‹ Roman d'une jeune fille 1770-1794Chapitre 13 sur 17 · CHAPITRE XII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XII

ANTOINETTE DE MIRANDOL.

Quinze jours s'étaient écoulés depuis que Dolorès avait été conduite à la Conciergerie. Au milieu des émotions de toutes sortes auxquelles elle se trouvait condamnée, elle avait été soutenue par l'espérance d'être réunie bientôt à Philippe. Elle n'osait croire que les efforts de Coursegol, ni même le sauf-conduit qu'il avait obtenu, par l'intermédiaire de Vauquelas, la sauveraient. Mais il lui semblait que si, avant de mourir, elle pouvait revoir son ami, elle irait à l'échafaud sans regret.

Un matin, au moment où elle pénétrait dans la salle commune, elle aperçut Coursegol à l'extrémité du préau, de l'autre côté de la grille. Elle courut à lui, et, à travers les barreaux, Coursegol lui fit connaître que Philippe avait obtenu d'être transféré de la prison des Madelonnettes à la Conciergerie, et que le transfèrement aurait

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lieu le lendemain. Cette nouvelle combla de joie Dolorès. Elle éprouva la plus douce des émotions qu'elle eût encore goûtées depuis son incarcération.

— Aussitôt que M. Philippe sera ici, ajouta Coursegol, nous aviserons aux moyens d'utiliser le sauf-conduit et de vous faire sortir l'un et l'autre de la prison, sans exciter de soupçons.

— Sera-ce possible? demanda Dolorès.

— Sans doute. Les prisonniers qu'on met en liberté sont relâchés sur l'ordre du Comité. Qu'est-ce que le sauf-conduit qui m'a été remis par Vauquelas, sinon un ordre du même genre?

— Avec cette différence cependant que les noms de ceux qui doivent sortir sont encore à y mettre, objecta Dolorès.

— Qu'à cela ne tienne, dit Coursegol, ces noms, je les écrirai, moi, et le sauf-conduit se trouvera rédigé en faveur du citoyen et de la citoyenne Chamondrin.

— Mais, si nous parvenons à quitter cette prison, Coursegol, où nous conduiras-tu ?

— Chez Bridoul d'abord, où vous serez en sûreté durant vingt- quatre heures, et de là dans une maisonnette perdue au milieu des bois de Chevreuse, à quelque distance de Versailles. C'est presque un désert, cet endroit, et personne

ne songera à venir vous y chercher, ni toi, ma fille, ni M. Philippe.

Les paroles de Courscgol exerçaient sur Doïorès une impression profonde. Après s'être crue à jamais séparée de son ami; après avoir sacrifié son propre cœur et renoncé au bonheur de se laisser aimer par Philippe et de l'épouser; alors que tout lui semblait perdu, son avenir, son repos, sa vie môme, voilà que des diverses causes qui avaient causé ses malheurs naissait, comme une fleur sur des ruines, l'espérance de pouvoir sans contrainte ni remords s'abandonner aux élans et aux aspirations de son âme, et d'être enfin pour toujours à celui dont les circonstances avaient voulu jusqu'à ce moment la séparer.

Et Antoinette ! dira-t-on. Dolorès oubliaitelle qu'Antoinette avait des droits sur Philippe? Non, et par ce qui a été raconté dans ce récit, on sait avec quel héroïsme elle s'était tou jours effacée devant son amie, afin d'obliger Philippe à exécuter la volonté formelle et dernière du marquis de Chamondrin. Mais Philippe, en la retrouvant dans la maison de Vauquelas, avait oublié les récents engagements qui l'attachaient plus étroitement encore que par le passé à mademoiselle de Mirandol, et, au lieu de les

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révéler à Dolorès, il ne s'était applique qu'à diminuer, à ses yeux, l'importance des premiers, de ceux dont elle avait eu connaissance, afin de la disposer à l'écouter favorablement. Puis, il lui avait dit qu'il n'éprouvait pas d'amour pour Antoinette et qu'il n'en éprouverait jamais; que c'était elle, Dolorès, qu'il aimait toujours ardemment et qu'il voulait pour femme. Si l'on ajoifte à l'influence qu'un tel langage devait exercer sur Dolorès les circonstances dans lesquelles ils se retrouvaient et qui, par les dangers mêmes dont elles étaient pleines, ajoutaient à l'exaltation de leurs cœurs ; si l'on considère qu'Antoinette était éloignée d'eux; qu'ils la savaient à l'abri de tout péril et de toute misère, on comprendra sans peine comment, en quelques jours, ils en arrivèrent à ne plus songer qu'à leur propre bonheur et à regarder leur mariage, une impossibilité jusqu'à cette heure, comme une chose facile, naturelle et possible.

C'est dans ces dispositions d'esprit que Dolorès écoutait la description faite par Coursegol de cette petite maison de la vallée de Chevreuse, où il leur offrait un asile. 11 parlait de bois épais, d'allées étroites que le printemps tapisse de mousse verte et de violettes; d'un pavillon,

ancien rendez-vous de chasse de Louis XV, placé à quelque distance d'un hameau. Ce pavillon construit en briques, n'avait qu'un étaçe. Le mobilier en était modeste et riant. La croisée de la chambre destinée à Dolorès s'ouvrait sur un balcon de pierre, dont la rampe disparaissait sous le chèvrefeuille et h vigne vierge. De ce balcon, l'œil embrassait le coin le plus adorable de la vallée. Dans un rêve rapide, éveillé dans son imagination par cette description enchanteresse, Dolorès se voyait, à quelques semaines de là, habitant cette maison et unie à Philippe par un prêtre insermenté, réfugié dans les environs. C'était le soir. L'hiver finissait. Les bourgeons naissaient aux branches des lilas. La terre, comme une femme en travail d'enfantement, ne pouvait plus contenir, dans ses entrailles, la végétation prête à s'en échapper. Au sein des bois, sous l'écorce des chênes, à la cime des peupliers, des bruits mystérieux, confus, se faisaient entendre. Les brumes de la nuit descendaient peu a peu sur lés champs. Les étoiles brillaient au ciel. A côté d'elles, la lune montait dans l'horizon, comme un chnr de feu. Sur les bords de la mare voisine, le cri métallique des grenouilles se faisait entendre. Accoudée sur la terrasse de sa maison-

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nette, Dolorès attendait Philippe éloigné d'elle pour quelques heures. Dans l'intérieur, le souper préparé par Coursegol les attendait, sous la clarté joyeuse d'une lampe de cuivre. Bientôt, un bruit de pas se faisait entendre sur les feuilles desséchées. Doîorès devenait anxieuse. Le bruit approchait. Elle poussait un cri de joie. Elle avait reconnu le pas de Philippe dont la voix lui répondait. C'est ainsi qu'on attendrait dans une existence simple, modeste, cachée, la fin des jours de deuil que traversait la France.

Dolorès fut violemment arrachée à ce beau rêve par un grand mouvement qui se fit autour d'elle et vint la rappeler à la réalité. On faisait l'appel des prisonniers désignés pour comparaître devant le tribunal révolutionnaire. Le soir de ce jour, comme Dolorès, pressée d'être au lendemain, afin de voir arriver Philippe, regagnait sa cellule, elle y fut suivie par Aubry, le guichetier, qui portait une couchette en fer et se mit à la dresser, non loin de celle qu'occupait Dolorès.

— Que faites-vous ? demanda la jeune fille.

— Un lit pour une compagne que je serai obligé de te donner demain, citoyenne. Jusqu'à ce jour, j'ai usé de toutes les ruses, de tous les stratagèmes pour arriver à ce que, suivant ton désir, tu fusses seule dans cette chambre. Mais

ce n'est plus possible aujourd'hui. On attend un convoi de prisonniers envoyés de Vendue, parmi lesquels se trouvent des femmes. Il faut leur trouver de la place, et tout est déjà plein ici, comme partout. Pendant que tu te tenais en bas, dans la grande salle, l'inspecteur est venu ; il a voulu entrer dans cette cellule et m'a donné ordre d'y mettre une prisonnière de plus. Cela te contrarie ? Mais, sois sans crainte, quand les nouveaux venus arriveront, je te choisirai moi-môme ta nouvelle compagne et tu seras contente. Les physionomies ne me trompent pas.

Dolorès,,qui ne goûtait quelque repos au milieu des misères tumultueuses qui l'entouraient que grâce à la solitude de sa prison, éprouva quelques regrets en apprenant que désormais elle ne serait plus seule. Mais l'espoir de voir Philippe les atténua beaucoup. Le lendemain, le jour commençait à naître, elle venait de quitter son lit lorsqu'elle entendit des pas dans le corridor. Elle acheva sa toilette en hâte. Bientôt on tourna la clef dans la serrure de sa prison. La porte s'ouvrit et Aubry entra. Il n'était pas seul. Une femme l'accompagnait dont Dolorès ne put voir les traits, moins à cause du voile qui les cachait que parce que, à cette heure

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matinale, la lumière du dehors n'avait pas atteint tout son éclat.

— Voici ta compagne de prison, citoyenne, dit Aubry i Dolorès. J'ai l'espoir que tu seras contente de mon choix. Je l'ai choisie dans )e tas tout exprès pour toi. La pauvre petite ! elle a l'air bien lasse et bien affligée.

La nouvelle venue, sans lever son voile, s'était assise sur sa couchette, dans une attitude qui révélait une grande fatigue ou une grande douleur. Aubry lui donna quelques indications qu'elle écouta d'une oreille distraite, sans répondre ni môme regarder le guichetier. Ce dernier se retira. Alors Dolorès, s'approchant de sa compagne inconnue, lui dit :

— Puisque, pour un temps plus ou moins long, nous devons vivre ensemble, vous plaît-il que nous soyons amies?

A la première parole prononcée par Dolorès, l'inconnue avait tressailli. Puis, elle s'était levée, et maintenant, sous son voile, elle regardait Dolorès avec une fixité singulière :

■ — Si je veux que nous soyons amies ! s'écria-l-clle. Dolorès, ne me reconnaissez-vous pas?

Ce fut au tour de Dolorès de tressaillir. Elle croisa les mains, poussa un cri de surprise, dans

lequel il y avait de la terreur et de la joie, et, se précipitant vers celle dont la voix venait de l'émouvoir, elle enleva vivement ce Voile qui l'avait empêchée de la reconnaître :

— Antoinette ! Antoinette !

— Dolorès ! vous ici !

Elles étaient dans les bras l'une de l'autre, «'embrassant, après quatre années de séparation, s'interrogeant au milieu de leurs sourires et de leurs larmes, et s'interrompant pour s'émbrasser encore.

— Mais, enfin, me direz-vous?...

— Mais vous-même ?..,

— Tout à l'heure, ma chérie, répondit Dolorès. D'abord, couchez-vous, vous êtes pâle.

— J'ai passé la nuit en route !

Dolorès l'entraîna jusqu'à son propre lit, l'aida à quitter ses vêtements humides, souillés de terre, et l'obligea à se coucher. Puis, elle disparut un moment, afin d'obtenir d'Aubry qu'il apportât à Antoinette une boisson chaude. Le brave homme déploya, suivant sa coutume, un grand zèle, et bientôt les deuxjeunes filles, l'une couchée, l'autre assise à son chevet, causaient ensemble de leur vie passée. xMais, dès le début de leur entretien, Antoinette avait prononcé ces mots :

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— Avez-vous vu Philippe ?

A cette question, une pâleur légère blanchit les joues de Dolorès ; puis, d'une voix calme» elle dit :

— J'ai vu Philippe. Comme nous, il est arrêté, et aujourd'hui même il sera ici.

Antoinette voulut connaître sur-le-champ les circonstances de l'arrestation de Philippe. Dolorès les lui raconta, obligée aussi de raconter rapidement toute sa vie, depuis le jour où, quatre ans auparavant, elle avait quitté le château de Chamondrin. Au récit de ses maux, Antoinette fut émue jusqu'aux larmes. Elle l'interrompit souvent pour la plaindre et l'embrasser, sans que Dolorès lui lit connaître le plus cruel de tous et se laissât aller un seul moment à lui confier l'amour qu'elle ressentait pour Philippe, ni rien de ce qui s'était passé entre eux.

Puis, ce fut le tour d'Antoinette de revenir sur le passé. Elle en révéla tous les détails à Dolorès, y mêlant ceux qui touchaient à l'état de son cœur. Elle lui dit comment Philippe avait pris avec elle des engagements solennels et sacrés, et comment, séparée de lui, elle n'avait pu demeurer seule en Angleterre, et s'était enfuie de chez les époux Reed. A Londres, elle avait réclamé la protection du chevalier de Miliemont,

un vieux gentilhomme présenté chez elle par Philippe. Le chevalier, après avoir essayé de la détourner de ses projets, s'était engagé à lui procurer les moyens de la faire partir et arriver en France. C'est grâce à lui qu'Antoinette eut une place sur un petit bateau qui portait en Vendée un message des princes. Arrivée sur les côtes de Bretagne, où l'on débarqua, ses compagnons de route l'abandonnèrent. Alors, pressée de gagner Paris, elle chercha un moyen de s'y rendre. Un brave homme s'engagea, moyennant un gain honnête, à la conduire dans sa voiture et à petites journées jusqu'au delà de Nantes. Il conseilla lui-même à mademoiselle de Mirandol d'éviter cette ville, où l'infâme Carrier jetait la désolation et la mort. Le voyage se fit assez rapidement. Le conducteur s'était procuré deux passe-ports, qui le représentaient, lui, comme un marchand de grains, et Antoinette pour sa fille. Malheureusement, au delà de Nantes, dans un petit village où les voyageurs s'étaient arrêtés pour prendre leur repas, la distinction d'Antoinette, la blancheur de ses mains, tout ce qui révélait en sa personne autre chose que les allures d'une fille de petit commerçant de village accoutumée à suivre son père dans les marchés et dans les foires, éveillèrent quelques soupçons.

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Le marchand de grains s'en aperçut ; il eut peur, et, pendant que mademoiselle de Mirandol était assise dans la grande salle de l'auberge, il attela sa voiture et repartit à toute bride. Cette lâcheté perdit la jeune fille. En se trouvant seule, elle ne sut pas cacher ses inquiétudes et accrut ainsi les soupçons déjà conçus contre elle. L'aubergiste, patriote farouche, exigea qu'elle le suivît devant le commissaire du district. Là, toute sa présence d'esprit l'abandonna. Le décousu de ses réponses, ses réticences entraînèrent son arrestation. Le commissaire du district voulait la diriger sur Nantes. Mais elle souhaitait d'arriver à Paris, ayant l'espoir d'y retrouver Philippe. Elle pria, supplia et obtint qu'on la dirigerait sur la capitale. Le même soir, un convoi de prisonniers vendéens traversa la ville. On les conduisait à Paris, où devait s'instruire leur procès, dont le Comité de salut public avait voulu connaître lui-même, en raison du rang qu'occupaient dans le parti royaliste les plus compromis d'entre eux. Antoinette fut remise au chef de ce convoi, et c'est ainsi qu'après un long et pénible voyage, elle arriva dans Paris, où la Conciergerie s'ouvrit devant elle.

Tel fut le récit qu'elle fit à Dolorès. Celle-ci

l'avait écoutée en silence. Lorsqu'il fut terminé, elle dit à son amie :

— Maintenant, vous allez dormir; vous avez besoin de réparer vos forces. Reposez en paix. Je veille sur vous.

— Je voudrais voir Philippe, murmura Antoinette qui s'assoupissait.

— Vous le verrez, je vous le promets.

Antoinette, docile aux désirs de Dolorès, ne

tarda pas à s'endormir. Dolorès était demeurée assise dans la chambre, pensant à ce qu'elle venait d'entendre. Dans toute cette narration der malheurs d'Antoinette, elle n'avait vu, compris, entendu que deux choses : c'était, afin de se réunir à Philippe, qu'elle aimait éperdument, que mademoiselle de Mirandol avait fait ce voyage si tristement terminé par son incarcération ; Philippe avait pris envers elle, quelques semaines avant, des engagements solennels, et les avait laissé ignorera Dolorès.

— Que faire? se demandait la pauvre enfant dont le cœur se brisait, en même temps que les rêves charmants auxquels elle s'était abandonnée la veille.

Son propre amour, si grand, si héroïque, se dressait en face de l'amour d'Antoinette. Lequel des deux devait être sacrifié? Celui d'Antoinette

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assurément, puisque Philippe aimait Dolorès, Elle n'osait se placer en face d'une telle solution.

— Ainsi, pensait-elle, le marquis de Chamondrin m'aura servi de père, et je reconnaîtrais ses bienfaits en aidant son fils à enfreindre ses dernières volontés ! Non. C'est impossible. II lui a fait promettre d'épouser Antoinette, et Philippe a promis à son père d'abord, à Antoinette ensuite. Qu'importe qu'il m'aime! Ne me voyant plus, il m'oubliera! Antoinette lui redeviendra chère. Ils seront heureux. Que suis-je, moi, p^our troubler, par ma présence, des projets si chers au cœur de mon bienfaiteur? Ne m'étais-je pas déjà sacrifiée? Pourquoi ne pas continuer mon sacrifice? Allons, Dolorès, sois courageuse, sois forte. Si tu épousais Philippe, tu ferais le malheur d'Antoinette. Elle en mourrait, et, toute ta vie, tu verrais entre ton mari et toi planer l'ombre éplorée de celle dont tu aurais causé la mort. Elle est innocente, elle! Elle ne sait pas que j'aime Philippe. Il ne le lui a jamais dit. Moi, je le lui cachai toujours. Elle sera heureuse sans remords, et fera descendre dans le cœur de celui qui lui est cher la résignation, l'apaisement et l'amour.

Dolorès se préparait ainsi à se montrer digne de ce qu'elle avait toujours été jusque-là. Elle fut

en ce moment admirable de renoncement volontaire. Elle n'avait qu'un mot à dire à Philippe, pour qu'il fût à elle à jamais. Mais elle ne voulait pas d'un bonheur qu'elle ne pouvait atteindre qu'en déchirant l'âme tendre d'Antoinette et en manquant de respect à la volonté d'un mort qui lui était cher. Elle faisait ces réflexions devant Antoinette endormie.

— Ah ! mumura-t-elle en la regardant. Que n'es-tu restée en Angleterre? Pourquoi es-tu venue? Tu ne sais pas tout le mal que tu me causes !

Peut-être eut-elle en ce moment, dans le fond de son cœur meurtri, un cri de révolte. Mais ce cri ne monta pas jusqu'à ses lèvres et demeura enfoui dans le fond de son être, avec les espérances qu'elle venait d'y refouler. Soudain la porte s'ouvrit. Le guichetier entra. Il était environ dix heures du matin.

— Citoyenne, dit-il, il y a dans le préau un prisonnier qui te réclame ! Il nous vient des Madelonnettcs.

— C'est lui ! pensa Dolorès, qui devint toute pâle à la pensée de le revoir.

Cependant, elle s'arma de courage et descendit d'un p2S ferme pour retrouver Philippe. Il l'attendait, en se promenant liévreusemeat dans le

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préau. Arrêté comme elle, depuis vingt jours, enfermé aux Madelonncltcs, ce n'est qu'après des efforts sans nombre, de lui et de Courscgol, qu'il était enfin parvenu à se faire transférera la Conciergerie. En voyant Dolorés, il poussa un cri de joie, courut vers elle. Le préau était solitaire, et il lui ouvrit les bras, en disant :

-Dolorés! Dolorôs! me voilà enfin réuni à toi pour ne plus te quitter jamais!

— Jamais! demanda-t-elle d'une voix éteinte.

— Je t'avais dit : « Si Dieu, qui nous a réunis après une séparation longue et cruelle, nous sauve du péril qui nous menace, ne croiras-tu pas qu'il veut lui-même notre union ici-bas? » Eh bien, grâce àCoursegol, nous allons pouvoir fuir d'ici. Nous serons libres.

— Et Antoinette, qu'en ferons-nous?

— Antoinette!

Dolorès le regarda, et d'un accent dans lequel elle mit autant de fermeté qu'elle put :

— Tu avais laissé Antoinette en Angleterre, Philippe, en lui promettant de l'épouser à ton retour. Ne te voyant pas revenir, elle a passé la mer. Elle est en France, à Paris, dans cette prison. Elle vient réclamer l'exécution de ta promesse.

Pendant que Dolorès parlait, le visage de Philippe s'était décomposé, sous l'émotion que lui causait cette nouvelle. Lorsqu'elle eut fini, il ne trouva pas la force de répondre, et s'appuya, immobile, défait, contre le mur du préau.

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