dépenses que je vous occasionnerai. Si je meurs, vous le garderez. Si je vis, j'irai le reprendre entre vos mains, auxquelles je le confie aujourd'hui à titre
de dépôt.
Le guichetier commença par refuser. Mais les prières de Dolorès eurent raison de ses scrupules, et il accepta.
— Quel est votre nom ? lui demanda-t-elle.
— Je m'appelle Aubry, tu me trouveras toujours prêt à te servir, citoyenne.
Tels furent les incidents qui marquèrent l'arrivée de Dolorès à la Conciergerie. Cette première journée s'écoula tristement. Elle ne sortit pas de sa cellule, où, vers le soir, Aubry lui monta un repas composé de deux plats aussi fades à l'odorat qu'à l'œil. En les posant devant elle et en voyant le mouvement de dégoût que Dolorès ne put contenir, Aubry eut presque honte de se trouver dans la nécessité de la servir ainsi.
— Dame ! dit-il, ce n'est pas ici comme dans ton château.
— Peu importe, mon brave Aubry, je suis contente., repondit Dolorès.
Restée seule, elle mangea, car, depuis la veille au soir, elle était à jeun. Puis, ayant approché la
table du mur au haut duquel se trouvait la croisée qui éclairait sa cellule, elle y monta, afin d'aspirer quelques bouffées d'air pur. Elle entr'ouvrit le vasistas; un vent plus frais entra, en passant à travers les barreaux épais; mais Dolorès ne put rien voir que le ciel gris voilé déjà par les brumes épaisses du soir.
Couchée une heure après, au moment où des patrouilles circulant dans les corridors veillaient à ce que les prisonniers n'eussent chez eux ni feu ni lumière, Dolorès dormit avec calme, et, pour rendre son pre mie r réveil en prison moins douloureux, ce fut un joli rayon de soleil qui, au matin, vint la saluer*
Lorsqu'à dix heures Aubry entra pour le déjeuner, elle était sur pied.
— Citoyenne, lui dit-il, je dois te prévenir qu'étant sorti ce matin, j'ai été abordé près d'ici par deux hommes,, dont l'un m'a demandé si je n'avais pas vu dans les prisons une jeune fille, belle, blonde, avec des yeux noirs, — tout ton portrait, enfin.
— Comment était cet homme ? demanda vivement Dolorès.
— Un grand, à cheveux gris, qui semblait très-affligé.
— C'est Coursegol, c'est à lui qu'était destinée la lettre. Ne le reverras-tu pas ?
Comme son chagrin m'a touché, je lui ai promis de l'aider dans ses recherches. Il a été convenu que, ce matin, à dix heures, il viendrait chez le concierge, afin de demander à être employé dans la prison ; qu'à la même heure, tu entreras au greffe sous un prétexte quelconque. De cette manière, si vous ne pouvez vous parler, vous vous verrez et vous saurez, lui, si tu es celle qu'il cherche ; toi, s'il est celui à qui tu avais écrit.
C'est ainsi que, quelques instants après, Dolorès se trouva tout à coup en face de Coursegol. Il leur fut impossible d'échanger un seul mot. Mais, d'un regard, Coursegol fit comprendre à Dolorès qu'il allait employer tous ses efforts pour arriver jusqu'à elle et s'occuper de sa délivrance. Jusqu'au lendemain, elle vécut heureuse en pensant qu'un cœur dévoué veillait sur elle et sur Philippe. Enfin ce jour-là, au moment où elle s'y attendait le moins, la porte s'ouvrit et Coursegol entra.
— Je remplace Aubry pour la journée, dit-il. Dolorès s'élança vers lui. Ils s'embrassèrent.
Ils n'étaient séparés que depuis trois jours, mais ces trois jours, pour eux, avaient été longs comme un siècle.
— As-tu vu Philippe ? demanda Dolorès.
— Je l'ai vu hier, après t' avoir quittée, ma fille.
— Est-il toujours dans cette prison des Madelonnettes ?
— Oui; mais, la semaine prochaine, il sera
Aucune nouvelle ne pouvait être plus douce au cœur de Dolorès. Elle remercia le protecteur dont le dévouement s'efforçait ainsi d'apporter des adoucissements à son sort. Puis, ce fut lui qui raconta ce qu'il avait fait durant les jours précédents, comment il avait mis Vauquelas en demeure de lui procurer un sauf-conduit.
— Je l'ai ce sauf-conduit, ajouta-t-il. Seulement, pour qu'il soit possible de s'en servir, il faut que Philippe habite la même prison que toi. Il sera ici dans quelques jours, et alors vous sortirez, mes chers enfants. Moi, pendant ce temps, je vais tout préparer pour que nous quittions Paris aussitôt après votre élargissement. Cette entrevue, qui seprolongea longtemps, transforma Dolorès. Elle entrevit la possibilité d'être heureuse ici-bas, et, avec la mobilité d'une imagination ardente et jeune, elle passa des préoccupations graves que nous avons analysées déjà à des préoccupations plus douces, qui lui mon-
traient Philippe intimement uni à toutes ses pensées et demeurant éternellement à ses côtés.
Four la première fois, depuis son arrivée à la Conciergerie, elle descendit dans la salle commune. Cette salle s'ouvrait sur un préau fermé d'un côté par des grilles de fer qui le séparaient d'un corridor étroit et bas, lequel faisait partie du logement des hommes. C'est dans ce corridor que se tenaient les prisonniers. C'est contre ces grilles dont les barreaux étaient suffisamment espacés, qu'ils s'appuyaient, lorsqu'ils voulaient correspondre avec les prisonnières. Durant le jour, il arrivait fréquemment qu'une porte s'ouvraii et permettait aux détenus des deux sexes de se rapprocher. Alors les promenades succédaient aux promenades, les rencontres aux rencontres ; des groupes se formaient où l'on voyait des hommes jeunes et beaux, des femmes élégantes, deviser entre eux comme dans un salon.
La vieille société française, sous les verrous, protestait ainsi contre les persécutions dont elle était victime, prouvant à ces persécuteurs qu'ils n'auraient raisoaa ni de son courage, ni de sa gaieté, ni même de son insouciance en face de la mort.
Tous ceux qui, les documents elles preuves en main, ont essayé de décrire l'intérieur des prisons
de ce temps, sont d'accord pour affirmer que le mépris del'échafaud ne fut jamais poussé si loin que par les détenus de cette époque sanglante.
Les femmes déployaient un luxe inouï, digne des jours de la Régence. Le plus souvent, on les voyait apparaître, dès le matin, en galant négligé A midi, elles s'habillaient avec plus d'élégance et de recherche, et, le soir, elles se paraient de robes à traîne comme si elles eussent encore conservé l'espérance d'aller promener à la cour leur grâce et leur beauté. Celles qui, par les circonstances de leur arrestation, avaient été empêchées d'apporter avec elles un assortiment de toilettes, s'ingéniaient pour rivaliser d'éclat avec celles de leurs compagnes mieux favorisées. Aussi la prison, loin d'avoir le sombre aspect d'un cachot, antichambre delà mort,ressemblaitelleà un lieu de plaisir. Les femmes s'ymontraient séduisantes, coquettes; les hommes, prévenants, passionnés ; et plus d'un amour naquit, vécut et mourut entre l'espérance et l'effroi, à l'ardeur duquel les craintes du lendemain n'avaient pu rien enlever et dont les ivresses charmaient les dernières heures de ceux qui le partageaient. Sans doute, tout n'étail pas joie durant ces journées troublées à chaque instant par l'arrivée de victimes nouvelles. Celui-ci pleurait ses enfants,
celle-là pleurait son mari. Puis, le geôlier apparaissait; il faisait l'appel de ceux qui devaient mourir. Des cris, des adieux déchirants marquaient les séparations, le bourreau entraînait sa proie, et c'était tout. Ceux qui restaient serraient les rangs, et, se regardant avec une angoisse qui n'enlevait rien à leur courage, se disaient :
— Qui de nous mourra demain ?
Mais une flamme secrète alimentait tous les cœurs, donnait l'énergie aux plus faibles, la résignation aux plus forts, et les lâchetés étaient aussi rares qu'étaient communs les grands dévouements. Ce qui ajoutait encore au spectacle émouvant de tant de vertus déployées en présence du péril, c'était le mélange, les rapprochements qui s'opéraient entre les prisonniers, quelle que fût la condition sociale de chacun d'eux. La France de ce temps fit dans les prisons l'apprentissage de l'égalité.
Il était environ deux heures de l'après-midi, lorsque Dolorès, rassurée par l'entrevue qu'elle venait d'avoir avec Coursegol, fit son entrée dans la salle où se réunissaient les prisonniers. Ils s'y trouvaient au nombre de cent, environ, divisés en groupes, et les conversations étaient très-animées. Ici une vieille douairière racontait à quelques hommes, charmés par son esprit, les
anecdotes les plus piquantes de la cour de Louis XV. Là, un pimpantabbé tournait des bouts rimes pour plaire à unedemi-douzaijie déjeunes filles. Plus loin, quelques hommes d'Etat discutaient les derniers débats de la Convention, — chacun s'efforçant de tuer le temps, ainsi que doivent le faire des voyageurs qu'un orage a arrêtés dans une méchante auberge et qui cherchent à se distraire entre eux, en attendant le soleil qui leur permettra de se remettre en route.
D'abord, Dolorès, confondue dans la foule des prisonniers, ne fut pas remarquée. Chaque jour l'on voyait des nouveaux visages, et, pour un malheureux de plus, on ne prenait plus la peine de s'émouvoir. Bientôt cependant cette jeune fille qui parcourait seule d'un air curieux et timide les divers groupes formés de tous côtés attira l'attention. L'un la montra à l'autre. Dolorès, on le sait, possédait une de ces beautés éclatantes qui ne permettent pas aux femmes qui en sont parées de passer jamais inaperçues. Les blonds cheveux tordus en une lourde tresse sur sa nuque blanche, frisés sur son front candide, encadraient son visage de leurs bandeaux soyeux. Elle était coiffée d'un chapeau rond, en étoffe sombre, dont les ailes se relevaient d'un côté. Sa robe couleur feuille morte, couverte au corsage
d'un fichu gris noué derrière la taille, était bien simple ; mais elle la portait avec tant de grâce, il y avait dans sa démarche tant de distinction, dans son regard tant de noble fierté, qu'elle fut bientôt l'objet de la curiosité générale.
— Eh quoi! dit une voix; si jeune, si belle, et emprisonnée!
— La jeunesse et la beauté n'ont attendri jamais les tigres, répondit-on.
Un murmure de pitié circula dans les groupes. Quelques jeunes hommes vinrent se placer sur le passage de Dolorès pour la mieux voir. Alors seulement elle comprit que sa présence causait une certaine sensation. Elle se troubla et revint sur ses pas, comme pour se retirer. Mais, au même moment, une femme jeune encore, malgré la blancheur précoce de ses cheveux, s'approcha d'elle et lui dit :
— Pourquoi nous fuyez-vous, mon enfant?
Vous faisons-nous peur?
— Non, Madame, répondit Dolorès. En me trouvant inconnue au milieu de vous, j'ai voulu me retirer. Mais je resterai, si vous voulez me servir de protectrice.
— Prenez mon bras, chère petite, je vous présenterai. On me nomme la marquise de Beau* fort. Et vous?
— Je m'appelle Dolorès. Je n'ai connu ni mon père ni ma mère. Le marquis de Chamondrin m'adrota. J'ai été élevée dans sa maison, comme sa fille.
— Le marquis de Chamondrin! mais, alors, son fils Philippe !...
— Mon frère d'adoption ! Vous le connaissez, Madame?
— Il est de mes amis et venait souvent dans
mon salon lorsque je possédais un salon,
ajouta la marquise, en souriant tristement.
— Philippe avait émigré, reprit Dolorès ; mais, il a eu le malheur de revenir en France. Il voulait, avec quelques gentilshommes de cœur comme lui, tenter de sauver la reine. Hier, il était auprès de moi, lorsque nous avons été arrêtés l'un et l'autre, lui comme émigré, moi pour lui avoir donné asile.
Il suffit de ces quelques mots qui résumaient son histoire pour éveiller les sympathies les plus vives parmi les personnes qui l'avaient écoutée. Elle fut aussitôt entourée et respectueusement, divers offres lui furent faites, dans le but de lui procurer quelques-unes des douceurs qu'il était permis aux prisonniers de se donner, moyennant argent. Elle les refusa ; mais, admise dans le cercle des femmes, grandes dames pour la plupart,
elle y resta jusqu'au soir, aux côtés de la marquise de Beaufoi t, qui lui témoigna dès ce moment un maternel intérêt, et dont la protection lui fut douce et précieuse.
Les jours qui suivirent n'offrirent rien de remarquable, sinon les scènes quotidiennes auxquelles n'étaient pas encore faits les yeux de Dolorès, mais qui semblaient laisser ses compagnons insensibles. Le soir, un homme passait rapidement, appelait quelques prisonniers, et leur remettait un papier plié en quatre, couvert d'une écriture menue et serrée, illisible le plus souvent, où l'orthographe des noms n'était même pas respectée et qui parfois, par suite d'erreurs assez fréquentes, n'arrivaient pas à leurs véritables destinataires. C'était un acte d'accusation. Celui qui l'avait reçu, sans qu'on lui laissât le temps de répondre aux griefs relevés contre lui et de préparer sa défense, comparaissait le matin devant le tribunal révolutionnaire, et le même jour, ou le lendemain au plus tard, était conduit à la mort.
Que d'innocents, en moins d'une semaine, Dolorès vit ainsi passer devant ses yeux et disparaître ! La faux des moissonneurs n'a pas des coups plus rapides ! Mais les victimes, quel que fût leur âge, quel que fût leur sexe, montraient
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une vaillance, une fermeté, un héroïsme tels ; elles marchaient au supplice avec tant de fière audace, ceux qui leur survivaient, conservaient si peu de doutes sur le sort qui leur était réservé à eux-mêmes, qu'on les voyait partir d'un regard attristé, mais non désolé.
Des scènes de ce genre, dont elle était témoin à toute heure, raffermirent l'âme de Dolorès, déjà préparée au dégoût de la vie et au mépris de la mort. Elle eut cependant un profond chagrin, lorsque, le matin du neuvième jour de sa captivité, elle dut se séparer de la marquise de Beaufort, appelée à son tour devant le tribunal révolutionnaire, avec une religieuse ex-abbesse du couvent de Bellecombe, en Auvergne, et un prêtre, ancien curé des environs de Paris. Ils étaient accusés tous les trois d'avoir conspiré contre la République. Ils restèrent absents deux heures environ. Lorsqu'ils revinrent, ils étaient condamnés. L'exécution devait avoir lieu le même jour, au coucher du soleil. Ils passèrent en prières le temps qui les séparait du supplice. Agenouillée avec eux, Dolorès pleura sur le sort de sa nouvelle amie.
— Ne vous désolez donc pas, chère petite, lui dit la marquise. Je meurs sans regrets. Je n'étais utile à personne ici-bas. J'ai perdu mon mari,
mon fils, tout ce que j'aimais. Je vais les rejoindre. Mon sort n'a rien que d'enviable.
Elle parla sur ce ton, jusqu'à l'heure où l'exécuteur la fit appeler, ainsi que ses compagnons, pour procéder à la dernière toilette. Alors, elle s'agenouilla devant le prêtre.
— Mon père, dit-elle, bénissez-moi !
Et le prêtre, qui allait mourir avec elle, étendit sur sa tête ses mains chargées de bénédictions. Lorsque la marquise se releva, son visage rayonnait. Elle attira Dolorès dans ses bras.
— Adieu, mon enfant, lui dit-elle. Vous êtes jeune. J'espère que vous échapperez à ces coquins. Priez pour moi.
Et comme les prisonniers l'entouraient, en lui tendant les mains :
— Au revoir ! mes amis; au revoir !
On l'entraîna. Au moment où elle allait disparaître, elle se retourna une dernière fois, envoya dans un baiser un adieu suprême à Dolorès. Puis, d'une voix forte, elle poussa un cri semblable à un chant 4e victoire :
— Vive le roi !
Le lendemain, Dolorès vit partir de la même manière deux jeunes hommes dont l'attitude ne fut pas moins vaillante que celle de la marquise. Ils ne partageaient pas les idées royalistes. Ils
moururent accuses de modérantisme, mot épouvantable à l'aide duquel la Révolution frappait Jes plus dévoués de ses enfants. La marquise de Deaufort avait crié : Vive le roi ! Us crièrent s — Vive la république !