CHAPITRE ÏII
Dolorès grandit heureuse dans le château de Chamondrin, aimée, choyée, traitée comme si elle eût été cette petite Marthe dont la mort avait livré, durant trois mois, la raison de la marquise aux effarements de la démence. Rien ne fut épargné pour rendre l'illusion complète aux yeux des autres et à ses propres yeux. Le premier compagnon de ses jeux fut Philippe de Chamondrin, qui la nommait sa sœur. Ellemême, en roulant sa blonde tête dans le sein de la marquise, l'appelait sa mère. Le marquis l'aimait à l'égal de sa fille. Coursegol lui portait une affection dont la vivacité se conciliait avec la déférence qu'il devait aux enfants de ses maîtres. Quant aux serviteurs, ils témoignaient h Dolorès et à Philippe un égal respect. Il n'y avait pas jusqu'aux parents, aux amis de la maison de Chamondrin qui ne prissent plaisir à témoi
gner de leur vif attachement pour l'enfant dont la présence avait guéri la marquise.
Il est vrai de dire que Dolorès était la plus ravissante créature qu'on pût aimer. Elle promettait de ressembler à sa mère. C'étaient les mêmes cheveux blonds, les mêmes yeux profonds et noirs, la même énergie, la même douceur de caractère et de voix. Le marquis et Coursegol, qui seuls avaient vu la bohémienne et se la rappelaient encore, étaient frappés de cette ressemblance qui semblait ressusciter Tiepoletta dans Dolorès. Celle-ci avait le cœur généreux , l'imagination vive, d'honnêtes instincts. Son intelligence s'ouvrait avec une merveilleuse facilité aux leçons que le marquis lui donnait ainsi qu'à son fils. Dans sa mémoire, les souvenirs se fixaient avec sûreté. Elle était aimante, docile, bonne, déjà chère à tous ceux qui l'approchaient.
Philippe professait un culte pour sa petite sœur. Il avait cinq ans de plus qu'elle. C'était un gros garçon bruyant, presque brutal, quelque peu vain de sa naissance, de l'autorité qu'elle lui donnait aux yeux des petits paysans qui parfois jouaient avec lui. Mais ces dehors, destinés à se modifier avecl'âge, cachaient une nature sensible et disparaissaient lorsqu'il était auprès de Dolorès.
Il fallait voir de quelles prévenances, de quels soins il l'entourait. Marchaient-ils ensemble dans le parc, il écartait les pierres qui auraient pu blesser l'enfant ou la faire trébucher ! A table, un morceau délicat tombait-il dans son assiette, il le passait dans celle de Dolorès. Celle-ci revêtait-elle quelque nouvelle parure, il ne se lassait pas de l'admirer, de dire qu'elle était belle, de caresser les boucles épaisses de ses blonds cheveux. Voulait-on punir Philippe, on le privait de voir Dolorès. Malheureusement ce châtiment, le plus cruel qu'on pût lui infliger, attèignait sa sœur autant que lui. Aussi n'en usait-on que rarement et seulement dans les occasions solennelles. Une des joies des deux enfants, c'était de se faire conduire à la promenade par Coursegol, joie partagée, car le garde n'était jamais aussi fier que lorsqu'il courait les champs avec eux. On descendait lentement la colline. On arrivait aux bords du Gardon.
C'était le plus souvent durant ces adorables matinées du printemps, si pleines de charme dans le Midi. Les oseraies, aux couleurs délicates, groupées aux bords de l'eau, courbées sur elle par une brise légère, la caressaient de leurs branches flexibles. Au-dessus des oseraies, les mûrier?, les figuiers, les oliviers et les vignes éta-
laient au pied de la colline leur feuillage d'un vert plus sombre, qui tranchait nettement surla nuance encore plus foncée des cyprès et des pins résineux, étagés dans les flancs sablonneux des hauteurs, avec des allures capricieuses et tourmentées. Cette végétation vivante, aux tons variés comme ceux d'une palette, se mirait en masse dans les ondes claires, s'y confondait avec les arches du pont du Gard dont les courbes fines et hardies se mêlaient à cet inextricable fouillis d'herbes, d'arbres et de feuilles.
Coursegol faisait admirer ce spectacle aux enfants, éveillant ainsi leur âme aux grandes émotions qu'inspirent les cieux, les bois, les eaux. On s'asseyait sur le sable. On péchait les carpillons aux écailles argentées. On cherchait des nids dans les fourrés. C'étaient des rires, des surprises sans fin, des questions inépuisables auxquelles Coursegol répondait, en faisant appel à sa science quelque peu primitive, mais sûre, dans son cercle étroit. Au retour, on passait devant la grotte des bohémiens. Dolorès, qui ne savait rien de son histoire, — le marquis, ne voulait la lui révéler que plus tard, — entrait avec Philippe sous le rocher, à moins que des bohémiens n'y eussent déjà cherché un abri.
Toutes les années, aux mêmes époques, au
commencement du printemps et à la fin de l'été, des bandes s'arrêtaient successivement aux bords du Gardon. Philippe etDolorès redoutaient leur rencontre, surtout depuis le jour où une vieille bohémienne, frappée peut-être de la ressemblance de la fillette avec Tiepoletta, l'avait désignée à l'une de ses compagnes, en s'extasiant sur sa beauté. Un des misérables s'approchait-il pour mendier, les enfants se pressaient effarés, presque tremblants, contre Coursegol, qui s'efforçait de les rassurer.
Ces poétiques promenades, les leçons qu'elle recevait de son père adoptif, les pieux enseignements de la marquise, les longues récréations en compagnie de Philippe, remplissaient la vie de Dolorès. Les jours succédaient aux jours sans amener aucun événement, car on ne peut considérer comme tel la capture de quelque renard maraudeur, la rencontre dans les bois d'une couleuvre inoffensive, les inondations périodiques du Gardon, tous ces mille incidents de la calme existence des deux enfants, qui défrayaient leurs entretiens durant des semaines. Ils s'intéressaient peu aux nouvelles venues de Paris. Si parfois ils voyaient un nuage sur le front du marquis, des pleurs dans les yeux de la marquise, ils n'en connaissaient point la cause, peu
disposés d'ailleurs à comprendre qu'on pût s'alarmer de la gravité des événements politiques ou des craintes que certains amis du roi commençaient à concevoir et dont les lettres qu'on recevait au château portaient fréquemment les traces.
Du jour où Dolorès devint la fille du marquis de Chamondrin jusqu'à celui qui devait voir sa première douleur, treize années s'écoulèrent ainsi, calmes et sereines. Dolorès grandissait ; son intelligence se développait et mûrissait. Elle promettait de faire honneur à ses parents adoptifs et de justifier la résolution qu'ils avaient prise, en la gardant auprès d'eux.
Cependant, le marquis ne perdait pas de vue les projets qu'il avait autrefois formés, touchant l'avenir qu'il réservait à Philippe. Ainsi que nous l'avons dit, il caressait, depuis la naissance - de son fils, le rêve d'en faire un grand seigneur, de relever en lui et par lui l'éclat de la maison de Chamondrin, trop oubliée depuis près d'un quart de siècle. L'heure approchait où il allait pouvoir réaliser ses plans. Philippe atteignait sa dix-huitième année. C'était alors un fier cavalier, homme déjà par la taille et la physionomie, sinon par l'âge, ayant la plupart des défauts et des qualités de sa race, mais moins de
défauts que de qualités, et par-dessus tout une incontestable vaillance, un respect profond pour le nom qu'il portait. Le marquis jugeait que le moment était venu de l'envoyer à Paris. Depuis longtemps il se préparait à cet événement. Grâce à son économie, secondé par ia marquise, il avait pu se créer sur ses revenus des excédants annuels précieusement amassés, qui formaient une bourse d'un poids assez respectable. Elle devait pourvoir, au moins durant cinq ans, à tous les besoins de Philippe , c'est-à-dir« jusqu'au moment où il serait en état d'obtenir du roi quelque privilège ou d'occuper un emploi dans l'armée.
En outre, le marquis s'était occupé d'assurer des protections à Philippe. Il avait fait appel auK anciens amis de sa famille. Par l'entremise du chevalier de Florian, à diverses reprises commensal du château de Chamondrin, il avait obtenu la promesse que Philippe trouverait un appui vigilant auprès du duc de Penthièvre. Avant donc que Philippe fût parti, son avenir s'annonçait sous des auspices favorables. Et cependant le marquis nourrissait de vives inquiétudes, car, des cette année, — on était en 1783, — les hostilités suscitées autour du roi s'accentuaient d'une façon inquiétante. Il se do-
mandait si le moment était propice pour envoyer un si jeune homme, presque un enfant, dans une cour divisée, tiraillée, au milieu d'un peuple irrité par les vexations, les scandales, les débauches des grands, et insensible aux honnêtes efforts du roi pour faire oublier les uns et les autres.
La naissance du Dauphin, survenue en cette année, dissipa les incertitudes du marquis. 11 fut rassuré par l'enthousiasme de la nation qui, même du sein de ses maux, eut des cris d'allégresse en l'honneur du nouveau-né. Le voyage de Philippe fut décidé.
Déjà, depuis longtemps, les deux enfants connaissaient les intentions du marquis. Ils savaient qu'ils étaient destinés à une prochaine séparation. Cette pensée leur arrachait des larmes toutes les fois qu'elle se présentait dans leurs entretiens. Mais, avec l'insouciance de leur âge, ils s'y arrêtaient peu, se.disant que l'époque de cette épreuve était encore éloignée et, entièrement aux joies présentes, ne songeaient guère à s'alarmer des menaces de l'avenir.
Mais le temps vole ; ce qui nous effrayait peu, parce que c'était l'avenir, c'est-à-dire l'éventualité, devient à son tour le présent, c'est-àdire la réalité. Un jour le marquis, non sans
quelque émotion, fit connaître à sa femme d'abord, puis à son fils, ses résolutions. Le départ de Philippe était fixé à la fin de l'automne, à deux mois de là, Goursegol devait l'accompagner à Paris. Cette nouvelle porta la désolation dans le cœur de Dolorès, car elle aimait tendrement Philippe. N'était-il pas son frère, son protecteur, le compagnon de ses jeux depuis qu'elle était en âge de parler et de comprendre ? Était-il possible qu'elle fût sur le point de le perdre ?
Quelques efforts qu'on fît pour se cacher la vérité, le deuil était général. Le départ de Philippe frappait également tous ceux qui l'aimaient, sa mère autant que Dolorès. Dix fois le jour, la marquise, en dépit de son propre chagrin, s'évertuait à démontrer à Dolorès la nécessité de ce voyage. La pauvre petite ne comprenait qu'une chose, c'est qu'on lui enlevait son frère, que, durant plusieurs années, elle ne le verrait plus. Elle dut se résigner cependant. Pendant les dernières journées du séjour de Philippe au château, elle ne le quitta pas. Que de projets formés alors, en vue du retour ! Que d'espérances consolatrices mêlées aux larmes amères de ces heures cruelles ! Philippe, sérieux, grave, ainsi que l'exigeait son nouveau rôle, déclarait qu'il n'oublierait jamais Dolorès, qu'il l'aimerait éternel-
L'ENFANCE DE DOLORËS. M
lement. Les instants s'écoulèrent avec rapidité, au milieu de ces émotions diverses, et le jour marqué pour la séparation se leva trop vite, hélas ! au gré de ceux qui l'attendaient en le redoutant.
Le matin de ce jour où Philippe devait partir, son père le fit appeler. Le jeune homme se rendit à son appel. En traversant la cour, il vit Coursegol qui surveillait les préparatifs du départ. Des valets, obéissant à ses ordres, chargeaient les malles sur un char -à- bancs qui devait emporter les voyageurs et leurs bagages jusqu'à Avignon, où leurs places étaient retenues dans le coche qui faisait à cette époque le trajet de Marseille à Paris.
Près de Coursegol se tenait Dolorès. Elle regardait tristement ces apprêts qui déchiraient son cœur. Ses yeux rougis, encore humides, ses traits défaits, tout indiquait que sa douleur avait, durant la dernière nuit, éloigné d'elle le sommeil. Mais, même ainsi défigurée, elle était si charmante, que Philippe fut frappé de sa précoce beauté plus qu'il ne l'avait été jusque-là. Il courut à elle, l'embrassa, en lui prodiguant des consolations.
— Ah ! Philippe, pourquoi nous quittestu ? s'écria-t-elle, en donnant un libre cours à ses pleurs.
t)Z LE ROMAN D'UNE JEUNE FILLE.
— Ne le faut-il pas, répondit celui-ci, pour mon avenir, pour le tien même ! Ne sais-tu pas quels sont les projets de notre père : Il ordonne ? ne dois-je pas obéir ?
— C'est ce que je disais à mademoiselle, dit Coursegol en se rapprochant. Je lui prouvais que M. le marquis agit sagement, en bon père, en vous envoyant à la cour. Vous y ferez une rapide fortune, et nous reviendrons chargés de lauriers et d'écus. Ne serez-vous pas heureuse alors, Mademoiselle ?
En parlant ainsi, Coursegol avait quelque peine à cacher sa propre émotion, car, s'il était heureux d'accompagner Philippe, ce n'est pas sans un douloureux serrement de cœur qu'il allait se séparer de Dolorès. Cette jolie fillette n'était-elle pas un peu sienne ? Venue au monde presque dans ses bras, sauvée par lui, élevée sous ses yeux, il l'aimait comme il aurait aimé ses propres enfants, s'il eût songé un seul jour à se créer une famille autre que celle de ses maîtres.
Cependant, ses paroles mêlées aux caresses de Philippe semblaient avoir apaisé Dolorès. Les sanglots ne soulevaient plus sa poitrine délicate, et ses yeux ne versaient plus de larmes. Mais, tout à coup, au moment où Philippe
s'éloignait pour se rendre auprès de son pore, elle s'écria :
Ne m'oublieras-tu pas, au sein des splendeurs parmi lesquelles tu vas vivre? Ne cesseras-tu pas de m'aimer ?
— Moi t'oublier ! Moi, cesser de t'aimer ! répondit Philippe en tressaillant, comme si une telle crainte exprimée en un tel moment eût répondu à quelque préoccupation de même nature qui alarmait son cœur. Je ne t'oublierai jamais. Jamais je ne cesserai de t'aimer.
Comme il venait de s'engager solennellement, il vit approcher la marquise. Il poussa doucement Dolorès vers elle, les embrassa l'une et l'autre et courut rejoindre son père qui l'attendait.
Celui-ci marchait dans sa chambre, soucieux, préoccupé, le cœur gros, affligé du départ de son fils.
— Vous m'avez appelé, mon père? dit ce dernier.
— Oui, Philippe, répondit le marquis en s'asseyant et en le faisant asseoir près de lui, j'avais à m'entretenir avec toi. Tu vas partir, mon enfant ! Dans quelques heures, tu seras ton maître. Je ne serai plus auprès de toi; ta mère n'y sera pas davantage pour te guider, et c'est
au moment où ton existence se transforme, où es circonstances vont peut-être devenir difficiles, que notre appui te manquera. J'ai décidé que Coursegol t'accompagnerait, parce que ses conseils pourront suppléer aux nôtres. Tu les écouteras comme venant d'un ami, plus encore que d'un serviteur ; mais pour t'accoutumer à devenir homme, si tu ne dois pas les suivre, ni ceux-là ni d'autres, sans les avoir raisonnés. Ce serait indigne de toi. Puis, il est des cas où la rapidité des décisions est nécessaire. Si tu n'as pas alors le temps de consulter ceux qui ont ta confiance, il faut que tu puisses agir par toi-même, aussi sûrement que si tu avais pris conseil d'eux. Eh bien, mon enfant, pour n'être jamais en défaut, grave dans ton cœur les paroles que je vais t'adresser.
Le marquis s'arrêta un moment; puis il reprit : — Dieu, le pays et le roi : voilà ce qui doit être le triple culte de ta vie. Tu vas vivre dans des sociétés bien diverses. Tu rencontreras des fanatiques, des incrédules, des débauchés. Fuis leurs exemples, ne te laisse pas entraîner par leurs sophisnics, et, avant d'agir ou de parler, demandetoi si ce que tu vas dire ou faire ne s'écarte pas du respect que tu dois à ta foi, à la France et à ton prince0
C'est sur ce ton que, durant une heure, le marquis parla à son fils. Sans doute, il ne lui apprenait rien qu'il ne lui eût appris déjà. C'était, en quelque sorte, le résumé des conseils et des leçons qu'il lui avait toujours donnés. Mais Philippe, remué profondément, promit, avec une émotion voisine d'un enthousiasme ardent, de ne sortir jamais de la ligne de conduite que son père venait de lui tracer.
Ce dernier, cependant, lui préparait une émotion plus grande encore, car, changeant tout à coup de ton, il lui dit:
— Je te dois maintenant une confidence que je ne peux retarder plus longtemps, puisque tu quittes cette maison peut-être pour plusieurs années.
— Qu'est-ce donc ? demanda Philippe surpris.
— Dolorès n'est pas ta sœur !
— Dolorès ! Mais alors...
Philippe s'arrêta. Il n'osait exprimer tout haut la pensée qui venait de se présenter à son imagination. En entendant le marquis et en apprenant de sa bouche la vérité sur Dolorès, il avait éprouvé un involontaire mouvement de joie. S'il eût formulé hautement sa pensée, son père aurait entendu ces paroles :
— Dolorès n'est pas ma sœur ! Mais alors elle peut être ma femme.
Il se contint, et son père ne devina pas ce qui se passait en lui. L'histoire de Dolorès fût racontée par le marquis dans tous ses détails, tandis que Philippe, qui n'en pouvait croire ses oreilles, s'étonnait que l'adorable enfant fut née d'une de ces bohémiennes qu'il rencontrait fréquemment dans ses promenades.
— Tu ne dois pas l'aimer moins, dit le marquis, en terminant son récit. Elle a remplacé Marthe dans nos cœurs ; nous lui devons la guérison de ta mère. Il faut donc la chérir toujours. Elle ignore la vérité. Je veux qu'elle l'ignore jusqu'au jour que je jugerai propice pour la lui faire connaître.
— Oh ! je ne cesserai jamais de l'aimer; répondit vivement Philippe, répétant, devant son père, la promesse que quelques instants avant il avait faite à Dolorès.
Puis, troublé par tout ce qu'il venait d'apprendre, il quitta le marquis et la rejoignit. Il voulait la revoir encore une fois seule avant de partir. Lorsqu'il s'approcha d'elle, son cœur battait avec violence.
— Elle n'est pas ma sœur ! se disait-il.
Ulle lui parut autre, comme si elle eût été
une personne nouvelle. Pour la première fois, il remarqua qu'elle avait d'adorables petites mains blanches dont la forme était d'une irréprochable pureté. Pour la première fois, il ne put soutenir l'éclat des yeux noirs fixés sur lui. Enfin, il lui parut que les cheveux de Dolorès étaient odorants, tout embaumés d'un parfum de marjolaine. Il aurait voulu que Dolorès connût la vérité sur sa naissance et pouvoir lui dire ensuite :
— Je t'aime !
Ce fut un sentiment nouveau, qui éclata inavoué, incompris, dans ce cœur de dix-huit ans, ignorant et chaste, et sous l'empire duquel Philippe attira Dolorès contre lui, la serra sur sa poitrine et lui dit doucement :
— Je t'aimerai toujours, toujours, je le jure. Rappelle-toi cette promesse. Un jour tu la comprendras mieux.
Au lieu de répondre, Dolorès, attendrie, étonnée, regarda Philippe. Puis, se suspendant à son cou, elle l'embrassa de nouveau, portant, sans le savoir, un trouble nouveau jusqu'au fond de cette âme, tout à l'heure l'âme d'un enfant, maintenant l'âme d'un homme.
Cependant l'heure était venue de partir. Le char-à-bancs, attelé de deux forts chevaux, atten-
dait au bas de la colline. On devait descendre à pied jusque-là et y échanger les derniers adieux. Vers trois heures, on se dirigea tristement de ce côté. Philippe donnait le Kras à sa mère. Dolorès marchait entre Coursegol et le marquis ; une tristesse désolante se lisait sur son visage.
La tristesse ! en cet instant, elle était partout, même dans la nature. L'automne finissait. Le vent soufflait et arrachait aux arbres les feuilles jaunies, en même temps qu'il soulevait des flots de poussière. 11 s'engouffrait avec des mugissements sans nom dans le vallon du pont du Gard, poussait devant lui les nuages, pareils à des loups affolés. Du ciel obscurci ne descendait aucun de ces rayons qui sont la lumière, le symbole de nos douleurs apaisées par l'espérance immortelle.
— Soigne ta santé, disait la marquise son fils.
— Ecris moi, ajoutait Dolorès.
— Sois honnête et vaillant, reprenait le marquis ; et tous les trois, s'adressant à Coursegol, plaçaient, comme par un accord unanime, Philippe sous sa sauvegarde.
On s'embrassa encore ! On pleurait! Rien qu'un baiser ! une étreinte ! Les chevaux partaient. Philippe était déjà loin. La voiture se perdait dans des nuages de poussière, et les êtres aimés
que le jeune homme laissait derrière lui se demandaient, comme il se le demandait lui-même, si cette cruelle séparation n'était pas un rêve.
Dolorès, en dépit des efforts tentés autour d'elle pour remplir le vide qui s'était fait dans sa vie, passa un mois dans les larmes. Un désespoir sombre s'était emparé de son cœur, comme si, précocement mûrie par une douleur à laquelle elle n'était pas préparée, elle en eût plus vivement ressenti le coup. En vain ses parents adoptifs s'efforçaient de la distraire, de faire taire leur propre peiue pour apaiser la sienne, de lui prodiguer les trésors de leur tendresse ; elle ne voulait pas être consolée. Elle semblait se complaire dans une douleur muette, qui révélait, dans ce corps d'enfant, une âme déjà faite pour souffrir.
Il appartenait à Philippe de mettre un terme à ^e grand chagrin. Même de loin, il conservait sur Dolorès un pouvoir que n'avaient ni le marquis ni la marquise. Sa première lettre, arrivée un mois après son départ, fit plus en quelques heures que n'avaient pu les efforts de ces derniers. C'est à Dolorès que Philippe écrivait. 11 lui racontait son arrivée à Paris, l'accueil qu'il avait reçu du duc de Penthièvre et de la princesse de Lamballe, auxquels le chevalier de Florian l'avait présenté; h complaisance que la princesse avait mise à le
conduire à Versailles pour le recommander à Marie-Antoinette et à Louis XVI, les promesses de Leurs Majestés, et, enfin, l'empressement avec lequel le bon duc, pour lui prouver sa protection, l'avait, en attendant la décision du roi, attaché à sa maison. Philippe se trouvait donc, dès ce moment, en belle voie. La princesse de Lamballe lui témoignait de l'intérêt. Il vivait dans l'intimité du chevalier de Florian, tantôt à Sceaux, tantôt à Paris, et devait prochainement se rendre en Bretagne, avec la maison du duc. On attendait qu'il eût vingt ans, afin de solliciter pour lui une compagnie dans l'un des régiments du roi.
Ces nouvelles comblèrent de joie le marquis de Chamondrin. Il écrivit à monseigneur de Penthièvre pour le remercier, et la réponse de celuici manifestait un tel désir d'aider à l'avenir de Philippe que le marquis et la marquise se consolèrent de l'absence de leur fils, en songeant aux brillantes destinées qui lui semblaient réservées. Quant à Dolorès, ce qui l'avait consolée, c'était moins les rapides succès de celui qu'elle appelait son frère que les témoignages de tendresse qui remplissaient sa lettre. Tous ses bon* heurs, il les rapportait à sa soeur. C'est pour elle qu'il voulait atteindre à la gloire, afin de la rendre
fière et heureuse. Philippe exprimait ainsi, sans trahir le secret qui lui avait été confié par son père, les sentiments encore confus qui remplissaient son jeune cœur.
A dater de ce jour, Dolorès retrouva la sérénité de son âge. Elle se résigna à l'absence de Philippe, n'ayant pas de bonheur plus grand que celui de lui écrire ou de recevoir ses lettres. Le temps s'écoula sans rompre l'uniformité de ces existences tranquilles. Au bout de deux ans, Philippe annonça qu'il venait d'obtenir une compagnie dans un régiment de dragons. Sa position nouvelle, qu'il devait tout entière à la protection de madame de Lamballe et à la générosité du duc de Penthièvre, n'était qu'un premier pas. La reine avait promis de ne pas l'oublier et de lui prouver l'intérêt qu'elle lui portait. Afin de ne pas quitter son jeune maître, de ne pas cesser de le servir, Coursegol avait demandé et obtenu de reprendre du service et faisait partie du même régiment.
Deux années s'écoulèrent encore.
Il faudrait avoir recours à des comparaisons bien compliquées pour tracer le portrait de Dolorès à cette époque. La plume la mieux exercée serait encore impuissante à ressusciter la physionomie enchanteresse de l'héroïne de ce
récit. Contentons-nous de dire que sa beauté était complète. Au milieu des champs, elle avait grandi, s'était développée, comme les arbres robustes ornement du paysage, qu'elle contemplait sans cesse. A ce point de vue, elle était bien la fille de ces bohémiens, chez qui la vie errante et vagabonde n'a pas altéré la pureté primitive du sang. Si elle n'avait pas le teint olivâtre de son père, ni la fougue, ni la rudesse qui caractérisaient ce dernier, c'est qu'elle tenait de Tiepoletta la délicatesse que nous avons signalée déjà, qui pouvait faire croire que celle-ci, ravie enfant à ses parents, n'était ni la fille de Corcovita,ni de la race de Borachio.
Dolorès était énergique comme son père, blonde et blanche comme sa mère. Dans ses yeux noirs se révélaient l'ardeur du tempérament, la force de la volonté. Ce n'était point là une faible créature, rejeton maladif d'un tronc dont la séve est tarie, mais une belle jeune fille, riche rameau d'un arbre plantureux et fécond. Elevée par les bohémiens, Dolorès aurait été brutalement belle, sans distinction ni noblesse. L'éducation avait féminisé le corps comme l'instruction avait poétisé l'intelligence. Telle qu'elle était à dix-sept ans, elle annonçait déjà l'une de ces beau tés parfaites, qui défient toute description, qui ne peuvent ap-
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l araître dans le monde sans éclipser, par leur éclat, toutes leurs rivales. L'âme égalait l'enveloppe. La suite de ce récit fera connaître les qualités et les vertus de cette adorable enfant, destinée à jouer un rôle, aussi héroïque qu'ignoré, dans le drame révolutionnaire, qu'on ne connaîtra jamais tout entier, et où la pudeur, le dévouement, l'abnégation de soi, le courage indomptable, s'élevèrent communément au delà des forces humaines.
A cette époque de sa vie, sauf la présence de Philippe, rien ne manquait au bonheur de Dolorès. Séparés de leurs fils, le marquis et la marquise semblaient avoir redoublé de tendresse pour elle. Ses désirs étaient des ordres. Afin de la distraire, on l'avait conduite tour à tour à Nîmes, à Montpellier, à Avignon. Partout elle avait été reçue et fêtée comme l'héritière de ce beau nom de Ghamondrin, qui semblait ne s'être résigné à l'obscurité, durant un quart de siècle, que pour se relever plus éclatant, sur deux têtes jeunes et belles. Dolorès fut alors véritablement heureuse. Elle espérait voir bientôt son cher Philippe. C'est à lui-même qu'elle aimait à faire part de ses espérances. Exact à lui répondre, Philippe lui écrivait : « J'espère pouvoir bientôt vous em-
brasser, vous tous que j'aime, et venir encore, durant quelques semaines, à Chamondrin, libre et gai comme autrefois. » Dans une lettre postérieure, Philippe disait encore : ce J'ai hâte de partir, d'aller vous rejoindre. Mais ce voyage me semble parfois d'une réalisation difficile. S'il devenait impossible, je vous attends tous à Paris. »
Ainsi, soit à Chamondrin, soit à Paris, Dolorès embrasserait bientôt son frère. Cette pensée la plongeait dans la plus douce ivresse. Cependant, son impatience la poussait souvent à interroger le marquis.
Pourquoi le voyage de Philippe serait-il impossible, ainsi qu'il le craint? demandait-elle.
— Parce qu'il est des circonstances qui peuvent le retenir à son poste, auprès du roi, répondait le marquis, non sans tristesse.
Dans les lettres personnelles qu'il recevait de son fils, celui-ci l'entretenait des graves événements par lesquels la royauté s'acheminait j à son insu, vers de sanglantes épreuves. Il y avait là de quoi alarmer les esprits observateurs et réfléchis et surtout les hommes qui, vivant, ainsi que le marquis, au cœur même des provinces, pouvaient juger, par le spectacle des maux de la nation, de l'imminence du péril.
Sans doute, personne ne pouvait alors prévoir les catastrophes qui devaient, à quelques années de là, se succéder si rapidement. Mais il y avait, d'un bout de la France à l'autre, un malaise général incontestable, dont les esprits s'affectaient, qui ne pouvait qu'engendrer des malheurs sans nombre.
L'année 1788 venait de s'ouvrir sous les auspices les plus défavorables. Maurepas, Turgot, Necker, Calonne, avaient tour à tour possédé le pouvoir, sans parvenir à rendre au pays le calme et la prospérité. Impuissants pour des causes diverses, ils s'étaient retirés brisés, les uns par les intrigues de la cour et des parlements, les autres par leur propre incapacité. Brienne* les avait remplacés, sans être plus heureux. Loin de s'apaiser, la dissension s'aggravait sans cesse. Les parlements étaient en révolte contre le roi, jalousaient la noblesse et le clergé, qui le leur rendaient bien. Les assemblées de notables, sur lesquelles Calonne avait fondé les espérances les plus brillantes, avortaient sans résultat. Les finances étaient épuisées. Il était question de rappeler Necker au ministère. On blâmait les lenteurs apportées à la convocation des Etats généraux, considérée par tous les hommes sans passion comme le seul
remède au malaise dont chacun se plaignait. Le payement des rentes était suspendu ; les conflits se succédaient, s'universalisaient ; le parlement refusait d'enregistrer les édits royaux. L'armée elle-même se montrait hostile à la cour. Dans les provinces, la misère était partout, l'agitation grandissait sans cesse.
Le Midi était, pour sa part, horriblement troublé. A Nîmes, les rivalités religieuses, envenimées comme au temps de la révocation de l'édit de Nantes, se cachaient mal sous les discussions politiques, et divisaient la ville. Avignon, impatient de secouer le joug pontifical et de s'annexer à la France, était le théâtre d'émeutes quotidiennes. Placé entre ces deux villes, le château de Chamondrin ne perdait rien de leurs dissensions dont les villages environnants subissaient le contre-coup.
Dans presque toutes les grandes villes, des assemblées s'étaient formées. On y discutait avec irritation les intérêts du pays. La noblesse et le clergé, qui voyaient leurs privilèges menacés; le peuple, qui en avait été si longtemps la victime, apportaient dans ces discussions un langage ardent qui révélait l'impatience de l'un, La résistance des autres. La fermentation s'étendait chaque jour, descendant jusqu'au sein
des classes jusqu'alors deshéritées de toute participation aux emplois et aux affaires. Les paysans, épuisés par des impôts aussi lourds qu'injustement perçus, jetaient des regards de colère et d'envie sur les nobles. La chaumière menaçait le château. La France entière s'agitait comme à la veille de grands événements.
Au milieu de cette perturbation, le roi, indécis, troublé, allait de l'un à l'autre, ouvrait l'oreille à tous les conseils, cédait à toutes les intrigues et prenait mille résolutions sans avoir la force de faire exécuter les bonnes.
Le marquis de Chamondrin était le témoin d'une partie de ces faits. Les lettres de son fils lui révélaient les autres. Il était inquiet de l'avenir, et, plus d'une fois, Dolorès et la marquise virent son front soucieux et ses yeux attristés.
Dans les premiers jours du mois de mai 1788, une lettre de Philippe vint accroître ses inquiétudes. Elle avait été écrite au lendemain de la déclaration du parlement de Paris pour la défense de ses droits, et de l'arrestation du conconseiller d'Esprémenil. Philippe avait vu le tumulte de cette journée, le peuple applaudissant les membres du parlement, proférant des injures contre les représentants de l'autorité royale. Il racontait ces événements à son père.
Pressé par Dolorès, le marquis lui lut la lettre de Philippe, lui fit part de ses craintes. Elle comprit alors pourquoi le voyage de Philippe était retardé. A dater de ce jour, elle s'intéressa vivement à tous ces faits, non à cause de leur gravité qui lui apparaissait moins clairement qu'à ses parents adoptifs, mais parce que Philippe en était le témoin, et son retour, subordonné à leur solution. Elle ne prévoyait pas alors qu'un événement aussi douloureux qu'inattendu allait rappeler celui-ci à Chamondrin.