CHAPITRE XIII
La nouvelle donnée par Dolorès à Philippe l'avait frappé de surprise et de terreur. Comment Antoinette était-elle arrivée jusqu'en France ? quels desseins l'avaient conduite à Paris ? voilà ce qu'il voulut savoir. Dolorès lui répéta le récit qu'elle-même tenait d'Antoinette. Puis, lorsqu'elle l'eut terminé, elle y ajouta simplement ces mots :
— Philippe, pourquoi ne m'avoir pas dit quels engagements te liaient à elle. Quoi! tu la quittais, il y a six semaines à peine. En la quittant, tu lui promettais de l'épouser, et ici tu me pressais d'exaucer tes vœux...
Philippe l'interrompit vivement:
— Ah ! Dolorès, ne m'accuse pas. Je n'ai été ni traître ni oublieux. Tout a été fatal en ceci. Oui, séparé de toi, ayant vainement attendu, n'espérant plus te revoir, te croyant morte ou
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cachée comme moi, mais loin de moi, j'ai fait une promesse h Antoinette, comme je lui en faisais une, il y a quatre ans, devant mon père, et alors que pour jamais je te croyais consacrée à Dieu et devenue carmélite dans Avignon. Mais, quand je te retrouve, toi que j'adore, comment pourrais-je oublier que la première, la seule, tu eus mon cœur. J'étais un enfant, et, sans le savoir, dans celle que je croyais ma sœur, c'était la femme que j'aimais. Et puis, cet amour s'est développé. Il a grandi au point de faire l'infortune de ma vie !
— Hélas ! murmura Dolorès.
— Et lorsqu'un hasard que je bénis m'a jeté auprès de toi, lorsque je peux enfin couvrir tes chères mains de mes baisers, repaître mes yeux de tes regards, tu m'aurais interdit, au nom d'Antoinette, de te dire ce qui, depuis tant d'années, est dans mon cœur. Non ! Je ne pouvais. Ah ! Dolorès, tu es forte, toi, je le sais; tu possèdes assez d'énergie pour te vaincre toi-même, pour demeurer insensible en apparence, alors que ton cœur est torturé. î lais je n'ai pas les mêmes vertus. Je souffre, il faut que je le crie ; j'aime, il faut que je le dise.
En parlant ainsi, Philippe s'était excité peu à peu. Deslarnies tombaient de ses yeux, et, sur son
visnge contracté, se révélait l'émotion à laquelle il était en proie.
— Vois-tu, reprit-il après un court silence, l'origine de nos malheurs a été dans les scrupule: qui nous empêchèrent d'avouertoutela vérité. Si, nous prenant par la main, nous nous étions agenouillés devant lui, en disant: Mon pere, nous nous aimons, il eût été heureux et nous eût bénis.
— C'est ce qui te trompe, Philippe! au moment où j'allais partir pour le couvent, le marquis connut, par ma bouche, l'amour que tu avais pour moi, et il ne m'a pas retenu.
Philippe La regarda comme stupéfait.
— Mon père savait...
— Oui !
— Et il m'a obligé, au moment de mourir, à lui promettre que j'épouserais Antoinette?... Oh ! les parents sont parfois cruels.
— Il croyait que tu m'avais oubliée !
— Est-ce que je peux oublier? demanda Philippe. Mais que faire? reprit- il tout à coup.
Dolorès ne répondit pas. Elle tenait ses yeux baissés, comme pour empêcher de lire dans le fond de son âme, où se livrait un grand combat. Philippe profita de ses hésitations et de ses incertitudes pour plaider de nouveau sa propre cause.
— Ecoute, Dolorès, nous ne pouvons nous offrir tous deux en holocauste, à la volonté de mon père. S; j'épouse Antoinette, ayant le cœur plein de toi, je ne saurais assurer son bonheur. D'ailleurs, toi-même, que deviendrais-tu?
— Mais, si je t'écoutais, que deviendrait Antoinette ?
— Elle oubliera. Elle m'a aimé, parce que je suis celui qu'elle a connu avant de connaître d'autres jeunes hommes, avant de voir le monde. Mais elle m'oubliera, après quelques larmes qui ne peuvent pas plus se comparer aux larmes que j'ai versées, moi, et que je verserai encore si tu me quittes, que l'amour qu'elle nourrit pour moi ne peut se comparer à celui que j'ai dans le cœur.
— Ne la calomnie pas, Philippe. Depuis quatre ans, elle te regarde comme son époux devant Dieu, et elle est femme, abandonnée par toi, à porter le deuil de ton infidélité !
— Mon infidélité ?
— Oui, car tu lui as fait une promesse. Et tu ne m'a rien promis, à moi.
— Mais toi ?
— Je n'ai rien promis !
— Quoi, ton silence l'autre jour, lorsque je te suppliais, ton silence n'était-il pas un aveu ?
— Tu Tas mal compris ! répondit courageusement Dolorès.
— Oh ! malheur sur moi ! s'écria Philippe. Dolorès n'en pouvait plus. Cet entrelien avait
épuisé ses forces. Mais elle venait de prendre une décision inébranlable, et désormais elle n'avait plus qu'un but, assurer le bonheur d'Antoinette, en obligeant Philippe à l'épouser. Elle reprit doucement :
— Coursegol doit apporter ici le sauf-conduit à l'aide duquel nous devions, toi et moi, quitter cette prison. Il servira à favoriser l'évasion d'Antoinette !
Il poussa un cri de dénégation. Elle feignit de ne pas entendre et continua :
— Tu partiras avec elle. Une fois hors d'ici, grâce à Coursegol, il vous sera facile de gagner, avec son aide, une retraite sûre. Là, vous vivrez en paix. Je ne te demande pas d'épouser Antoinette aussitôt après m'avoir quittée. Mais, lorsque le temps aura calmé la fièvre qui te dévore en ce moment, et fait descendre l'apaisement dans ton cœur, tu rempliras vaillamment en honnête homme les engagements que tu as pris. Voilà ce que je te supplie de faire.
Philippe secoua la tète :
— Quelle sera ta destinée ? demanda-t-il.
— Si je sors de cette prison, si j'échappe à réchafaud, je passerai à l'étranger et, reprenant la vocation à laquelle je m'étais vouée, j'ensevelirai mes jours dans une retraite, où je prierai pour vous. Mais je ne prononcerai pas de vœux éternels, je t'en donne l'assurance, et, si quelque jour tu te sens assez fort pot : supporter ma présence, sans danger pour la paix de ton cœur, je te reverrai, Philippe, et je deviendrai pour tes enfants une seconde mère, en rendant une amie à Antoinette.
— Je refuse de t'obéir! Non, je n'épouserai pas Antoinette, et, puisque tu veux m'y obliger, c'est elle que je vais faire juge du parti auquel je dois me résoudre. Je vais lui révéler ce qu'elle ignore, que nous nous aimons, que nous nous sommes toujours aimés.
— Tais-toi ! supplia Dolorès; qu'elle ne connaisse jamais... Tu n'as pas le droit de confier un secret qui m'appartient autant qu'à toi.
Cependant, leur entretien avait longtemps durr. Peu à peu, le préau et la salle avec laquelle il communiquait commençaient à se remplir des habitants de ces tristes lieux. Ils descendaient de leurs cellules, sans savoir si le soir de cette journée les trouverait vivants; et cependant cette incertitude n'altérait en rien la sérénité de
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leurs traits et de leurs pensées. Quelques-uns, en passant devant Philippe et devant Dolorès, les regardaient curieusement, comme s'ils eussent souhaité de connaître l'objet d'un entretien si animé.
— Je vais me rendre auprès d'Antoinette, dit alors Dolorès. Je la conduirai ici. Je te supplie encore, au nom même de ton amour, de ne lui rien révéler qui puisse l'affliger. Rien ne nous presse. Nous sommes en prison, et, peut-être, malgré les efforts de Coursegol, ne parviendronsnous pas à en sortir. D'une minute à l'autre, un acte d'accusation peut être remis à l'un de nous, si ce n'est à tous les trois. Quel que doive être l'avenir, ne troublons pas le présent par des récriminations et des luttes qui déchirent l'âme. Vivons ici, comme nous vivions à Chamondrin, en nous aimant et nous soutenant mutuellement dans notre infortune, afin de la mieux supporter, et attendons des événements et du temps une solution à tout ceci.
— Quelle énergie tu possèdes ! répondit Philippe à qui cette proposition laissait une espérance et qui l'accepta.
Dolorès le quitta pour aller retrouver Antoinette, tandisquePhilippese mêlaitauxprisonniers parmi lesquels il retrouva des gentilshommes
et des grandes dames qu'il avait connus à la cour de Versailles et chez le duc de Penthièvre. Antoinette se réveillait au moment où Dolorès entrait dans leur cellule commune. Elle ne vit pas Fémotion dont le visage de son amie gardait cependant encore les traces. Elle lui sourit, lui tendit la main et l'embrassa.
— Philippe ? demanda-t-ello.
Ce fut sa première parole,
— Philippe est venu. Je l'ai vu. ïl nous attend dans le préau.
Antoinette, à cette nouvelle, fut sur pied en quelques instants. Les deux jeunes filles se prirent par le bras et descendirent pour rejoindre Philippe. Dolorès sentait le cœur d'Antoinette battre avec violence contre sa poitrine, tant elle était émue à la pensée de revoir celui qu'elle considérait comme son fiancé. Elle vola dans ses bras avec tant de naïf abandon, qu'il en fut touché, et, en même temps, conçut des remords en pensant qu'il avait été sur le point de haïr cette charmante créature dont le seul tort était de l'aimer.
— Malheureuse enfant! lui dit-il; pourquoi n'être pas restée en Angleterre ? Pourquoi vous être exposée à de semblables périls?
— Mon devoir n'était-il pas de vous rejoindre, afin de mourir avec vous? Lorsque, après être
demeurée sans nouvelles pendant quinze jours, j'ai appris la mort de la reine, je me suis dit que, n'ayant pu la sauver, vous deviez courir degrands dangers, peut-être même être arrêté déjà, et vous voyez que je ne m'étais pas trompée. Alors, je suis partie, et je m'estime heureuse puisque je vous ai retrouvé
Cette réponse, que Dolorcs entendit, était une preuve nouvelle des engagements pris par Philippe envers Antoinette. Ces engagements auxquels la bénédiction suprême de l'abbé Peretty devant le lit de mort du marquis de Chamondrin donnait une consécration de plus, étaient tels qu'Antoinette, croyant accomplir un devoir, traitait déjà Philippe comme si leur mariage eût été célébré.
Dolorès regarda Philippe; ce regard voulait dire :
— Oseras-tu lui révéler que tu ne l'aimes pas ? Ne songe, au contraire, qu'à te rendre digne d'elle et à lui assurer un bonheur auquel elle a droit de prétendre.
Philippe restait embarrassé devant les deux jeunes filles. Antoinette semblait attendre qu'il accueillît son arrivée d'un mot qui prouvât sa joie et l'amour qu'elle supposait contenu dans son cœur. Mais, en dépit des efforts <jue luisait
Philippe, comme si la présence de Dolorès, à laquelle il ne pouvait plus cacher la vérité, l'eût intimidé et rendu muet, aucune parole ne venait sur ses lèvres. Quelques minutes s'écoulèrent ainsi. Dans le préau, dans la salle, les prisonniers passaient et repassaient. Ceux que tout à l'heure l'arrivée de Philippe avait surpris se demandaient maintenant quelle était cette jeune fille à laquelle, par ses gestes et par son langage, Dolorès témoignait la tendresse d'une sœur.
Nous avons déjà dit que chacune des prisons que la Terreur avait ouvertes et remplies de ses victimes était la fidèle reproduction, quoique diminuée, de cette société aristocratique de Paris, maintenant décimée par la proscription et par l'exil, mais qui avait rempli le monde de ses intrigues, de son esprit, de ses indiscrétions, de son luxe et de ses galanteries. Dans les fers, les femmes étaient restées grandes dames; les hommes, empressés à les courtiser; les uns et les autres, toujours disposés à s'intéresser aux petits événements, autant et plus qu'aux grands.
C'est surtout en prison que le besoin de passer le temps et de se distraire développait parmi eux cette tendance si naturelle à l'esprit français. Un incident de minime importance défrayait les entretiens pendant plusieurs heures. La robe nou-
vclle dont la duchesse était vêtue, la sensibilité avec laquelle la marquise accueillait les soins du chevalier, préoccupaient ce monde que ses malheurs n'avaient pu corriger de sa frivolité, bien plus encore que L'héroïsme dont le dernier condamné avait fait preuve en marchant à l'échafaud.
Ces réflexions feront comprendre comment et pourquoi la curiosité de tous fut mise en éveil par la présence d'Antoinette de Mirandol. Déjà, quelques instants avant, on avait surpris le jeune marquis de Chamondrin causant, non sans animation, avec Dolorès. Les plus pervertis flairaient là une intrigue; les femmes prenaient la défense de Dolorès, dont, sans que sa réputation pût avoir à en souffrir, chacun prétendait avoir deviné les sentiments. Les vieillards rappelaient qu'elle avait été élevée avec Philippe et trouvaient naturel qu'il y eut entre eux, alors qu'ils se retrouvaient après une longue séparation, une entrevue de la nature de celle qui excitait tant de commentaires. Les conversations n'en allaient pas moins leur train. Mais lorsque, après que Dolorès eut disparu pendant quelques instants, on la vit reyenir tenant sous son bras celui d'une jeune fille dont la physionomie parut charmante, que nul ne connaissait, qu'elle ne présenta à
personne, et qu'elle conduisit sur-le-champ vers l'endroit où se tenait Philippe, les curiosités devinrent plus vives. On avait hâte de savoir quelle était la 'nouvelle venue. On suivait de l'œil leurs gestes, on cherchait à deviner ce qu'ils pouvaient se dire; on commentait l'émotion que trahissait le visage de Philippe, et les amies de Dolorès avaient hâte de pouvoir l'interroger.
— Je crois que nous provoquons ici une émeute, dit-elle. tout à coup à voix basse et en souriant.
— Philippe se retourna. Il devina qu'il était l'objet de tous les entretiens, et, pressé de se trouver loin des deux jeunes filles pour tâcher de mettre un peu d'ordre dans son cœur troublé :
— Nous nous retrouverons tout à l'heure dit-il.
Et, sans rien ajouter, il s'éloigna.
Dolorès regarda Antoinette. Celle - ci était toute pâle et tremblait. Son amie la remmena dans la cellule qu'elles occupaient en commun-.
Antoinette, en se trouvant seule avec Dolorès, donna un libre cours à ses larmes.
— 11 ne m'a pas répondu3dit-elle. Mon arrivée semble lui avoir causé plus de peine que de joie.
— C'est qu'il vous aime, répondit Dolorès, et qu'il est affligé de vous voir menacée des mêmes dangers que nous.
— M'aime-t-il? Oh ! je sais bien, moi, qu'à sa place, j'aurais attendu avec impatience et accueilli avec joie sa venue. J'y aurais vu une preuve d'amour, sans songer à tenir compte des périls auxquels il se serait exposé pour me voir. Quand on s'aime, rien n'est plus douloureux que de mourir l'un sans l'autre, et celui qui survit doit être si malheureux pour la suite de ses jours, que le vœu le plus ardent, le plus digne, le plus généreux que puisse former celui qui s'en va, c'est d'être promptement suivi de celui qui reste.
Dolorès ne répondit pas. Elle comprenait l'immense tristesse qui envahissait l'âme d'Antoinette. La sienne n'était pas moindre, mais il s'y mêlait une sérénité, une résignation, qui grandissaient d'autant plus, qu'elle comprenait mieux, par ce qui venait de se passer, l'utilité de son sacrifice.
Il y eut, à partir de ce moment, dans le cœur de Dolorès un renoncement sans limites, un désir sans cesse accru de s'offrir en holocauste pour assurer le bonheur de ses amis. Le reste du jour s'écoula sans d'autre incident. Antoinette
et Dolorès ne firent qu'une apparition dans la salle commune. Philippe évita leur rencontre. Venaient-elles de son côté, il allait d'un autre.
— Il souffre, disait Antoinette. Quel est son mal?
Elle ne pouvait l'apprendre qu'en apprenant, du même coup, que non-seulement elle n'était pas aimée, mais encore que Philippe lai préférait Dolorès. Celle-ci, fidèle à l'engagement qu'elle avait pris vis-à-vis d'elle-même et d'une manière irrévocable, se garda bien de lui révéler le mal dont souffrait Philippe. Le soir, avant de s'endormir, les deux jeunes filles s'entretinrent longuement du passé. Elles ressuscitèrent les heures charmantes d'autre! ais. Elles voulurent revivre les jours écoulés, et leur imagination mit sur leurs lèvres la plupart des souvenirs qui s'y étaient à jamais fixés. Au moment où, accablées de lassitude, le sommeilles surprit, elles étaient, par la pensée, dans le château de Chamondrin. Dolorès entendait le marquis lui développer les espérances qu'il fondait sur Philippe, destiné par lui à une illustre et riche alliance qui relèverait la fortune et l'éclat de sa maison. Mais les réflexions d'Antoinette avaient suivi un autre cours et s'emparèrent de nouveau de son esprit, lorsqu'au matin elle se réveilla. Elle se reportait
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à cinq années en arrière, aux jours qui avaient immédiatement suivi son arrivée à Charnondrin, alorsque l'amour éclatait soudainement en elle et pour jamais livrait son cœur à Philippe. Alors elle se rappela qu'un matin, Philippe avait sollicité d'elle un entretien secret. Elle s'était crue aimée. Elle avait volé à ce rendez-vous, transfigurée par une joie indicible. Mais quelle n'avait pas été sa déception en entendant Philippe lui confier qu'il aimait Dolorès et la supplier de plaider sa cause auprès de celle-ci. Elle avait gardé de cette scène une impression pénible dont le souvenir s'effaça après que Dolorès eut quitté le château pour aller s'enfermer aux Carmélites d'Avignon, et alors qu'elle-même vit Philippe paraître chaque jour mieux disposé à la comprendre.
Mais maintenant cette fugitive impression renaissait plus intense, plus forte, et jetait la douleur et le troube dans l'âme d'Antoinette. Les longs atermoiements apportés par Philippe à leur mariage, la violation de ses promesses, s'expliquaient maintenant. Le froid accueil qu'il venait de lui faire éclairait la pauvre enfant sur les sentiments véritables de celui dont elle se voyait hier encore la femme dans un avenir prochain. Elle se retrouvait au même point dans la
même situation qu'autrefois. L'obstacle qui avait alors failli briser son bonheur incertain se redressait devant elle. Philippe aimait Dolorès. A cette découverte, elle ne put retenir un sourd gémissement. Elle plongea sa tête dans l'oreiller de sa couchette, pour crier et pleurer sans être entendue de Dolorès endormie à quelques pas d'elle. Tous les déchirements qu'elle avait subis cinq ans plus tôt, elle les éprouva de nouveau, mais bien autrement cruels, puisque, depuis cette époque, son amour s'était accru et ses espérances consolidées. Ce fut la lancinante et horrible douleur d'une blessure qui se rouvre, alors qu'on la croyait guérie.
A cette première explosion de son désespoir succéda un abattement qui lui permit de se consulter sur la conduite qu'elle avait à tenir, etf après avoir longtemps combattu ses doutes et les projets qu'ils lui inspiraient, elle se décida à s'adresser à Dolorès elle-même, ainsi qu'elle l'avait fait autrefois, pour connaître l'étendue de son propre malheur. A ce moment, les premiers rayons du jour entraient dans la petite cellule, gris, blafards, sans amener avec eux la chaude couleur du soleil qui égayé tout ce qu'il touche et tout ce qu'il caresse.
Antoinette fut sur pied, habillée, en quelques
instants. Elle s'approcha du lit de Dolorès. Celle-ci ne s'était pas réveillée. Antoinette s'assit à ses pieds et attendit. Ce fut son visage pâli, ses yeux humides de larmes qui frappèrent le regard de Dolorès, lorsque son sommeil cessa.
— Vous avez pleuré, Antoinette ! s'écria-t-elle avec sollicitude.
— Oui ; j'ai bien souffert cette nuit.
— Pourquoi? Comment?
— L'indifférence de Philippe !
— Ne vous affligez pas, mon amie. Ce que vous prenez pour de l'indifférence est un excès de tendresse. Philippe vous en veut de ne l'avoir pas attendu en Angleterre. La situation terrible dans laquelle vous vous êtes placée l'afflige et l'irrite à la fois.
Elle cherchait ainsi à obliger Antoinette à se faire illusion. Mais celle-ci ne la laissa pas aller jusqu'au bout, et, l'interrompant :
— Etes-vous assurée que tels sont les sentiments de Philippe? demanda-t-elle. Ne croyezvous pas plutôt qu'il ait dans le cœur quelque autre affection?
— Une autre affection ! s'écria Dolorès qui s'émut de ce langage qui allait si sûrement audevant de la vérilé. N'en croyez rien, Philippe doit vous épouser. II le sait. Il a conscience de
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ses devoirs présents comme de ses devoirs futurs, et il n'aime que vous.
— Vous vous trompez, Dolorès. C'est vous qu'il aime !
— Moi ! qui vous l'a dit ?
— C'est donc vrai ! Ah ! je le savais bien, murmura Antoinette. Tout est remis en question. Il vous a revue après quatre ans, et, soit qu'il n'ait jamais eu que vous dans son cœur, soit qu'en vous revoyant, il soit retombé au pouvoir de vos séductions, il m'oublie.
Et, de nouveau, ses yeux se mouillèrent de pleurs. Dolorès, qui était couchée, se souleva, attira son amie auprès d'elle, et, la berçant comme un enfant sur son sein, elle lui dit :
— Apaisez-vous, je vous en conjure. Votre imagination vous égare et vous entraîne hors de la vérité. Il se peut que Philippe ait, en me revoyant, subi quelques-unes des impressions que les souvenirs du passé réveillent dans tous les cœurs. Mais ces impressions sont fugitives et ne menacent pas votre bonheur. Si Philippe a caressé pendant un temps des velléités qui vous alarmaient, vous savez qu'il a suffi de mon départ pour l'y faire renoncer. Ces velléités ontelles repris une consistance, il suffira que je m'éloigne pour les dissiper et pour vous rendre tout
entier celui sur lequel vous avez, et vous avez, seule, d'imprescriptibles droits.
Ces paroles rassuraient Antoinette. Elle ne pleurait plus et tout son être semblait remercier Dolorès, qui s'efforçait ainsi de lui rendre l'espoir. Celle-ci continua.
— Si Dieu veut que nous recouvrions la liberté, vous partirez avec Philippe, Antoinette. Quant à moi, ainsi que je le lui ai dit à lui-même, je gagnerai l'étranger et je demanderai asile dans une maison religieuse. Là est ma place, et je vous affirme que je ne me marierai jamais.
— Oh ! merci ! s'écria Antoinette, vous me rendez le repos et le bonheur.
L'amour est égoïste, et Antoinette ne savait rien des luttes de Dolorès. Elle ne chercha donc pas à sonder les mobiles qui poussaient celle-ci, et, heureuse des déclarations qu'elle venait d'entendre, ne désespérant plus de reprendre sur Philippe son pouvoir ébranlé, elle passa de la vive douleur que nous avons exposée à un état complet d'apaisement.